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Digitized by the Internet Archive
in 2011 with funding from
Univers ity of Toronto
http://www.archive.org/details/mlangespaulfabOOpari
MELANGES
PAUL FABRE
J
MAÇON, PROTAT FRliRES, IMPRIMEURS.
CyCidioy ^AA^^t>%(AÙd><Aœ,^e^ ,^^C4>ù£ùtn^
MÉLANGES
PAUL FABRE
ÉTUDES D'HISTOIRE DU MOYEN AGE
PARIS
ALPHONSE PIC A no ET FILS. ÉDITEURS
Libraires des Archives Xnlion.i/es et île la, Société île l'Ecole des (Ihnrtes
82, RUR bonapartp:. S2
!I02
LISTE DES COLLABOBATEURS ET SOUSCRIPTEURS
A IX
MÉLANGES PAUL 1 A13RE
Ministère de rinstriiction publique France).
Bibliothèque des Archives nationales, à Paris.
— de l'Institut de France, à Paris.
— de la Société des Lois, à Paris.
— de l'Université de Paris.
— de l'Institut catholi([ue de Paris.
— de la Société des Bollandistes, à Bruxelles.
— de l'Université de Liège,
de la Ville de Genève.
— de la Ville d'Einsiedeln.
— des Archives de l'Etat, à Neuchàtel.
— de l'Institut social, à Turin.
— de Brera, à Milan.
— de l'Université de Lemberg.
— de l'Université de Tiibingen.
— de l'Université de Giessen.
— de l'Université d'Iéna.
— de la Yale University, New Haven Connecticut).
MM.
Angellier, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, Paris.
Artur, professeur à la Faculté de Droit de Rennes.
AsHER et C'", libraires à Berlin (3 ex.).
Audiat, professeur au collège Stanislas, Paris.
AuvRAY (Lucien), bibliothécaire à la Bil^liothèque nationale, Paris.
Balzani (C'<^ Ugo), Rome.
Batiffol (Mgr), recteur de l'Université catholique de Toulouse.
Baudhillart (R. P.), professeur à ITnstitut catholique, Paris.
Berger (Samuel), professeur à la Faculté de Théologie protestante, Paris.
Berges, libraire à Lille.
Berlière (Dom Ursmer , à Maredsous.
Bernés, professeur au Lycée Lakanal. Paris.
Mélanges PhuI Fahre. A
VI L1STI-: Di:S COLLABORATEUUS ET SOISCRIPTELRS
Beutaux, maitre do conférences à l'Universilé de Lyon.
BiocHE, professeur au lycée Louis-le-Grand, Paris.
Blanchet (J.), à Mantes.
Blonhe-vu (M"^), à Lille.
Blondei, I Georges), professeur à l'Ecole des Hautes Eludes commerciales,
Paris.
Blonoel (Maurice), professeur ii rUiiivcrsité d"Aix-en-Provence.
BoccA frères, libraires à Turin.
Boudinhon (Abbé), professeur à l'Institut catholique, Paris.
BouQuiLLON, professeur à lUniversité de Washington.
Bourgeois (Emile), maître de conférences à rÉcole normale supérieure,
Paris.
BocRGUiN, professeur à la Faculté de Droit, Paris.
BiîESSLAu, professeur à l'Université de Strashourfr.
Brockhaus, libraire à Leipzig (2 ex.).
Brunhes (J.), professeur à l'Université de Fril)ourg Suisse .
Calisse (G.) professeur de Droit à l'Université de Pise.
Cartellieri (A. !, professeur à ELniversité de Ileidelberg.
Calchie, professeur à l'Université de Louvain.
CriALANDON, ancien membre de l'Ecole Française de Rome, à Paris.
Châtelain, directeur-adjoint à l'Ecole des Hautes Études, Paris.
Chevrillon (André), à Paris.
Clément (H.), professeur au lycée Janson-de-Sailly, Paris.
CoNs, recteur de l'Académie de Poitiers.
Coi LON, archiviste aux Archives nationales, Paris.
Daumet, archiviste aux Ai'chives nationales, Paris.
Delarohde (C* h. -F.), sous-chef de section aux Archives nationales, Paris.
Delbos, professeur au lycée Henri IV, Paris.
Deleiiayë (R. P.), de la Société des Bollandistes, Bruxelles.
Delisle Léopold), do l'Institut, administrateur général de la Bibliothèque
nationale, Paris.
Diehl, chargé de cours à l'Université de Paris.
Digard (Georges), professeur à l'Institut catholique, Paris.
DiGARD (M™'' A.), Versailles.
Doizé (J. !, à Lyon.
Dlchesne (Mgr), de l'Institut, Directeur de l'Ecole Française à Rome.
DuFOURCQ, chargé de coursa l'Université de Bordeaux.
Dlhem, professeur à l'Université de Bordeaux.
Dulac (M"«), à Montbrison.
DuLAu, libraire à Londres (3 ex.).
Enlart (C), bibliothécaire à l'Ecole des Beaux-Arts.
Esmein, professeur à la Faculté de droit de Paris.
Fabrk (E.), avoué à Douai.
Ferrajoli (M'* Filippo), à Rome.
Fougères, maître de conférences à l'Université de Paris.
LISTK DKS COI.r.AliOKATKLRS KT SOrSCHU'TIXRS VU
FouHMKu (Paul\ professeur à rUniversilé de Cirenoble.
FusTEL DE CouLANGES (M"''), à Massy.
Gascard, professeur au lycée de Marseille.
Gay (J.), i)rofcsseur au lycée du Mans.
Gekfroy (M™*^ , à Paris.
GovAi , ancien membre de lEcole Française de Rome, à Paris.
Ghandjean, secrétaire-rédacteur au Sénat.
Graiert R.), professeur à l'Université de Munich.
GsELL, professeur à l'Université d'Alger.
GuiRAiD (J.), professeur à l'Université de Besançon.
Herder, libraire à Vienne,
Hi.xojosA I E. dei, professeur à l'École supérieure de Diplomatique, Madrid.
Hi;GEL (B°° de), à Londres.
HuvELix, professeur à l'Université de Lyon.
Hyverxat (Abbé), professeur à l'Université de Washington.
Lmbarï de la Tour, professeur à l'Université de Bordeaux.
Join-Lambekt, ancien membre de lEcole Française de Home, à Paris.
JoRDAx (E.), chargé de cours à l'Université de Rennes.
JuLLiAN, professeur à l'Université de Bordeaux.
Juster (Aug.), à Paris.
Kirsch (Mgr), professeur à l'Université de Fribourg (Suisse).
KuRTH (G.), professeur à l'Université de Liège.
Lacour-Gayet, professeur au lycée Saint-Louis, Paris.
Lanczy (J.), professeur à l'Université de Budapest.
Lapoïre (R. p.), Bruxelles.
Lépini. iM™« L.), à Paris.
Leprieur, conservateur-adjoint au Musée du Louvre.
Lesne (Abbé\ professeur à la Faculté libre de Lille.
Likhatschefk (N. de), à Saint-Pétersbourg.
Lucas (P.-L.), professeur à l'Université de Dijon.
Madelin (Louis), ancien membre de l'École Française de Rome, à Paris.
Magnien (M™« p.), à Lyon.
Manteyer (dei, ancien membre de l'École Française de Rome, à Manteyer.
Maumus, à Mirande.
MicHON, conservateur-adjoint au Musée du Louvre.
MiROT (L.), archiviste aux Archives nationales, Paris,
Monceaux, professeur au lycée Henri IV, Paris.
MoNOD (Aug.), professeur au lycée Montaigne, Paris.
MoNOD (Gabriel), de l'Institut, maitre de conférences à l'École normale supé-
rieure, Paris.
MoRiN (Dom Germain), à Maredsous.
MiJNTz (E.), de l'Institut, conservateur de la Bibliothèque de l'École des
Beaux-Arts.
NoLHAC (P. dei, conservateur du Musée de Versailles.
NovATi, professeur à l'Université de Milan.
VIU LISTE DES COLLABORATEURS ET SOUSCRIPTEURS
Ollé-Lapiune J.), attaclié d'ambassade à Tanger.
Omont (Heari), de l'Institut, conservateur du dép' des Mss. à la Biblio-
thèque nationale, Paris.
Ottenthal (E. von), professeur à l'Université d'Innsbruck.
Paris (P.), professeur à l'Université de Bordeaux.
Pariset, professeur à l'Université de Nancy.
Parker, libraire à O.vford.
Pasolini (C"^), sénateur du royaume d'Italie. Rome.
Peeters (Ch.), libraire à Louvain (2 ex.).
Pératé (André), conservateur-adjoint du Musée de Versailles.
Pératé (Aug.), à Tours.
Pératé (D"" Jules), à Paris.
Pératé (D"" Paul), à Paris.
Pératé (Abbé), à Paris.
Perrot (G.), de l'Institut, Directeur de l'Kcole normale supérieure, Paris.
Pfister, professeur à l'Université de Nancy.
Picard Josse), libraire à .\bbeville.
Plésent, professeur au lycée Louis le Grand, Paris.
Plicot iDO, à La Fère-Champenoise.
PouPARDix, ancien membre de l'École Française de Rome, à Paris.
Prou (^ Maurice , professeur à l'Ecole des Chartes.
Puech (Aimé), maître de conférences à rL'niversité de Paris.
Quirielle (P. de), au château de Say Loire .
Rampal CAug.), avocat, h Marseille.
Rauh, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, Paris.
Régnier, à Evreux.
Reinach (Salomon), de l'inslilut, conservateur-adjoint du Musée de Saint-
Germain-en-Laye.
Richard (Louis , ancien élève de l'École des Chartes, à Romagnieu (Isère).
Rohrscheid, libraire à Bonn.
Roux, à Paris.
Sache, économe de l'institut Pasteur, à Pai'is.
Schleicher, libraire, à Paris.
Souleyre fAug.), ingénieur des Ponts et Cliaussées, à Constantine.
Stechert, libraire, à Paris.
Tardif (Joseph, avocat à la Cour d'appel, Paris.
Tout, professeur à l'Université de Manchester.
Treuttel et Wurtz, libraires à Strasbourg 3 ex.).
Urquehart, professeur à l'Université d'Oxfor.d.
Valois (Noël), de l'Institut, Paris.
Vidal de la -Blaciie, professeur à l'Université de Paris.
"Welter, libraire à Paris.
Wordsworth (Mgr John), évèque de Salisbury.
Zeiller (J.), agrégé d'histoire, Paris.
LISTE DES COLI-AROHATEIRS ET SOUSCRIPTEURS IX
Notre ami Samuel Berger est mort avant d'avoir pu corriger les épreuves
de son article, qui a été reproduit fidèlement d'après le manuscrit. M. le pro-
fesseur Calisse nous avait envoyé, dès 1900, une importante élude sur Un
fie f du Sainl-Sièf/e à Civitavecchia, que nous avons dû, à notre vif regret,
renoncer à insérer, pour ne pas faire double emploi avec des recherches
analogues publiées en Italie, au cours de la préparation de notre volume.
Enfin le beau travail du R. P. Lapôtre sur La « Caena » de Jean Diacre, qui
était également destiné aux Mélanges Paul Fabre, n'a pu en faire partie à
cause de ses dimensions trop considérables; il a commencé à paraîti'e dans
les Mélanges de l'École de Rome (1901). Nous avons tenu à faire figurer
dans la liste des collaborateurs les noms de M. Calisse et du R. P. Lapôtre,
et nous leur renouvelons ici, avec nos excuses, nos très affectueux remer-
ciements. — A. P.
L'OEUVl^E HISTOÙIQUE
I>E
PAUL FABRE
Au moment où Paul Fabre entrait à l'École Normale,
l'apparition du premier volume de VHistoire des Institu-
tions politiques de la France donnait aux études médié-
vales le plus vif essor. A la belle synthèse qui avait fait le
charme et parfois le scandale de ses premiers lecteurs, Fus-
tel de Goulanges commençait à joindre des travaux de péné-
trante analyse : les monographies, les volumes se succé-
daient, continuant les glorieuses traditions de Pardessus et
de Guérard, rappelant la complexité des éléments dont se
compose la vie des sociétés, établissant Timportance du
régime de la propriété foncière dans Thistoire des institu-
tions, montrant la nécessité du commerce intime avec les
textes pour l'intelligence de la réalité historique, la valeur du
détail concret pour la conquête des idées générales. Comme
on pouvait l'attendre d'une nature où rien n'était super-
ficiel, où l'élévation le disputait à l'ardeur, Paul Fabre
fut séduit par cette façon de comprendre l'histoire. Il
s'y attacha d'une prise vigoureuse, et le séjour qu'il fit à
l'École de Rome donna à la vocation qui le possédait
dès lors son emploi définitif en même temps que son der-
nier achèvement.
Depuis longtemps, comme en témoignent ses mémoires
d'École Normale sur le pape Nicolas P^" et sur Salvien, les
études dhistoire ecclésiastique l'attiraient. A Rome, cet
attrait ne pouvait qu'augmenter. Il pensa d'abord à pro-
XII PRÉFACE
fiter des publications de ses collègues sur les registres
du Vatican pour étudier Tadminislration de l'Etat pontifi-
cal au xiii*' siècle; puis, sur le conseil de Fustel de Cou-
langes, il résolut de remonter plus haut et de commencer,
par les lettres de saint (irégoire, Tétude des temporalités du
Saint-Siège. L'inspiration était heureuse. Sur le sol romain
où la transition entre l'antiquité et le moyen âge apparaît
insensible, où le présent éclaire encore si souvent le
passé, Paul Fabre prit un intérêt passionné à scruter les
registres du grand pape du vii*^" siècle, à les éclairer par les
textes de droit, par les découvertes de Tépigraphie, par les
débris trop rares des Archives du haut moyen âge. Il ne
lui suffit pas de définir avec précision ce qu'étaient les
patrimoines de l'Église Romaine, de distinguer avec une
méthode rigoureuse les éléments dont ils se sont successi-
ment composés, de décrire les régimes d'exploitation aux-
quels ils étaient soumis et la condition des colons qui les
habitaient. De ces recherches, dont l'étude des institutions
et du droit semblait devoir seule profiter, il s'éleva à des
horizons plus larges et les vicissitudes de ces patrimoines
lui fournirent des vues d'historien sur les origines de l'Etat
pontifical.
Jusqu'à répo({ue carolingienne les patrimoines sont res-
tés ce qu'ils avaient été dès le début : de simples domaines
privés, soumis aux charges communes, relevant de l'auto-
rité publique ; et cependant on a raison d'y rattacher la
souveraineté temporelle des papes. Dès le temps de saint
Grégoire, quand ils sont encore dispersés dans toutes
les provinces de l'Empire, ils servent déjà à secourir la
détresse de la population romaine. Plus tard, à mesure que
l'invasion lombarde s'étend sur les provinces d'Italie, ils
gagnent en cohésion et en indépendance ce qu'ils perdent
en extension, ils tendent à former des territoires continus
oii le pape possède « des droits de propriété presque équi-
valents, aux yeux des populations, à des droits de souve-
PRÉFACE XIII
raineté -. Viennent les troubles soulevés par la querelle
iconoclaste, la confiscation par Léon llsaurien des patri-
moines de Sicile déterminera une évolution que commandent
d'impérieuses nécessités. A ce moment les Lombards res-
serrent le cercle d'investissement dont ils entourent le
Duché Romain ; à l'intérieur de ce Duché, les représentants de
VExercifus Rnnianus. c'est-à-dire les membres du patri-
ciat local, titulaires des charges de l'administration byzan-
tine et concessionnaires demphytéoses établies sur les
patrimoines ecclésiastiques, cherchent à accaparer la dignité
pontificale, comme devaient plus tard le faire les Théophy-
lacte,le5Crescentii, les comtes de ïusculum. Pourfaire face à
ces périls, qui le menaçaient dans sa double qualité de défen-
seur de la nationalité romaine et de dépositaire de l'auto-
rité apostolique, le Saint-Siège, qui se voit réduit aux seuls
patrimoines de l'Italie centrale, inaugure une nouvelle forme
d'exploitation de ses domaines en établissant dans la ban-
lieue romaine une série de domus cultse. Ces colonies agri-
coles, dépendant étroitement de l'Église Romaine, réparent
les brèches que la pratique de l'emphytéose a faites à la
fortune et à l'influence du clergé dans le Duché Romain.
Elles assurent au Saint-Siège la dotation des services publics
auxquels il doit pourvoir, le recrutement des forces qui
doivent lui maintenir la prédominance sur le patriciat
local : elles forment le fondement durable de la souverai-
neté qui s'établit à Rome, sous les auspices des Francs,
pour la protection des patrimoines contre les progrès des
Lombards, pour la défense du prestige pontifical contre les
atteintes de l'aristocratie laïque. Ainsi, tandis que certains
historiens cherchaient au pouvoir temporel du Saint-Siège
une origine toute religieuse dans la défense de l'orthodoxie
contre l'hérésie iconoclaste, que d'autres attribuaient sa
fondation à la seule conquête des Francs, complices d'une
trahison envers la souveraineté byzantine, Paul Fabre y
montrait un épisode de l'évolution féodale de l'Occident,
XIV PREFACE
l'aboutissement logique des vicissitudes politiques de llla-
lie et des transformation? sociales du Duché Romain.
C'étaient là des résultats nouveaux, importants, et qui
pouvaient sulïire aux légitimes ambitions d un chercheur,
Paul Fahre cependant ne s'y arrêta pas. Ce qui l'avait con-
duit à ces belles conquêtes, ce n'était pas seulement la
préoccupation des idées générales, naturelle à un esprit
pénétré de la culture classique, c'était le sens très vif
qui! avait du réel en histoire, la puissance de l'analyse,
le don de voir juste et loin. Ces précieuses qualités lui
avaient fait trouver une solution originale à un des plus inté-
ressants problèmes de l'histoire du haut moyen âge. elles
l'amenèrent à de nouvelles découvertes. Après avoir mis
en lumière le rôle important qu il faut attribuer aux patri-
moines de l'Eglise Romaine dans l'établissement du pou-
voir temporel du Saint-Siège, il allait étudier l'extension
inattendue que devait prendre au moyen âge le domaine de
la papauté, sous la forme du cens apostolique, et mon-
trer la part qui revient aux divers usages que l'on fit
de ce cens dans le développement du pouvoir pontifical.
II
Par une rencontre significative, ce nouveau champ
d'études fut ouvert à Paul Fabre par les recherches que lui
imposa son travail sur les patrimoines de l'Eglise Romaine.
Pour se rendre compte de la façon dont étaient adminis-
trées avant Charlemagne les propriétés du Saint-Siège, il
ne lui suffit pas d'étudier les registres de saint Grégoire,
les inscriptions et \e< papyri trop rares qui avaient échappé
à la destruction des documents du haut moyen âge : il dut
recourir à des compilations du xi*^ et du xii^ siècle où
avaient été recueillis, au milieu de titres d'un caractère tout
PRÉFACE XV
différent, des fragments d'actes anciens des Archives pontifi-
cales concernant la gestion des patrimoines. Parmi les com-
pilations où se trouvaient conservésces précieux fragments, il
en était une qui attira aussitôt son attention : c'était le recueil
connu sous le nom de Liber censuum de l'Eglise romaine,
composé en 1192 par le chanoine Cencius, alors camé-
rier du pape Célestin III et qui devait succéder à Inno-
cent III sous le nom d'Honorius III. Ce recueil se compo-
sait de deux parties : Tune, celle où se trouvaient les frag-
ments relatifs aux patrimoines, provenant d'un dépouille-
ment des Archives pontificales à l'époque de Grégoire VII,
formait une sorte de cartulaire réunissant dans un grand
désordre les pièces les plus diverses sur les droits, les pré-
rogatives et les prétentions du Saint-Siège ; l'autre, dont
celle-ci n'était qu'un appendice et qui avait donné son nom
à tout l'ouvrage , consistait en un pouillé de l' Eglise
romaine : elle comprenait la liste des cens que devait perce-
voir le camérier du Saint-Siège dans les différents diocèses
du monde chrétien. Ainsi qu'en témoignaient les historiens,
ainsi que l'attestaient les anciens inventaires, ce recueil
avait eu dès Eahord un caractère officiel et n'avait jamais
quitté les Archives pontificales; de nos jours même le
palais du Vatican en possédait cinq exemplaires, trois con-
servés aux Archives, deux autres à la Bihliothèque, et
cependant cette source si précieuse pour l'histoire pontifi-
cale était aussi mal connue que l'avait été le Liber ponlifi-
calis jusqu'au magistral travail que venait de lui consa-
crer l'abhé Duchesne. Baronius en avait imprimé la pré-
face et s'en était beaucoup servi dans ses Annales eccle-
siastici ; Muratori l'avait publié en partie dans la
soixante-sixième dissertation des Anliquitates Italise^ en
prenant soin d'avertir que le manuscrit dont il faisait usage
énumérait des monastères du xiii*' siècle qui n'avaient pas
pu figurer dans la rédaction primitive. Un peu plus tard,
en 1760, Genni s'était heureusement avisé d'en rapprocher
XVI PRÉFACE
les .Gesta pniiperis scholaris Alhini, compilés par le car-
dinal Albiniis quelques années avant Cencius. Mais rien
de plus n'avait été fait. Dans la préface au Codex diploma-
ticus qu'il consacrail au domaine temporel du Saint-Siège,
Theiner parlait avec dédain de « l'informe compilation du
camérier Cencius » ; les problèmes de critique que soulevait le
Liber censiium n'avaient pas encore été sérieusement trai-
tés. Paul Fabre, qui dès ce moment se rendait compte de
l'importance historique de ce recueil, résolut de les aborder,
et Fétude qu'il publia en 1882 dans les Mélanges de l'École
de Rome Sur un manuscrif du Liber censuum de Cencius
camerarius, montra bientôt qu'il les avait résolus.
Des deux principaux manuscrits qui se trouvaient
au ^ atican, l'un étant conservé aux Archives, l'autre
à la Bibliothèque, c'était le premier, où 1 on croyait retrou-
ver lexemplaire mentionné dans les inventaires du moyen
âge, qui s'était imposé à l'attention des érudits. L'exa-
men du manuscrit de la Bibliothèque — oîi il n'était
entré qu au xviii^ siècle après avoir disparu des Archives
— mit hors de doute qu'on faisait fausse route en lui
préférant l'exemplaire des Archives. Le seul exemplaire
qui lui fût comparable et qui dût en être rapproché,
si l'on voulait trouver un fil conducteur, était un manus-
crit conservé à la Bibliothèque Hiccardienne de Florence.
En comparant ces deux manuscrits qui méritaient tous
deux d'être considérés comme originaux, — 1 un commen-
çait à le devenir au moment où l'autre cessait de l'être, — -
on pouvait saisir le mode de formation et suivre la composi-
tion progressive du recueil. Lorsqu'il avait été rédigé, sous
le pontificat de Gélestin III, le camérier Cencius avait pris
ses précautions pour qu'on pût s'en servir « jusqu'à la fin
du monde ». Dans le tableau des différents diocèses de la
Chrétienté entre lesquels étaient répartis les établissements
devant un cens au Saint-Siège, il avait partout ménagé des
blancs pour que l'on pût y inscrire les nouveaux cens à
PRÉFACE XVU
mesure qu'ils s'établiraient. De même, dans le recueil de
pièces qui complétait le Liber censuum^ il avait distribué
les documents de teneur analogue sur différents cahiers,
dont les dernières feuilles laissées Ijlanches devaient rece-
voir la copie des actes qu'on jugerait utile d'y ajouter.
C'étaient ces additions successives qui expliquaient l'appa-
rent désordre des manuscrits de la Vaticane et de la
Riccardienne, et cette découverte permettait du même coup
de suivre à travers ces cahiers le développement des tem-
poralités du Saint-Siège.
En même temps que Paul Fabre déterminait ainsi le
mode de composition du recueil, il en indiquait les sources
principales. Comme il le disait dans une note où appa-
raît la justesse de son sens historique : « le Liher cen-
suum n'est pas la première compilation de ce genre faite à
la cour de Rome. Dès le temps du pape Gélase I (492-496j,
l'Église Romaine avait son Polyptyque. // semble toutefois
que la revendicatinn des droits du Saint-Siège faite par
Grégoire VII au XI» siècle ait multiplié les œuvres de ce
genre : avec le cardinal Deusdedit les chartes et privilèges qui
établissent le pouvoir temporel du Saint-Siège prennent place
dans les collections de canons à côté des décrets de conciles
et des lettres des papes qui établissent sa suprématie spiri-
tuelle; et on voit successivement paraître dans le cours du
xii'^ siècle le Liber Politicus du chanoine Benoît et la col-
lection de canons du cardinal Albinus, (îesta pauperis
scholaris Alhini, dont les deux derniers livres sont entière-
ment consacrés aux possessions et revenus de l'Église
Romaine. Ce sont là les prédécesseurs immédiats de Cen-
cius : il leur a beaucoup emprunté ». De ces prédécesseurs
le chanoine Benoît, contemporain de Grégoire VII, était
celui dont la part contributive au recueil de Cencius
restait la plus difficile à déterminer. Le dixième livre
des Gesta du cardinal Albinus, qu'on retrouve presque
tout entier dans le Liber censuum, s'annonce bien comme
XVUl PHKFACK
contenant des extraits du Polyptyque composé par le
prêtre Benoit, mais où finissent ces extraits? Quels sont
les documents qu'ils nous ont conservés? Quel rôle a joué
le chanoine Benoît dans la transmission des textes insérés
par Albinus qu'on retrouve dans d'autres sources? Les
manuscrits quon possédait du chanoine Benoît étaient si
fragmentaires qu'il avait été jusqu'alors impossible de fixer
ces ditî'érents points. Le problème paraissait donc inso-
luble, lorsque Paul Fabre découvrit à la bibliothèque de
Cambrai un manuscrit un peu plus complet qui lui permit
de Télucider. \ côté d'autres documents, tels que cette
chanson de la mi -carême en grec si curieuse pour l'histoire
de Piome au x^ siècle, ce manuscrit contenait enfin quelques-
unes des pièces insérées dans les Gesta d'AlJjinus et,
comme la disposition qu'elles avaient reçue dans la compila-
tion de Benoît se retrouvait exactement dans celle d'Albi-
nus, on pouvait en conclure que l'une dépendait de l'autre
et que le Polyptyque de Benoît était bien le premier
embryon des Gesta Alhini comme du Liber censuum. Il
devenait en même temps possible d'établir par quelle voie
était entré, dans l'œuvre de Cencius, le précieux chapitre
contenant le dépouillement des Archives pontificales au
temps de Grégoire YII, qui se trouve aussi dans la col-
lection de Deusdedit. C'est le chanoine Benoît qui l'en a
extrait et qui l'a inséré dans son œuvre à côté d'autres
documents qu'on est un peu étonné d y rencontrer, tels que
YOrdo Romanus^ les Mirahilia Urhis, la description géo-
graphique de l'Italie tirée d'Hugues de Fleury. Grâce à
cette heureuse découverte, Paul Fabre, qui avait aussi
résolu le problème soulevé par l'insertion des 1 tes des
fripes dans les manuscrits du Liber censuum, pouvait con-
firmer et compléter les conclusions du mémoire qu'Enrico
Stevenson avait consacré à la collection de Deusdedit au
lendemain de l'article des Mélanges, et dès lors tous les
éléments nécessaires à la critique des sources du Liber
PU i: FACE
censuum se troiivaieiiL réunis. Cependant il ne s'en servit
pas immédialemenl : avant d'en tirer un des chapitres les
plus intéressants de son Elude sur le Liber censuum^ il
voulut mettre à la disposition du public l'œuvre même qu'il
se proposait d'étudier et, dès 1889, il publia le premier fasci-
cule de son édition du Liher censuum de l'Eglise Romaine.
III
Dans le commentaire qui accompagnait la liste des cens
parue en partie dans ce premier fascicule, il fallait avant tout
donnerdes indications précises sur les établissements des dif-
férents pays dont les noms y figuraient et des éclaircissements
sur les monnaies dans lesquelles ces cens étaient acquittés.
Pour remplir cette tâche Paul Fabre ne se contenta pas des
ouvrages imprimés. Avec une sagacité dont témoignent ses
Notes sur les Archives du château Saint-Ange, il entreprit
des recherches dans les Archives pontificales. Les comptes
qu'il recueillit sur La perception du cens apostolique dans
r Italie centrale en I'291 et sur La perception du cens apos-
tolique en France en i ''29 1-1*293, la table de concordance
entre les monnaies anciennes et nouvelles à l'usage de la
D
Chambre apostolique, dressée par Jean de Cabrespine,
nonce d'Innocent \l en Honorie et en Poloane, d'autres
documents encore lui fournirent les matériaux dont il avait
besoin, et les notes qu'il en tira apportent une contribution
de tout premier ordre à la numismatique et à la statistique
ecclésiastique du moyen âge. A notre avis cependant, ce
qui fait le véritable prix de ce commentaire doit être cher-
ché ailleurs. La première année de son séjour à Rome,
Paul r'abre avait pu])lié une Etude sur le Patrimoine de
r Eglise dans les Alpes Cottiennes, où se trouve résolue une
controverse entre Waitz et M. Mommsen sur les sources
XX PRÉFACE
(le Paul Diacre. A celte occasion, les catalogues des pro-
vinces romaines de l'époque classique , les documents
médiévaux sur la géographie de l'Occident lui étaient deve-
nus familiers, et l'intérêt qu'offrait l'étude de ces monu-
ments lavait frappé. Ainsi préparé, il sut analyser, comme
il méritait de l'être, le Provincial on liste des diocèses qui
avait servi de cadre à Cencius pour l'insertion des cens. Il
le rapprocha de celui dont s'était servi le cardinal Albinus,
en distingua les divers éléments et en suivit les remanie-
ments à travers les différents manuscrits du Liber cen-
siium. Les résultats qu'il obtint sont considérables : ce qui
se dégage de ces observations, aussi patientes qu'ingé-
nieuses, sur les vicissitudes des provinces ecclésiastiques,
sur les groupements successifs de certains évêchés, sur
le rattachement à Rome de certains sièges, c'est un véri-
table tableau de l'action du Saint-Siège, au xi^ et au xii^
siècle, comme dispensateur de la juridiction ecclésiastique
et régulateur du ministère pastoral. Pour l'Italie méridio-
nale alors disputée entre les Normands, les Lombards et les
Byzantins, pour 1 Italie du Nord oîi se survivent les vieilles
prétentions de Milan et de Ravenne, où apparaissent les riva-
lités de Gênes et de Pise, pour la côte orientale de PAdria-
tique où les Slaves cherchent à s'organiser, pour la Pologne
et pour la Hongrie, ces notes concises, lumineuses, con-
tiennent de véritables pages d'histoire dont Mgr Duchesne
a pieusement voulu se faire le continuateur. Les relations
de 1 Église et de lEtat y sont envisagées d un point de vue
trop souvent négligé, le rôle du Saint-Siège dans la forma-
tion de l'Europe s y affirme en traits saisissants, et l'on est
étonné que le labeur de ce magistral commentaire n'ait pas
détourné l'auteur de ce qu'il considérait comme l'objet propre
de son œuvre scientifique.
PUKKACI-; XXI
IV
Au jugemcnl de Paul Fabre, en efl'et, si l'œuvre de Cen-
cius méritait « d'être étudiée dans ses caractères extérieurs »,
il était encore plus important « de se rendre compte de la
vraie portée du livre ». Le contraste est frappant entre ce
que devait être dans le Polyptyque de Gélase l'état
des revenus pontificaux et cette liste de cens que le camérier
a enregistrés côte à côte comme des « faits de même ordre
sous une commune rubrique ». De ces cens, la plupart
dune valeur insignifiante, les uns sont acquittés par
des monastères, les autres par des rois, par des villes,
par de simples seigneurs. Que reprësentent-ils donc ?
Quels sont les droits qu'ils servent à reconnaître, les
conventions dont ils perpétuent le souvenir? Le titre juri-
dique qui prend cette teneur a-t-il toujours eu la même
« cause » au sens technique du mot? X'a-t-il pas subi cer-
taines transformations ? Sous quelles influences se sont-elles
opérées et quels en ont été les résultats? Pour se poser ces
questions il fallait être doué du sens historique le plus
ferme; pour les résoudre il était besoin du travail d'érudi-
tion le plus délicat. Ce n'était pas assez de retrouver dans
les collections de textes des différents pays les actes insti-
tuant les cens qui figuraient sur la liste du camérier Cen-
cius, il fallait discuter l'aulhenticilé de ces actes, analyser
leurs dispositions, critiquer leur véritable portée et, pour
cela, « les rapprocher les uns des autres », « les éclairer les
uns par les autres ». Toutes ces opérations difficiles, minu-
tieuses, furent entreprises et menées à bien avec une admi-
rable méthode. Que tous les résultats qu'elles ont donnés
soient définitifs, qu'il soit inq^ossible de les réviser en ce
qui concerne l'authenticité ou l'interprétation de certains
actes, Paul Fabre ne le croyait pas ; mais, de toute
Mélanyes Puni Fnhre. B
XXII PREFACE
évidence, il a aUeiiil le Jjul quil Se proposait : d'après
une eliarmanle jihrase de Thomassin rappelée dans sa pré-
face, il a évité de se « former à plaisir des idées claires et
distinctes d'un pays inconnu avant que d'y avoir été ». Il
en est revenu avec un relevé dont les grandes lignes
semblent définitives, et a les hypothèses qu'il s'est permis
d'émettre pour rendre compte des faits successivement
constatés et précisés » augmentent les services qu'il avait
déjà rendus à l'iiistoire pontificale.
A l'origine, le Saint-Siège n'a connu qu'une espèce de
cens : c'était la redevance due par des particuliers ou des
monastères à raison de terres dont le domaine utile leur
était accordé. Ces cens correspondaient à des concessions
emphytéotiques, dont on peut suivre la trace en ce qui
concerne « les débris des anciens patrimoines ou les
apports de libéralités nouvelles jusqu'au xiii*^ siècle ». Mais,
à un moment donné, le a cens apostolique » s'est adapté à
de nouveaux besoins. A côté de la propriété pleine et entière
des patrimoines, dont il était le signe récognitif, on en voit
" se constituer une autre aussi solide et aussi ferme quant
au fond, mais différente de la première en ce qu'elle ne
comporte que le domaine éminent et qu'elle exclut pour le
propriétaire la libre disposition du domaine utile ». Il est
arrivé en effet, au cours de la décadence de l'Empire caro-
lingien, que la mainbour royale ne suffit plus à maintenir
dans leur intégrité les fondations monastiques, comme elle
l'avait fait jusque là, en servant de support à la propriété
qui leur appartenait comme personnes morales et en
garantissant la liberté des élections qui devaient désigner
leur abbé. Au milieu des guerres civiles qui se déchaî-
naient, en présence des convoitises et des défaillances que
multipliait le malheur des temps, les fidèles qui voulaient
établir de nouveaux monastères cherchaient à les remettre
dans des mains plus puissantes et plus sûres. Les rois eux-
mêmes, en demandant à l'autorité apostolique, dès l'époque
PREKACK XX III
mérovingienne, de confirmer leurs propres cliarLes d'immu-
nité et de mainboiir, avaient indiqué où chercher un recours
devenu nécessaire. A la fin du siècle précédent, « alors
que le pape Adrien I*^^ faisait grande figure dans Tllalie
centrale, le fondateur d'un monastère dans la ïuscie Lom-
barde » s'était adressé au Saint-Siège « pour mettre son
institution à l'abri des convoitises, de la même façon que
certains fondateurs de monastères au delà des monts
s'adressaient au même moment à la royauté franque », et,
conformément aux vieux usages romains^ on avait institué
un signe visible de la propriété qui appartenait à l'Apôtre
en fixant, comme dans un contrat d'emphytéose, un canon
récognitif, c'est-à-dire un cens. Gérard de lloussillon trans-
porta cette pratique en France, Quand ce célèbre comte,
alors gardien du royaume de Bourgogne, veut instituer le
monastère de Yézelay sur les terres qu'il possède dans le
royaume de Charles le Chauve, il offre sa fondation à
rx\pôtre ; Nicolas P^" accepte cette donation et, quelques
années après, le roi de France consent à « confirmer par
un ordre de son autorité royale ce que le Saint-Siège a éta-
bli ». Dans la dernière période du ix*^ siècle, on trouve plu-
sieurs monastères offerts à l'Apôtre, comme celui de
Yézelay, et, au x^ siècle, la fondation de Cluny dans les
mêmes conditions donne à cette pratique une consécration
définitive. En Allemagne, sous les Othon, une certaine
réaction se fait sentir; au lieu d'être un signe récognitif du
domaine éminent, le cens ne semble plus se référer qu'à
un devoir de protection, mais on revient bientôt à la règle
commune et, à partir du xi^ siècle, le cens implique toujours
le transfert du domaine éminent. u L'avènement de Gré-
goire VII ne modifie pas sensiblement le cours des choses » ;
cependant, comme il s'agit alors de protéger les fondations
monastiques contre l'ingérence des laïcs dans le choix de
l'abbé, plus encore que d'assurer la propriété de leurs biens,
la rédaction des actes pontificaux insiste sur les avantages
XXIV PREFACE
que Irouvent les monastères à être dans la propriété du
Saint-Siège. Sous Urbain II apparaît une nouvelle formule
qui résume ces avantages par le mot de libertas ou fran-
chise, et cette innovation, introduite au moment où la crise
des investitures développe la pratique de l'exemption spiri-
tuelle, prépare au cens apostolique une nouvelle fortune.
Comme en témoignent les privilèges de Bobbio, de Fulda
et de Saint-Martin de Tours. FatTranchissement de l'auto-
rité de l'ordinaire, l'exemption spirituelle, dont le Liber
Diurnus insère déjà la formule, pouvait être accordée aux
établissements monastiques: elle lavait été à des monastères
censiers, tantôt au moment même où ils étaient offerts au
Saint-Siège, tantôt, comme pour Cluny, fort longtemps
après leur fondation. -< Dans la grande lutte entreprise pour
rappeler l'Eglise à elle-même, c'est parmi les moines que
le Saint-Siège trouva ses principaux auxiliaires, tandis qu'il
rencontrait trop souvent les évêques parmi ses ennemis les
plus acharnés. Il fallait dès lors prévoir le cas où les
forces vives de la réforme se trouveraient canoniquement
captives des adversaires de ce grand mouvement, et
le j)ape ne pouvait permettre que ceux qui travaillaient
avec lui à l'œuvre de rénovation pussent se trouver dans la
dépendance de prélats simoniaques et d'évêques excommu-
niés ». L'exemption, d'abord expressément subordonnée à
la condition de l'irrégularité de 1 ordinaire, lit chaque jour
des progrès; par suite des schismes provoqués par les empe-
reurs, la nécessité s en multiplia pour les monastères cen-
siers du Saint-Siège, que leur qualité même désignait aux
entreprises les plus violentes; peu à peu « la coutume » fît
son œuvre; la superposition des deux franchises fut oubliée
et l'interprétation à donner au cens se modifia à mesure (jue
s'effaçait le souvenir des périls que devait prévenir la fran-
chise temporelle. ^ ainement au xii^ siècle les papes cher-
chèrent-ils. sur !e conseil de saint Bernard, à enraver toute
extension abusive et à distinguer entre les privilèges dont
PREFACE XXV
le cens était le signe clans chaque cas particulier : la confu-
sion entretenue par les intéressés devint bientôt inextri-
cable, l'esprit d'intrigue des censiers triompha de la bonne
volonté des papes. Malgré cette curieuse évolution, le sens
primitif de l'institution n'était pas encore elï'acé à l'époque
du camérier (]encius ; l'idée de propriété restait attachée
aux cens dus par les établissements ecclésiastiques comme
à ceux que payaient les laïcs.
L'analyse à laquelle Paul Fabre soumet ces derniers n'est
pas moins instructive. Ici encore, quelques-uns des censiers
du Saint-Siège sont simplement des titulaires de conces-
sions emphytéotiques. Mais, déjà sous Silvestre II, on voit
aussi le cens s'adapter à un contrat nouveau, relevant du
droit public plus que du droit privé. Lorsque le premier
pape français entreprit de substituer dans l'Etat pontifical
la pratique de l'inféodation à celle de l'emphytéose, « on
voit dans l'acte même où apparaît cette innovation, que
les vieilles habitudes romaines survivaient à cette importa-
tion étrangère » : parmi les obligations du nouveau vassal
(( le cens récognitif du domaine subsistait à côté du service
féodal ». Cela ne devait pas être sans conséquences. Quelques
années auparavant, sous le pape Jean XV, ainsi que Paul
Fabre le montrera dans son Etude sur la I^ologne et le
Saint-Siège du X^ au XIIl^ siècle, le premier prince chré-
tien de la Pologne avait fait présent de son Etat à saint
Pierre par une résolution qui est <( à la fois un acte de
suprême déférence envers l'Apôtre et un acte de légitime
sauvegarde ». Un peu plus tard,, sous Alexandre II, le
comle d'L rgel offrit à saint Pierre deux châteaux o sous un
cens de quatre onces d'or ». A une époque oii les Nor-
mands et leurs émules arrachaient aux Infidèles leurs con-
quêtes de Sicile et d'Espagne, où dans le monde slave et
Scandinave, « les Etats naissants et les dynasties nouvelles »
se multipliaient, la pratique de ces offrandes à saint Pierre
devait se développer. L'influence qu'elle exerça fut grande
XXVI PRÉFACE
et.se ressentit de la forme censière qu'avait prise à Rome
rinféodalion. On le vit en ce qui concernait le denier de
saint Pierre. Chaque année une redevance devait être
envoyée à Rome par lAngleterre. Cette redevance repré-
sentait-elle la dotation de la Schola Saxonum de Rome, ou
n'avait-elle été établie que plus tard par une libéralité du
roi Ethehvulf? Ce qu"il y a de certain, c'est qu'Alexandre II
prit grand soin de la réclamer après la conquête des Nor-
mands. Grégoire VII pria de même Guillaume le Conqué-
rant de veiller à ce qu'elle fût recouvrée, et quelques
années après il lui fit demander par un légat d^y joindre le
serment de fidélité qu'elle semblait devoir comporter. Guil-
laume refusa de prêter un hommage, auquel, disait-il, il ne
s'était pas engagé. Mais, si la prétention du pape échoua,
si vers le même temps la revendication qu'il fit en France
du denier de saint Pierre n'eut pas plus de succès, ces
épisodes montrent l'intérêt qui s'attache à suivre la notion
du cens apostolique à travers les vicissitudes de son his-
toire ; « elle nous en dit très long sur les sentiments, les
idées et les besoins des générations qui se sont succédé
durant les quatre siècles au cours desquels elle s'est élabo-
rée ».
Peu de temps après avoir composé cette belle Étude sur
le Liber censuum de l Eglise Romaine, Paul Fabre vit se
réaliser par son mariage avec Mademoiselle A. Fustel de
Coulanges un de ses vœux les plu§ chers. On sait combien
son bonheur dura peu. L'incurable douleur que lui causa
la mort de sa femme et les soins que nécessitait l'ébranle-
ment de sa santé interrompirent pour un temps son fécond
labeur. Il eut cependant l'énergie, au lendemain même du
coup qui venait de le frapper et au moment où il allait
PKEFACE XXVII
demander à Rome un peu de repos, de remplir l'engage-
ment qu'il avait pris de faire connaître la Bibliothèque
Vaticane dans l'œuvre collective intitulée Le Vaticin, les
papes et lu civilisation. Dans les chapitres où il résumait
les belles recherches que venaient d'achever J.-B. de Rossi,
Garini, le P. Ehrlé et celles qu'il avait faites lui-même, en
collaboration avec M. Muntz, il montra comment la Biblio-
thèque Apostolique avait été au cours des siècles « un des
organes essentiels de l'action du Saint-Siège », quels ser-
vices elle avait rendus à la fixation du dogme dans les pre-
miers conciles, à la propagation du culte chrétien chez les
barbares, à la renaissance de l'antiquité classique, à la
défense de l'Église contre la Réforme. Il le fit avec ce souci
du détail précis dont il savait si bien animer ses vues géné-
rales. « Il y mit aussi, comme Fa dit M. Goyau, l'ineffaçable
fraîcheur de ses émotions de savant et parla de la Bibliothèque
Vaticane avec le langage dont on commémore les endroits
amis. » Ge touchant sentiment se dissimule squs la rigueur
érudite dans l'article sur La Bihliolhèque de Sixte IV, qui
ajoute une page définitive à l'histoire de ce grand dépôt; il y
perce cependant encore dans le soin qu'il met à décrire l'asile
réservé par le pape à sa « libreria », et, en voyant la piété
qu'il apporte à cette reconstitution, on songe aux ardentes
causeries oîi il évoquait dans quelques-uns de ses monu-
ments cette Rome des papes devenue la consolatrice de sa
douleur après avoir été l'initiatrice de son œuvre scienti-
fique. Peu à peu, sous l'influence bienfaisante de ce nouveau
séjour au Palais Farnèse, aux côtés de Mgr Duchesne,
les forces lui revinrent. En 1897, il put rentrer en France
et accepter de l'affectueuse bienveillance de MM. Perrot et
Monod la suppléance de la maîtrise de conférences pour
l'histoire du moyen âge à l'Ecole Normale. Ge que fut Paul
Fabre dans cette chaire, tous ceux qui l'ont alors connu
n'ont pas besoin du témoignage de ses auditeurs pour se le
représenter. Quand on lit ses livres, on est frappé de l'accent
XXVIII piiKiAri:
nouveau qu'y prenneul le^ (jualités de style de son maître,
Fiïstel de (boulanges. Chez lui la netteté du contour, la pro-
priété toute étymologique des termes, la sobriété expressive
apparaissent avec moins de force sans doute, mais nuancées
de ce naturel, de cette grâce délicate, de cette vie pénétrante
et douce qu'on retrouvait dans son regard et dans toute sa
personne. Ces dons se révélaient encore mieux dans l'excita-
tion de renseignement oral : ils avaient déjà frappé les
étudiants qu'il avait eus pour auditeurs à la Faculté de Douai
et de Lille, à 1 Ecole Xorinale ils apparurent avec un nouvel
éclat. Le cours qu'il consacra à l'histoire de France de
Clovis à Louis le Pieux se fil remarquer par la façon dont
il sut dégager les questions essentielles pour la connais-
sance de cette période. Mais l'originalité de son enseigne-
ment s'afïirma surtout par les quelques leçons quil fît, dès
la pi-emière année, sur le développement du pouvoir ponti-
fical et par le cours qu'il donnait sur le même sujet quand
la mort le frappa. Dans ce domaine de l'histoire, le trésor
de connaissances, d'observations, de réflexions que Paul
Fabre avait acquis par lui-même s'était encore enrichi par
sa familiarité avec l'auteur de l Elude .sur le Liber Pontifi-
calis et des Autonomies ecclésiastiques. L'histoire de la
société ecclésiastique lui apparaissait sans effort et par le
mouvement naturel de sa pensée, dans l'enchaînement des
multiples causes qui avaient agi sur elle, dans les vicissi-
tudes qu'avaient subies ses institutions, dans les rapports
qui l'unissaient aux transformations politiques et sociales
du milieu oii elle subsishut. Au témoignage de ceux qui ont
recueilli ses leçons sur la querelle des Investitures, c'était
avec une admiral)le souplesse qu'il savait faire succéder à un
pathétique portrait de Grégoire A II une analyse serrée de
la théorie du cardinal Humbert sur l'investiture, restituera
la scène de Ganossa son véritable caractère et exposer les con-
troverses suscitées par leslettres àHerinann de Metz, marquer
la place des conciles de Glermont et de Troyes dans l'histoire
PREFACE XXIX
du xii*^ ^^i^cle et suivre dans Placide de Nonantula, dans Yves
de Chartres, dans Geoffroy de A endôme, le mouvement d'idées
qui devait aboutir au concordat de Worms, Ailleurs,
dans des notes trop brèves snr Frédéric Barberousse, on
apprend à connaître le véritable sens des prétentions de
l'Empereur en Italie, à discerner le lien qui unit aux con-
troverses de l'époque des investitures la théorie des Regalift
proclamée à Roncaglia, à saisir le rôle que cette dernière
a joué dans les démêlés avec le Saint-Siège. Il est probable
que Paul Fabre n'aurait pas donné une forme définitive à
ces recherches. Mais il les aurait mises à profit dans un
mémoire où il voulait développer un des aperçus de son pre-
mier article et montrer rintluence qu'ont exercée les événe-
ments sur les essais successifs et sur la rédaction définitive du
carlulaire contenu dans le Liber censuum. Ces documents,
ces titres, si longtemps négligés, ont servi d'armes au Saint-
Siège dans les luttes qui agitaient alors la Chrétienté : ils nous
font connaître ses préoccupations et ses moyens d'action.
Les circonstances mêmes où Cencius a réordonné le Liber
censuum méritent d attirer l'attention et il est intéressant
de constater que ce travail a été fait au lendemain du couron-
nement d'Henri \\, à la veille des négociations que ce même
Cencius allait mener avec l'ambitieux héritier de Frédéric
Barberousse. Paul Fabre, à son habitude, mûrissait lente-
ment ces précieuses observations. L'essai où il les aurait
résumées eût sans aucun doute éclairé d une lumière nou-
velle la lutte du Sacerdoce et de l'Empire ; mais, hélas! ce
projet n'a pas été réalisé et la mort a frappé l'ouvrier au
moment même où la force lui revenait de reprendre sa tâche.
Telle qu'il l'avait dès lors remi^lie, cette tâche lui vaudra
une durable gratitude. A une époque où la recherche oiseuse
de l'inédit fait autant de victimes que le goût des géné-
ralisations superficielles, Paul Fabre a eu le mérite de
découvrir, au vrai sens du mot, un des monuments les plus
précieux pour l'étude de la papauté au moyen âge, de le
XXX PREFACE
critiquer magistralement, d'en tirer parti pour introduire
dans l'histoire pontificale « la science des polyptyques et
des cartulaires. » Les travaux qu'il lui a consacrés, dans
les domaines les plus divers de la science historique,
sont des modèles de méthode rigoureuse, d'ingénieuse
sagacité, d'élégante et souple érudition ; ils prendront place
parmi les livres éducateurs qui éveillent les intelligences et
leur révèlent les véritables disciplines. L'action de PaulFabre
ne s'est d'ailleurs pas bornée à ses ouvrages. Chez les jeunes
gens qui ont pu suivre ses leçons, son enseignement a laissé
un levain fécond ; chez tous ceux qui l'ont connu, qui ont
pu s'approcher de cette âme charmante et forte, son souve-
nir restera un appui pour l'effort vers les grandes et saintes
choses qu'il aimait.
Georges Digard.
NOTE BIOGRAPHIQUE
7 1
PAUL FABRE
Né le 3 décembre 1859, à Saint-Etienne (Loire),
f le 20 février 1899. à Versailles.
1879 1882. Elève de l'Ecole normale supérieure; agrégé d'his-
toire et de géographie.
1882-1886. Membre de l'École Française de Rome.
1886-1894. Maître de conférences d'histoire à la Faculté des
Lettres de Douai, puis de Lille ; professeur d'his-
toire de l'Art à l'École des Beaux-Arts de Lille.
1895. Professeur d'histoire du moyen âge à la Faculté des
Lettres de Lille (création nouvelle ) .
1893-1897. Mis à la disposition de M. le Directeur de l'École
Française de Rome et chargé par lui du service
de la Bibliothèque.
1897-1898. Maître de conférences suppléant à l'École normale
supérieure ; bibliothécaire adjoint à l'Institut de
France.
1. Une notice biographique étendue, par MM. Aimé Puech et Georges Goyau,
a été publiée clans l'Annuaire de Y Association amicale des anciens élèves de
l'Ecole Xormale supérieure, année 1900, p. 120-135 (Paris, librairie Cerf}.
LISTE DES PUBLICATIONS
PAUL lABRE
1883
1. — Etude sur un manuscrit dl Liber C.ensuinn de Cencius
Camerarius.
[Mélanges (rarchécAogie et dliisto'we publiés par V Ecole fran-
çaise de Rome. t. III. p. 328-372.)
1884
2. — Le Patrimoini: de l'E(;lise Romaine dans les Alpes
Cottiennes. Etude de Géographie historique.
[Mélanges de l'École de Borne, t. IV, p. 383-i2I.)
1885
3. — Note sur un manuscrit de la chronique de Jordanus.
[Mélanges de F Ecole de Bonie, t. V. p. 20o-302.)
1886
4. — Les Vies des papes dans les manuscrits du Liber Censuum.
[Mélanges de V École de Rome, t. VI, p. 147-161.)
I
1887
5. — Un Registre caméral du cardinal Alrornoz en 1364.
[Mélanges de l'École de Rome, t. VII, p. 131-19o.)
6. — Un nouveau Catalogue des Eglises de Rome.
[Ibid., p. 432-458. j
LISTi: DES PLIJLICATIONS DE PAUL FAHRE XXXIII
7. — La ]!iBLioiuÈ<jiK i)L Vatican au xv'= sièclI': d'après des
DOCUMKMS iNÉDUis. (kiiitribulioiis pour servir à l'histoiro de 1 hu-
manisme (en collaboration avec M. Eugène Alûntz).
1 vol. 8°, Paris, Thorin, p. i-viii ; l-'^SO.
1889
8. — Lu Liber Censunm di: l'Eglise Romaine. Texte et com-
mentaire.
Easc. I, p. 1-144, gr. in-4 (Bibliothèque des Ecoles fran-
çaises de Rome et d'Athènes); Paris, Thorin. — Le fasc. 11,
p, 14o-288, a paru en 11)01, par les soins de Mg-r Duchesne.
9. — Le Polyptyque du Chanoine Benoit. Etude sur un m.v>"u-
SCRIT DE LA BlRLIOTIlÈOUE DE CaMIîRAI.
{Travaux et Mémoires des Facultés de Lille, tome 1, fasc. 3,
p. 1-36.)
10. — ReGISTRUM UURLE PATRIMONII REATI PeTRI IN TuSCIA, 1327-
135i.
{Mélanges de l'École de nome, p. 299-320.)
1890
11. La PERCEPTION DU CENS APOSTOLKjUE DANS l'ItALIE CEN-
TRALE EN 1291.
(Mélanges de l'Ecole de Rome, p. 369-383.)
12. — Le Polyptyoui: du chanoine Benoit a la \'allicelliane.
[Ihid., p. 384-388.)
1891
13. — Sur un nouveau manuscrit du chroniqueur Ricobaldo de
Ferrare.
{Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, oct. 1891.)
1892
14. — Etude sur le Liber C'ensuum de l'Eglise romaine.
1 vol. in-8, Paris, Thorin, p. i-vii : 1-233 (Fascicule LXIP de
la Bibliothèque des Ecoles françaises de Rome et d'Athènes).
XXXIV LISTE DKS PL" HIJCATIONS DE PALL FAliRE
il). — De PATKiMOMis Roman J-: ecclesle lsqle ad .etatem Caro-
LINORUM.
1 vol. in-8, Lille. Danel ; p. 1-112.
16. — Les Décimes écclésl\stiques dans le koyau.me d'Arles
DE 1273 à 1283.
{Anjiales du Midi, p . 37 1 -380 . )
17. — Recherches sur le Denier de Saint Ph-.rre en Angleterre
au moyen age.
[Mélanges J.-B. de Rossi, in-8, p. 1-26.)
1893
18. — Notes sur les Archives du Château Salnt-Ange.
[Mélanges de VEcole de Rome, p. 3-20.)
19. — Une Charte pour Fonte-Avellana en 1192.
[Ihid., p. 247-252.)
20. — Une vhxe de Paul Dlvcre.
{IJAd.. p. 391-396.)
21. — EiNE Nachricht ërer dh-: Bevolkerungszifeer Englands
ZU ZeUFEN HeINRICHS II.
[Zeitsclirift fiir Social- und WirtJischaflsgeschicJitc, p. 149-
153.)
22. — Les Fausses Décrétales de Catanzaro.
[Revue des questions historiques, t. LUI, p. 519-522 ; t. LiV,
p. 596-599).
23. — Note sur quelques manuscrits de la reine Christine.
[Bibliothèque de VEcole des Chartes, p. 786-789.)
24. — Une HYPOTHÈSE surlesTertiatores de la terre de Labour.
[Nouvelle Revue historique du droit français et étranger^
p. 701-707.)
1894
25. — Massa d"Akno, Massa di Bagno, Massa Trararia. Etude
de géographie historique.
[Archivio délia Societa Romana di Storia patria, p. 1-22.)
liste des pl'lilications ue paul fabre xxxv
26. — Les offrandes dans la Basilique Vaticane en 1283.
[Mélanges de l'Ecole de Borne, p. 225-240.)
1895
27. — La Buîliotiièque Vaticane.
1 vol. in- i illustré, Firmin-Didot, p. 1-112.
Forme la troisième partie de l'ouvrage intitulé Le Vatican, les
papes et la civilisation, par MM. Goyau, Pératé et Fabre. —
Dans la réédition de cet ouvrag-e, faite en 1901 (2 vol. in- 12, sans
illustrations), La Bibliothèque Vaticane forme la seconde partie
du t. II, p. 167-277.
28. — Un Vidiinus de CoNUAb, AKciiEvÈnLE d'Athènes au xiii''
SIÈCLE.
[Mélanges de V Ecole de Borne, p. 71-76.)
29. — Notes sur l'itinéraire de Calixte II de 1121 a 1123.
[Ihid., p. 191-201).
30. — La Vaticane de Sixte IV.
[Ihid., p. 4."M-i84).
31. nolvelle note sur quelques manuscrits de la reine
Christine.
[Bibliothèque de l'École des Chartes, p. 228-229.)
32. — Beitrjîgezur Gescihciite DES Peterspfennigs vom 11. bis
zuM 13. Jahrhundert.
[Zeitschrift fur Social- und Wirthschaftsgeschichte, p. 437-
462).
1896
33. — Les Carolingiens et le Saint-Siège jusqu'au rétablis-
sement DE l'Empire en Occident.
Forme le chapitre II du livre deuxième de l'ouvrag-e intitulé
La France chrétienne dans l'histoire (Firmin-Didot, éd. iii-8,
1896, p. 61-76; éd. in-12, s. d , p. 37-73).
XXXVI LISTE DES PUBLICATlu:ys DE PAUL FAHRE
• Si. — Les colons de l'Église romaine au vi* siècle. Étude
dune letti'e de saint Grégoire le Grand.
[Revue d' histoire et de littérature religieuses, p. 74-9o.)
35. — La Pologne et le Saint-Siège du x^ au xiii'' siècle.
[Mélanges G. Monod, p. 163-177.)
1897
36. — La perception du cens apostolique en France en 1291-
1293.
[Mélanges de l'Ecole de Home, p. 221-279.)
37. — Un domaine rural en Sicile au vi'' siècle.
[La Quinzaine, n° 54, 15 janvier 1897, p. 198-208.)
1899
38. — La perception du cens aposiolique en Allemagne, en
1291.
{Bévue Numismatique, 4'= série, t. III, p. 532-535).
Comptes rendus critiques dans la Revue historique, le Bulletin
Critique, la Bévue de l'histoire des Beligions.
MELANGES PAUL FABRE
ÉTUDES D'HISTOIRE DU MOYEN AGE
LES ÉVÊCHÉS DE CALABRE'
Le Bruttium, au temps de saint Grégoire le Grand, comptait
une douzaine de sièges épiscopaux. Huit d'entre eux correspon-
daient à des municipalités du temps de l'empire : à l'extré-
mité de la péninsule, ceux de Regium lulium (Reggio) et de Locri
(Locres, Gerace) ; près de l'isthme entre l'Aspromonte et la
Sila, ceux de Viho Valentia (Monteleone, Mileto), de Tempsa
(Nicastro) et de Scyllaceum (Squillace) ; sur la mer Ionienne,
au-dessous de la Sila, celui de Croto (Grotone); enfin dans la
vallée du Crati. en haut, celui de Consentia (Gosenza), au
bas, celui de Thurii ( Rossano). Ges évéchés, qui existent encore -,
paraissent avoir été plus anciens que les autres.
Au temps de saint Grégoire on trouve un évêque à Tauriana,
station de la voie Popillia, sur la mer Tyrrhénienne, à quelques
lieues de Reggio ; un autre à Nicotera, dans un domaine agri-
cole ou massa, un peu plus loin sur la même côte. Il est aussi
1. Le sujet traité ici a été l'objet d'études fort intéressantes de la part de
M. G. Minasi, chanoine de Reggio, dans son livre intitulé Le chiese diCala-
hria, Naples, 1896, et de M. Jules Gay, dans un article de la Revue d'his-
toire et de littérature religieuses, T. V, p. 233.
2. Avec quelques transformations, comme il sera expliqué par la suite.
Mélanges Paul Fabre. i
2 L. DL'CIIESNE
([uestion d'un évèque de Carina, localité inconnue maintenant,
mais qui devait se trouver aux environs de Reg'gio. et d'une
ecdesia Myriensis. ou Meriensis, de site ég-alement indéterminé.
Cette dernière église ne semble pas avoir survécu à l'invasion
lombarde. Au temps de saint Grégoire, en o94 et 597 K elle était
« désolée ». On n'en retrouve plus aucune trace par la suite.
Le Bruttium est rarement mentionné dans les anciens docu-
ments chrétiens. Les apôtres Pierre et Paul et bien d'autres
personnages de la primitive église franchirent, en venant d'Orient,
le détroit sur lequel est assise la ville de Reggio. Le navire qui
porta saint Paul de Syracuse à Pouzzoles s'y arrêta un jour
durant -. Quant à des particularités sur la date des premières
chrétientés organisées dans le Bruttium et sur les plus anciens
évêques, il est inutile d'en demander à l'histoire. La légende
elle-même est muette.
Le plus ancien document relatif aux églises 'de ce pays est
une lettre -^ du pape Innocent (402-417), adressée à deux évêques
du Bruttium. Maximiis et Severus. pour leur déclarer que les
prêtres qui ont eu des enfants après leur ordination doivent être
déposés. Le pape s'étonne d'être obligé de rappeler la loi ecclé-
siastique. Les sièges des deux évêques ne sont pas indiqués.
Au concile de Rome de 465 figura un évêque de Squillace,
appelé Gaudentius. Jean, évêque de Vibo, assista, sous le pape
Symmaque, au concile de 499 : à celui de 501. on trouve Hilaire.
évèque de Tempsa. C'est tout ce que nous fournissent les con-
ciles romains antérieurs à saint Grégoire.
Les lettres des papes sont plus instructives. Une décrétale de
Gélase fut expédiée en i94 aux évêques de Lucanie, du Brut-
tium et de Sicile. Le pape y rappelle divers points de légis-
lation ecclésiastique'. Peu après, la situation de l'église de
Squillace lui causa les plus graves sollicitudes. Deux évêques y
furent assassinés l'un après l'autre.. Parmi les complices du pre-
mier assassin figurait un certain Célestin. (pii fut excommunié
1. Reg. V, 9; VII, 35.
2. Act. XXVIII, 12.
3. J. 31.U.
i. J. 636.
LES ÉVKCHÉS DE CALAMItE 3
pour un an, par le synode romain *, peine assez légère, à moins
cpie la complicité nait été bien faible.
Deux ans plus tard, en 496, nouveau meurtre d'évêque, dans
la même ville. Les circonstances sont inconnues. On sait seu-
lement que, dans cette affaire, la conduite de l'archidiacre Asellus
laissa beaucoup à désirer. Au lieu de sauvegarder l'église et
Févèché. il laissa se produire une bagarre dans laquelle périt
le principal témoin. Ihomme de confiance du prélat assassiné.
De cette façon il devint impossible de découvrir les complices et
l'on ne put évaluer le patrimoine de 1 église, d'autant plus que
le registre de l'évêque avait été lacéré. Asellus, au lieu d'écrire
au pape pour lui apprendre la mort de l'évêque, s'était empressé
de se faire élever à la place de celui-ci. Gélase ordonna à l'évêque
de Vibo, Jean, de destituer en son nom cet archidiacre ; puis il
donna commission à l'évêque Jean ainsi qu'à son collègue Maio-
ricus, probablement l'évêque de Tempsa, delà gouverner comme
une de leurs paroisses ~.
11 est possible que ces troubles aient eu. au moins en partie,
leurs causes dans le changement de régime politique que l'Italie
traversait alors. Un certain Félix, à la famille duquel s'intéres-
sait l'évêque de Vibo. était à Rome l'objet de poursuites pour
forfaiture et concussion •^. Il se réfugia dans la basilica harha-
roriini'*. Le pape permit de l'en extraire, après lui avoir promis
qu'on ne sévirait pas contre lui s'il réussissait, comme il s'en
faisait fort, à prouver son innocence. Il n'v parvint pas et fut
obligé de s'avouer coupable. On le mit en prison. Sa femme et
sa fille se transportèrent à Rome. De tout cela, Gélase informa
l'évêque de Vibo, avec lequel il parait avoir eu des relations
assez suivies.
1. Peut-être celui du H mors 494, où fut promulguée la décrétale. La
condamnation est de 494 ou 495. La lettre J. 708, où il est question de cette
afîaire, ne dit pas que l'évêque assassiné fût celui de Squillace ; mais la
conjecture de Thiel ( Epp. RR. PP., t. I, p. 4.52, note 1) à ce propos est
assez vraisemblable. La lettre est adressée Cassiodoro (var. Philippo et
Cassiodoro). Il est fort possible que ce Cassiodore soit le père de l'illustre
sénateur, qui gouverna vers ce temps la province de Lucanie et Bruttium.
Du reste les Cassiodore étaient la famille la plus influente de Squillace.
2. J. 724, 725.
3. Contra fîdem et utilitateni dominicain.
4. La basilica barharoruni ne peut être une église arienne ; car le pape
n'aurait pas été qualifié pour y exercer le droit d'asile.
4 L. DUCHESNt;
• Il eul occasion de laider dans une affaire de biens ecclésias-
ti(jues ; une famille du pays, les Dionijsii, avait envahi le patri-
moine de l'église de Vibo ; en dépit de toutes les protestations,
ils persistaient dans leur usurpation. Excommuniés pour ce fait,
ils trouvèrent un prêtre facile, appelé Célestin, peut-être le
même que celui dont il a été question plus haut, qui prit sur lui
de les admettre aux saints mystères. Gélase. informé, maintint
la sentence épiscopale ^ et ordonna de déposer immédiatement le
prêtre rebelle. Ces décisions furent notifiées aux évêques Jean
de Vibo, Majoricus (de Tempsa ?j et Serenus. C'est précisément
de celui-ci que relevait le prêtre Célestin. Je serais porté à voir
en lui, à cause du voisinag-e, un évêque de Locres ou de
Reg^gio "~.
A la génération suivante appartiennent les fondations monas-
tiques de l'illustre Cassiodore et sa retraite dans sa villa de
Vivaria, près de Squillace. Cassiodore, dans ses divers écrits, ne
parle jamais des évêques du Bruttium. On ne trouve non plus
aucun renseignement de ce genre dans les lettres du pape Pelage P''
au sous-diacre Melleus '^ Ce Melleus était recteur du patrimoine
de l'église romaine en ces contrées ; c'est la première fois que
ce patrimoine est mentionné. L'évêque de Squillace, Zaccheus,
avait suivi le pape Vigile à Constantinople ; nous trouvons sa
signature au bas d'une pièce de ce temps, le Constitutum de 353^.
Les lettres de saint Grégoire nous représentent les églises du
Bruttium dans un triste état de désolation. Le diocèse de Carina,
près de Reggio, n'est plus guère qu'un désert : il n'y reste que
quelques fidèles et un nombre de clercs insuffisant. Le pape
profite de la mort de l'évêque pour annexer son ressort au dio-
cèse de Reggio (o9o) ^. L'évêque de Myria ou Meria. Seve-
rinus, a dû se réfugier à Squillace avec son clergé ; il y est
\. Le système que jadople ici suppose que les lettres du pape Gélase se
suivent dans Tordre chronologique adopté par P. Ewald ( Neues Archiv,
t.V, p. 526, et Jaffé, 2^ éd. ). Le Célestin dont il a été question plus haut
aspirait à Voffkiuin allaris.
2. J. 733.
3. J. 957, 987, 1022, 1023.
4. J. 935.
5. VI, 9 (595}.
LES ÉVÈCHÉS DE CALABRE 5
mort et, malgré les efforts du pape, on ne parvient pas à recons-
tituer cette ég-lise '. Lévêque de Tauriana, Paulin, vivait à Mes-
sine, retiré dans un monastère : on le transféra à Lipari 2. Son clergé
était dispersé ; on trouve, quelques années plus tard, un de ses
prêtres dans les environs de Catane '. En o9() les Lombards d'Ari-
chis s'emparèrent de Crotone ; ceux des habitants qui avaient
quelque fortune furent emmenés captifs et mis à rançon ''. Cet
événement, toutefois, semble avoir été suivi d'une période de
tranquillité relative. Les évêchés se remettent à fonctionner
régulièrement. Celui de Carina se reconstitue : en 602 il avait
de nouveau un titulaire spécial. Paulin revient à Tauriana.
Thurii et Cosenza, chefs-lieux des diocèses les plus avancés vers
le nord, ne semblent pas avoir été atteints. Du reste les rapports
sont devenus assez pacifiques pour que le pape écrive au duc
Arichis et sollicite son concours pour un transport de bois de
charpente. Les lettres qu'il écrit à ce sujet ■' supposent que, dans
les forêts situées au-dessus de Vibo et de Tempsa s, on pouvait
rencontrer des agents du duc lombard, régulièrement établis,
pourvus d'attelages et de charretiers. Il nous serait très difficile
de tracer une frontière entre le territoire romain et le territoire
lombard. Rien ne prouve, du reste, que les limites soient demeu-
rées longtemps les mêmes, surtout en cette période de conquête
et de premier établissement.
Le patrimoine de l'église romaine en Bruttium, dont il a déjà
été question, était administré par des recteurs en résidence à
Reggio, d'abord le notaire Pierre (o9 1-594) ^, puis le sous-diacre
Sabinus (o99)^. Outre les intérêts temporels dont ils étaient char-
gés, ils avaient souvent à remplir des commissions d'ordre spi-
rituel, pour maintenir la discipline dans les évêchés et les
monastères.
1. V, 9 (594); VII, 35(597).
2. I, 38, 39 (591); II, 51, 19(592).
3. VII, 38 (597).
k VII, 23 (597).
5. IX, 124-127.
6. L'évèque Stephaniis mentionné IX, 127, ne peut être que l'évèque de
Tempsa. C'est aussi l'opinion de Minasi, Le chiese di CalaLria, p. 105.
7. II, 3 ; V, 9.
8. IX, 110, 120, 124-127, 129, 134; X, 2.
H L. DLCHES.NL
A Luclus Mvail succédé, sur le siège de Reggio,
appelé Bonifatius. homme charitable, mais porté à s'en targuer ^.
On le trouve souvent en procès, avec des particuliers 2, avec des
fonctionnaires ^ avec ses clercs '*. Ceux-ci le dénoncèrent au pape,
qui se vit obligé de constituer un tribunal de cinq évèques pour
juger le différend. Ce clergé, du reste, laissait beaucoup à désirer'';
le pape s'en était plaint à lévèque ; le recteur eut à poursuivre
la répression de scandales énormes donnés par un prêtre de
Reggio ^'. Si l'on avait dû confier le siège de Lipari à Paulin de
Tauriana. c'est parce que lévèque, Agathon, s'était mis dans le
cas d être canoniquement déposé '. Proculus, évêque de Nico-
tera, sans se compromettre aussi gravement, avait été nïis en
pénitence à Rome, pendant trois ans au moins '^. Palumbus,
évêque de Cosenza, était un administrateur déplorable-'. Lévèque
de Squillace, Jean, était en querelle avec les moines de Vivaria**^.
Des autres on ne sait ni bien ni mal. Il n'était pas très facile en
ce pays de trouver des évêques convenables. Le siège de Locres
étant devenu vacant, en 597; par la mort de Tévêque Dulcinus.
les Locriens envoyèrent à Rome un candidat que le pape ne put
accepter. 11 fallut aller relancer, sur une terre où il vivait, aux
environs de Catane. un prêtre de Tauriana. appelé Marcien. qui
parut satisfaire aux conditions voulues '^
n y avait encore des monastères. Saint Grégoire mentionne
celui de Saint-Michel de Tropea '-, localité qui devint plus tard
épiscopale, et celui de Saint-André iuxta Valcanum, situé sans
doute aux environs de Reggio, car le pape donna à un abbé de
cette ville la commission de le réformer ^^, ce dont il paraît avoir
eu grand besoin. Il semble aussi que tout ne se soit pas très
1. III, 4.
2. III, 43, affaire de Stéphanie.
3. IX, 61, affaire de Grégoire ex-préfet.
4. IX, 120.
5. IV, b.
6. X, 2.
7. m, 53.
8. VI, 38; IX 120.
9. IX, 122.
10. VIII, 32.
M. VII, 38; IX, T.".
12. II, 3.
13. V, 5.^.
LES ÉVÊCHÉS DK CAI.AIÎKE 7
bien passé dans le célèl)ro monastère de Cassiodoi-i-, à S(|uillace.
Les moines accusaient leur évèque d'entreprendre sur leur tem-
porel et le pape les soutenait en ceci ', mais il n'omettait ])as de
recommander cette communauté à la vigilance spirituelle de
l'évêque.
Le duc Arichis. qui g-ouYerna jusqu'en 641 le duché de
Bénévent, ne paraît pas avoir entravé le développement ecclé-
siastique dans le Bruttium. Le vn'' siècle fut, pour ce pays comme
pour la Sicile, une période de transformation. Les invasions
sarrasines dans les provinces orientales de l'Empire paraissent
avoir déterminé une émigration puissante, qui se porta vers le
sud de ritalie et en renouvela la population et la langue. De
latins qu'ils étaient jusc{u"alors, les Calabrais devinrent grecs. Au
concile romain de 649, nous trouvons représentés, sauf ceux de
Gosenza, de Nicotera et de Myria, tous les sièges épiscopaux dont
il est question dans les lettres de saint Grégoire. L'évèché de
Myria semble avoir disparu ; en revanche on voit apparaître un
évêque de Tropea, dont le siège, comme celui de Nicotera, ne
correspond pas à une cité antique, mais à un grand établis-
sement agricole. Dix évêques du Bruttium, sur douze, firent en 649
le voyage de Rome. G'est beaucoup si l'on songe aux temps
anciens où il n'en venait qu'un seul et encore pas toujours. La
sécurité des communications, par mer^ probablement, devait
être absolue.
Ils furent à peine moins nombreux à un autre concile romain,
tenu en 680. On relève dans les signatures les noms de huit
évêques de ce pays. Ges signatures indiquent la ville et la pro-
vince ; on y voit que l'antique appellation de Bruttium commen-
çait à céder la place à la dénomination de Galabre, qui a pré-
valu. Les évêques de T'/iur//, Tauriana, Tropea, se disent de la
province de Galabre; ceux de Crotone, Squillace, Tempsa, de la
province de Bruttium ; pour l'évêque de Locres, la province n'est
pas marquée; pour celui de Cosenza, elle ne l'est pas non plus
dans le texte grec, et, des deux versions latines que nous en
avons, l'une porte Bruttium. l'autre Galabre -.
i. VIII, 32; cf. 30.
2. On a eu tort (Sprunner, Minasi) de fonder sur ces diversités une
0 L. DUr.HESNE
Deux évèques de ce pays, Abundantius de Tempsa et Jean
de Rei^gio, furent délégués par le concile de 680. avec l'évêque
de Porto, pour représenter l'épiscopat occidental au sixième con-
cile œcuménique (68 i). Il est à croire qu'ils parlaient g-rec et
que c'est pour cette raison qu'on les avait choisis. Abundantius
avait assisté au concile romain.
Cet évéque est qualifié évéque de Tempsa dans les signa-
tures des deux conciles. Cependant les procès-verbaux du con-
cile de Constantinople l'indiquent, à chaque session, comme
episcopus Paterncnsis et le Liber Ponfificalis, dans la vie du
pape Agathon, le qualifie de la même manière. Cette double
dénomination pose un petit problème. Peut-être le siège de
Tempsa avait-il été transféré à Paternum, sur la côte ionienne,
entre Thurii et Crotone, à l'abri de la Sila.
Cinquante ans environ après ce concile, la question des
images mit en conflit le Saint-Siège et l'empire byzantin ; bien-
tôt après, le pape ayant constitué sa principauté temporelle
sous la protection des rois francs, la brouille s'accentua. Les
patrimoines pontificaux, en Sicile et dans les parties de l'Italie
méridionale où commandaient les fonctionnaires byzantins,
furent confisqués au profit du domaine impérial. Les évêques
de ces pays, grecs d'origine ou tout au moins de langue, furent
attirés dans l'orbite patriarcale de Constantinople. Ils ne vinrent
plus à Rome pour se faire consacrer ni pour assister aux con-
ciles. En revanche ils fréquentaient volontiers les synodes
bvzantins. Au VL concile œcuménique l'évêque de Tempsa avait
toujours été nommé avant celui de Reggio. Il n'en est plus de même
au VII"^ concile, tenu k Xicée, en 787. A cette assemblée prirent
part huit évêques du Brultium, ceux de Reggio, Vibo, Tauriana,
Locres (déjà désignée par le nom Sancta Cyriaca), Crotone,
Carina, Tropea, Xicotera. Ils se présentent à toutes les sessions
avec les évêques de Sicile dans un ordre invariable, l'évêque de
Reggio toujours en tête. Ce groupe siciliano-calabrais occupe
une place remarquable. Il n'est pas confondu parmi les simples
répartition de la presqu'île entre les Lombards et les Grecs, le terme Brut-
tium étant présenté comme correspondant au territoire lombard, le terme
Calabre au territoire "rec.
LES ÉVÊCHÉS DE CALABRE 9
sufTrag-ants, ni même parmi les autocéphales, mais intercalé
entre les métropolitains et les autocéphales '. Il est clair que,
quels que soient ses rapports de fait avec Rome et Constanti-
nople, l'épiscopat de Sicile et de Calabre n'a point encore sa
place définitive dans les cadres officiels du patriarcat byzantin.
Au VHP concile œcuménique réuni à Constantinople, en
869-870, contre Photius, assistèrent cinq évèques calabrais, ceux
de Grotone, Sancta Gyriaca, Squillace, Re^^io, Tauriana. Le pre-
mier figure dans les actes dès la première session, comme ayant été
du nombre des partisans d'Ig-nace, persécutés pour leur fidélité.
Les autres n'arrivèrent ([ue plus tard, au commencement de
l'année 870. Deux d'entre eux, Léon de Reg-gio et Demetrius de
Squillace figurèrent, neuf ans plus tard, au concile de 879, où
Photius fut réhabilité.
De l'examen des signatures de 870 et de 879 il n'y a rien à
tirer sur la classification des évéchés de Calabre dans l'ensemble
de la hiérarchie byzantine.
Un document plus instructif et plus précis, c'est la Diatyposis
de Léon le Sage, notice officielle des sièges épiscopaux -, consti-
tuée à Gonstantinople vers l'année 900. Elle présente, pour la
Calabre, deux provinces métropolitaines, celle de Reggio (n° 31 )
et celle de Santa-Severina fn" 48).
AA.
Tw 'Pr^YÎw KaXa6p{aç.
Reggio.
X.
s Riêo'ivriÇ.
Vibo.
ii
. 2 Taup'.âvY;;.
Tauriana.
Y
0 Aoy.ptîcç.
Locri (Gerace).
0
z 'Ps'jff'.avou.
Thurii (Rossano)
s
h — y.uXaxîoj.
Squillace.
Ç
b Tpoxaîo'j.
Tropea.
c
5 'A[ji,avT(aç.
Amantea.
'^i
5 KpOTWVTjÇ.
Grotone.
1. Dans les conciles grecs les patriarches siégeaient à la place d'honneur;
venaient ensuite les métropolitains, les archevêques et les évêques. Par
archevêques ou autocéphales on entendait les titulaires de certains sièges
épiscopaux qui relevaient directement du patriarche, sans être soumis au
métropolitain de leur province.
2. Je me réfère à l'édition de M. H. Gelzer, Georgii Cyprii descriptio
orbis romani, Leipzig, 1890, p. 57 et suiv.
10 L. DL'CHESNE
0' c K:;7Tav-:(ar. Gosenza.
^r'^
Xicotera.
'.y. z B'.ffO'jv'.âvoj. Bisif/nano.
ly : Nîsy.âî'cpc'j. Tempsa (Nicastro).
MH. Tr, XY^. — £-.r,c{vY; Tf,: Ka/.aêp'^ac.
X ; Ejsjxtwv. Umbriatico.
3' : 'Ay.3p£v-'aç. Cerenzia.
y' : KaAA'.-éASd);. Gallipoli.
o' c ToJv 'A-^7jXojv. Isola.
La province de Santa-Severina était alors de fondation toute
nouvelle. Dans le massif de la Sila. en arrière de Grotone, dont
le diocèse comprenait sans doute cette rég^ion montag-neuse,
l'autorité byzantine créa trois sièges épiscopaux. à Santa-
Severina, Umbriatico (EjpjxTwv) et Gerenzia ; un quatrième fut
installé sur la côte, à Isola. Ges quatre évèchés furent groupés en
province métropolitaine dont S.-Severina devint le chef-lieu. A
ces groupes se rattacha Gallipoli. dans la terre d'Otrante ^. Plus
tard un cinquième évêché. celui de Belcastro ' IlaAa-.îy.âcTTps'j),
à 10. de S.-Severina, vint s'ajouter au nouveau ressort. Il figure
dans les dernières rédactions de la Notice byzantine -.
Quant à la province de Reggio, elle comprend tous les évèchés
du temps de saint Grégoire, sauf Garina et Myria, qui dispa-
raissent définitivement. L'antique évêché de Thurii revit en celui
de Rossano. Tropea, fondé après saint Grégoire, s'est conservé.
L'évêché de Tempsa n'est pas nommé. On a vu que, dès avant la fin
du viii^ siècle, il semble avoir été assez désolé pour qu'on en eût
transféré le siège à Paternum. sur la côte ionienne. A sa place,
dans la contrée où s'élevait l'antique Tempsa, nous trouvons les
deux évèchés d'Amantea et de Nicastro. La première de ces
localités, située sur la côte tyrrhénienne, est mentionnée dans le
Géographe de Ravenne (vu" s. j, l'autre n'a pas d'attestation anté-
rieure à la Diatypose (Néa Tay.T'.xij. Il n'en est peut-être pas de
même de celle de Bisignano, où nous trouvons aussi un évêché
1. Otrante était alors autocéphale ; quand elle devint métropole, son res-
sort, aux temps h\-zantins, ne comprit jamais Gallipoli.
2. Parthey, 3, fo.
LES ÉVÊCHÉS DE CALAHRE 11
nouveau. Uu évêque Andenimus Bisuntianus assista au concile
romain de 743. Peut-être était-ce un évêque de Bisignano. Cepen-
dant une autre hypothèse demeure possible ^ L'évêché de Bisi-
gnano a peut-être été fondé sur le territoire de l'ancienne cité de
Thurii, auquel cas il représenterait, avec Rossano, un partage
analogue à celui que je supposais avoir eu lieu pour Tempsa.
Comme nous ne connaissons pas, avant le milieu du ix*" siècle,
la délimitation entre le duché de Bénévent et la Calabre byzantine,
il est difficile de dire quelle a été sur ces fondations nouvelles
l'influence des vicissitudes politiques. Je me bornerai à noter
que, sauf celui de Crotone, les évêques qui assistèrent aux con-
ciles byzantins en 787, 8(i9 et 870 avaient tous leurs sièges au
sud de l'isthme scylacien. Il semblerait que les anciens diocèses
de Tempsa, Cosenza, Thurii, les plus rapprochés des Lombards,
fussent tombés en leur pouvoir. L'évêque de Cosenza assista en
743 à un concile romain. En 851 Cosenza et Cassano étaient
chefs-lieux de gastaldats lombards ; ils figurent comme tels dans
l'acte de partage "^ de la principauté de Bénévent. Plus tard, les
Sarrasins s'étant établis en Calabre sans distinguer entre le ter-
ritoire lombard et les possessions byzantines, les armées de l'em-
pereur grec vinrent les déloger et, par la mèiiie occasion, éten-
dirent de ce côté le domaine de leur souverain. Tropea, Amantea
et S.-Severina tombèrent entre leurs mains en 884 3. C'est sans
doute alors ou peu après que Cosenza redevint byzantine. Il en
fut de même de Cassano ; il y fut fondé un évêché, qui figure
dans les recensions postérieures de la Diatypose. C'est à la suite
de ces événements, corrélatifs eux-mêmes à un vaste dessein de
reconquête de l'Italie méridionale, que les diocèses de l'ancien
Bruttium furent organisés comme le montre ce document.
D'autres évêchés furent fondés au x" et au xT siècle : celui de
Malvito. déjà mentionné en 994, dans le voisinage de Bisignano,
celui de Martirano, au X. de Nicastro. qui apparait en 10o8 ',
1. Archivio Romano di storia pafria, t. XV, p. 489.
2. .V. G. Lerj. IV, p. 122.
.3. M. G. Script. Lanff., p. 256, 4")? ; Iheoph. conl., V. 71.
4. J.4386.
12 L. DUCHESNE
ceilx de Bova et dOppido aux environs de Regg^io. Ces deux der-
niers, qu'ils soient de fondation byzantine, comme je le crois,
ou d origine normande, comme d'autres le pensent '. demeurèrent
toujours dans l'obédience de Reg-gio. Quant aux deux autres
et, en général, aux évêchés du nord de la Calabre, leur situa-
tion provinciale dut varier suivant les vicissitudes de la frontière
entre Byzantins et Lombards. La bulle du pape Jean XV -, qui
délimite la province de Salerne. récemment créée, nous donne
l'état des choses en 994-. A Salerne ressortissaient alors trois
évêchés calabrais, Bisignano, Malvito et Cosenza. Le premier
et le troisième figurent aussi sur les listes byzantines. Quant à
Malvito, qui apparaît pour la première fois dans cette pièce,
il est probable que cet évèché était de fondation lombarde,
car Reggio ne le compta jamais parmi ses sutTragants.
L'histoire ecclésiastique de ce pays, au x*" siècle et jusqu'à la
conquête normande, est des plus obscures. Le nord de la pro-
vince de Reggio a dû changer plusieurs fois de maîtres et les
relations ecclésiastiques s en ressentirent. En IO06, nous trouvons
à Cosenza un « archevêque » Pierre. Sa mort est enregistrée à
cette date dans la chronique de Lupus Protospatha. Cet auteur a-
t-il fait erreur en qualifiant d'archevêque un prélat dont le
siège ne devint métropolitain que plus tard ? La métropole exis-
tait-elle déjà avant l'année IO06? On dit que Robert Guiscard
aurait pu en déterminer la fondation. Mais ceci est grandement
invraisemblable. Au moment où mourut r« archevêque »
Pierre, c'est à peine si Robert, qui menait depuis cinq ou six
ans la vie d'un chef de brigands à Scribla et à S. -Marco,
s'était rendu maître de Cosenza. Il n'avait guère été en situation
de fonder des métropoles. De tous les chefs normands d'alors
c'est celui qui était le plus dépourvu d'assiette et de respectabi-
lité. On ne s'imagine pas les papes Léon IX et Victor II traitant
avec lui de provinces ecclésiastiques. Du reste, un document de
1058 '^ postérieur de deux ans à la mort de l'archevêque
Pierre, nous montre le pape Etienne IX confirmant encore une
1. C'est l'avis de M. Minasi, Le chiese di Calahria. p. 31"). et de M. Gay,
/. c, p. 258.
2. J. 3852.
3. J. 4386.
LES EVECIlliS DE CALAlfRE
13
fois le métropolitain de Salerne dans ses droits sur ses sufîra-
fi^ants, parmi lesquels fig-ure Tévêque de Cosenza.
Ainsi l'archevêché de Cosenza n'était pas connu ou reconnu à
Rome en 1058. Si donc Lupus Protospatha s'est exprimé correc-
tement — et rien ne nous autorise à penser le contraire — il faut
admettre que ce titre d'archevêque a une origine et une sig-nifî-
cation byzantines. L'évèque de Cosenza aura été, de par le
patriarcat de Constantinople, exempté de la juridiction métro-
politaine de Regg-io et déclaré autocéphale. La même situation
semble bien avoir été faite aux évêques de Conza et d'Acerenza.
L'état des choses fut sensiblement modifié par la conquête
normande, tant au point de vue du nombre des sièges, que pour
leur groupement en provinces ecclésiastiques. Les provinciaux
de l'Eglise romaine nous renseignent sur ces changements. Les
plus anciens sont ceux d'Albinus et de Cencius, à la fin du
xii*^ siècle. Toutefois il faut tenir compte d'un document de la
première moitié de ce même siècle, inséré par Cencius dans son
Liber censuum, la table des évêchés relevant du Saint-Siège,
Nomina episcopatuum pertinentium ad sanclam sedem *. Ce
n'est pas un provincial proprement dit ; les évêchés n'y sont pas
répartis en provinces ecclésiastiques. Ceux qui relèvent d'une
métropole sont exclus ; on n'y a admis que les métropoles et les
sièges exempts, relevant immédiatement du pape. Malheureu-
sement ces deux catégories ne sont pas distinguées l'une de
l'autre, de sorte qu'on ne voit pas toujours si un siège est sim-
plement exempt ou s'il est métropolitain. Pour la Calabre nous
trouvons les sièges de Cassano, Bisignano, Rossano, Santa-
Severina, Cosenza, Malventus {sic), Nicastro, Très Tabernae,
Squillace, Reggio, Mileto. De ces onze sièges, deux, ceux de
Reggio et de S.-Severina, étaient depuis longtemps des métro-
poles. C'est peut-être aussi le cas de Cosenza et de Rossano.
Cosenza et Martirano, qui furent autrefois et jusqu'en 1038, des
suffragants de Salerne, ne figurent plus comme tels dans la bulle
d'Urbain II, du 20 juillet 1098 -, où sont définis les privi-
lèges de Salerne. Martirano, n'étant pas nommé dans notre docu-
1. Muralori, Antiq., t. V, p. 899. Ce documenl sera très prochainement
publié dans la continuation du Liber censuum.
2. J. o70T.
14 L. DLCHESNE
nient, doit avoir été. lors de sa rédaction, un évèché suffrug'Hnt.
Mais sullVag-ant de qui? De Reg-g'io? Cela se comprendrait ditli-
cilement. 11 est plus naturel d'admettre quil relevait déjà,
comme il releva plus tard, de Cosenza. Cosenza tigure donc ici
comme métropole. Quant à Rossano. plusieurs documents latins
du XII'' siècle rangent le titulaire de ce siège parmi les archic-
piscopi latins, cest-à-dire parmi les métropolitains, sans que
pourtant on lui ait assigné jamais aucun sutîragant. Dans une
pièce grecque de 1091 il prend le titre à'içy.t-'.T/.o-o: '. En
somme ce doit être un autocéphale grec, transformé, comme
à Cosenza, en un métropolitain latin.
Les sept autres évèchés de notre liste étaient, vers l'année 1 1 40.
des évèchés exempts. Parmi eux figurent deux sièges nouveaux,
celui de Très Tabernae et celui de Mileto. Le diocèse de Mileto
avait été constitué par Grégoire VII avec les deux anciens dio-
cèses de Vibo et de Tauriana. Il fut toujours considéré comme
relevant directement du Saint-Siège. Quant à Févêché de Très
Tabernae. il fut fondé en 1121 (J. 6890 ; cf. 6937. 6938. 6942) ^
Dans le courant du xii*^ siècle on le transféra à Catanzaro. mais il
perdit son exemption ; les provinciaux d'Albinus et de Cencius le
marquent parmi les suffragants de Reggio.
L'évéché de Malvito fut transféré, lui aussi: il fut installé à
S. Marco Argentano. et cela sans cesser de relever immédia-
tement du Saint-Siège. Bisignano conserva aussi son exemp-
tion. Mais les autres la perdirent bientôt. Albinus range encore
Squillace parmi les évèchés immédiats : mais déjà chez lui Cas-
sano, Nicastro et Catanzaro sont rangés parmi les suffragants
de Reggio. Cencius. peu d'années après, y classe également
Squillace.
En somme, par rapport à la notice byzantine de la fin du
neuvième siècle, les modifications constatées trois siècles plus
tard s'expriment ainsi qu'il suit :
1. Trinchera, S'j///a6us rjr. mpmbr., n" o2.
2. On a contesté ces documents, mais ils résistent à la critique (Revue
des questions historiques, t. LI, p. 23o ; LUI. p. !il9; LIV, p. 596), et notre
liste leur donne un appui sérieux.
LES EVÈCHKS DE CALARRE
lo
6.
7.
8.
9.
10.
1 1.
1-2.
Rejj^gio . . . Démembré pour former les deux diocèses nouveaux
de Bova et d"()ppido.
Vibo ) Réunis pour former le diocèse de Mileto, sous
Tauriana ) Grégoire VII.
Locres. ... S** Cyriaca, Gerace.
Rossano... Démembré à Tépoque by/antine |)our former le dio-
cèse de Gassano.
Squillace. . Démembré pour former le diocèse de Tavcrna-
Gatanzaro.
Tropea . . . Gonservé.
Amantea.. Supprimé, peut-èlre remplacé par Martirano.
Grotone... Gonservé.
Gosenza . . id.
Nicotera. . Supprimé, probaiilemcnt annexé à Tropea.
Bisigfnano. Gonservé.
Nicastro. . id.
Actuellement les deux seules provinces ecclésiastiques sont
les deux d'orig-ine gTecc|ue, celles de Reggio et de S.-Severina.
L'archevêque de Reggio a pour suffragants les évêquesde Bova,
Oppido, Gerace, Squillace, Nicotera-Tropea, Catanzaro, Nicas-
tro, Grotone et Gassano. La situation n'a pas changé depuis la
fin du xir siècle •. Quanta la province de S.-Severina, on a vu
plus haut que les notices grecques lui assignaient trois, puis
quatre suffragants calabrais: un cinquième vint s'y adjoindre,
l'évêque de Strongoli, sur la côte, qui apparaît au déclin du
XI i" siècle. Mais de ces cinq suffragants il n'en reste plus qu'un
seul, l'évècpie de Cerenzia ; encore son siège a-t-il été trans-
porté, depuis le xiv^ siècle, à la localité maritime de Gariati. Les
autres n'ont duré que jusqu'à la Révolution et le concordat
de 1818 les a définitivement supprimés.
Outre ces deux provinces métropolitaines, la Calabre compte
encore quatre sièges exempts, relevant immédiatement du pape :
ceux de Rossano et de Gosenza, qui ont le titre archiépiscopal,
mais le titre seulement, car l'évêché de Martirano, jadis sulïra-
gant de Gosenza, a été supprimé en 1818 ; puis celui de Mileto et
celui de San-Marco et Bisignano, ces deux derniers sièges n'en
faisant plus qu'un depuis 1818.
1. (Cependant les deux diocèses de Nicotera et de Tropea ont été dis-
joints en 1392 ; mais depuis 1818, ils sont de nouveau réunis.
'J6 L. DLCHESNE
Ainsi la Calabre possède actuellement seize diocèses. Il est à
croire que ce nombre se réduira encore, car certains d'entre eux
sont vraiment bien peu considérables. Les évèques de Bova et de
Crotone n'ont guère que dix à douze mille fidèles, celui d'Oppido
vino^t mille, ceux de S.-Severina et de Cariati, toute une pro-
vince ecclésiastique, environ soixante-dix mille k eux deux.
L. Dlchesne.
SUH UK
PASSAGE DE PAUL OROSE
L'examen des textes du moyen âge formés par la tran-
scription ou la compilation de sources plus anciennes fournil aux
critiques des preuves innombrables de la défiance (jue doivent
inspirer tous les textes de seconde et de troisième main, sur-
tout lorsque, non contents de transcrire un document, ils en
combinent plusieurs. L'histoire dun passag^e de Paul Orose nous
olFre un exemple remarquable de ce genre de déformation.
A la fin de Tannée 406, après l'échec de l'invasion de
Radagaise en Italie, des hordes nombreuses de ^'andales,
d'Alains et de Suèves, qui entraînèrent avec elles d'autres peu-
plades et un certain nombre de Burg-undions, se frayèrent un
chemin vers le Rhin à la hauteur de Mayence en écrasant les
Francs établis sur sa rive droite, alors alliés des Romains. Elles
passèrent le Rhin et traversèrent la Gaule en la ravageant jus-
qu'aux Pyrénées. Pendant deux ans elles errèrent çà et là en
Gaule; mais, en 409, Didymus et Vérinianus, deux nobles
Romains qui avaient organisé la résistance sur la frontière
pyrénéenne, ayant été tués par des troupes barbares à la solde des
tyrans Constantin et Constans, l'Espagne fut envahie et les
hordes germaines s'y installèrent.
Saint Jérôme, dans une lettre à Agerochia, décrit les ravages
exercés par cette invasion dans le nord-est de la Gaule et énu-
mère une série de peuplades qui y auraient pris part : Quades,
Vandales, Sarmates, Alains, Gépides, Hérules, Saxons, Burgun-
dions, Alamans et Pannoniens. Il fait remonter la responsabi-
lité de l'invasion au crime d'un seinibarharus prodifor. sans le
nommer. Cette allusion nous est expliquée par les deux passages
Mélanges Paul Fubre. 2
IS G. MONUD
OÙ Paul Orose nous parle de ces événements. Au chapitre 38 du
livre \'Il de ses Historiariini advcrsiis paganos lihri septem, il
raconte que Stilicon. désireux de faire arriver à l'empire son fds
Eucherius, précipita sur les Gaules des hordes innombrables de
barbares « g-entes copiis viribusque intolerabiles », parmi les-
quelles il cite les Alains, les Suèves, les Vandales et les Bur-
«^undions '. Au chapitre 40. après avoir parlé de la prise de
Home, il revient à 1 invasion de 406-407 et à ses suites : « Inle-
rea antc hiennium Ronianae inriiptionis excitatae per Stiliconem
(/entes Alanorum. ut diri, Suehorum ^ Vandalorum multaeque
ciim /lis aliae Franeos proterunf. Rhenum franseunt, Gallias
invadunl, directoque impeiu Pyrenaeum usque perveniunt, cuius
ohice ad tempus repiilsae, per circurniacentes provincias refun-
duntur. »
L ouvrage d Orose a été pendant plusieurs siècles le manuel
d'histoire profane où ont puisé tous les chroniqueurs, aussi ne
doit-on pas s'étonner de voir le renseignement fourni par lui
répété sous une forme abrégée par les chroniques de Prosper,
du Comte Marcellin, de Cassiodore. de Jordams. non sans incer-
titude quant à la date. Orose ayant donné la vague indication :
« ante hiennium Bomanae inruptionis'^. » La chronique du faux
Sllpice Sévère, après avoir rapporté en 409 l'invasion de l'Es-
pagne par les Alains, les Vandales et les Suèves. ajoute à Tannée
410 : (' Ante hiennium inruptionis Romanae excitatae gentes ah Sti-
1. La chronique impériale de 379-4r>5 (publiée clans Migne, li, p. 859-
866 comme chronicon sub Tirnnitt Prosperi nomine vulgafum) attribue aussi
à Stilicon l'invasion de 407. Elle ne reproduit pas les termes d'Orose. mais
elle résume son récit : « Diversarum gentium rabies Gallias dilacerare
exorsa, immissu quam maxime Stiliconis. indigne ferentis filio suo regnum
negatum. » Je crois avec Ch. Hodgkin, Ifali/ and Jif-r Invaders, II, 219, et
1, 739, et contrairement à Topinion de M. Bury, History of the laler
Roman Empire, I, 1, p. 111 et de Ranke, W'eltgeschichte IV, I, 253, que
l'accusation portée contre Stilicon est peu vraisemblable.
2. Prosper a placé linvasion des Gaules par les Vandales et les Alains
à sa vraie date, à la fin de 406 : « Arcadio VI et Probo Coss. Vandali
et Alani Gallias, traiecto Rheno, pridie Kal. lanuarias ingressi. » Le passage
de la chronique du comte Marcellin relatif aux mêmes événements paraît
bien dériver des ch. 38 et 40 d'Orose, mais il n'en a pas transcrit les
termes iind. VI, Basso cl Philippo coss.). Jordanisau ch. 22 de son H is-
loria Gotlinrum et dans son De regnoruni succcssione a suivi le comte
Marcellin.
SUR LN l'ASSAÛH DK l'Ai I, ORIISK 10
liconc et (ilio cuis Eu cher ico », attribuant à cet enfant un rôle qu il
ne pouvait jouer.
Les auteurs d'histoires plus développées ont reproduit avec
plus ou moins d'exactitude le passage d'Orose. Isidore de Séville.
dans son Historia Vandalorurn, à l'ère 444, le copie, mais il y
introduit une erreur en croyant lecorrig^er : « Ante hienniuminrup-
tionis Ro/nanae iirhis excilatac per Stiliconem (jentes Alanoruin,
Suevoruni et Wandalorum., transiecfo Rheno Gallias irrii-
unt, Francos proterunt, directoque iinpetu ad Pyrenaeurn
usque pcrveniunt . » Isidore s'est imaginé qu Orose s'était trompé
en plaçant l'écrasement des Francs avant le passage du Rhin ; pour
Isidore, écrivain du vu® siècle, les Francs sont une nation qui
occupe principalement la rive gauche du Rhin. Aussi croit-il,
bien à tort, devoir transporter les mots : « Francos proterunl »
après les mots « Gallias invadunt i. »
Bède le Vénérable, au viii*' siècle, dans son Historia ecclesias-
tica Anglorum (I, ii), copie Orose sans en altérer le texte ni le
sens : « Ante biennium Romanae inruptionis... cum gentes Alano-
rum, Suevoruni, Vandalorurn, rnultaeque cum his aliae, protri-
tis Francis, transita Rheno, totas per Gallias saevirent... » Mais
Paul Dl\cre dans son Historia Romana, à la fin de son 1. xiii,
en transcrivant le passage d'Orose, commet la même faute
qu'Isidore et met les envahisseurs aux prises avec les Francs en
Gaule même : « Ante biennium Romanae irruptionis gentes copiis
viribusque intolerabiles, hoc est Alanorum, Suevoruni, Vanda-
lorurn, Burgundionuni, multasque cum his alias gentes, ultra in
arma suscitavit (Stilico), et mox Rhenum fluviiim transeunt,
Francosque fugare Gallia volunt, directoque impetu Pyrenaeurn
usque perveniunt.
i. Isidore a introduit dans la dernière partie de la phrase d'Orose une
modification qui contient peut-être une erreur. Orose en effet semble dire
que ce qui a arrêté les barbares aux Pyrénées, c'est l'obstacle naturel
qu'elles opposaient aux envahisseurs. Il parle au paragraphe suivant de la
résistance opposée par Didymus et Verinianus aux judices envoyés en
Espagne par le tyran Constantin. Isidore dit : cuiiis obice per Didi/miim et
Verinianum... occupato ah Hispania tribus annis repulsi, per circum-
iacentes Galliae provincias vagahanlur. Il est vrai que l'interprétation
d'Isidore peut être vraie, puisqu'Orose dit plus loin que Didymus et
Verinianus tulari privatn praesidio Pyrenaei Alpes moliebantur et que
l'Espagne fut ouverte aux barbares quand ils eurent été tués par Constans
(Isidore dit Constantius), fds de Constantin.
20 (i. MO.NOD
Frécllf de LisiEux, au ch. \l de sa Chronique Universelle,
composée pour 1 instruction de Charles le Chauve , copie fidèle-
ment la phrase dOrose, mais en supprimant les mots <( Francos
proterunt », sans doute par ég-ard pour lamour-propre de la
famille royale qui règ-ne sur les Francs.
Nous arrivons maintenant à un groupe de chroniqueurs qui ont
altéré le texte d'Orose d'une manière beaucoup plus grave.
Grégoire de Tours dans le ch. 9 du livre II de Y Historia
Francorum nous fournit des extraits de l'histoire de Renatus
Profuturus Frigeridus, relatifs à la g-uerre des Francs avec les
Vandales en 406, et aux expéditions des Francs en Gaule comme
auxiliaires de Constantin, puis de Jovin en 411. Il termine ses
extraits par une phrase sur Castinus, comte des domestiques,
qui fut envoyé en Gaule probablement par Honorius. à une date
incertaine, mais certainement postérieure à 411, pour combattre
les Francs • : « Castinus. domesticorum cornes, expeditionein Fran-
cos suscepta, ad Gallias mittitur ». Arrêtant là ses extraits de
Frigeridus, Grégoire de Tours ajoute : <( Horosius in vii° ope-
ris sui libro commémorât: Sfilico, congregatis gentihus, Fran-
cos protcref, Rhenuni transit, Gallias pervagafur et ad Pyrineus
usque perlahitur. » Comme Grégoire ne s'intéresse qu'à la
mention, faite par Orose, des Francs, il omet les noms des
nations barbares soulevées par Stilicon, et il fait de celui-ci
le chef même des hordes qui envahissent la Gaule.
L'abréviateur des six premiers livres de Grégoire de Tours à
qui on doit YHistoria Epitomata contenue dans la compilation
du vu*' siècle dite de Frédégaire, compose une phrase unique
avec les deux phrases de Grégoire relatives à Castinus et à
Stilicon et écrit : Castinus, domesticorum cornes, expedicionem
accepit contra Francos, eosque proterit, Renuni transit, ■Gallias
1. Frigeridus place ce fait après rélévation d'Asterius au patriciat. Nous
savons qu'Asterius était gouverneur de l'Espagne en 420 et que Castinus
était maître de la milice en 422 (Hodgkin, Italy and lier Invaders, 1, 893 et
II, 224). Castinus, lors de Texpédition contre les Francs, n'est que comte
des domestiques. Weismann, dans son ouvrage De Francorum primordiis
que je ne connais que par une citation de Richter, Annales des frœnkischen
Beiches, I, p. p. 18, place cette campagne en 421. Elle a sans doute été pro-
voquée par l'invasion des Franks, entre 413 et 420, où Trêves fut plusieurs
fois pillée. Si Asterius n'a reçu qu'en 420 le titre de patrice, la date de 421
peut être considérée comme probable.
SLK UN PASSAGE DE PAUL OROSE 21
pervagatui\ usqiic ad Paerincos montis pervenif. ». C'est mainte-
nant Castinus, et non plus Stilicon qui, après avoir écrasé les
Francs, ravag-e les Gaules jusqu'aux Pyrénées '.
Un troisième compilateur composa dans les premières années du
IX*' siècle une chronique universelle sétendant de la création du
monde à 741. Il prit pour base de son travail la Chronique des
six âges du monde que Bède avait mise à la suite de son De
ratione iemporum, mais il la compléta avec d'autres sources et
en particulier avec Paul Orose, la Chronique de Frédég-aire, et
les Gesta reguni Francorum-. Cette abondance de documents
porta malheur au compilateur. Après avoir assez exactement
résumé, à propos du règ-ne d'Honorius, ce que disait Orose au
ch. 38 au sujet de l'invasion provoquée par Stilicon, il revint
sur cette invasion lorsqu'il voulut raconter les origines de la
puissance des Francs, et il aboutit à la curieuse combinaison que
A'oici :
Interea ante biennium Rome inrupcionis excilatas per Stilicone
gentes (cela est pris textuellement à Orose, Romanae devenant
Rome et excitatae excitatas),
Castinus domesticoruin comis expedicionem accepil contra
Francos eosqueproterit (ici l'auteur copie VHistoria Fpitomata),
Renum transeunt, Gallias invadunt, Pyrennium usque per-
veniunt{Le compilateur revient ici au texte d'Orose ; mais comme
les Francs deviennent le sujet de transeunf, invadunf, perve-
niunf, il s'en suit que c'est eux et non plus les Alains et les
Vandales qui envahissent la Gaule).
Quelques années après la composition de cette Chronique
universelle, l'auteur d'une nouvelle chronique connue sous le
nom d'Annales de Moissac, la transcrivait, mais changeait dans
la phrase citée plus haut : « Francos proierit » en « Francos
1. Pétigny dans ses Eludes sur l'Histoire... de l'Epoque mérovingienne,
t. II, p. 4, a signalé cette déformation.
2. Une partie de cette chronique universelle a été publiée i)Our la pre-
mière fois par Waitz dans les Monuinenla Gerinaniae au t. XIll des
Scriplores, d'après des manuscrits de Leyde et de Munich. Un autre
manuscrit du même ouvrage a élé découvert depuis à la Bibliothèque de
Besançon, n° 186. Cf. Bihl. de l'Ecole des Charles, septembre-octobre 1895.
art. de L. Delisle, Sur un ms. interpolé de la Chronique de Bède conservé
à Besançon.
^2 (i. MONOD
proieyit ». Cest dès lors grâce a la connivence de Castinus que
les Francs envahissent la Gaule.
Supposons maintenant que nous n'ayons conservé ni Paul
Orose, ni Isidore de Séville, ni Bède, ni Paul Diacre, ni Fréculf,
ni Grégoire de Tours, et que nous devions écrire l'histoire des
événements de 407 avec YHistoria Epitomata et\a. Chronique de
Moissac, on voit à quelles erreurs nous serions condamnés,
quelles vaines discussions s'élèveraient entre les critiques pour
savoir lequel des deux textes a dit vrai, ou bien pour les conci-
lier. Bien que l'ensemble de nos documents nous permette
d'éviter ces erreurs grossières, les déformations du texte dOrose
n'ont pas manqué de dévoyer certains historiens. Wietersheim
dans sa Gcschichfe der Vœlkerwanderung (vu, 2(j9-270) s'ap-
puie sur Y Hisioria Epitomata pour prétendre que Castinus, après
avoir battu les Francs, passa le Rhin et ravagea la Gaule jus-
qu'aux Pyrénées. G. Bornhak, dans Geschichte der Franken unter
den Meroivingern (Greifswald, 1863), t. I, p. 175, a bizarrement
prétendu corriger Orose par Grégoire de Tours, qui a copié Orose
de travers. Il a mêlé le pillage de Trêves par les Francs en 413 (?)
avec la campagne de Castinus et avec une prétendue campagne
de Stilicon. ^^ Les Francs, dit-il, firent deux invasions dans la
province romaine de Germanie, et, dans la seconde, ils pillèrent et
brûlèrent Trêves. Le général romain Castinus marcha d'abord
contre eux, puis Stilicon, qui les battit en Germanie, passa le
Rhin et traversa la Gaule jusqu'aux Pyrénées. » Il renvoie en
note à Grégoire ii, 9, et ajoute comiquement : « Le récit d'Orose
VII, 40. ne s'accorde pas complètement avec celui de Grégoire,
car il attribue cette campagne, sans doute en confondant des
faits d'une date très rapprochée, aux Vandales qui étaient déjà
établis en Espagne. »
Les vicissitudes du texte d" Orose à travers les copistes du
moyen âge et les commentaires des historiens modernes nous
fournissent, comme on le voit, une jolie leçon de critique de textes
et de sage scepticisme historique.
Gabriel Monod.
DE LA
NATIONALITÉ DES COMTES EHANCS
AU VI*^ SIECLE
Les sources du xi" siècle, qui, dans l'espèce, se réduisent à
peu près exclusivement à Grégoire de Tours et à Fortunat de
Poitiers, nous ont conservé les noms de cinquante-quatre comtes
qui ont gouverné des villes de la Gaule sous l'autorité des rois
mérovingiens. Il }• a^ait quelque intérêt à en dresser la liste,
parce qu'on en peut tirer quelques conclusions qui ont jusqu'à
présent échappé aux historiens. Je la donne ci-dessous dans
Tordre alphahétique, avec le nom de la ville que chacun de ces
comtes a gouvernée (quand elle est connue), et l'indication des
sources où il est parlé de lui K
1 Alpinus. comte de Tours : Grég., V M., I, 24. "25.
2 Armentarius, comte de Lyon : Grég., ^' P.. \TIL 3.
3 Audo, comte de Paris : Grég., H P., \ll, 15.
4 Audovarius : Grég., H F., W, 30.
5 Austrovaldus, comte de Toulouse : Grég., H F.,\TIL 45; IX, 7.3L
6 Becco, comte de Clermont-Ferrand : Grég., }irt. S. Jul., 16.
7 Britianus, comte de Clermont-Ferrand : Grég,. H F., IV, 39.
S Berulfus, comte, phis tard duc de Tours et de Poitiers : Fortu-
nat, Carm., MI, 15 .
9 Chramnulfus, comte d'Angoulème : Grég., H F., VI, 8; cf. Glor.
Conf., 99 ; le nom dans Vita Eparchii. c. 9.
1. On ne doit pas chercher dans celte liste les noms des comtes qui ont
exercé leurs fonctions en Gaule dans d'autres royaumes que celui des Francs.
Tels sont le comte Gomacharius dAgde, alors dans le royaume des
Ostrogoths (v. Grégoire de Tours, Glor. Marf., 78), tels encore plusieurs
personnages qui paraissent avoir été comtes du royaume burgonde anté-
rieurement à sa conquête par les Francs, et dont il sera question plus loin.
2i GODEFROID KLRTIl
l'O Conda : Fortunat, Carm., \'II, 16, 19.
11 Eborinus, comte de Tours : Grég., V M., III. 3i.
12 Eleutherius, comte, plus tard évêque de Tournai : Fortunat,
Vila S. Me (lard i, II. 6.
18 Ennodius, comte de Poitiers, plus tard duc de Tours et Poitiers :
Grég., H F.. V. -li.
14 Eulalius, comte de Clermont-P'errand : Grég.. H F., \ III, 18,
•21 ; X, 8.
15 Eunius Mummolus, comte dAuxerre : Grég.. H F., IV, 4'2.
16 Eunomius, comte deTours : Grég..H F., Y, 47, 49; VII, 23.
17 Evodius, comte de Clermont-Ferrand : Vifa S. Dalmatii (S R M.,
m. p. 549 1.
18 Firminus, comte de Clermont-Ferrand : Grég., H F., I\', 13, 30,
35. 40.
19 Gaiso, comte de Tours : Grég., H F., IX, 30.
20 Galactorius, comte de Bordeaux : Fortunat, Carni., MI, 15; X.
19.
21 Galienus, comte de Tours : Fortunat, Car m., X, 12''; Grég.,
HF., V, 49.
22 Gallus. comte de Chalon-sur-Saône : Grég., Glor. Mari., 53.
23 Garacharius, comte de Bordeaux : Grég.. H F., \TII, 6.
24 Georgius, comte de Clermont-Ferrand : Grég., Glor. Conf.. 34.
25 Gundegisilus, comte de Saintes : Grég., H F., ATII, 22.
26 Gundovaidus, comte de Meaux : Grég.. II F., \TII, 18.
27 Hilarius : Fortunat, Carm., H , 12.
28 Hortensius, comte de Clermont-Ferrand : Grég., II F., H, 35;
\'P.,IV, 3.
29 Innocentius, comte de Gévaudan : Grég., II F., \ I, 37, 38;
X, 8.
30 Justinus, comte de Tours : Grég., Virt. Mart., I. 40.
31 Leudastes, comte deTours : Grég., H F., \', 14, 47, 48.
32 Macco, comte de Poitiers : Grég., H F., IX, 41 ; X, 15, 16, 21.
33 Maracharius, comte dAngouléme : Grég., H F., \\ 36.
34 Xantinus, comte dAngouléme : Grég., H F., V, 36.
35 Nicasius, comte d'Autun : Fortunat, \ il. S. Germani Paris.,
86, 91 ; Vita Johannis Reomaensis, 11.
36 Nicetius, comte de Clermont-Ferrand : Grég., H F., \TII, 18.
37 Nicetius. comte de Dax : Grég., H F., VII, 31 ; VIII, 20.
38 Nunnichius, comte de Limoges : Grég., H F., XI. 22.
39 Ollo, comte de Bourges : Grég., H P\, ATI, 38.
40 Palladius, comte de Gévaudan ; Grég., H F., IV. 39.
41 Papulus : Fortunat, Carm., VI, 8.
42 Peonius, comte dAuxerre : Grég., H F., IX. 42.
43 Romanus, comte de Gévaudan : Grég., H F., W . 39.
44 Saluslius. comte de Clermont-Ferrand : Grég.. II F.. I\', 13.
DE LA NATlONALmi DES COMTES FRANCS 25
45 Sicharius, comte de lîourges : Grég., H F., \'II, 13 '.
i6 Sigoaldus : Fortunat, Garni. ^ X, 16, 11.
47 Syagrius : Frédégaire, IV, 5.
48 Terenciolus, comte de Limog'es : Grég., H P\, VIII, 30.
49 Theoduli'us, comte d'Angers : Grég., H P\, VIII, 18.
50 Venerandus, comte de Glermont-Fei'rand : Grog., V P., II, 2.
51 Waddo, comte de Saintes : Grég., H F., VI, 45,
52 Wado, comte de Cambrai : Vita S. Gaufferici, c. 7, (S R M.. III,
p. 654).
53 Willacharius, comte d'Orléans (et temporairement de Tours) :
Grég., H F., VII, 13 ;X, 9.
54 Werpinus, comte de Meaux : Grég., H F., VIII, IS^.
De ces cinquante-quatre comtes, il en est huit dont nous ne
connaissons pas le comté : ce sont Audovarius, Berulfus, Conda,
Eleutherius, Hilarius, Papulus, Sigoaldus et Syagrius. Nous
voyons seulement qu'Eleutherius et Berulfus appartiennent à la
Neustrie, Audovarius à l'Aquitaine, Syagrius à la Burgondie,
Conda, Papulus, Hilarius, et Sigoaldus à l'Austrasie. Les qua-
rante-six autres se répartissent sur vingt villes, comme on le
voit par ce tableau :
1. Grégoire de Tours ne donne pas expressément le titre de comte à
Sicharius, et ne dit pas davantage qu'il soit comte de Bourges, mais cela
résulte de tout son contexte. Au chap. 12 du livre IV il nous apprend que
le roj Contran envoie .ses comtes pour s'emparer des villes de l'ancien
royaume de Charibert. Tours et Poitiers essayent de se défendre, mais les
milices de Bourges marclient contre elles et alors Tours se soumet à Con-
tran. Au chap. 13 Sicharius se dirige contre Poitiers avec Willacharius
comte d'Orléans, qui venait de recevoir le comté de Tours, « ut scilicel ab
una parte Toronici, ab alla Biturigi commoti cuncta vastarent ». 11 n'est
donc pas douteux que Sicharius soit comte de Bourges.
2. Pour n'inscrire sur cette liste que des noms absolument sûrs, je n'ai
pas voulu y comprendre celui de saint Priscus de Lyon, qui, avant de
devenir évêque de cette ville en 573, avait été (Jomesliqiie du roi Contran
et peut-être aussi comte, comme le laisse entendre son épita|)he d'ailleurs
assez obscure :
Induisit prudcns mixto moderamine causis
Jurgia componens more serenifici.
Concomis et dijinus regisque demesticus et sic
Promeruit siimmo mente placere Deo.
I.E Blant, Inscriiil. chrèl., I, p. 61.
26
GODEFROID KIKTH
I. — AQUITAINE (37 comtes)
Ang-oulême 3 comtes (Chramnulfus , Maracharius ,
Nantinus).
Bordeaux 2 » (Galactorius, Gararicus).
Bourges 2 » (Ollo, Sicharius).
Clermont-Ferrand , . 10 » (Becco, Britianus, Eulalius,
Evodius, Firminus, Geor-
gius, Hortensius, Nicetius,
Salustius, Venerandus).
Dax 1 » (Nicetius).
Javolz (Gévaudan).. 3 » (Innocentius,Palladius, Roma-
nus).
Limog-es 2 » (Nunnichius, Terenciolusj.
Orléans 1 » (Willacharius).
Poitiers 2 » (Ennodius, Macco).
Saintes 2 » (Gundegiselus, Waddo).
Tours 7 » (Alpinus.Eborinus,Gaiso, Jus-
tinus,Leudastes, Eunomius,
Galienus, plus \\ illacharius
mentionné k Orléans ).
Toulouse \ »> (Austrovaldus).
— 1 » (Audovarius).
II. — RURGONDiE (6 comtes)
Autun 1 comte (Nicasius).
Auxerre 2 » (Eunius, Peonius).
Chalon-sur-Saône... 1 » (Gallus).
Lyon 1 » ( Armentarius).
— 1 » (Syagrius).
III. — FRANCE (fl comtes)
A. — Neustrie (7).
Angers 1 comte (Theodulfus).
Cambrai 1 » (Wado).
Meaux 2 » (Gundovaldus, Werpinus).
DE LA NATIONALITÉ DES COMTES FRANCS 27
Paris. '
1
1
» (Audo).
» (Eleutherius).
1
» (Berulfus).
B.
— Auslrasie (4).
4
comte (Conda).
1
» (Hilarius).
1
1
» (Papulus).
» (Sigoaldus).
Comme on le voit, et comme il fallait s'y attendre étant donné
le champ d'observation de nos témoins, la majorité des villes
sur lesquelles nous sommes renseignés, c'est-à-dire 12 sur 20,
appartient à l'Aquitaine, où Grégoire de Tours est né, où lui-
même et Fortunat ont été évêques. C'est donc principalement
ce pays, c'est-à-dire la France au sud de la Loire, qui sera en
question dans nos recherches. La Burgondie et la France propre-
ment dites y seront intéressées pour une part beaucoup moindre.
Si maintenant nous examinons notre liste de o4 noms au
point de vue de la langue à laquelle ils appartiennent, nous
remarquons qu'ils se partagent en latins et germaniques de la
manière suivante :
i . Outre ces vingt villes, Grégoire en mentionne encore trois autres qui
avaient des comtes : Vormand (Gl. Mai-t. 72) Rouen (H. F., VI, 31, p. 271] et
Chàteaudun. On sait que les Mérovingiens avaient voulu faire de cette der-
nière, détachée de Chartres, une civitas ; c'est pour cette raison qu'ils y mirent
des comtes et qu'ils essayèrent d'y fonder un évêché. (Greg. H, F., VII, 29j.
Quant à un comté de Brioude admis par Fauriel, Histoire de la Gaule méri-
dionale, II, p. 129, par Lehuërou, Histoire des Insfiliitions mérovingiennes,
p. 324, etpar Krusch, S/? .V, III, p. 664, j'ai montré ailleurs [Revue d'Auvergne,
sept .-oct. 1900) qu'il n'a pas existé à cette date. Rien donc n'autorisait Lehuërou
à écrire, en s'appuyant sur les deux cas dont nous venons de nous occuper :
« II y en avait un (un comte; non seulement dans chaque cité comme du
temps des empereurs, mais encore dans un grand nombre de ces divisions
territoriales de moindre étendue, dont la réunion formait le territoire de la
cité, et que Ton nommait des pagi. »
28
GODEFKOID KLRTH
NOMS LATINS (30).
Alpinus.
Armentarius.
Britianus.
Eleutherius.
Ennodius.
Eulalius.
Eunius.
Eunomius.
Evodius.
Firminus.
Galactorius.
Galienus.
Gallus,
Georgius.
liilarius.
Horlensius.
Innocentius.
Justinus.
IS'icasius.
Nicetius de Clermont.
Nicetius de Dax.
Nunnichius.
Palladius.
Papulus.
Peonius.
Romanus.
Salustius.
NOMS GERMANIQUES (24).
Audo.
Audovarius,
Austrovaldus.
Becco.
Berulfus.
Chramnulfus.
Conda.
Eborinus.
Gaiso.
Garacharius.
Gundegiselus.
Gundovaldus.
Leudastes.
Macco.
Maracharius.
Nantinus.
Ollo.
Sicharius.
Sigoaldus.
Theodulfus.
Waddo.
Wado.
^^'illacharius.
W'erpinus * .
Terenciolus.
Venerandus.
1. Dans ce classement il y avait quelques noms douteux que j'ai tous
attribués à la liste germanique pour n'appuyer mes conclusions que sur
des données irréfragables. Ce sont : 1° Becco ;Fôrstemann, Altdeulsches
Namonhuch. I, col. 2'J6, 257.) — 2° Leudastes. dont le suffixe, selon Foers-
temann, o. c, I, col., 491, d'accord avec J. Grimm, Geschichte tier deul-
schen Sprache, p. 541, serait identique avec le vieux suffixe germanique
gast qu'on retrouve dans des noms célèbres comme Arbogast et dans
ceux des prudhommes de la loi salique : 'VS'idogast, Wisogast, Salegast et
Aregast, ainsi que plusieurs autres. Et de fait nous trouvons dans
les noms mérovingiens la forme Arbogast adoucie en Arboast. D'autre
part, le radical Leiid de Leudastes est lui-même un vocable ger-
manique. Mais est-il certain que Leonastis, nom d'un archidiacre de
Tours (Grégoire de Tours, H. F., V, 6.'i, Vidastis, nom d'un particulier
de Tours dont les relations de parenté sont romanes, et qui porte le
DE LA NATIONALITI': DKS COMTES FKANCS 29
Et voici dans quelles proportions ils se répartissent sur les
trois royaumes.
Coinlc's à noms latins Comlcs à noms jrcrmaniqucs
Aquitaine 21 16
Burgondie 6 0
France 3 8
"30" 2i
Mais quel est le rapport de ces noms à la nationalité de ceux
qui les portent ?
Je me suis expliqué au long-, sur cette question, dans mon
étude intitulée : La France et les Francs clans la langue politique
du moyen àge^, et je puis me borner à rappeler ici les conclu-
sions de ce travail.
1. Avant lépoque d'Auguste, on doit considérer comme
Germain quiconque porte un nom g-ermanique, et comme Romain
quiconque porte un nom romain.
2. A partir de l'époque d'Aug-uste. il faut cesser de conclure
du nom à la nationalité en ce qui concerne les porteurs de noms
romains. S'il reste vrai que quiconque porte un nom germanique
doit être pris pour un Germain, nous constatons que beaucoup
de Germains, en particulier ceux qui prennent du service dans
les armées impériales, cachent sous un nom romain leur origine
barbare -.
3. Vers le commencement du iv*" siècle, cette prédilection des
barbares pour les noms romains vient à s'allaiblir. Ils semblent
surnom d'.4yus (Grégoire de Tours, //. F., VI, 13 et VII, 3.), Leuhaatea,
nom d'un abbé du diocèse de Tours (Grégoire de Tours, //. F., IV, II.),
Vinaslis, nom d'un aveugle venu à Tours de rec/ione sua pour implorer sa
guérison au tombeau de saint Martin (Grégoire de Tours, Virl. Martin.,
Il, 23) soient des noms composés avec le suûxe (/as/ altéré dès cette époque
en — as/? Le nom du père de Leudastes, que Grégoire, //. F., V. 48.
appelle Leuchadius fLeocadiusi et qui est un serf, est dans tous les cas un
nom romain, et cela suffit pour nous autoriser à affirmer son origine
romaine, au moins du côté paternel. — 3° Macco. V. Foerstemann, o. c,
I, col. 884, sous rnag-. — 4° Ollo. V. Foerstemann, o. c, I, col. 181, sous
au/-. — 5° Nantinus.Y. Foerstemann, o. c. I, col. 949-932.
i. Revue des Questions historiques, t. LVII.
2. Par exemple CiviIis,Maximin, Bonitus,SiIvanus, Magnentius, son frère
Decentius.
30 (iODEFROID K[RTH
dédaig'ner de se laisser naturaliser, même alors quils servent
l'empire, et ils arborent fièrement leurs noms germaniques au
milieu des armées impériales ^ Nous voyons durer cette affecta-
tion dorgaieil national pendant toute la période des invasions, et
même assez longtemps après.
4. A partir de la conquête de la Gaule par Clovis. ce sont.
pour la première fois dans 1" histoire, les provinciaux de la
Gaule qui aiTectent de prendre des noms germaniques, et qui
sem]>lent vouloir se faire naturaliser barbares. Ce phénomène,
qui s'explique en grande partie par la popularité des conquérants
francs, est particulier à ce peuple, nous ne le retrouvons pas
chez les peuples ariens de la Gaule, où l'opposition entre les deux
races garde toute son acuité et continue de se caractériser par
l'opposition des vocabulaires onomastiques.
Ces propositions — pour la démonstration desquelles je ren-
voie au travail cité plus haut — impliquent, en ce qui concerne
notre liste de comtes francs, la conclusion suivante :
Tous ceux des comtes francs qui portent un nom romain sont
de nationalité gallo-romaine: aucun d'eux ne peut être considéré
comme ayant une origine barbare, (^e sont des fonctionnaires
royaux recrutés pjarmi la population indigène ''.
Quant à ceux qui [jortent un nom germanique , il n'est pas
possible de déterminer leur nationalité sur la foi de ce seul indice.
Les uns sont d'origine barbare sans doute., les autres de race
gallo-romaine. Déterminer la proportion des uns et des autres est
a/faire de recherches spéciales sur la base d autres indications.
Les éléments me manquent, par malheur, pour pousser plus
avant et pour établir avec plus de précision l'état civil de nos vingt-
quatre comtes à noms germaniques. Tout ce que je puis dire, c'est
que Becco, comte de Clermont. est très probablement un barbare.
1. Par exemple Lanioi4;aisus, Malarich, Mellohaudes, Arbogastes. Bauot,
Edobincus, Nevitta, Dagalaifus.
2. Ce point étant capjital, je crois utile' de reproduire ici les principales
références bibliographiques de cette assertion ; ce sont, outre mon propre
travail. Valois, Rer. Francic.,\U, p. .391 ; Loebell, Grerjorvon Tours, p. 76;
Hoth, Geachic/ite fies Bene/icialwesens, p. iOO.
DE LA NATIO.NALII t; DES COMTES FRANCS 31
et qu'il fut préposé au gouvernement de cette ville à l'époque où
le roi Thierry I venait de réprimer avec la plus sauvage énergie
la tentative qu'on avait faite de soustraire l'Auvergne à son
joug. En pareilles circonstances, la prudence conseillait de con-
fier le pays à un barbare, sur lequel on pouvait comj)ter, et non
plus à un indigène '. Leudastes, par contre, me semble plutôt un
gallo-romain : c'est un serf, et son père porte le nom romain de
Leocadius ~. Pour les autres, je n'essayerai pas même de conjec-
turer : ce serait deviner et non chercher. Admettons, pour
rester dans la vraisemblance, qu'une moitié est de race
germanique et l'autre gallo-romaine, et nous arrivons aux
résultats numériques suivants :
30 -f- 12 =42 gallo-romains.
24 — 12 == 12 barbares.
Jî
Il est assurément bien intéressant de constater que dès le lende-
main de la conquête de l'Aquitaine, les rois francs confièrent le
gouvernement de ce pays, non pas à des gens de leur race comme
on le dit toujours, mais aux grandes familles indigènes. Mais ce
résultat mérite d'être un peu plus précisé, et nous avons à faire
remarquer tout d'abord qu à en juger par nos textes, toutes les
provinces ne furent pas traitées de la même manière. Il en est
deux sur lesquelles nous sommes un peu plus renseignés que
sur les autres : c'est l'Auvergne et la Touraine. L'Auvergne, pays
de vieille et puissante aristocratie, n'a pas connu d'autres gou-
verneurs que les membres de ses grandes familles : à part une
courte période d'état de siège qui n'a pas duré plus de deux ans,
tous ses comtes connus au vi*' siècle appartiennent à la noblesse
indigène. Bien plus, il apparaît fort clairement qu'il y a en
Auvergne trois ou quatre très grandes familles qui se disputent
en quelque sorte les fonctions comtales. Outre celle de Sidoine
Apollinaire et celle de Grégoire de Tours, qui ont chacune un
représentant parmi les dix dignitaires de notre liste, il y celle
1. Voyez mon étude intitulée : Les ducs et les comtes d'Auvergne au
VI^ siècle, dans la Revue d'Auvergne, sept.-oct. 1900.
2. V. ci-dessus, p. 28, note.
.32 (iODEFROlD KLRTH
d'IIortensius, représentée par deux comtes (Hortensius lui-même,
et Salustius). et celle de Britianus, qui en fournit également
deux (Britianus et Firminus'i . sans compter Palladius , fils de
Britianus. qui gouverna le Gévaudan. Si nous étions un peu plus
informés, nous arriverions peut-être à faire rentrer dans lune ou
dans l'autre de ces familles tous les autres comtes d'/Vuvergne ;
quoi qu'il en soit, voilà quatre familles qui donnent à elles seules
six comtes d'Auvergne sur dix connus.
Les choses ne se présentent pas avec la même netteté en
Touraine. Nous ne savons pas si ce pays possédait une aristo-
cratie aussi prépondérante que l'Auvergne. Nous voyons cepen-
dant que, sur ses sept comtes (ou huit en y comprenant Wil-
lacharius), quatre portent un nom romain et sont par conséquent,
en vertu de notre critérium^ de race gallo-romaine. Un cinquième,
bien que portant un nom barbare, appartient à la même race :
c'est Leudastes, fils de Leocadius. Il ne reste donc que trois
comtes pour lesquels on peut à la rigueur revendiquer une ori-
gine barbare : Eborinus, Gaiso et Willacharius. Et encore est-
on bien loin de pouvoir l'affirmer.
Nos comtes de Tours ont-ils été des indigènes? Il semble
bien qu'on puisse l'affirmer de deux d'entre eux : Galienus,
ami de Grégoire de Tours, et Eunomius. qui fut choisi par la
population elle-même. Leudastes, par contre, est étranger au
pavs. et peut-être aussi Gaiso. son prédécesseur, que Chari-
bert plaça à la tête du pays après en avoir hérité de son frère
Clotaire. Ce double choix prouve chez Charibert peu de confiance
dans les indigènes, et tout son règne semble trahir un homme plus
violent qu'adroit. Par contre. Chilpéric, à deux reprises, aban-
donna le choix du comte à la population elle-même : ménage-
ment habile envers un peuple à peine soumis et qu'il s'agissait de
s'attacher par un lien plus solide que celui de la peur. On serait
tenté de croire que les autres comtes de Touraine dont on ne
nous signale pas la provenance étaient également des indigènes.
Et dans ce cas, il y a quelque probabilité en faveur de leur
origine aristocratique. Un homme de petite naissance pouvait
bien, comme Leudastes, être mis à la tête d'un pays où il arrivait
en étranger, mais on ne se figure pas bien le prestige qu'aurait
DE LA .NATIONALITÉ DES COMTES FRANCS 33
possédé un comte que ses administrés auraient pu voir travailler
sous le fouet ou livré à quelque occupation servile.
A part l'Auverg-ne et la Touraine, les autres provinces ne
nous fournissent guère d'indication. Nous voyons, il est vrai,
que les trois comtes de Gévaudan sont romains, et que l'un
d'eux appartient à l'aristocratie arverne ; nous voyons d'autre
part que trois comtes de lAngoumois portent des noms germa-
niques. Si cela sufTit pour autoriser un raisonnement, je dirai
que le Gévaudan, contigu à l'Auvergne, était comme elle fonciè-
rement romain et aristocratique ; tandis qu'Angoulême, qui, du
haut de son promontoire escarpé, avait résisté la dernière à
Clovis — il fallut, selon la légende, un miracle pour avoir rai-
son d'elle — était peut-être trop peu ralliée au régime franc pour
qu'on osât y nommer des comtes indigènes. Mais ce ne sont là
que des conjectures qu'une connaissance plus complète des faits
dissiperait peut-être, et j ai hâte d'abandonner ce terrain.
Il semble qu'on puisse être un peu plus affîrmatif en ce qui
concerne la Burgondie. Les six comtes que nous rencontrons
dans ce pays sont tous romains ; aucun n'appartient à la race
burgonde ou franque. Pourquoi? Peut-être parce que les rois
francs, au lendemain de la conquête, ont eu intérêt à appeler
aux fonctions comtales les Gallo-Romains dont ils étaient sûrs,
et à en écarter les Burgondes, qui avaient combattu contre eux.
Delà sorte, au surplus, ils maintenaient l'ancienne hostilité qui,
en Burgondie comme dans tous les royaumes ariens, sévissait
entre les indigènes catholiques et les conquérants hétérodoxes.
Il y avait dans cette politique un double profit pour eux, et il n'y
a pas de doute qu'elle ait été réellement suivie. Je dois cepen-
dant observer que dès le temps des rois burgondes, plusieurs
dignitaires de ce pays sont également des Gallo-Romains ; tels
sont saint Grégoire de Langres qui, avant de devenir évêque en
506 ou 507, avait été comte d'Autun pendant quarante ans ' ;
Namatius, évêque de Vienne, qui, mort en 522, avait rempli les
fonctions de patrice avant son épiscopat -; Pantagatus, dont l'in-
scription funéraire est à Vaison ^.
i. Grégoire de Tours, V. F., VII, 1.
2. Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, II, p. 06.
3. Id.. ibid., II. p. 218.
Mélanges fntil Fuhre. 3
34 GODEFROID KLRTH
Quant au royaume des Francs proprement dit, il nest pas
étonnant que nous y trouvions une plus forte proportion de
comtes à noms g'ermaniques. Le mélang-e des noms, dans ce
pays, n était que 1 indice du mélange des races qui y vivaient
sur le pied de la plus absolue éj^alit^. Il n'en est pas moins inté-
ressant de voir un comte de race romaine. Eleuthère, devenir
Tévêque de la ville qui avait été le berceau de la monarchie
franque. Un tel choix est en quelque sorte symptomatique ; il
achève le tableau de la condition politique faite, sous le gou-
vernement des rois mérovingiens, à la population indigène et
en particulier à son aristocratie. Dès le premier jour, le conqué-
rant franc sest confié à ces peuples qu'il venait de mettre sous
son autorité, et les a appelés au partage de ses plus hautes attri-
butions politiques. Cela suffit pour montrer, dune part, sa
popularité en Aquitaine et en Bourgogne à partir de la première
heure, et, d'autre part, la parfaite égalité qui régnait entre les
barbares et les indigènes dans 1 empire franc '.
Godefroid Kurth.
1. Depuis que ces lignes sont écrites, j ai continué mes recherches sur
les populations de la Gaule et sur leurs gou%erneursdans les quatre mono-
graphies suivantes : 1° Les comtes d'Auverr/ne au VI^ siècle Bulletin de
l'Académie Royile de Belgique, novembre 1899). — 2o Les nationalités en
Auvergne au VI^ siècle (même recueil, avril 1900. Réimprimé dans la
Revue d'Auvergne, novembre-décembre 1900. j — 3° Les ducs et les comtes
d'Auvergne au VI^ siècle (Revue d'Auvergne, septembre-octobre 1900). C'est
le remaniement et le développement de 1. — 4" Les ducs et les comtes
de Touraine au VI" siècle (Bulletin de l'Académie Royale de Belgique,
décembre 1900 .
FRAGMENTS DE GREGOIRE LE GRAND
EN SEMI-ONCIALE
L'œuvre considérable du pape saint Grég-oire le Grand semble
avoir joui d'une grande popularité pendant la période mérovin-
gienne. On ne peut pas faire des recherches paléographiques sur
récriture onciale, la semi-onciale ou la minuscule mérovingienne
sans rencontrer des textes de cet auteur échappés aux ravages
du temps. A Londres^, à Saint-Gall -, à Saint-Paul en Carin-
thie^, à Saint-Pétersbourg 4, on conserve des manuscrits ou frag-
ments de manuscrits de saint Grégoire, bien précieux pour
l'étude de la minuscule des temps mérovingiens. Nous avons de
bons spécimens de l'écriture onciale des vu^ et viu*^ siècles dans
le Liber pastoralis de Troyes (n** 504), et dans celui de Paris
(lat. 9o61, d'origine irlandaise) ; des Moralia in Job (lib. 23-27)
dans le manuscrit de Paris ^, lat. 2206; un quaternion des
Homélies (formant le dix-septième cahier d'un manuscrit perdu)
est conservé à Rome à la Bibliothèque Victor-Emmanuel, dans
le manuscrit n° 1372 (olim S. Croce) ^ ; enfin quatre feuillets des
1. Cf. Catalogue of ancien l manuscripts in the Brilish Muséum. Latin,
pi. 29 et 33 (Moralia).
2. Bibl. du chapitre, n» 214 (Dialogi, II, 28 sq.).
3. Bibl. des Bénédictins, ms. XXV, d. 65 (Dialogi, IV, 27 sq.).
4. Bibl. Impériale, Q-OTA- 1- 14, autrefois à Saint-Germain-des-Prés
n° 161, puis 789. Voy. Gillert, Neues Archiv, V, p. 250 [Homel. in Ezech.,
lib. I).
5. Cf. Nouv. traité de diplomatique , 111, 173, n. 1.
6. M. Giorgi, dans le savant Catalogue manuscrit qu'il a rédigé pour la
Bibliothèque Victor-Emmanuel, attribue ce cahier au vii« siècle, alors que
Reifferscheid (Biblioth. patrum Italica , I, 144) le disait du viii' ou
IX* siècle. Je le crois du viii^.
36 EMILE CHATELAIN
.Homélies sur EzéchieL en onciale de la même époque, se
trouvent k la Bibliothèque de l'Université de Turin K
Je me propose d'attirer l'attention sur vingt-deux pages d'un
manuscrit qui contenait les Homeliae in Ezechielem, et dont
l'écriture en grosse semi-onciale , analogue au Cassien d'Autun,
peut remonterau vu'' siècle, cest-à-dire à une date peu postérieure
à la composition même de ces Homélies par saint Grégoire.
Dans son Inventaire des manuscrits de Sainf-Germain-des-
Prés (1868), M. Léopold Delisle a révélé que les feuillets de
garde des manuscrits latins 12207, 12238 et 12243 contiennent
des fragments de matière théologique en écriture semi-onciale.
En examinant lesdits fragments pour une étude que j'ai entre-
prise sur ce genre d écriture . j'ai reconnu que les feuillets placés
au commencement et à la fin du premier manuscrit, comme ceux
qui se trouvent k la fin des deux autres, proviennent d'un seul et
même exemplaire de saint Grégoire dépecé k l'époque carolin-
gienne pour protéger d'autres volumes. Le fait le plus curieux,
c'est que les Bénédictins, qui ont employé pour leur grande édi-
tion de saint Grégoire (Paris. 1703) divers manuscrits de Saint-
Germain-des-Prés, ne semblent pas avoir connu l'existence de
nos fragments ". Du reste, ce n'est guère que de nos jours qu'on
a pris soin de mentionner, dans les Catalogues de manuscrits, la
présence des feuillets de garde, dont le contenu est souvent plus
important que le corps même du manuscrit décrit 3. Ces frag-
1. Ms. V . IV, I. fragment 10. On y compte vingt lignes à la page, qui
mesure vingt-deux centimètres de liant, et vingt de large. Cf. Reiffer-
scheid, /. c, II, p. 123.
2. Le plus ancien manuscrit qu'ils citent pour les Homélies sur Ézéchiel
est le German. 161 (le même cité plus tard sous le n" 789, dans le Xouv.
traité de diplom., III, iOl, 213, 243, 432, en écriture mérovingienne, pro-
venant de Corbie), transféré aujourd'hui à Saint-Pétersbourg. Voyez ci-
dessus. Les Bénédictins parlent encore de trois autres mss. de Saint-
Germain 'peut-être les n°' I22o0-I22o2 de la Bibliothèque nationale).
3. C'est ainsi que M. L. Delisle retrouvait naguère dans le feuillet final
du ms. 13368 (olim S.-Germ. 633, puis 131), rapproché du fol. 1 de N. a.
1. 2199 et des fol. 32-33 du ms. 169 d'Orléans, un beau fragment en semi-
onciale du vi^ siècle de saint Augustin , Contra duas epistolas Pelaqiorum
(Bulletin de la Soc. de VOrléanais, 1885, p. 313 sq.), dont on peut voir un
fac-similé dans les Mémoires de l'Acad. des Inscr., XXXII, l^« p., reproduit
partiellement dans Reusens, Eléments de paléographie (Louvain, 1899),
pi. IV.
FRAGMENTS Dl-J GUÉGOIRE LE GRAMi 'M
ments ont parfois une g-rande valeur au point do vue paléoj^ra-
phique, et ils nous permettent d'ajouter quelques anneaux k la
chaîne si fragmentaire de l'histoire des écritures usitées avant
Charlemagne.
Voici Tordre dans lequel il faut lire les feuillets de notre vieux
manuscrit dont les pag^es. composées de vingt-six lig^nes, mesu-
raient environ ().2() de haut et 0,16 de large (l'écriture seule cou-
vrant 0,196 sur 0,1 18;.
1" Ms. latin 12207.
Fol. 146 v°, col. h : « lemporalia non cogitans sed aeterna. Quia
propter homines homo ». Homel. in Ezechielem, I, ni, 13 (Migne,
Patr. Lai., t. LXXVI, col. 812 a).
Fol. 146 r", col. n : « fieret Humana corda ad conteniplandam uerbi
excellentiam penna contemplationis uolanl quorum pennae iunctae
sunt alte[rius] ». 1, ni, 14-15 (Migne, col. 812 b-ci.
Manquent trois doubles feuillets ou 12 pages qui formaient le milieu
d'un quaternion.
Fol. 146 r°, col. h : « Animalia signari unusquisque perfectus
potest etenim laeta a sinistris uero ». I, iv, 2 (Migne, col. 816 a).
Fol. 146 v'', col. a : « tristia habemus. L'nde et sinislrum contris-
tati, homo ergo et leo ». 1, iv, 3 (Migne, col. 816 b-c).
Les 12 pages suivantes forment les trois quarts d'un même quater-
nion.
Fol. A r°, col. h : « eis a dextris est. Quia redemptoris nostri eos
incarnatio vivificat in prin ». I, iv, 3 (Migne, col. 816 c).
Fol. A v°, col. a : « cipio non intellegit occupari ad ques ». I,
IV, 3 (Migne, col. 8r6 d-817 a].
Manque un feuillet ou 2 pages.
Fol. B r°, col. b : « duae uero tegebant paenitentia ab omni ».
I, IV, 5 (Migne, col. 817 c-d).
Fol. B v", col. a : « potentis Dei oculis eorum mala ponilur. Et
hoc unde ope ». I, iv, 5 (Migne, col. 818 a).
Fol. 145 v°, col. h : « ritur desuper ducitur. Quando ergo abdicamus
mala Libet, fratres carissimi gentium vocare et qualiter ». I, iv. 5
(Migne, col. 818 b).
Fol. 145 r°, col. a : « Sanctum illud animal alis quattuor innitalur
aspicere. Ex quibus verbis quid aliud quam diiritia ». I, iv, 6
(Migne, col. 818 c).
38 ÉMILK CHATELAIN
.Fol. 145 r", col. h : « nostrae mentis accusalur Gur duae quae
extensae sunt ». I, iv, 6-7 (Migne, col. 818 d-819 a).
Fol. 145 v", col. a : « dicuntur esse coniunctae et duae quae corpus
contegunt diuersum est quod déplorant ». I, iv, 7 (Migne,
col. 819 a).
Fol. B V", col. h : " sequitur. Kt unumquodque eorum utrum
surgat an defluat ». I, iv, 8 Migne, col. 819 b).
Fol. B r°, col. a : « Quisquis uero uitae suae custodiam neglegit
Et scimus quia uehe ». I, iv, 8 (Migne, col. 819 c-d).
Manque un feuillet ou "2 pages.
Fol. A v°, col. h : c est ante nos ponere ut pinnata et non
ponunt pessima quae commit ». 1, iv, 9 Migne, col. 820 b).
Fol. A r", col. a : « tunt. Hi videlicet coram facie sua non ambulant
homicidaest. Considérât ». I, iv, 10 (Migne, col. 820 c-d).
Manquent trois feuillets, qui permettraient le raccord avec le fragment
suivant.
2° Ms. latin 12243.
Fol. 235 r°, col. A : « et tamen faciat secunda qui enim perse-
uerauerit usque in finem hic saluus erit ». I, v, 3 ( Migne col. 822 c).
Fol. 235 v°, col. a : <i et sicut per Salomonem dicitur iustorum
semita locutionis exemplo operis accipit ut accendatur ». I, v, 5
(Migne, col. 822 d).
Fol. 235 v", col. A : u in amore veritatis peccatorum tenebras
corruant; lampades ». I, v, 5 (Migne, col. 823 a-b).
Fol. 235 r°, col. a : « fiunt; hoc uero inter carbones et lampades
exempla uirtutum praerogant ». I, v, 5 (Migne, col. 823 b).
3° Ms. latin 12238.
Fol. 128 r° : « considerationem litterae leniter tangendo contra
mentem praeualent ». I, xii, 15 (Migne, col. 924 b).
Fol. 128 v" : (■ quae inopinata non ueniunt docentium atque
audientium ». I, xn, 15-16 i Migne, col. 924 c).
J'ajouterai quelques passages dans lesquels le texte des frag-
ments en semi-onciale semble préférable à celui des autres
manuscrits ou des éditions.
Hom. 1, IV, 3 : « Neque enim sine mira ratione est cur duo illa
a dextris et unum hoc esse a sinistris dicitur ». Notre fragment
confirme ici le texte des vieilles éditions, indûment abandonné
FBA(;MKNIS de (iRÉlWJlliE m: (iHAM) ^59
par les Bénédictins qui mentionnent la leyon sine inintlidiic du
Codex Germanensis, et la variante sine admiratione de manu-
scrits moins anciens, qu'ils n'auraient pas dû adopter.
Hom. I, IV, 6 : « Unde et beatus Job. qui perfecta quidem
hominibus dixerat, Dei tamen vocem audiens, seque ipsum de
sua perfecta locutione reprehendens ». Les éditions ont une faute
évidente « de sua ipsa perfecta », provenant d'une digraphie
erronée.
Hom. I, IV, 8. Une glose passée dans les textes imprimés, ne se
trouve pas dans nos précieux fragments : « Goram facie sua
ambulabat. Ipsa itaque repetita videtur esse sententia. Sed quia
« coram » in praesenti dicimus [id est, signifîcat in praesenti],
possumus subtilius inquirendo discernere quod aliud sit ante
faciem ambulare, atque aliud in praesenti ».
Hom. I, V. 7. L'auteur expose que les saints ressemblent les
uns à des charbons, les autres à des lampes. Les premiers,
menant une vie cachée, « etsi per fervorem .spiritus ardorem
habent, tamen exempli famem non habent; nec in alienis cordi-
bus tenebras peccatorum vincunt, quia vitam suam omnino sciri
refugiunt ». Ge texte, étant celui de la plus ancienne source,
signifie que les saints de cette sorte n'ont pas la soif de l'exemple,
du prosélytisme, tandis que les autres «jure lampades appellan-
tur, quia et per ardorem desiderii et per flammam verbi a pec-
catorum cordibus erroris tenebras expellunt ». Au lieu de
famem^, les autres manuscrits et les éditions donnent le mot
flammam qui semble provenir dune correction arbitraire d'un
reviseur, désireux de rendre la phrase plus symétrique.
Hom. L xii, 27 : (c Gum modo ad transmigrationem juxta
fluvium Chobar pergere, modo in campum egredi » La leçon
générale est ad, qui semble une faute de copiste, causée par le
voisinage de la même préposition.
L'orthographe employée dans ces vieux feuillets mériterait
aussi plus d'une remarque. Mais en voilà assez pour montrer que
les futurs éditeurs de saint Grégoire ne sauraient se dispenser
de les consulter.
Emile Châtelain.
SAIXT CASSIODORE
Bien que Cassiodore. le g-raiid ministre de Théodoric. ait été
un des initiateurs de la vie monastique en Occident, que ses
ouvrantes aient joui d'une grande réputation sans que jamais le
moindre soujjçon ait plané sur son orthodoxie, il n"a point eu les
honneurs du martyrolog^e. On n'en peut (h)uter pourtant : la
mémoire du fondateur de ^'ivaria est restée longtemps en béné-
diction auprès de ses fils spirituels; et il serait ditïicile d'expli-
quer pourquoi on ne lui a pas dressé d'autels dans le beau pays
de Calabre. où il sanctifia ses derniers jours, sans les malheurs et
la confusion de cette époque troublée.
Il y a pourtant un Cassiodore dans la liste des saints, et on
ne peut s'empêcher de trouver que ce nom caractéristique fait
assez étrange fig'ure dans un g-roupe de martyrs du temps des
Antonins.
Le P. Stilting- a consacré im article à ces martyrs dans les Acfa
Sancforum, à la date du 14 septembre '. et s'est appliqué surtout
à faire ressortir le caractère fabuleux des documents qui les
concernent. Le groupe des saints Senator, \'iator. Cassiodorus
et Dominata, mérite de nous arrêter quelques instants encore.
Nous n avons aucun espoir de révéler des faits ig'norés qui
puissent fixer leurs noms dans l'histoire. Mais la formation et
le développement de leur lég-ende ne sont pas absolument dénués
d'intérêt, et nous parviendrons au moins à enrichir l'histoire
posthume du grand Cassiodore, d'uh trait qui n'a pas été signalé.
que nous sachions.
Je ne m'occuperai pas du culte rendu à ces martyrs dans les
toni]is moflcrnes. l'ghelli affirme que leurs corps sont conservés
1. Acta .S.S., sept., t. IV, p. :U9-3jO.
SAINT CASSIODORE 41
à la cathédrale de San Marco Argentano '. De San Marco on
nous a fait savoir, il y a quelques années, qu'on n'y possède plus
que quelques-unes de leurs reliques de moindre importance.
Les corps auraient été enlevés par Robert Guiscard ou par son
fils Rogner, et transportés à Venosa. C'est là ((u'on prétend les
conserver, dans Tég-lise de la Trinité. On les y aurait retrouvés
en 1603 et en 1688 "-. Il serait long de contrôler toutes ces asser-
tions, et nous n'avons pas à nous occuper ici des traditions
actuelles des ég-lises de Ca labre.
Les anciens martyrologes ne connaissent pas nos martyrs.
Quelques compilations He date récente les enregistrent; ainsi,
par exemple, les exemplaires de Bruxelles et de Florence du
martyrologe d'Usuard -^ Mais il est certain qu'ils dépendent ici
des Passions dont nous allons nous occuper. On signale dans
quelques synaxaires d'origine italo-grecque le groupe '^v/i-.opo:,
BaTcpcç, Kx77'ooojpo'j y,x\ ■:%: [jLTjTpsç aù-wv Aotj,ivâ-:aç à la date du
lo ou du 16 juillet ^, ou au 10 septembre \ Nous aurons ailleurs
l'occasion d'étudier la composition de ces recueils. Il suffit de dire
que la mention des martyrs n'a d'autre origine que leur Passion.
Nous pouvons donc écarter ici les martyrologes et les calendriers.
Nous ne dirons rien non plus des auteurs modernes que l'on
cite parfois dans cette question ''K Eux aussi ne font que répéter
ce qu'ils ont appris dans la légende. S'il faut en croire Fiore",
autorité quelque peu suspecte, hâtons-nous de le dire, Sirlet
mettait nos martyrs au nombre des plus anciens de l'Italie. Il
faudrait dire ak)rs que ce savant homme ne les connaissait que
i. Italia Sacra, t. I, p. 876.
2. G. Crudo, La SS. Trinita di Venosa, Trani, 1890, pp. lOu-109, 379,
390-91.
3. Acta SS., loc. cit., n" I. — Ughelli, Italia Sacra, t. I. p. 876, a
affirmé que leurs noms sont inscrits au martyrologe romain, au 14 sep-
tembre. C'est une erreur, déjà relevée par Coleti.
4. ToscANi, Ad typica graecorum... animadvcrsiones, Romae, 1864,
p. 104.
5. Dmitrievskij, Typica, Kiev, 1895, p. 219.
6. Voir Acta SS., loc. cit., n» 2. Crudo, op. cit., p. 105-108. en note. Sur
la chronique inédite de G. Cknna, où il est également question de nos
martyrs, voir le travail récent de G. Pinti, dans ]a liasxefjiia Pugliese, 1899,
n»* 11, 12; 1900, n°* 1 et suivants.
7. Calahria illustrata, t. 1, p. 104.
42 HIPP. DELEHAYE
par le titre de leurs Actes. Je le crois incapable d'avoir pris au
sérieux l'étrange histoire que nous résumerons tantôt.
Il existe trois textes relativement anciens de la Passion des
quatre martyrs, deux grecs et un latin. Tous les trois sont
inédits. — et dignes de Tétre. Mais nous sommes bien obligé
d'indiquer les rapports de ces trois versions d'une même légende.
Nous avons en premier lieu le texte grec, qui commence par
ces mots : Ev toCç 7.a'.p;?ç Avtwvioj t:j ^jXt.'/Am: ç» y.M';[j.lq [J-i\'Xç
T(T)v ^^p'.TT'.avwv. Une copie faite à Home, au xvii'" siècle, e.r codice
pontificio Ale.randri VII, se trouve à la bibliothèque des Bollan-
distes. Le manuscrit d'Alexandre VII n'est pas difficile à retrouver.
C'est un ménologe de la bibliothèque Chigi, coté R. ^ I. 39 ; nous
en avons publié ailleurs la description ' .
Un second texte grec débute ainsi : Avtwv-îj -?,: l*o);.>.x{wv xpyf,ç
ZQ TXYJTvTpov TcsptçépovTOç. Ou pcut le lire dans une assez mauvaise
copie conservée à la bibliothèque royale de Bruxelles, parmi les
papiers des anciens Bollandistes -. Cette copie a été faite sur un
manuscrit de S*. -Sauveur de Messine, qui est probablement le
n" 29 de la bibliothèque de l'Université, dans lequel nous avons
trouvé le même texte,
La Passion latine, Temporihus Antonini imperaforis Roînani
saevissima christianorum persecufione longe lateque exorta
est précédée d'un prologue du traducteur, dont il sera parlé plus
loin. La bibliothèque des Bollandistes en garde une copie
ex vetusto ms. Sanctorum Passionaria Neapolitani monasterii
Sanctae Mariae Montis Olive ti. Elle nous a été envoyée de
Xaples,^ comme l'atteste une note du P. Papebroch, le 18 sep-
tembre 1638, par le P. Antoine Beatillo, un des correspondants
les plus assidus de nos prédécesseurs, au xvii'' siècle.
C'est sur la première Passion grecque qu'a été faite la traduc-
tion, et c'est également de ce texte que dépend la seconde
Passion grecque.
Cette dernière est une véritable « métaphrase » reproduisant
généralement, avec assez de fidélité mais en d autres termes, le
récit de la première Passion. Disons tout de suite que Texis-
1. datalogus cocld. bagiof/ra])/iicnriint (/raocortim bibliofhecae Chisianae
de Urbe (Axalecta Bollandiana, t. XVI, 1897 i, p. '.iO\).
2. Ms. 18906-12, fol. 56v-69v.
SAINT CASSIODORE 43
tence de cette cUnihle rédaction grecque nautorise nullement à
prononcer ici, comme on serait tenté de le faire, le nom de
Syméon Métaphraste. Le groupe des martyrs de Calabre n'a
probablement pas pénétré dans les grands recueils hagiogra-
phiques de l'Église grecque orientale, et il est bien certain que la
collection attribuée au grand logothète ne renferme pas leurs
Actes '.
Ne nous occupons donc que du texte 'Ev toîç y.xipzX: Avtojv-vsu,
et résumons le récit de l'hagiographe.
Le drame se passe durant la persécution d'Antonin. Senator,
Viator et Cassiodore étaient trois frères. Leur père s'appelait
Cassien, et était premier officier (Trpwtoç a-p(x-r,\i-r,z) du roi de
Sardaigne Delcheme {\éX'/e\ioz)\ leur mère, Dominata, était une
chrétienne de noble race, originaire de Rome. Cassien ayant
succombé dans une guerre contre les Gaulois. Dominata invite
ses enfants à l'accompagner à Rome, et les exhorte à embrasser
le christianisme. Ils se rendent à ses exhortations, et on
s'embarque.
Mais une terrible tempête surprend le vaisseau, qui finit par
aborder à Gésarée. L'évêque Eusèbe baptise les fils de Dominata,
avec un grand nombre de passagers.
Gependant, une guerre éclate entre les villes de Gésarée et de
Cartilage. Senator prend le commandement des troupes de
Gésarée, marche sur la ville ennemie, s'en empare, et convertit
la majeure partie des habitants. Mais quelques méchants vont
les accuser auprès de l'empereur, lui et ses frères, de ne pas
croire au dieu Geabis [Téx^iç). Aussitôt arrive à Carthage un
préfet nommé Danobaos (Aavôjiacç) qui fait arrêter les trois
frères, leur mère Dominata, un serviteur nommé Florentins, et
soixante-trois soldats chrétiens. Ces derniers sont condanmés à
avoir la tête tranchée. On embarque les autres sur un vaisseau,
sous la garde de Xicanor, neveu du préfet, et de quarante-deux
soldats qui ont reçu Tordre de les jeter à la mer.
Une tempête met l'embarcation en danger. Tout l'équipage se
jette aux genoux des martyrs, et promet d'embrasser la foi
1. Cf. Lea Ménnloyes grecs (Analecta Boi.landiana, t. XVI, 1897,
p. 319-21).
44 HIPP. DELEHAYE
chrétienne. Cependant, Danohaos, voulant se porter au secours
de son neveu, prend la mer à son tour; mais il est aussitôt
englouti sous les flots.
Après dix jours, le vaisseau qui porte nos martyrs aborde
heureusement à File de Lipari. Xicanor apprend quon n'est pas
loin de la Calabre. dont son père Dothtalinos est duc. Il y con-
duit tous ses compagnons de voyage, et arrive avec eux au pied
du mont Brixion, en Calabre, près des sources thermales qui sont
non loin du rivage. Là le malheureux, oubliant toutes ses pro-
messes, abandonne ses compagnons, et se retire avec deux soldats
à la ville de Bibona, résidence de son père. Pendant qu'il lui
raconte ses aventures, arrive la nouvelle de la mort de Danobaos.
Sur le champ, Dothtalinos fait jeter en prison Senator et ses
compagnons, ainsi que les quarante soldats qui ont reçu le
baptême, et bientôt il leur fait trancher la tète, aux quatre pre-
miers sur le bord de la mer, aux autres à l'endroit même des
sources thermales. Peu de jours après, Dothtalinos et son fils
Nicanor périssent par accident.
Florentins, le serviteur des martyrs, s'était caché. Il alla trou-
ver l'évêque de Taormina en Sicile, Alexandre. Celui-ci se rendit
aux thermes de Calabre, et trouva les corps des quarante martyrs.
Une église fut élevée à cet endroit, mais les reliques furent trans-
portées à Taormina. Quant aux corps de sainte Dominata et de
ses fils, ils avaient été cachés par un prêtre nommé Epiphane,
qui bâtit plus tard une église en leur honneur.
L'auteur de cette histoire ne serait autre que Florentins : « Et
moi Florentins, dit-il, serviteur des saints martyrs, lorsque je
fus revenu de la Sicile en Calabre, je restai douze ans dans
l'église qui leur fut dédiée ; et quand je devins vieux et impo-
tent, je me retirai à Rome où je revêtis l'habit monastique. C'est
là que j'écrivis cette Passion que j'envoyai à toute la Chrétienté ».
Malgré la suppression d'un grand nombre de détails, cette
rapide analyse suffira à faire juger la pièce, et à la classer parmi
les romans les plus absurdes qui déshonorent la littérature hagio-
graphique. On se demande avec stupeur conmient le faussaire
qui se cache sous le nom de Florentins a pu obtenir quelque
SAINT CASSIODORE 4o
créance. Et pourtant son récit a été traduit en latin, et même
retravaillé en grec !
Il ne peut être question de discuter la chronologie d'une pièce
pareille, ni d'attacher la moindre importance au détail des aven-
tures et à la trame du récit. Examinons rapidement le petit
nombre de traits qui n'échappent pas complètement à l'apprécia-
tion.
A moins de supposer que l'hagiographe n'ait pris plaisir à
mystifier ses lecteurs trop crédules, il faut lui reconnaître une
rare ignorance de l'histoire et de la géographie. Sans parler des
noms impossibles de Delcheme et de Dothtalinos, le roi de Sar-
daigne et le duc de Calabre contemporains des Antonins. la
guerre entre Césarée et Carthage — il s'agit bien de Césarée de
Palestine, comme le montre assez le souvenir d'Eusèbe, — et
bien d'autres traits qu'il ne vaut pas la peine de détailler, tout
cela dépasse de bien loin les limites ordinaires de l'absurde en
hagiographie. Les pieux romanciers de Byzance n'atteignent pas
à ce degré d'ineptie, et, s'ils ne reculent pas devant les invrai-
semblances, leurs récits ne présentent généralement pas le carac-
tère puéril qui distingue celui-ci. Notre auteur ne cesse d'être
incohérent que lorsqu'il arrive avec ses héros aux environs de
la Grande-Grèce. On constate qu'il ne parle plus de choses (ju'il
ignore, et qu'il ne se contente pas de rassembler des réminis-
cences incohérentes. Le passage de l'ile de Lipari en Calabre, la
ville de Bibona (Monteleone di Calabria), les eaux thermales, la
visite de l'évêque de Taormina, la retraite de Florentins à Rome,
tout cela nous transporte dans un cadre topographique qui n'est
plus de pure fantaisie. La Calabre n'était pas étrangère à l'au-
teur, et c'est vraisemblablement dans ce pays qu'il écrit. C'est là
encore que nous ramènent les saints qui sont l'objet de son récit.
Nous l'avons dit, le groupe Senator, Viator, Cassiodorus et
Dominata n'est connu que par cette histoire. La forme du der-
nier nom Dominata ^ est contraire aux lois de l'onomastique
latine. S'il n a pas été inventé, ce qui est moins probable, il a été
mal lu, et altéré. Viator est un consul contemporain du grand
1. Dans les auteurs récents, le nom se rencontre défiguré sous la forme
Nominata ou Nominantia. Cuudo, op. cit., p. 106, 107, note.
4b HIPP. DELEHAYE
Gassiodore : Flavius Viator. dont le nom a servi à désigner les
trois années i9o-97 '. Est-ce aussi le nom dun martyr? Nous
n avons qu'un seul témoin qui laffirme : l'auteur de la légende.
Restent les deux noms de Senator et île Gassiodore. Serait-ce
le hasard qui les a rapprochés, pour former précisément le nom
du ministre de Théodoric, Gassiodorus Senator ?
On le sait, le nom de Gassiodore est fort rare. Il appartient à
une famille bien connue établie depuis le milieu du v^ siècle au
moins ' dans le Bruttium i Galabria Ulteriore i, et ayant son princi-
pal domaine à Scyllaceum Squillace). Un martyr nommé Gassio-
dore. ayant un frère du nom de Senator. devait appartenir à cette
famille, ou du moins on ne pouvait manquer de le lui attribuer.
Le grand Gassiodore n'aurait ])as ignoré un souvenir aussi glo-
rieux, et lui qui recommandait à ses moines la lecture de la
Passion des martyrs -K aurait bien laissé dans ses écrits quelque
allusion à des martyrs de sa race et de son sang.
La conclusion s'impose. Le groupe des mart^'rs Dominata,
Viator, Senator, Gassiodorus n'a jamais existé que dans l'imagi-
nation de l'hagiographe. Viator pourrait bien être le consul de
ce nom. Quant aux deux personnages qui s'appellent Senator et
Gas.siodorus, ils ne sont autre chose que le dédoublement du
célèbre homme d'état Gassiodorus Senator.
Gomment sont-ils devenus les héros d'une légende hagiogra-
phique ? Je soupçonne que les noms de Gassiodorus Senator, du
consul Viator et d'un autre dont on a fait Dominata, se sont
trouvés réunis sur une inscription découverte aux environs d'une
série de sépultures d'où l'on a cru retirer des corps saints.
Les inventions de reliques suspectes sont si fréquentes au
moven âge. qu'il n est pas téméraire d'émettre pareille hypo-
thèse. Quant au fait d'une légende circonstanciée, n'ayant d'autre
fondement qu'une inscription mal comprise mise en relation avec
des reliques vraies ou supposées, on pourrait en citer plus d'un
exemple. Les bévues des épigraphistes du moyen âge avaient
souvent des conséquences fort graves. De nos jours, une leçon
1. MoMMSEN, Chronica minora, t. III, p. o39-40.
2. Voir MoMMSEN. Cassiodori Senatorift rariae (M. G. aiict. antiq.. t. XII),
p. vu.
3. Inslit. divin. UtL, c. XXXII.
SAINT CASSIODOKK 47
erronée va parfois grossir indûment les lexiques ; en ce temps-là
elle pénétrait dans le martyrologe, et créait un nouveau culte.
Rappelons, par exemple, comment une série de fausses lectures
a valu à l'église d'Arrezo un sanctiis Marcellus. .. vicarius gene-
ralis iustissimi imperatoris Theoclosi, plus douze martyrs. Nous
devons à la sagacité de M. de Rossi l'explication de l'énigme.
C'est l'épitaphe d'un MARCELLVS V(ir) C(larissimus), datée du
consulat d'un Théodose, (jui a fourni tous les éléments de cette
petite légende. Vicarius Generalis est une des nombreuses inter-
prétations de la sigle V. C. qui a été lue ainsi V(ictor)G(onstan-
tinus), Y(i)C(tor), V(i)G(arius) ; et les M(artyres) XII provien-
nent vraisemblablement de la formule [vixit a]N(nos) LIIII
M(enses) XII '. A Trino, en Piémont, im fragment d'inscription,
ne portant que les lettres ATILVS, a sutïi, au moyen âge, pour
désigner le tombeau dun saint Atilus ; et comme on ne savait
rien sur son histoire, on a émis la supposition, dont on a fort
abusé dans ce pays, qu'il devait être un des soldats de la légion
Thébéenne. L'idée a fait fortune, et dans l'église de Trino on
peut voir un tableau représentant le martyre du saint, avec cette
inscription qui ne laisse rien à désirer sous le rapport de la pré-
cision : S. Atilus ex legione Thebaeorum passus est Tridini
circa annum 306 ~. Nous avons montré ailleurs que la double
épithète cligna et mérita lue sur une épitaphe, donna l'occasion
de créer un groupe nouveau de martyres, les saintes Digna et
Mérita, dont un préfixe romain du titre de Saint-Marcel, nommé
Benoit, rédigea les Actes '■^. Ne sufRt-il pas de mentionner, enfin,
les trois mots/>ax tecuni Filumena, qui, combinés avec quelques
signes faussement interprétés, ont fait naître en Italie, il n'y a
pas si longtemps, une légende qui n'a rien à envier à celles du
moyen âge ^ ?
Ces exemples ne prouvent pas, je le sais, que les choses se sont
passées comme nous l'avons dit dans le cas des prétendus mar-
1. Inscripliones rhristianae, t. II, p. 312.
2. C. SiNCERO, Trino, i suoi tipografi e l'abbazia di Lucedio, Torino, 1897,
p. 13. Cf. Analecta Bollandiana, 1897, p. 334.
3. Les saints du cimelière de ComniodiUe, dans Analecta Bollandiana,
t. XVI (1897), p. 17-43.
4. Cf. Analecta Bollandiana, t. XVII (1898), p. 469.
i8 HIPP. DELEHAYE
tyrs calabrais. Mais ils montrent que 1 hypothèse nest nulle-
ment invraisemblable, et on peut s'y tenir jusqu'à ce qu on ait
trouvé une meilleure explication.
Aux Actes des SS. Senator et de ses compag-nons se rattache
une question d'histoire littéraire qui n'est point dépourvue
d'intérêt. Nous avons vu que la Passion grecque 'Ev -zXq, xatpoïç
AvTwv'v^j a été traduite en latin. La traduction est précédée
dune préface que nous transcrivons ici :
Incipit prologus in passionem sanctorum marty-
rum Senatoris, ^'iato^is, Gassiodori et Doniinatae
ma Iris eoruni.
l.'opeojae auctoritali luae,\'iclor papabeatissime, quem
summum reclorem ecclesiarumque constat esse priiiei-
pem, non litterarum coniectione eximia nunc declarare
conamur quam pretiosa sint sanctorum martyrum Senatoris,
Viatoris, Gassiodori et Doniinatae matris eorum corpora ;
sed maxima constrictione partium ac sillabarum. salva
tamen libertale, luculentorum actuum sanctorum martyrum
tota devotione, Domino auxiHante, gesta factaque beni-
vole lucideque nitemur explanare.
Igitur, régnante Antonino imperatore Romano, prae-
fati, ut in eorum passione legitur, pro Ghristi nomine
passi sunt martyres sancti ; quorum nempe passionis vir-
tutes et sacrae fidei constantiam omnes cathoHcae fidei
cultores in passione perscrutari condecet, quam ego
Geroldus, etsi indignus monachorum eiusdem loci catervae
socius, secundum ingenii mei parvitatem, de graeco in
latinum transtuli sermonem. Sicut enim, beatissimo papa
Gregorio testante, unguenta redolere l'ragrantius nesciunt
nisi commota , et sicut aromata fragrantiam suam non-
nisi cum incenduntur expandunt, ita sancti viri omne,
quod virtutibus redolent, in Iribulationibus innotescunt.
Quapropter, verae probationis causa exigente, operae pre-
tium est novam praesentari translationem, quatenus, re
comperla, Ghristi gloriosi martyres maiestatis tuae de-
creto et Romanorum auctoritate senatorum glorifîcentur
apud latinos, ut glorificati sunt pênes graecos, haec
impétrantes, vel (/. ut?) festa eorum célébrantes suis partici-
pentur meritis. His ita praemissis, ne aliqua verborum pro-
lixitate uti videamur, ad sanctorum passionis martyrum
agnitionem revertamur.
Incipit Passio eorumdem sanctorum martyrum Ghristi.
Temporibus Antonini imperatoris Romani etc.
SAINT CASSIODORE 49
Le traducteur s'appelait Geroldus. Il dédie son œuvre à un
pape Victor, et se déclare lui-même indif/nus monachorum eiiis-
dem loci catervae socius. Il ne peut y avoir de doute sur l'identité
de ce pontife. C'est Victor III, ancien abbé du Mont-Cassin, sous
le nom de Didier, élu pape le 2i mai 108(3, mort le 16 septemljre
1087 ; l'auteur de la traduction était moine de la même abbaye.
La traduction de Geroldus, — qui se trouve datée du même coup.
■ — est le second ouvrag'e que nous savons avoir été dédié k
Victor III. L'autre est la Collectio Canoninn de Deusdedit '.
Geroldus parle d'une traduction nouvelle: novain praesentari
translationeni, et plus haut il avait parlé d'une traduction de la
Passion, faite par lui. On pourrait en conclure que la nova transla-
^/o ne suppose pas une traduction plus ancienne faite par un autre,
mais un premier essai qu'il a lui-même soigneusement retouché.
Le but de son travail est de répandre chez les Latins le culte des
martyrs de Calabre honorés jusque-là seulement par les Grecs,
et de le faire sanctionner par un décret pontifical, et par l'au-
torité des sénateurs de Rome. Cette formule est à noter -.
L'œuvre de Geroldus est à classer parmi les nombreuses tra-
ductions latines entreprises au moyen âge dans le midi de l'Italie.
Nous nous en occuperons peut-être un jour. Quant à la légende
grecque sur laquelle Geroldus a travaillé, on pourrait se deman-
der si elle n'est pas elle-même la traduction grecque d'un texte
latin, ou si elle est l'original, dont la langue aurait subi l'in-
fluence du milieu. Cet examen nous mènerait bien loin ; et nous
n'allons pas l'entreprendre ici.
II serait difficile d'indiquer avec quelque précision la date de
la rédaction du texte le plus ancien, qui est pour nous le premier
1. Cf. DucHESNE, Le Liber Ponli/iralls, l. II, p. 292.
2. Dans les constitutions synodales de son diocèse (1728), révoque
de Venosa Corsignani parle d'un « bref apostolique » du pape Victor
— ce serait Victor 11 — expédié en l'année lO-o-j, pour recommander aux
habitants de Venosa etdel'Apuliele culte de nos saints. Voir Crudo, op. cit.,
p. 107, note. On ne connaît point d'autre trace de cette lettre pontificale,
qui n'a pas été insentée par Corsignani. Ceci n'est pas. évidemment,
une preuve d'authenticité. On saura peut-être un jour à quel document
l'évèque lait allusion. 11 se rattache certainement à la Passion latine qui
nous occupe.
Mélangea Paul F.ihre. 4
.")() llirP. DKLEHAVK
texte grec. Les deux dates extrêmes sont, me semble-t-il, le vin''
et le XI* siècle K
Les martyrs dont nous venons de nous occuper sont représen-
tés dans la littérature hagiographique par un ensemble de textes
qui peut faire illusion au premier abord. On est porté à supposer
tout naturellement que. pour avoir été tant célébrés, ils ont été
honorés d'un culte très étendu. Vérification faite, on trouve qu'ils
comptent parmi les plus obscurs de Lltalie, et de n'importe quel
pays, circonstance qui n'est faite que pour nous réjouir, dans
l'espèce. Retenons, par cet exemple, qu'il n'y a aucune corréla-
tion nécessaire entre 1 importance du culte des saints, elles textes
littéraires qui les concernent.
Hipp. Delehaye, s. J.
1. Il serait important de déterminer à quel groupe de légendes hagiogra-
phiques appartient la Passion de nos martyrs. Les éléments nous
mancjuent en ce moment pour l'essayer avec succès. Signalons en passant
la présence do rétrango A'.vo|jxo; 6 f,y=[jLtov dans une autre Passion. Voir
F. Savio, La leiji/eruln dei santi Nazario e (lelso, p. 34, dans le recueil
Amhrosiana, Milano, 1897, n° Vil.
L'INSCRIPTION DE CLEMATIIJS
ET LA LEGENDE DES ONZE MILLE MEHGES
Luii des Bollandistes actuels a précisé avec beaucoup de
justesse la valeur des difTérentes sources que nous possédons sur
les fameuses saintes de Colo<j^ne. Ursule et ses compagnes.
Selon lui. « pour reconstituer solidement l'histoire véritable des
martyres, il faut laisser de côté le Sernio in Natali et la Passion
Reynante Domino, qui ont trop souvent servi de point de départ;
c'était une fausse voie qui ne pouvait mener que dans un monde
légendaire. » La Passion Régnante Domino, aussi bien que la
Passion Fuit tempore pervetusto dont elle dépend, n'est qu' « un
roman pieux sans valeur aucune. Elle dérive, en somme, d'une
légende galloise relative à la princesse Ursule, légende dont on
a une version tardive dans Geotfroy de Monmouth, et cjui est
combinée ici avec le Ser/no in Xatali, mal interprété par l'auteur de
la Passion, et avec les opinions reçues de son temps à Cologne
au sujet des vierges martyres. » Et l'auteur de l'article
que je cite ajoute : « L'inscription de Clematius et quelques
données des livres liturgiques anciens, voilà les seules
bases sur lesquelles on peut espérer bâtir un édifice solide.
Malheureusement, les données liturgiques sont bien maigres, et
linscription est, dans certaines parties, tout à fait obscure '. »
Il n'est que trop vrai, les données liturgiques sont bien
maigres : elles se réduisent, en effet, à plusieurs noms de
femmes, généralement onze, conservés dans quelques anciens
calendriers, martyrologes et litanies de la région de Cologne.
Ces noms ont été soumis à un examen philologique approfondi, et
confrontés avec le Corpus inscriptionum lat inarum : ils repré-
I. Analecla Bolland.. t. XVI. 1897, p. 97 et suiv.
52 D. GliUMAI.N MOUl>
seotent vraiment une bonne et ancienne tradition, et n'ont pu
être inventés à l'époque où furent copiés les documents qui nous
les ont transmis, au viii'' ou ix'' siècle '. D ailleurs, on les voit
bientôt s'effacer de plus en plus; à partir du xi'' siècle, on ne se
souvient plus ^-uère que d'Ursula et de Pinnosa.
(^uîinl à 1 inscription clématienne. si elle n'a pas encore été
complètement élucidée jusqu'à ce jour, ce n'est certes pas faute
de commentaires et de dissertations de tout genre : elle a fait
couler assez d'encre, notamment dans la seconde moitié de ce
siècle. Mais, comme il arrive d'ordinaire en ces sortes de discus-
sions auxquelles la passion se mêle si aisément, chacun ne semble
s'être occupé de l'inscription qu'en vue d'étayer son propre
système ou d'ébranler celui des autres : je ne pourrais dire s'il
s'est déjà rencontré quelqu'un ([ui pesât mûrement et avec toute
1 impartialité voulue les diverses interprétations proposées, à la
seule fm de savoir laquelle avait le plus de chance d être celle du
Ixm sens, et par conséquent celle de l'avenir.
Ce rôle très modeste, dont presque tout le mérite consiste à
être venu l'un des derniers, je voudrais essayer de le remplir ici,
à la mémoire du savant, de l'ami, auquel est consacré ce recueil.
L'inscription de Clematius. incrustée dans la muraille du
ch(t'ur de l'église Sainte-Ursule, à Cologne, mesure 0.70 cent,
de longueur sur 0.39 cent, de hauteur. En voici le texte, qui
n'offre aucune difficulté à la lecture :
DIVIMS FLAMMEIS VISIO.MIÎ • FREQVENTER
ADMOMT. ET VIRTVTIS MAGKAE MAI
lESTATlS MARTYKU CAELESTIVM VIRGIN
I.MMINENÏIVM EX PARTIR- ORIEXTIS
EXSIRITVS PRO VOTO CLEMATIVS • V • C • DE
PROPRIO IN LOCO SVO H ANC RASILICAM
I. Voirie travail de .1. Kliiikenberg, Studien zur Geschichte der Kôlner
Mnrierinnen dans les " Jahrbiicher des Vereins von Alterthunisfreunden im
Hheinlande >■. I.XXXXIII. Bonn. 1892. p. 133 suiv.
l'inscription de clematiiis 53
voto (jvod debebat a fvndamentis
resïivit si qvis avtem svper tantam
.maiiestatem hviivs basilicae vbi sanc
tae virgines pro nomine • xpi • san
(ivinem svvm fvdervntcorpvs alicmivs
deposverit exceptis virginib- sciat s k
sempiternis tartari ignib- pvniendvm
L'authenticité de cette inscription n'a jamais été sérieusement
contestée par personne. Le jugement de tous les hommes com-
pétents qui ont eu Loccasion de l'examiner k notre époque est
conforme à celui qu'en a porté le D"" Ritschl, professeur à l'Uni-
versité de Bonn ' :
« Pour ce qui est de l'inscription, je vous donne mon avis sur
son absolue authenticité avec toute l'assurance qu'on peut avoir
en ces sortes de choses. Les traits de l'écriture sont, depuis le
commencement jusqu'à la fin, du style antique le plus pur et le
plus sévère, même à un deg-ré bien trop élevé pour ne penser
tout d'abord qu'au v** siècle que vous lui supposez. Ces marques
caractéristiques si parfaitement rendues jusque dans les détails
et avec tant de suite, aucun faussaire moderne, on peut l'affirmer
hardiment, n'aurait été capable de les reproduire. A coup sûr,
il se serait trahi dans la forme de certaines lettres, par exemple,
de M, P. Même observation relativement à quelques particula-
rités orthographiques très remarquables, qui reposent sur les
meilleurs principes de l'antiquité, notamment à l'orthographe des
mots MAIIESTAS, IIVIIVS, AMCVIIVS. »
Ritschl avouait ensuite qu'il avait peine à comprendre le sens
de certains passages obscurs ou construits d'une manière vicieuse.
Cette difficulté s'est manifestée de très bonne heure : c'est ainsi
que les anciens livres liturgiques de Cologne contiennent déjà
l'interprétation fautive a partihus Orienfis exhihitae, au lieu de
cxsibilus -. De nos jours, on n'est pas retombé dans des erreurs
1. Lettre au D*^ Ennen, reproduite par Kessel, Si. l'rftiila und ihre
Gesellschaft. Traduct. franc, par G. Beetemé, p. 10.
2. (' Quae divino nutu a partibus orientis exhibitac... » Kessel, oiivr. cité,
p. 264. L'auteur du Sormn in nululi. n'^ 7, nvail déjà constaté et redressé
cette confusion.
O V I). CKIIMAIN \loKIN
du nièine genre; mais on a tant et si bien disserté. éj)il(>gué,
raffiné, sur chaque membre de linscription. que les passades qui
semblaient clairs par eux-mêmes ont iini par en devenir obscurs.
Force nous sera donc de les parcourir presque tous successive-
ment, en examinant la valeur des commentaires contradictoires
dont ils ont été l'objet.
DIMMS FLAMMFIS VISIOMBVS FREQVENTER ADMOMTVS] Rien ,
dans ce commencement, qui puisse embarrasser, au point de vue
de la construction grammaticale. Je ferai seulement remarquer
la juxtaposition des deux adjectifs divinis flarnmeis : l'auteur de
l'inscription aurait-il eu présent à l'esprit quelque mot grec
composé, tel que H-z\x\j.-i'7: ?
ET VIRTVTIS MAGNAE MAIIESTATIS MARTYRIl CAELESTIVM VfRGlNVM
iMMi.NENTivM' Voilà peut-être le passage le plus embrouillé,
celui dont la facture est encore à l'heure présente une énigme
pour tous les philologues. La plupart des modernes semblent
disposés à admettre qu'il faut substituer virfufihus à virtiifis:
qu'il y a par conséquent une faute, imputable soit au graveur
soit au compositeur lui-même. Plusieurs, entre autres le bollan-
diste V. De Buck ', donneraient volontiers au mot virfiifibus
restitué de la sorte le sens biblique de prodiges, miracles.
Klinkenberg - rejette 1 un et l'autre, comme contrastant par trop
avec la correction et la tournure si classique de l'ensemble.
Kraus, dans son livre sur les anciennes inscript ions chrétiennes du
pays Rhénan, trouve au-si qu'il n'y a pas à songer à une faute de
latin. D'un autre côté, on ne peut, selon lui. expliquer toute cette
série de génitifs, qu'en supposant le mot r/ tombé dexant l'irfutis.
Klinkenberg '^ se passerait même de cela, décidé qu'il est à faire
dépendre virfufift de e.rsibifiis. par analogie avec les verbes
arcessere. postulare. etc. : il convient toutefois qu'il n'existe
aucun autre exemple dune pareille construction avec le verbe
exhihere. Le même savant admet qu'on pourrait voir dans
magnae manes^a//^ un génitif de qualité se rapportant à martijrii.
(Juand au mot imminenfiurn. on lavait considéré jusqu'à ces
1. Act. SS., Oct., t. IX, p. 211. F,
2. Rec. cit.. LXXXVIII, p. 81.
3. lhi<l., p. 82.
I. IN.SCniPIIO.N DK Cl.K.MA'niS .).)
derniers temps comme une sorte de synonyme de ins/urc. iirj/cre,
presser, insister ' ; à présent, beaucoup préfèrent s'attacher au
sens premier, supra manere, impendcrc. apparaître, planer au-
dessus dun site déterminé. La diiférence, au fond, nest pas
considérable : chacun des deux sens proposés peut se soutenir
au point de vue g-rammatical, et. dans le cas présent, lun
suppose l'autre plus ou moins nécessairement.
La grosse difficulté, celle sur laquelle on n'a pu donner
encore aucune solution quelque peu satisfaisante, c'est donc cette
étrang-e suite de génitifs, leur dépendance entre eux et par
rapport au reste de l'inscription. Là-dessus, impossible de
trouver deux auteui^s d'accord.
Dirai-je ce qu il m'en semble? Je crois d'abord qu il n'y a
lieu d'imaginer ni une faute du graveur i r//7fz//.s pour virtutih.
ou tu' virtutis), ni une construction tovit à fait sans exemple
[virtiitis... exsihitus) : il faut tâcher d'expliquer l'inscription
telle qu'elle s'olfre à nous, et cela sans recourir à des phénomènes
philologiques non encore attestés. Or, en voici un bien et dûment
certifié, auquel j'ai été amené à songer par la tournure déjà
hellénique des deux premiers mots Divinis flaintneis : c'est
l'emploi, plus fréquent qu'on ne le croirait, du génitif absolu
dans les traductions latines de documents grecs exécutées durant
les premiers siècles de l'ère chrétienne. Ronsch ~ en cite
quatorze exemples, dont douze empruntés aux anciennes ver-
sions bibliques et deux au traducteur latin d'Irénée. J'ai eu
moi-même l'occasion d'en signaler deux autres, dans la traduction
de l'Epître de saint Clément ^. 11 n'est pas impossible qu'il faille
expliquer par un semblable hellénisme l'un ou l'autre passage
en apparence fautif des Traclatus ou homélies exégétiques de
saint Jérôme •. Pourquoi ne serait-ce pas également ici le cas.
vu surtout qu'il y a, comme on le verra bientôt, à fout le moins
1. Voir le glossaire de Ducange, au mot Imminere.
2. Itala und VuUjafa, 2''édit., p. 436.
3. AnecfJ. MaredsoL, t. H, p. 40, 1. 14, « zelo incidenti de sacerdotal!, et
contendentium tribuum quae eorum esset... > ; p. 4."), 1. 12, « Multarum
igitur portarum patentiiim... »
4. Ihid., t. III, part. Il, p. 41, 1. il. <i Videntibus quintjontis viris et
omnibus apostolis et cherubim et omnium ang-elorum... >>.
56 D. GERMAIN MORIN
une certaine vraisemblance en faveur de l'origine orientale de
Clematius ?
Voici donc 1 interprétation que je proposerais : caelestiiim
virffinuni imniinentiiini serait un génitif absolu, duquel dépen-
draient, comme autant de qualificatifs, les autres génitifs qui
précèdent. Ceux-ci, à la vérité, semblent bien un peu nombreux ;
mais l'application du même principe, à savoir que l'inscription
a été composée en latin mais pensée en grec, va nous aider à les
simplifier. Par exemple, vi/^iufis magnae maiiesfatis peut très
légitimement se réduire à quelque chose comme [j.£Ya''^oSjvâ;j.sj
jî[j.vdTY;Tîç. Ce dernier substantif, avec l'adjectif qui le renforce,
serait donc un génitif de qualité se rapportant à virginum, tout
comme nous disons dans le Te Deum Patrem immensae maiestatis.
Quant à martyrii, il servirait à préciser de quelle majesté il
s'agit : celle du martyre. En grec, on aurait dit peut-être
(7£[j,vGT-/;-oç [^.apTup'.y.^ç : en latin, il n'y avait pas d'autre moyen,
p(nir être concis, que de recourir au génitif du substantif,
inaies f as martyrii.
De la sorte, le sens général du passage serait k peu près ceci :
(( et des vierges célestes à la majesté imposante du martyre
le pressant [ou lui apparaissant) ». On le voit, une fois admise
la possibilité de l'hellénisme en question, tout devient du même
coup correct, facile et naturel.
EX PARTiBVs ORiE.NTis ExsiBiïvsj Ici. Ce n'est plus propre-
ment le texte lui-même qui soulève des difficultés ; ce sont
bien plutôt les .systèmes préconçus à travers lesquels les
savants de notre temps ont l'un après l'autre envisagé l'in-
scription. Toujours, jusqu'à ceux-ci, on avait fait dépendre ex
partihus oricntis de cxsibitus : ceux-là mêmes qui à tort appli-
quaient aux vierges les trois premiers mots n'avaient pas ima-
giné une autre construction, seulement ils s'étaient permis de
changer arbitrairement le participe exsibitus en exhibitae. Aujour-
d hui, on semble avoir tout à fait abandonné cette vieille manière
de voir. Klinkenberg ' se moque sans pitié de Floss et de
quiconque voudrait encore s'en tenir à exsibitus ex partibus
nrientis. Mais alors surgit la question : De quoi dépendent les
\. Bec. cit.. LXXXVIII. p. 83.
L INSCRIPTION DE CLEMATIUS 0/
trois mots qu'on prétend détacher de c.rsihitus ? De virt/iniim,
répondent les uns : ils indiquent le pays d'où les vierges tiraient
leur origine '. Nullement, répondent Klinkenberg, Le Blant '^, etc,
mais bien de irnminentiuni : ils marquent que l'apparition a été
vue du côté de l'Orient ^.
Même changement d'impression au sujet du sens à donner
au mot exsibitus. On l'avait jusqu'ici tout bonnement
interprété « s'étant présenté » ; il paraît que c'était par trop
simple. Le Blant trouve ce participe difïicile à expliquer :
il tend à y voir un synonyme irrégulier de monifus. Diintzer '*
opine pour le sens de permoius. ûnpulsus : sa démonstration
semble même décisive à Kraus, qui cite à l'appui un passage de
saint Cyprien •'. Aeg. Millier adopte pareillement le sens de
« enhardi, animé », tandis que Klinkenberg, comme il a été dit
plus haut, préfère attacher au mot une sorte de signification
juridique, appelant comme complément les génitifs virtufis
niagnae madestatis, etc.
En somme, la principale, sinon l'unique raison d'être de ces
explications plus ou moins recherchées, c'est la préoccupation,
chez les uns d'écarter l'origine orientale de Clematius, chez les
autres de revendiquer cette origine pour les martyres elles-
mêmes. Autrement, il y a longtemps qu'on aurait pu s'entendre
sur les points suivants : 1" Le sens premier et naturel de
exhiheri est bien se sisfere, comparaître, se présenter; c'est le
1. Aeg. Millier. Uas Marterthum flor Ihobaischen Jnngfi'auen in Kôln.
Cologne, 189().
2. Inscripdonii chrétiennes de la Gaule antérieures nu VIII<- siècle,
n» 678. B.
3. Dans un article de la Civiltà dont il sera fait mention tout à l'heure,
suggestion plus neuve encore : ce sont les ossements des Vierges qui
imminehant ex parlihus orientis, c'est-à-dire reposaient à la partie orien-
tale de la basilique. Lauteur fait bien d'ajouter que son « petit essai ne
démontre autre chose, sinon que facile est inventis addere » !
4. Die Weiheinschrift des Clematius in der Ursulakirche zu Kôln, dans
« Jahrb. des Vereins von Alterthumsfreunden im Rheinlande », t. LV-LVI,
187S, p. 140.
5. Agon caelestis exhibitus. Edit. Hartel, p. 492, 1. 18. Je ne vois pas bien
en quoi ce texte autorise le sens adopté par M. Kraus. Le martyr Mappa-
licus avait dit au proconsul : Videbis cras agonem. De fait, continue Cyprien,
un combat tout céleste lui fut montré, exhibé, mis sous les yeux. Exhibitus
exprime la réalisation de la promesse contenue dans videbis, rien de plus.
58 D, GFRMAIN MdP.I.N
"sens que Sulpice Sévère et Grégoire de Tours, après tant d'autres,
lui donnaient dans des phrases telles que : daernoniacum ad
se exhiheri iuhet ' et indicat nutu coniugi ut eurn (= se) ad
sancti hasilicam exhiheret ~. 2° Il est assez légitime de supposer
que le mot exsihitus est ici précédé de son complément er par-
tibus Orientis, tout comme dans les deux premiers membres
admonitus et virginum Imminontium viennent après ce qui les-
détermine ou qualifie : c'est bien le mode de construction le plus
harmonieux et le plus classique. 3° Enfin, le mot partes, au
pluriel, dans ex partihus Orientis, sera pris par tout traducteur
sans prévention, comme indiquant le pays, la contrée du monde
d"où quelqu'un est venu, plutôt que le site, le côté où une vision
a eu lieu.
Après tout, quel intérêt peut-on bien avoir à contester si
vivement l'origine orientale de Clematius ? Précisément à l'époque
à laquelle, selon les juges les plus compétents, peut remonter
l'inscription, c'est-à-dire vers le milieu du iv" siècle, nous voyons
lévéque de Cologne. Euphrates, jouer un rnle important en
Orient, notamment à Antioche, tandis qu'un Clematius. ami de
Libanius, part d "Antioche dans l'hiver de 3oo H et parait sur les
bords du Rhin, porteur dune lettre à Barbation. La correspon-
dance de Libanius, aussi bien que l'ouvrage d'Ammien Marcellin.
attestent l'existence, vers ce même temps, de plusieurs autres
grands personnages nommés Clematius : il n'y a vraiment que
l'embarras du choix ^. On ne voit pas ce qu'il y aurait de si
extraordinaire, à ce qu'un de ces Clematius, se trouvant à
Cologne après la reprise de cette ville sur les Francs par Julien,
ait été amené à reconstruire une des basiliques détruites par les
barbares durant les dix mois que la ville était demeurée entre
leurs mains.
EXSiBiTvs PRO voTO Je ne mentionne ici ({ue pour mémoire
1. Sulp.Sev. Vifa S. Martini, c. XVIII. Edit. Ilalm. 127, 13.
2. Greg. Tur. De virt. .S. Mari. 3, 54. Edit. Arndt et Krusch, p. 643, 24.
3. J. Floss a groupé les textes relatifs à ces difTérents Clematius dans
son mémoire intitulé Die Cleniafianisctie Inachriff, dans << Annalen des
histor. Vereins fiir den Niederrhein ■■ XXVI, Cologne, 1874, p. 177-190.
Voir aussi le commentaire de l'inscription par Kraus.
l/lNSCRilTlf»N or-: CLTMATirS o9
la suyuestion d'un anonvme de la Civilh) Caffollca '. d'après
laquelle ces paroles dénoteraient roblation faite de Glematius
par ses parents à la basilique des vierges martyres de Cologne :
oblation qui l'obligeait, quand il aurait atteint Tàge mûr. à res-
taurer cet édifice. Un passage très clair de Prudence • ne permet
point de douter que de tels actes de donation n'aient réellement eu
lieu à Rome au début du v'' siècle : mais on ne peut, sans solli-
citer à l'excès le texte de notre inscription, en déduire cfuelque
chose de pareil relativement à Glematius, surtout lorsqu'on songe
au grand nombre de documents épigraphiques où ligure cette
même expression pro voto.
IN Loco svo] D'après le même anonyme de la Civiltà, suo se
rapporterait, non à Glematius. mais bien à la basilique. A
cause de la vénération des iidèles pour le lieu du martyre, on
préféra y édifier le nouveau sanctuaire sur l'emplacement même
de l'ancien, plutôt que de le transférer à un autre endroit. Ici
encore, je suis d'avis qu'il n'y a pas d'inconvénient à s'en
tenir au sentiment commun : in loco suo signifie que le terrain
sur lequel fut reconstruite la basilique était la propriété de
Glematius.
KXCEPTis viRGiNiBUs] G'cst le dernier des passages de notre
inscription sur lesquels semble s'être exercée de préférence l'in-
géniosité des modernes interprètes. On s'est demandé quelles
étaient ces vierges, en faveur desquelles le fondateur de la basi-
lique faisait une exception. D'après Klinkenberg -, ce seraient les
saintes martyres elles-mêmes. Gette manière de voir est assez peu
naturelle : je croirais plutôt qu'il s'agit de vierges en général.
Gela ne veut pas dire toutefois que toute la population vierge de
(Pologne ait eu droit de sépulture dans la basilique clématienne.
Encore moins est-on en droit de conclure, avec le P. De Buck ^,
qu il y eut dès l'origine une communauté de moniales attachée au
nouveau sanctuaire. Non* mais tout simplement : si, par la
suite, on inhumait quelqu'un dans l'enceinte de l'édifice, ce ne
pourraient jamais être que les dépouilles de personnes ayant
1. VU" sér., t. V, 1869, p. 701 siiiv.
2. Peristeph. II, vers .">21-.'j24.
.3. Rec. cit., LXXXVIII, p. 91 suiv.
4. Act. SS., Oct., t. IX, p. 2H et 214.
60 D. GERMAIN MORIN
g'ardé la virg-inité K et cela en considérai
qui, en ce même endroit, avaient versé leur san^ pour le Christ.
^ardé la virg-inité K et cela en considération des saintes vierges
Après ces courtes notes relatives à l'une des plus célèbres ins-
criptions qui soient venues jusqu à nous. f"audra-t-il hasarder
quelque aperçu sommaire sur Thistoire des vierges colonaises et
la façon dont cette histoire s'est transformée en la légende que
tout le monde connait ? C'est peut-être témérité, mais enfin voici
comment se présente pour le moment à mon esprit cet épisode
si intéressant de l'hagiographie médiévale.
Antérieurement au triomphe de 1 Eglise, probablement au début
du iv*" siècle ou vers la fin du m®, plusieurs vierges subirent le
martyre sur le territoire de Cologne. Les noms d'un certain
nombre d'entre elles nous ont été conservés : Martha, Saula,
Brittula, Gregoria. Saturnina, Sambatia, Pinnosa, Ursula, Sen-
tia, Palladia, Saturia, auxquels il faut peut-être ajouter Clementia
et Grata. A l'époque de la paix, une petite basilique ou colla
memoriae fut construite au nord de la ^■ille. sur le terrain que l'on
croyait arrosé de leur sang "-. En X'ù\. les Francs, maîtres de
1. On a retrouvé récemment, dans un pilier de l'église Sainte-Ursule,
lépitaphe inédite dune petite vierge de huit ans, nommée précisément
Ursula. lA. StefTens, dans « Liter. Handweiser » de 1896, n" 643, col. 1.34.)
La Vie de saint Cunibert parle dune colombe qui, pendant une messe
célébrée par Tévêque dans la basilique des saintes Vierges, alla s'abattre
iuxta (umiihim cuiusfiain virginis. On voit encore dans l'église le mausolée
d'une Viventia qui y fut inhumée, et qu'on prétend fdle de Pépin
d'Héristal.
2. D'après A. Hauck. Kirchengesch. Deutschlands, 1. 26, les prétendues
visions de Clematius auraient été la première et l'unique attestation de
l'existence des vierges martyres : avant lui, on n'aurait rien su d'elles à
Cologne. Comment d'ailleurs aurait-on si tôt laissé tomber en ruines leur
basilique ? Et le docte historien allègue la vision de l'évêque d'Octodurum,
Théodore, laquelle fut, d'après lui, le fpndement de toute la légende des
martyres d'Agaune. Evidemment, le cas n'est pas sans exemple dans l'ha-
giographie du moyen âge, et. pas plus que le P. De liuck, je ne voudrais
jurer que les visions de Clematius furent réelles. Mais, de là à tirer les
conclusions radicales formulées par le D"^ Hauck, il y a une distance que
l'historien soucieux de son devoir ne se perinettra pas vite de franchir sans
preuves positives h l'appui. On peut voir, du reste, de quelle façon
Klinkenberg apprécie l'interprétation mise en avant par Hauck iHec. cit.,
LXXXXIX, p. 107.;
l'inscription I)i; clkmaiius 61
Cologne, n'épargneront pas cet édifice sacré. Mais quelque temps
après, l'empereur Julien ayant reconquis la ville, un personnage
de grande famille, nommé Clematius, venu des contrées de
l'Orient, résolut de le reconstruire à ses frais. Des visions répé-
tées qu'il crut avoir l'amenèrent à exécuter ce pieux dessein. Il
fit l'acquisition de l'emplacement, si celui-ci ne lui appartenait
pas déjà auparavant, et reconstruisit la basili({ue. dans laquelle
il fit mettre une inscription commémorative portant qu'on ne
pourrait y enterrer que des vierges.
Il est fait mention de la « basilique des saintes Vierges » dans
la vie de saint Cunibert. qui monta sur le siège de Cologne dans la
première moitié du vii*^ siècle '. Jusqu'à cette époque, rien ne
témoigne encore de la croyance à des milliers de martyres, ni dans
les martyrologes ni dans les chroniques de l'époque mérovin-
gienne. Usuard lui-même, dans la seconde moitié du ix*^ siècle, ne
connaît à Cologne que « Martha et Saula avec plusieurs autres.»
Par contre, quelques années auparavant, Wandelbert de Priim^
dans son Martyrologe en vers, parle positivement d'un massacre
de plusieurs milliers de vierges. De même l'auteur du Senno in
natali, encore un peu antérieur peut-être à Wandelbert. D'après
ce discours, on n'avait pas de notions précises à Cologne, au
début du ix« siècle, sur la véritable histoire des martyres. On
croyait seulement que. jointes à certain nombre de femmes
mariées et même d'hommes, leur chiffre pouvait s'évaluer à
moins de douze mille. Elles avaient souffert sous la persécution
de Dioclétien et de Maximien. Pinnosa était pour lors considérée
comme la principale d'entre elles. On ne s'accordait pas encore
sur leur pays d'origine : les uns les faisaient venir d'Orient et les
mettaient en relation avec les soldats de la Légion Thébaine, tan-
dis que d'autres les disaient originaires de la Grande-Bretagne.
C'est à l'opinion de ces derniers que l'auteur du discours se rallie,
se fondant principalement sur la tradition anglo-saxonne de son
temps, et sur celle des Bataves. A en croire ces derniers, les
1. Je crois inutile de citer tous les textes auxquels je fais allusion dans
ce rapide aperçu : ils se trouvent partout, notamment dans le travail du
P. De Buck, et sont familiers à quiconque est tant soit peu au courant de
la question.
62 D. (iliHMAl.N MdlilN
Vierges avaient d'abord séjourné un certain temps chez eux, dans
l'île formée par les deux bras du Rhin.
A partir du x*" siècle, la formule des « Onze mille vierges ' »
est admise sans conteste et insérée, avec l'origine bretonne des
martyres et la prééminence donnée à Ursula, dans les deux Pas-
sions Fuit et Régnante. Bientôt viendra 1 ère des soi-disant révé-
lations et des fausses inscriptions : alors, ce ne sont plus seulement
des traditions plus ou moins vagues, ou même de simples
légendes, mais une débauche inouïe de fictions et de naïvetés qui
n'ont rien à faire avec l'histoire.
Comment s'est produite la transition entre le souvenir primitif
du martyre de quelques Aierges à Cologne et les récits bien
autrement merveilleux dont l'auteur du Sermo in natali peut être
considéré comme le premier témoin ? Peut-être par le fait qu'une
partie de la population colonaise, massacrée à l'époque des inva-
sions, avait été inhumée dans le terrain adjacent à la basilique
des saintes Vierges ; peut-être aussi par suite de l'influence que
les missionnaires anglo-saxons exercèrent en Germanie dans le
cours du viii*^ siècle. A ces deux éléments, a pu s'en ajouter un
autre qui n'est pas à négliger, d autant plus que l'anonyme du
Sermo in natali, aussi bien que Geoffroy de Monmouth dans sa
version de la légende galloise, semblent y attacher une certaine
importance : c'est le prétendu séjour des saintes dans l'île des
Bataves, à l'embouchure du Rhin. C'est même là, d'après Geof-
frov, « dans les îles barbares ». qu'elles auraient été massacrées.
Ce que nous savons du culte et des reliques des martyres de
Cologne paraît difïicilement conciliable avec cette donnée. Mais
Rettberg - n'aurait-il pas deviné juste, en soupçonnant une rela-
tion quelconque entre le développement postérieur de l'histoire
des vierges ursulines et l'épisode rapporté par Procope. De bello
Gothico, IV, 20? ■^. Il s'agit, dans ce récit, d'une jeune princesse
bretonne, fiancée à Radiger, prince des Varniens qui habitaient la
1. Le plus ancien document où elle figure, à ma connaissance, est un
calendrier du ix*^ siècle qui fait partie du manuscrit M. 12 Sup. de lAmbro-
sienne de Milan. On y lit au 21 octobre : Sancfi hilarionis conf. sancfa-
riinique uirginuni XI rnilia.
2. Deutschlands Kirchenrjesch., I, p. 122.
.3. Muratori, Ber. Italie, script., l, p. .3o4 suiv.
LINSOlîll'riO.N DK CI.E.MAIILS i)3
rive septentrionale du Rliin. Délaissée par son prétendant, la
« vierge »> veut venger elle-même son alTront : elle arrive à l'em-
bouchure du Rhin, à la tète dune flotte de quatre cents vaisseaux
et d"« au moins dix mille guerriers ». Un combat s'engage : les
Varniens sont battus, Radiger est fait prisonnier, puis gracié
presque aussitôt, à la condition de revenir à ses premières amours.
Cette singulière expédition eut lieu dans la première moitié du
VI* siècle, c'est-à-dire justement avant l'époque où a dû germer la
saga d'Ursule ; et l'on ne peut nier qu'il n'y ait de curieuses coïn-
cidences entre celle-ci et les termes dont se sert 1 historien
Procope ^.
Quoi qu'il en soit, tous les érudits sérieux, les Bollandistes en
tète, sont actuellement d'accord pour rejeter le système exposé
avec un luxe énorme d'érudition par Victor De Buck au tome IX
des Acta SS. d'octobre, malgré la faveur que ce système a trouvée
à Cologne d'abord, puis à Rome même, où il a été depuis peu
substitué officiellement à la légende fabuleuse de Geoffroy de
Monmouth, « Il faudrait un long mémoire, dit M. Anatole de
Barthélémy -. pour réfuter toutes les erreurs contenues dans cette
thèse... Le martyre de sainte Ursule et de ses compagnes a été
jusqu'ici placé au iv*" siècle ; je ne vois pas qu'il y ait opportu-
nité à changer cette date. » Les recherches auquelles je me suis
1. « Varnis imperaverat Hermegisclus... morlua priori coniuge, unici
parente filii, cui nomen Radiger. Hune pater sibi relictum despondil
puellae virgini, natione Briitiae, cuius frater tune temporis rex Anglorum
erat... Hermegiscli filius, regno Varnorum suscepto..., statim repudiata
sponsa, cum noverca connubium init. Quae cum accepisset sponsa Radige-
ris..., virilein induens animuin, bellum parât. Mox igitur coactis navihus
CD. et in eas impositis hellatorum mininmni decem niillibus, exercitiim
hune duxit ipsa in Varnos... Posteaquam appulere. in continentem, dux
iiirrjo ad ipaa Rheni ostia ducto et communito vallo... Tum castra Varni
metati erant non procul Oceani littore, atque osliis Rheni, quo cum Angli
ceieriter pervenissent, confecto praelio, Varni magna vi profligantur...
Virtjo ad se reduces aspere accipit... Radigerem deprehenderunt, vinc-
lumque obtulerunt puellae... »
2. La campagne d'Atfila, dans \s « Revue des Quesl. Histor. », t. VIII,
1870, note à la p. 390. Quelques pages auparavant, l'auteur du Mémoire
montre comment les événements de 3oo se sont confondus dans la mémoire
des peuples avec l'invasion des Huns en 451. (jodefroid Kurth, dans son
Clovis, note à la p. 209, n'hésite pas à ({ualifier le travail de M. de Barthé-
lémy d' .1 excellente étude critique ■>.
64 D. LiEKMAl.N MOKl.N
livré de mon côté, et dont j'ai essayé de donner la substance dans
ces ([uelques paj^es, ne sont pas faites, on l'a vu. pour modiiier
en quoi que ce soit le jugement formulé, il y a trente ans, par
le vénérable académicien.
Abbaye de Maredsous.
D. Germain Morin.
TROIS DIPLOMES CAUOLINCIIEXS
Des trois diplômes carolingiens publiés plus loin le premier
a été donné par Louis le Débonnaire en faveur de l'un de ses
fidèles, Ag-inulfe (5 février 832) ; les deux autres, d'une rédac-
tion presque absolument identique ^ émanent de Louis II le
Germanique (26 mars 842) et de Louis III le Jeune (15 mars
877), et sont des privilèges accordés par ces deux empereurs à
l'abbaye de Cornelimiinster (ou Kornelymûnster), près d'Aix-la-
Chapelle, au diocèse de Cologne. Le premier et le troisième de
ces diplômes ont été publiés par Dom Martène, en 1724, dans
son Amplissima collectio -, d'après des copies qui lui avaient été
communiquées par Guillaume de Louvrex, jurisconsulte célèbre,
né à Liège en 1665 et mort en 1734 3; ils ont depuis été plu-
sieurs fois réimprimés d'après le texte publié par Dom Martène ''.
Le second diplôme, le premier en date de ceux qui sont relatifs
1. A l'exception dos ditlerences qui se rencontrenl forcément dans le
dispositif et la date de ces deux diplômes, aux lignes 3 et 4 de chacun d'eux,
on ne trouve que la seule variante suivante dans la suscription : IIlii-
dovvicvs f/ratiaDei rex et Hludovvicus divina f avertie gratia rex. Vers la fin
de la ligne 6, que actenim du premier diplôme a été remplacé par qualinus
dans le second, et à la ligne 7, le inot fratum, pour fralrum, du premier
a été scrupuleusement reproduit par le second.
2.Veterurn scriptorum... amplissima collectio (1724), t. I, col. 88-89;
'< ex ms. domini de Louvrex. »
.3. On conserve à la bibliothèque de la ville de Liège deux manuscrits de
M. de Louvrex : un Dictionarium materiarum Juris, en 2 volumes (n° 624,
du catalogue imprimé de 187o). et un Recueil de mémoires relatifs à
diverses questions concernant la principauté de Liège in° 606 du même
catalogue). Voir aussi P. Namur, Histoire de la bibliothèque publique de
Liège (1842), p. 16-17, et le Catalogue de livres très curieux... délaissés par
feu Guillaume de Louvrex (Liège, 1792, in-8« ; 1228 n°*j.
4. Il suffira de renvoyer à Bôhmer, Regesta Imperii, éd. Miihlbacher,
t. I (1889), p. 322, n" 868 (Louis le Débonnaire); p. 523-524, n» 1332
(Louis II le Germanique) ; et p. 601, n" 15H (Louis 111 le Jeune).
Mélanges Paul Fnhre. â
()() II. O.MONI
H 1 ;il)l)aye bénédictine de (A)rneliniÏMisler, a été imprimé, sans
doute aussi daprès une copie, par Lûnig, dans son Spicile-
(jiuin ecclesiaticurn, en ITKJ '.
Les originaux de ces trois diplômes sont conservés aujourd'hui
dans une collection privée et Ton doit espérer qu'ils trouveront
bientôt un asile définitif et accessible dans quelque dépôt public.
En attendant on peut donner de chacun d'eux, d'après une pho-
tographie réduite des originaux, un texte qui, s'il n'est pas
encore définitif, sera au moins sensiblement meilleur que celui
qui en a jusqu'ici été publié.
Il suffira de rappeler que l'abbaye de Gormelimûnster-, appelée
aussi MoiiHsterium ad Indam^ ou Inda S. Cornelii, du nom de
la rivière Inde sur laquelle elle était située, à quelques kilomètres
au sud-est d'Aix-la-Chapelle, a été fondée par Louis le Débon-
naire, placée sous l'invocation du pape S. Corneille et qu'elle
eut pour premier abbé S. Benoît d'Aniane (-J* 821 ). le réforma-
teur de l'ordre des Bénédictins.
H. O.MOiNT
I
DIPLOMt: DE LOUIS LE DÉBONNAIRE EN FAVEUR d'aGINULFE
(o février 832.)
(Chrisme.) In noniine Do//i/ni Dei et salvatoris nostvi Ihesu ^
Chvisti. Hludovvicus^ divina ordinante providentia impera/or
augustus. Imperialis celsitudinis moris est fideliter sibi famu-
lantes^donis multiplicibus et honoribus ingentibus honorare
atqf/e sublimare ; proinde nos morem ^ parentum, regum vide-
licet praedecessorum nos/rorum. sequentes, libuit celsitudini
1. Spicilegiuni ecclesiasticum des teutscheii Reichs-Archiv (1716), t. III,
p. 723-726 ; le texte même du diplôme est aux pages 723-726.
2. Gallia christiana, t. III, p. 731. Cf. aussi les articles de M. E. Pauls
sur Cornelimunster, aux pages 109-113 du tome LXVI (1879) des Jahrbûcher
des Vereins von Allersthiimsfreunden ini Rheinlande, et à la page 404 du
tome I (1882) de la Westdeutsche Zeitschrift fur Geschichte und Kunst.
3. Jesu, éd. Martène.
4. Ludoicicus, éd.
3. Le mot morein a été ajouté, de première main, au-dessus de la ligne
dans l'original.
iHois r)ii'i,oMi;s (;AiuiLi.N(iii;.\s H7
nos^rae quendam ' lîdelem nosfrum, nomine Aginultum, de
quihus^dam rébus proprietatis no.s/rae honorare atque in ejus
juris potestatem liberalitatis nos/rae gratiani conferre. Idcirco
noverit experientia atque industria omnium fidelium no*/rorum
tam praesentium quam et futurorum, quia^ concessimus eidem
fideli nostro Ag-imnultb - res nostras sitas in pago Asbanio ^, in
villa nuncupante Liniaco, id est mansos quattuor ^ inter vesti-
tos et absos. cum mancipiis, terris arabilibus, pratis, silvolis ad
eos juste pertinenti^ bus vel aspicientibus ; et in paoï'o Brag'ban-
tinse ' in villa vocante Isca, mansos septem inter vestitos et absos,
cum mancipiis, terris arabilibus, pratis, silvolis ad eos juste perti-
nentibus vel aspicientibus ; et in pago Namucense '',6 in villa
nuncupante Beis ", mansos sex cum mancipiis, terris arabilibus,
pratis, silvolis ad eos juste pertinentibus vel aspicientibus ; et in
eodem pago, in loco qui dicitur Vulpilionis, mansellum absum
unum cum terrulas ^ ei"^ silvolis ad eum aspicientibus. Hos •'
itaque memoratos mansos cum mancipiis et omnibus ad se'o
pertinentibus, sicut superius diximus, per hanc nostrae auctori-
tatis conscriptionem eidem Ag'inulfo ad pro®prium perpetualiter
ad habendum tradimus atque concedimus, et de nostro jure in
jus ac potestatem illius more sollemni " transferimus, ita videli-
cet ut quicquid ille de his vel in his pro sua commoditate et
uti^litate facere decreverit , liberam et firmissimam in omni-
bus *- habeat. potestatem faciendi. Et ut haec nostrae conce-
sionis ^^ atque larg^itionis '^ auctoritas inviolabilem et inconvul-
1. quemdam, éd.
2. La lettre m de Aijunnulfo semble avoir été <,M-allée. — Ce nom a été
omis dans l'édition.
3. Alsbanio, éd.
4. quatuor, éd.
o. Bragbantensi, éd.
tj. Xamucensi, éd.
7. Beiss, éd.
8. lerrulis, éd.
9. Nos, éd.
10. ad eos, éd.
1 i . solemni, éd.
12. L'original portait oinonihus, et le second o a étéi^ratlé.
13. concessionis. éd.
14. largitatis, éd.
68 11. OMO.NJ
sa'm obtineat firmi^^tatem. manu propria noslra subter eam fir-
mavimus et anuli nostri impressione sig'nari jussinius.
^^Signum I Monogramme, i Hludovvici' serenissimi imperatoris.
-|- Hirminmaris notarius ad vicem Fridugisi recognovi et
s[ubscripsij -. (Ruche, avec notes tironiennes '^ et place du sceau
avec incision en X. )
^^Daia nonas februarii anno Christo propitio xviiij ^
impeiii domni Illudowici '^ piisimi augusti , indictione X.
Actuni A(piisgrani palatio reg io '. In Dei nomine féliciter. Amen.
II
DU'LMME DL LOLIS H l.L (.EUMAMQLE EN FAVELR DE LABBAYE DE
CORNELIMÛNSTER.
i20 mars 842.)
Ckrisine.j In nomine sa/ic/ae et individuae Trinitatis. IIlu-
dovvicus ^ gratia Dei rex '' . Si igitur locis ^ sa/îc/orum sacratis-
sime Deo dicatis ^ bénéficia largimur plurima petitionibusque ibi-
dem Dco juge famulantibus assensum prebemus^ , ii em ^ nobis
japut"'remunatorem Do/^/num repro[)iciatori siquidem" credimus
et interventione sanc/orum nos/ri regni nostrorumque stabilita-
tem posse acummulare '- non ambigimus. Quocirca comperiat
omnium sa/«c/ae Dei ecclesiae ^ nostrorumque fidelium presen-
tium sive futurorum sagacitas. quia ob amorem Dei omnipoten-
tis et emolumentum animarum genitoris ac genetricis '•^, seu
1. Luil'jirici, éd.
2. Léd. omet : et s' ubscripsi .
3. La photograptiie, trop réduite, n'a pas penuis de déchiffrer ees^ noies
tironiennes, non plus que celles du second diplôme.
k A7A', éd!
■>. Ludowici, éd.
(j. II. Ludovicus, éi\. Li'ini^.
7. rex, etc., éd.
8. loci, éd.
9. sacratissiine dedicalis, éd.
JO. et nohis apud, éd.
11. propitialoreni liquido, éd.
12. accumulare, éd.
1.3. fjenitricis, éd.
TROIS DIPLOMKS CAROLINGIENS 69
nosfvn totius(jue reg-ni uosfr'i stabilitate, seu ad petitionem lidelis
nostri AdaloniJ^i'* abbatis, largimur res proprietatis nostrç
monaslerio Indensi, constructum in ^ honorem Dom/ni et salvato-
ris nos/ri Ihc.su Chr/.s/i, unde et predictus Adelongus^ rector esse
videtur, villam juris uosfvi. nuncupantem Crasciniacum '. ^ cum
omnibus mancipiis et rébus ibidem aspicientibus. Unde et hanc
nos/ram auctoritatem iieri jussimus, per quam tirmamus adque
transfundimus ^ suprataxatas res predicte cellulç sanc^i Salva-
toris cum om^nibus appendiciis, hoc est cum mancipiis
utriusque sexus, cum terris, silvis, pratis, aquis aquarumve
decursibus, quatinus •'' in stipendiis frat[r]uni ibidem Deo famu-
lantium ceterisque necessitatibus, que actenus 'J fiscus noster '''
exegit, " amodo aug-eatur adque a rectoribus ipsius matris eccle-
siae preordinetur seu exig-atur, nullo nosfro judice contradi-
cente. Et ut haec auctoritaslargitionis nos^rae inconvulsa valeat
permanere. manu no.s/ra subter firmavimus et anulo no.s/ro eam
svibter jussimus sig'illari.
® Sig-num (Monogramme.) Hludovvici g-loriosissimi régis.
^ -|- Adalleodus "^ diaconus ad vicem Grimaldi recog-novi -' et
slubscripsil. (Ruche, avec notes tironiennes, et place du sceau,
avec incision en croix. )
^® Data vij k[a]l[endasj '^ apr[i]l[is], anno Ghr[ist]o propitio ij
regni domni Hludovvici " g-loriosissimi reg^is, indictione v.
Actum Aquis grani palatio regio. In Dei nomine féliciter. Amen.
[Amen, répété en notes tironiennes'^,)
1. constructo, éd.
2. Adalongus, éd.
3. Crastiniacum, éd.
4. transfurlimiis, corrigé do prcmirre main on Iniiisfnndiiniis.
.'). rfuafenus, éd.
6. hartenus, éd.
I. exigit, éd.
8. Adalcrdus, éd.
9. recognovit, éd.
10. sepliinocalendarnm, éd.
II. regni Ludovici, éd.
12. Ce même acte a été publié, sous le nom de Louis III et attribué à
Tannée 878, par Lacomblet, l'rknndcnhiich fur dio Goschichtr dca Xieder-
rfieins (Diisseldorf, 1840, in-4''), p. .'^7-38, d'après le cartulaire, du xve siècle,
de Cornelimiinster, aujourd'hui conservé dans la bibliothèque grand-ducale
de Darmstadt.
II. iiMnNC
III
DIPLOME DE I.l^ns TU LE JEINE E> FAVEIR DE LARBAYE DE
(.OHNELIMINSTEH
m
i:i iniirs Hll.
[Chrisme.) In nomine sa/îc/ae et individuae Trinitatis. Hlo-
dovvicus ' divina fa vente gratia rex. Si ig'itur locis sancfovum
sacratissime Deo dicatis bénéficia largimur plurima petitioni-
busqt/e ibide/?? Deo ^ jug'e faniulantibus assensum prebemus,
\i eni nobis aput - renmneratorem Dominum repropiciatori
siquidem credimus -^ et interventione sancforum nostri regni ''
nostrorumque stabilitatem posse acummulare 'non ^ ambig^imus.
Quocirca comperiat omnium sanc^ae Dei ecclesiae nostrorumque
fidelium presentium sive futurorum sag'acitas, quia ob amorem
Dei omnipotentis et reverentiam sanctoTxim. eius, "* seu am-
monitionem lidelis no«^ri Rodradi abbatis, largimur res proprie-
tatis nostre monasterio Indensi, constructum in honore sancfi
Salvatoris, unde et predictus Rodradus rector esse ^ videtur, vil-
lam juris no5/ri. nuncupantem Crasciniacum, cum omnibus
mancipiis et rébus ibidem aspicientibus. Unde et hanc no.s/ram
auctoritatem fîeri jussimus. per quam tirmamus ^ ùdque *' trans-
fundimus suprataxatas res predicte cellulle sancfi Salvatoris.
cum omnibus appendiciis *, hoc est cum mancipiis utriusque
sexus. cum terris, silvis. pratis. a([uis, ' aquarumve decursibus,
quatinus '^ in stipendiis tVat r un\ " ibidem D<'<) famulantiu/zî cete-
risque necessitatibus. quatinus fiscus noster exeg-it,amodo augea-
turadque'"a rectoribus ipsius matris ^ ecclesiae preordinetur" seu
1. Ludovicus, éd. Martène.
2. apiid, éd.
3. repropifiari Domino liqui(h> credimus, éd.
4.. regni nostri, éd.
. 5. accumulari, éd.
6. atque, éd.
T. appenditiis, éd.
8. quatenus, éd.
9. L'original porte /"/'a////».
10. qupp hactciius /iaciisit. c a. modo a. nique, éd.
11. prceordinelur, éd.
TKOIS lUl'I.OMKS (;AKn|,iM;iK.\S il
exigatur. nullo no,s7ro judice ' contradicento. l^'t ut liée -' auelo-
ritas largitionis nos^rae iticonvulsa valeat permanere manu nos-
/ra ® subter firmavimus et anulo no5/ro eam subter jussimus
sig-illari.
*®Signum (Monogramme.) domni Ludovvici serenissimi reg-is ;
**^Hebarhai'd{7S'^ cancellarius ad vicem Liutberti archicappel-
lani ^ recognovi et sTubscripsi ^ Ruche, et place du sceau, avec
incision en croix.)
^^Data idihus xnarfii, anno primo '• regni Illudovvici " serenis-
simi régis in orientali Francia, indic//o/i<? \. Actum Tribura, in
Dei nomine féliciter. Amen.
1. Judicio, éd.
2. hœc, éd.
3. Geberhardus, éd.
4. Luitberti archicapellani, éd.
5. L'éd. omet et s f//jsc/v'/).s/ .
6. /,éd.
7. Liidovici, éd.
L'ASSEMBLEE DE MERSEX
847
Longtemps, les historiens et les jurisconsultes ont rattaché les
orig"ines de la féodalité k des textes de lois précis, empruntés à la
lég-islation de Charles le Chauve. L'idée quon se faisait autre-
fois de lintluence de la royauté sur le développement des ins-
titutions^ la faiblesse de caractère et d'esprit qu'on attribuait
volontiers au petit-fils de Charlemag-ne, ont déterminé cette expli-
cation qui en France ' fait encore loi souvent.
J'ai essayé de prouver par l'étude des articles de Kiersy-sur-
Oise qu'ils n'étaient point une Charte constitutive de l'héré-
dité des offices et des fiefs, comme on l'a dit ; que ce dernier acte
lés^islatif de Charles le Chauve fut une mesure de circonstance,
et de prudence, non de faiblesse.
Si malaisé qu'il soit de détruire une erreur consacrée par l'au-
torité de Montesquieu, j'en veux relever une autre, analog-ue,
qui a eu la même source et la même fortune. Car, c est une autre
erreur, à mon sens, que de chercher, comme Montesquieu l'a
fait dans \ Esprit des lois, et beaucoup d'autres après lui '-.
l'origine de la vassalité dans un acte législatif, dans un article
détaché du capitulaire de Mersen de 847. Certains passages de
ce ca))itulaire ont été examinés, ramenés à leur véritable por-
1. Emile Bourgeois, Le Capitulaire de Kiersy-siir-Oise, Paris, 1885,
ch. VI : L'Interprétation traditionnelle.'
2. Montesquieu, Esprit des Lois, 1. XXXI, ch. XXV : « Quelque temps
après la bataille de Fontenay, les trois frères, Lothaire, Louis et Charles
firent un traité à Mersen dans lequel je trouve les clauses qui durent chan-
ger tout l'état politique des Francs. » — Voir Duruy, Histoire de l'Europe
et de la France, nouvelle édition, 1890, p. 2.j7. et enfin, tout récemment,
VHistoire générale de Lavisse et Rambaud, qui reproduit la même doctrine,
1894, t. I, 407.
L ASSEMBLÉE DE MERSEN 73
tée dans les ouvrages o-énéraux de Waitz et de Fustel de Cou-
lang-es '. Mais rexamen complet, l'étude spéciale de l'Assemblée
de Mersen et de ses décisions mont paru nécessaires, comme le
seul moyen de dissiper un préjugé séculaire, nuisible à l'intelli-
gence des véritables origines du régime féodal 2.
I
Au mois de février 847, peut-être le 28 3, les fils de Louis le
Débonnaire. Lothaire, Louis le Germanique et (Charles le Chauve,
se rencontraient à Mersen, près de Maestricht, pour la seconde
fois depuis qu'à Verdun, en8i3, ils s'étaient réconciliés etmutuel-
lement engagés à ne plus recommencer leurs querelles. Deux
ans auparavant, ils s'étaient déjà rencontrés auprès de Thion-
ville, à Juxz (844)*. Et quand ils se quittèrent à Mersen, ils
se donnèrent encore rendez-vous à Paris en juin 847 ^.
Quel était l'objet et la portée de ces rencontres? Leur fré-
cpience est d'autant plus remarquable que le partage de ^ erdun
venait à peine de s'accomplir. Depuis que par le partage et l'éga-
1. « On ne peut rien prouver, dit Waitz (2*' édit., 188o, IV* vol., p. 278),
d'un encouragement Sjiécial à former des relations de vassalité. Un capitu-
laire de Charles le Chauve, celui de Mersen, qu'on a entendu ainsi, ne
contient rien de semblable, mais le droit de faire ce qui avait été autorisé
antérieurement ». — Voir Fustel de Coulanges : Les Transformations de la
Royauté carolingienne, p. 599, 611 ; p. 640, 653.
2. Je dois signaler l'examen de ce capitulaire et les rectifications excel-
lentes que le P. Lapôtre a déjà faites dans son livre sur le Pape Jean VIII
(Paris, Picard, 1895, p. 285 à 289).
3. Les manuscrits disent : Anno Incarnalionis DCCCXLVIl per mensem
Fehroarium (Boretius, II, i, p. 68.) — On a parfois donné comme date de la
réunion, du 2 au 6 mars 847, à cause d'une lettre de Loup de Ferrières, où
l'on trouve : « Non ignoraiis reges nostros apud Trajectum hebdomada
secunda QuadragesiniPe celebraturos colloquium (Epist. 59. Édition
Desdevises, p. 134). Ces deux textes peuvent se concilier. Le mercredi
des Cendres fut cette année-là le 23 février. Il est fort possible que Loup
appelle la première semaine du Carême du mercredi 23 au dimanche 27.
La seconde aurait alors commencé le lundi 2S février. Cette interprétation
nous donnerait même la date du jour de l'Assemblée.
4. Ann. Berlin, édit. de la Société de l'Hist. de France, p. 59 ,et Boretius
(Capitulaires, 11. 112 .
5. Capit. de Mersen. Adniintintio Ludovici ; Adnuntiatio Karoli I Bore-
tius, p. 70-71).
74 ÉMILK R(l| H(.i;()IS
lité proclamée des trois frères l'empire carolingien avait perdu
toute unité de gouvernement et de direction, la nécessité de le
défendre contre les ennemis du dehors, Normands, Sarrasins et
Bretons, contre l'anarchie et le danger des querelles intérieures
au dedans, suggéra Fidée de remplacer la puissance centrale, qui
faisait défaut, par l'effort combiné des souverains réunis en con-
grès avec leurs fidèles, par l'accord des frères qui s'étaient partagé
les sujets et les terres de Louis le Débonnaire. L'idée s'était
■peut-être manifestée à Verdun déjà. Elle s'exprima en tous cas à
Thionville, en 84 i, et très fortement à Mersen, en 847. Liés par
le sang, les rois et l'empereur Lothaire avaient des devoirs les
uns envers les autres, que l'annaliste Prudence de Troies,
définit en quelques mots : « fraternitatis caritatisque jura ' ». Ils
s'engagèrent donc à Mersen à s'unir comme des frères y étaient
obligés : « sicut fratres per rectum esse debent - ». Ces formules
d'accord, ces pactes de famille ont conduit Faugeron, le pre-
mier historien, qui ait remarqué l'existence et les conditions de
ce régime ainsi substitué à l'unité impériale, à lui donner le titre
de fraternité '^
Il m'a paru que cette entente des rois avait d autre fondement
que leur parenté, une portée plus large que leurs devoirs et
leurs rapports de famille. Ce n'était point à eux seulement que
leurs querelles faisaient tort, ni de leur part seulement que la
discorde était impie et funeste. Leur union était la garantie de
la paix, et devait être l'exemple efïicace de la concorde générale
dont l'Empire et l'Eglise aA aient besoin. Le terme de Concorde que
j ai proposé pour caractériser ce régime de congrès, d'union et
d'entente, a été généralement adopté, aussi bien que ma thèse
sur les sources religieuses et morales dont il dérive ^.
1. Annales Berfiniennes, p. 39.
2. Capit. Mersen, Adnuntialio Klotarii (p. 70).
3. Faugeron, De frnfernitafe seu conl'oquiis infer ftlios et nepotes Kludo-
wici Pu.
4. Emile Bourgeois, Capit. de Kiersy, ch. VII et YIII : Le régime de la Con-
corde. — Consulter : Bayet, Revue tiistoriqne, 1886, p. 179 à 183; Dûmmler
Gôttingiscfie Gelefirte Anzeiger 1'"' septembre 1885} ; et le livre récent de
M. Parisot, Le Royaume de Lorraine sous les Carolingiens (Paris, 1899), qui
a consacré plusieurs pages, admirablement documentées, au régime de la
Concorde, et aux réunions des fds de Louis le Débonnaire, p. 32, 39; enfin
L ASSKMBI.KK l)K MKRSILN / i)
L"Assenil)li'H" de Mersen (847 i fui un des premiers ellorls tentés
par rEg-lis« pour imposer aux rois et à leurs sujets cet accord qui
seul pouvait préserver ses biens, particulièrement exposés aux
incursions des Normands, aux brig-andag^es et aux violences. Ce
ne fut pas un etTort heureux.
Si Ion examine l'ensemble des articles qui nous sont parve-
nus, on le trouve composé, comme beaucoup de Gapitulaires.
de deux parties : onze articles, mis en ordre, et trois procla-
mations (adnuntiationes), une de chaque roi.
La comparaison entre les articles et les proclamations permet
de remarquer entre les deux parties une difîérence de forme :
dans la première, on parle des souverains : « de pace et concor-
dia trium fratrum et regum inter se ; quod... sint uniti ; ut ipsi
mutuô sibi auxilientur ' ». Dans la seconde, les souverains
prennent la parole, et ordonnent (mandant, volunt). Cette
différence ne constitue pas un fait unique : les articles de l'as-
semblée de Thionville nous ont été conservés sous la forme d'une
véritable adresse à la royauté : « Après cet exorde il nous
semble, très nobles Seigneurs - ». Ce qui est plus caractéris-
tique ici. c'est de ne pas trouver, à la fin des onze articles qui
n'émanent pas des souverains, la mention très précise inscrite
par eux à la suite par exemple de la deuxième assemblée de
Mersen : « Aiin de faire observer avec laide de Dieu les articles
précédents, et de persuader que nous les observerons sûrement,
nous les avons confirmés et signés de notre propre main ^. » Il est
vrai que cette confirmation manque également aux articles de
Thionville '.Mais Prudence de Troies a inscrit dans ses Annales
les promesses et les engagements des souverains. Et de même
Pouzet, Le Traité dp Verdun (Bibfioth. de la Fac. des Lettres de Lvon,
VII, 1890, p. 76 et suiv. .
1. Boretius, II, i, 68.
2. Boretius, II, i, p. 113: « His ila praemissis, nobilissimi domini. vit cum
pace vestra dicamus quia... »
3. Boretius, II, j, p. 74 : « Et ul obnixius suprasciipta capitula a nobis
auxillaiite Domino inviolabilité!- observentur ot nos illa oliservaturos cer-
tius credatur, manibus propriis eadem subter firmavimus. ■■
4. Boretius, II, i, p. 116.
/b EMILE BOURGEOIS
il a fait, lorsqu'à Mersen, une seconde fois, en Soi, les souve-
rains se réunirent et contresig'nèrent, « propriorum nominum
monogrammatibus ». le pacte de concorde que l'annaliste a
presque tout entier transcrit '.
C est un premier indice que les articles conservés de rassem-
blée de 847 n'ont pas été proposés par les rois, ni peut-être accep-
tés, ni confirmés par eux. Nous n'avons pas g-ardé d'ailleurs
dans les manuscrits, de cette réunion, comme de celle de Kiersy.
un véritable procès-verbal. Mais l'étude des articles eux-mêmes
nous permettra peut-être de le restituer.
L article P'" du Ca[)itulaire de Mersen doit se traduire ainsi :
« De la paix et de la concorde et de l'unanimité des trois frères
et rois entre eux; qu'ils soient unis par le lien d'une atfection
(caritas) très vraie et non feinte ; et que personne par la suite
ne puisse entre eux semer d'occasions de scandales. » C'est le
résumé très substantiel de l'article 1 du capitulaire de Thionville :
« Eiïorcez-vous d'avoir entre vous cette charité, très nobles sei-
gneurs, qu'enseigne l'Apôtre : « de corde puro et conscientia bona
et fide non ficta... )> Ne l'ayez pas en paroles seulement et sur la
langue ; mais écartez à tout prix toute intrigue funeste aux autres
et secrète , repoussez toute impulsion déclarée qui vous éloigne-
rait de la charité. Et aussi parmi votre peuple, au lieu de la dis-
corde qui le démembre, œuvre du diable, semez cette paix que
le Christ, montant au ciel, a laissé par un grand bienfait à ses
fidèles -. »
1. Ann. Berlin, p. 59 : « Mense octobri pêne Theodonis villam conveniunt,
habitoque diebus aliquot aniicabili pernecessarioque conloquio iVj/cr .se /"ra-
ternitatis ei carifatis Jura in posferum non violanda confirmant : » — Ihid.,
p. 77 : la confirmation de Mersen en 851. — 11 est assez remarquable qu'en
retour Prudence ne parle point de la première assemblée de Mersen,
celle qui nous occupe.
2. Mersen, art. 1 : « De pace et concordia atque unanimitate trium fratrum
et regum inter se et quod verissimo et'non ficto caritatis vinculo sint uniti
et ut nuUus deinceps scandalorum inter eos occasiones serere possit. >■ —
Thionville, art. 1 : « Caritatem illam quam apostolus docuit de corde puro et
conscientia bona et fide non ficta inter vos studete habere... quse non tan-
tum verbo et lingua, sed potius remota quolibet modo omni occulta
nocendi machinatione, aut, quod absit aliéna a caritate aperta inpugna-
tione... Et ita in populum vobis commendatum pro ista quae, hactenus
opérante per membra sua diabolo, versata est discordia, pacem illam disse-
l'assemblée de meuse-n 77
L'article 2 réclame des princes un etfort actif : « Qu'ils s'aident
entre eux et se secourent réciproquement contre les ennemis de
Dieu, de la Sainte Eglise, et les leurs, selon l'occasion et les
circonstances ». C'est le même etïort qu'on réclamait d'eux
à Thionville (art. 1) : « Employez vos forces, dès qu'un de vos
frères en aura besoin, à lui procurer un avis sincère, un
prompt secours, à l'aider, parce qu'il est écrit : « Un frère aidé
par son frère est comme une cité bien forte » '.
L'article 3 est un appel aux souverains, à leur puissance, à
leur justice : <( que personne, pour quelque passion que ce soit,
ne trouble les lois de la paix dans les différents royaumes ; et si
quelqu'un l'a osé, qu'il supporte des trois rois une commune ven-
geance. » Même appel dans le capitulaire de Thionville, article 6 :
« Que le peuple par vos soins retrouve les jugements chers
à la dignité royale, et la justice par où les trônes s'assurent ;
qu'à la A'oix du prêtre, la royauté et quiconque, de quelque état et
condition, fasse pénitence pour les rapines et toutes les erreurs,
fruits des fâcheuses discordes, et demande son pardon à Dieu ■^. »
L'article 4 concerne spécialement les Eglises : « Que les Eglises
du Christ reprennent dans tout leur royaume leur antique
dignité et honneur; quelles recouvrent, sans aucune diminution,
tout ce quelles ont possédé du vivant de l'empereur Louis, par
droit légitime. » Article 6 du capitulaire.de Thionville, et
article 4 de même : « Que l'ordre ecclésiastique par votre puis-
sance et le ministère des agents de votre puissance recouvre
minate quam Christus in cœlum ascendens fîdelibus suis munere magno
reliquit dicens : etc.. »
1. Mersen, art. 2. : " Ut ipsi mutuo auxilieutur et contra Dei sanctaeque
Ecclesiœ ac suos inimicos secundum oportunitateni temporis invicem
adjuvent. » — Thionville, art. 1 : « Quocunque quis indiget pro viribus con-
silio verô et prompto auxilio ab altero adjuvetur, quoniam scriptum est :
Frater, qui adjuvatur a fratre, civitas firma ».
2. Mersen, art. 3 : «Ut nemo, per quanilibet cupiditatem leges pacis in
cujuslibet eoruni regno convellere prœsumat ; quod si facere prœsunipserit
commuuem ab eis ultionem incurrat. » — Thionville, art. 0 : " Et populi
generalitas... judicium quod honor regius diligit, et justitiam, qua tbronus
firmatur, per dispositionem vestram suscipiat seu ammonitione atque con-
silio sacerdotale vestro, vestra sul)limitas et quisque in quolibet statu vcl
ordine de rapinis et ceteris quge discordiae malo accideruntprœteriler erro-
ribus penitudinem gerat et Domini reconciliationem expostulet. »
78 ÉMii.i; lioriujLois
son autorité, suivant lantique coutume. Rendez aux Eglises
leurs biens, conservez et confirmez les donations royales quelles
ont obtenues '. »
Le sens de ces quatre premiers articles, les préoccupations
qu'ils révèlent, leur identité presque absolue avec les articles de
Thiftnville permettent de conclure que les hommes qui les for-
mulaient étaient des évècjues et des gens d'Eglise, à Mersen,
comme à luxz. En 844 leur langage était sans doute plus clair,
plus hardi : « 11 est certain, disaient-ils aux souverains, que c'est
la faute de vos querelles .si la Sainte Eglise, rachetée du sang du
Christ, restaurée au prix de tant de fatigues, accrue et gouvernée
par vos prédécesseurs, s'en va vers la dislocation, le désordre et la
ruine -. » La nature et la portée des vœux qu'ils apportèrent en 847
à Mersen étaient les mêmes : c'était le même souci de réconcilier
les princes, le même programme réglé en vue de la défense, de la
prospérité, de l'autorité de l'Eglise.
Pour confirmer d'ailleurs ces conclusions, prenons les cha-
pitres suivants, qui n'ont point leur équivalent dans les chapitres
de Thionville, mais que nous retrouverons aisément dans d'autres
textes dont l'origine ecclésiastique est plus certaine encore.
L'article 5 prescrit aux souverains de conserver à leurs fidèles,
à condition que ceux-ci leur demeurent comme par le passé
fidèles, les droits qu'ils ont eu notoirement au temps des rois pré-
cédents, et particulièrement de leur grand-père et de leur père '.
En apparence, voilà un vœu qui concerne les rapports des fidèles
1. Mersen, art. 4 : « Ut ecclesia- Christi per omne eorum regnum pristi-
nam dignitatem hoaoremque retineant et quiquid susperstite domno
Illudovvico imperatore jure légitime possederunt, absque ulla diminutione
recipiant. >■ — Thionville. art. 4 : « Quantotius res ecclesiarum. ut sancta?
menioriae avus et pater vester eas gubernandas vobis fautore Deo dimisc-
runt, redintegrate et praecepta regalia earumdem ecclesarium conservate
ac confirmate. » — Art. 6 : « Ut ordo ecclesiasticus... per potestatem ves-
tram et per ministeriura ministrorum dominationis vestrae secundum
antiquam consuetudinem suum vigorem recipiat. »
2. « Ut cuna pace vestra dicamus quia constat sanctam Ecclesiam... ves-
tra discordia esse discissam et pertubatam atque afïlictam, videtur
nobis... etc.. » Thionville, art. 1).
3. Mersen. art. o : « Ut singulis eorum fidelibus talis lex conservetur.
qualem temporibus priorum regum et prsecipue avi patrisque eorum
habuisse noscuntur. si tamen et ipsi pristinam fidem erga ipsos con-
servent )'.
L'ASSEMBLÉt; DK MEKSEiN 79
et des rois en général, plus que l'Eglise particulièrement. Mais,
pour atteindre la réalité, il faut rapprocher ce vœu d'une déci-
sion synodale prise au concile de Meaux, que les évèques
avaient tenté d'imposer à Charles le Chauve et à ses grands et que
ceux-ci repoussèrent à Epernay, en juin 846 : « Il nous paraît utile
et nécessaire d'envoyer des Missi sûrs et actifs des deux ordres
dans tous les comtés, pour examiner les choses qui du temps
de votre aïeul et de votre père ont été tenues soit spécialement
en service royal, soit en bénéfices de vassaux royaux. Qu'ils
vous en soit fait rapport.. : dès que vous aurez trouvé que les
biens pris ou reçus lont été par raison et intérêt, suivant
l'ordre et la vérité, laissez-les en l'état. Sinon, si vous décou-
vrez des faits illogiques ou plutôt des fraudes, corrigez-les,... de
crainte que vous n'ayez plus de quoi payer les services de vos
serviteurs... et que les Eglises ne viennent à supporter des
charges dont elles doivent être exemptes '. » Cet article, rédigé
par l'ordre ecclésiastique, réclamait une enquête sur les infrac-
tions faites depuis la mort de Louis le Débonnaire aux biens et
aux droits des Eglises. 11 reparaissait six mois après sous
une autre forme moins précise. Comme tous les fidèles, les
évèques réclamaient leur droit, et promettaient en échange,
comme ils l'avaient dit à Thionville, en 844, « de fournir à
l'Etat un secours calculé sur les ressources de leurs Églises.
et les besoins de leur évêché, comme au temps des empereurs
précédents ».
^. « Videtur nobis utile et necessarium ut fidèles et strenuos missos ab
utroque ordine per singulos coinitatus regni vestri mittatis qui omnia
diligente!" inbrevient qua? tempore avi ac patris vestri vel in regio
specialiter servitio, vel in vassalorum dominicorum beneficiis fuerunt. Et
quid. vel qualiter aut quantum exinde quisque modo retineat, et secun-
dum veritatem renuntietur vobis. Et ubi inveneritis quia ratio et utilités,
ac'ordo seu veritas in absumptis vel donationibus habeantur, in statu per-
maneant. Ubiautem inrationabilitas vel potius fraus inventa^ fuerint, una
cum consilio fidelium vestrorum hoc taliter corrigite ut ratio atque utilitas
seu justitia non deserantur, et dignitas vestrœ magnificentia^ per neces-
sitatem ita vilis non fiât. Quoniam domestica domus vestra aliter obsequiis
domesticorum repleri non poterit nisi habueritis unde eis meritis respon-
dere... et sic démuni respublica vestra de suo au/J'ragelur sihi et Ecclpsiœ
a quitus non expedil habeantur imniunea » Concile de Meaux. art. xx :
Sirmond, p. 49.)
80 ÉMII.K llOLlKiKnlS
L article G marquait des préoccupations de même ordre : « Que
les rapines et les brigandages, si nombreux qu'on pouvait les
croire jusqu'à ce jour presque légitimes, soient totalement inter-
dits; que l'impunité ne soit plus à l'avenir comme assurée à leurs
auteurs '. » Comme le précédent, ce vœu intéresse l'Empire tout
entier, mais il intéresse particulièrement l'Eglise, victime pour
ainsi dire dévouée par sa faiblesse et ses richesses au mal qui
est le plus général, au brigandage, m devenu comme une insti-
tution ». C'est un des principaux soucis des ecclésiastiques, à
Coulaines, en 843 ;k Thionville, en 844 -; aux conciles de Beau-
vais et de Meaux, à Epernay, de se défendre contre les rapines ^'
C'est la plainte que l'on retrouve le plus souvent dans les
Annales de Prudence, dans les Lettres de Loup de Ferrières.
L article 7 indique le remède, tel que les conciles le propo-
saient depuis 845 : u Constituez dans chaque partie du royaume
des missi bien choisis, capables de recueillir les plaintes, de con-
naître les misères des pauvres et les intérêts de chacun et de
les régler suivant l'équité. Et si les coupables s'enfuyaient d'un
royaume dans un autre, que le même châtiment les y attende ^. »
On remarquera à quel point les mots causœ quoruncumque étaient
larges, et devaient permettre à l'Eglise d'obtenir le redresse-
ment de ses griefs particuliers.
L'article 8 : « Que personne à l'avenir dans tout le royaume des
princes ne se permette un rapt ; ou que sinon personne n'échappe
à la peine légale. » Ce crime est de ceux qu'en ce temps de pas-
sions sauvages 1 Eglise poursuit le plus âprement dans ses
synodes : rapts de nonnes et de veuves, qu'on épouse ou qu'on
1. Mersen, art. 6 : « Ut rapinœ et deprœdationes quse quasi jure legitimo
hactenus factae sunt penitus interdicantur, et nemo se impune post haec eas
prœsumere posse confidat. »
2. Thionville, art. 4 : " Unusquisque vir ecclesiasticus, juxta quanli-
tatem rerum ecclesise sibi commissae..., salvo jure quod exinde divinis
dispensationibus débet impendi, prpmpte et ex aniuio parare et inpigre,
sicut lempore antecessorum vestrorum consueverat, studebit offerre. »
3. (Conv. iii villa Colonia. Préface. — Thionville, art. 6. — Concile de
Meaux, art. xx ; Sirmond, p. 51.)
4. Mersen, art. 7 : « Ut in singulis partibus regni idonei constituantur
qui querelas pauperum et oppressiones sive quorumcunque causas exami-
nare et secundum legis œquitatem valeant definire. Et si ab uno ad aliud
regnum hujusmodi prœsumptores confugerint, ibi similiter opprimantur. »
— Epernay (De justitiis, art. 3;.
l'assemblée de mersen 81
n'épouse pas, rapts de fiancées avec ou sans le consentement des
parents ; rapts de femmes à leurs maris ; rapts de filles à leurs
pères. Il y avait six mois à peine que les évèques avaient déjà fait
inscrire les mêmes menaces dans les articles de l'Assemblée
d'Épernay (846) ^
L'article 0 n'est guère qu une répétition, ou. si l'on veut, une
extension de l'art. 1 à toute la famille impériale , qui ne
comptait pas seulement les trois frères, les rois. Ces rois avaient
des fils dont il fallait prévoir l'avenir : « Que ces fils aient a leur
mort légitime l'héritage paternel, selon les partages réglés présen-
tement, et que celui des rois qui survivra à ses frères, laisse
s'accomplir cette transmission, dans la mesure cependant où les
neveux eux-mêmes demeureront respectueux de leur oncle - ».
Enfin, les articles 10 et 11 stipulaient des mesures de négo-
ciation ou de guerre contre le duc des Bretons Nomenoé •'^, avec
qui Charles le Chauve venait de conclure, en juillet 846, un traité
de paix, contre les Normands qui menaçaient la Bretagne,
l'Aquitaine, et au nord le pays de Dordrecht et le Betaw.
Ainsi, par leur forme, par leur matière, dans leur lettre
comme dans leur esprit, ces neuf articles ont l'aspect de propo-
sitions soumises par ce qu'on appelait l'ordre ecclésiastique '', par
les évêques et les abbés, aux trois souverains et à l'assemblée de
leurs fidèles.
Je sais bien que ce droit d'initiative législative exercé par
une aristocratie est tout à fait contraire à l'idée, maintes fois
exprimée par Fustel de Coulanges, du pouvoir absolu de la
royauté carolingienne en matière de lois. Mais dans mon livre
sur l'Assemblée de Kiersy, qui avait provoqué de sa part de
1. Mersen, art. 8. : « Ut nullus in omni eoriim regno deinceps raptum
facere prœsumat aut si fecerit legaliter puniatur » {Concile de Meaux,
art. Lxviii, Sirmond, p. 61. — Epernat/, chap. viii : « De rapacibus ».
2. 3/e7'se/j, art. 9 : " Ut regum filii hai-reditatem regni secundum definitas
prœsenti tempore portiones post eos retineant: et hoc, quicunque ex his
fratribus superstes fratribus fiierit consentiat, si tamen ipsi nepotes
patruis obedientes esse consenserint ».
3. Mersen, art. 10 : « Ut legati ad ducem Brittonum mittantur » ;
art. 11 : Ut similiter ad regem Normannorum legati mittantur »).
4. <c Ordo ecclesiasticus ». Thionville, art. 6. (Boretius, p. 116), —
« Uterqne ordo » Concile de Meaux, xx ; (Sirmond, p. 49).
Mélanties Paul Fuhre. 6
82 ÉMlLi: r.oi UGKOIS
vives critiques', dans mes réponses à ces critiques - j'ai dit
et maintenu que les g-rands avaient part à la confection des lois
au ix^ siècle. J ai donné mes preuves. En voici de nouvelles. Les
articles de Thionville g-ardent encore la forme sous laquelle les
évécjues les proposèrent et les hu-ent i relecta) à l'Assemblée des
rois qui y mirent leurs sceaux, et des grands qui les approuvèrent ■'.
Il est un autre exemple, plus décisif, parce qu'il est contempo-
rain de la réunion de Mersen : au mois de juin 846, l'aristo-
cratie laïque et ecclésiastique du royaume de Charles le Chauve
était groupée à Epernay autour de lui : les évêques, Wenilon de
Sens et ses sutTragants. Guntbold de Rouen. Lrsmar de Tours,
Plincmar de Reims, Amale de Lyon, avaient apporté un corps
de propositions emprunté aux décisions synodales de Meaux,
une loi sous forme de conseil : « ammonitio ». Les grands laïques
la rejetèrent, obligèrent le roi à la rejeter, et délibérant alors
sans les évêques n adoptèrent que dix-neuf articles sur soixante
douze '*. Ce fut un grand scandale qui eut son retentissement
dans le monde ecclésiastique, et son écho dans les Annales de
Prudence : jamais le respect de l'Eglise, à une époque chrétienne,
n avait été à ce point mis en oubli '. Il est à peu près certain
qu'un spectacle analogue se revit cjuelques mois plus tard, à
Mersen.
Si les articles proposés par les évêques avaient été adoptés au
mois de février 847, pourquoi, avant de renvoyer l'xVssemblée,
Charles le Chauve lui aurait-il adressé ces paroles, qui nous ont
1. Fustel de Coulanges, Les Transformations dp la roijauté carolingienne,
p. 454, et particulièrement p. 479 à 49.3. — Nouvelles recherches : Les
articles de Kiersy-sur-Oise (p. 42 etsuiv.).
2. Mélanges Monod, 1898 : L'assemblée de Kiersy-sur-Oise.
.3. Voir le préambule de Thionville : << Qua» et ipsi principes ante se
proceresque eorum capitula relecta aprobaverunt <> (Boretius, p. 112.)
4. Capitula excerpla ex his guœ anno 8i6 ediderunt in synodis oblata sunt
principi et collecta ad relegenduin in Sparnaco : « Quia factione quorumdam
motus est animus ipsius Régis conlra episcopos, dissidentibus primoribus
regni ab Episcoporum ammonitione, ex omnibus illis capitulis haec tantum
observanda et complacenda sibi collegerunt et Episcopis scripto tradide-
runt, dicentes non amplius de eorum capitulis acceptasse et ista se velle
cum Principe observare ».
5. Ann. Berlin. 846 : « Episcoporum pernecessaria admonitio de causis
ecclesiasticis ita flocci pensa est ut vix unquam reverentia pontificali, chris-
tianorum duntaxat temporibus sic posthabita legatur » (p. 63j.
l'aSSIÎMBLÉE de MEHSE.\ 83
été conservées ? « Pour examiner, encore et avec l'aide de
Dieu conclure et réaliser les projets dont mes frères ont fait
part, ceux que nous pourrions encore former pour notre commun
profit, nous convoquons tous les trois une assemblée générale
pour le 2i juin à Paris * ». Cette assemblée ne se tint pas; mais
le fait quelle parut nécessaire, est une preuve que celle de Mersen
navait pas abouti -'. C'en est une autre, que ni les auteurs du
manuscrit de ce capitulaire. ni l'annaliste, n'aient gardé la
moindre trace d'une confirmation des grands et des rois ; et j en
fournirai une dernière, a posteriori : l'aristocratie, réunie en S-jB
à Bonneuil, trouva bon de rappeler dix ans plus tard à Charles
le Chauve les engagements qu'il avait pris depuis 843. Elle cita
les articles de Coulaines, ceux de Beauvais. ceux de Thion-
ville, ceux de Verneuil, ceux d'Epernay, ceux de Servais, ceux
de Liège, tous; et dans cette énumération complète et intéressée
les grands n'auraient cité qu'une seule assemblée générale de
Mersen, quand il yen eut deux, en 847, et en 851 -^ ? C'est que la
seconde seulement aboutit à un engagement du roi qui fût valable
et bon à rappeler, ayant été confirmé de sa main ; « manu pro-
pria ».
Décidément, on n'a pas eu la main heureuse avec ces capitu-
laires qu'on a choisis dans la législation de Charles le Chauve
pour en faire les bases du régime féodal en France. Les articles
de Mersen ne sont que des propositions d'évêques négligées ^ ;
les articles de Kiersy, des propositions royales que les grands
refusèrent de discuter. Ce ne sont pas là des lois, de celles qui se
font « consensu populi et constitutione régis » ; encore moins
des chartes, par conséquent.
Le texte, il est vrai, sur lequel on s'est appuyé particuliè-
rement n'est pas compris dans les onze articles que nous venons
d'analyser. Il fait partie de la déclaration que Charles le Chauve
1. Mersen, Adnunt. Karoli (Boretius, p. 71).
2. C'est l'hypotlièse que forme également M. Parisot iouvr. cité, p. 38
et 39).
3. Ap. Bonoilum : « Illa qu* cum fratribus vestris apud Marsnam
manu propria confirmastis », immédiatement avant le synode de Soissons
(853j.
4. Boretius la indiqué dans son édition, p. 69 : « Non tam a regihus
statuta quam a proceribus vel proposita sunt », dit-il.
84 EMILE BOURGEOIS
a lue à son peuple : « adnuntiatio Karoli. » Nous allons donc exa-
miner ces déclarations des souverains à Mersen.
La première est celle de Lothaire 1 aine. Elle est la plus
brève, et ne contient pas d'articles comme les deux autres.
L'empereur se contente d'affirmer son union avec ses frères. Il
l'affirme d'ailleurs très fortement, et à deux reprises : « 11 nous a
paru bon à nous et à nos frères, de nous unir, comme nous venons
de le faire, d'avoir entre nous les rapports qu'il est juste que des
frères aient entre eux. C'est leur devoir. Et tenez pour certain que
grâce à Dieu nous sommes liés, et que nous voulons le rester
dans l'avenir, avec l'aide de Dieu ; que nous sommes prêts au
conseil et dans une action commune à nous prêter un mutuel
concours, comme des frères le doivent faire pour obéir à Dieu, pour
leur commun profit, toutes les fois qu'il nous sera possible *. »
Il faut remarquer que cette formule d'explication et d'engage-
ment pour l'avenir est identique à celle que non seulement
Lothaire, mais les deux autres princes lurent à la seconde
assemblée de Mersen, après avoir approuvé, signé et proclamé les
articles qu'elle rédigea -. G est un indice sur que Lothaire et son
entourage acceptaient en 847, comme en 851, et réalisaient les
vœux de 1 Eglise : le motif qu'il donne au début de sa déclaration
confirme cette interprétation. Pour lui, l'objet de la réunion,
c'est (' d'accomplir la volonté de Dieu, de restaurer la sainte
Eglise, de donner la paix à nous, à vous, au peuple chrétien ^ »,
la recherche et l'établissement d'un régime de concorde, solli-
cité, recommandé par l'Eglise. Dans cette phrase unique. l'Em-
pereur résume les propositions des évêques dans les termes
1. « Nobis et fratribus nostris visum fuit ut ad Dei voluntatem quserendain,
qualiter sancta ecclesia recuperata essp possit... et pacem iste populus chris-
fianus hahere passif, nos simul conjungerimus, sicut nunc fecimus et sic
sinius inter nos, sicut fratres per rectum esse debenf. Et pro certo illud
sciatis quia gratias Deo, sic sumus et sic pernianere adjuvante Deo inante
volumus et in consilio et auxilio unusq'uisciue ergo alterum parati sumus
adjutorium ferre sicut patres in Dei voluntate et communi profectu facere
debent, in quibuscumque potuerimus. » (Boretius, p. 70.)
2. Voir le Conventus ap. Marsnam II : Adnunt. Klotarii (Boretius, p. 74).
3. Voiries mots en italique de la note I, et comparer les Annales Berlin.,
844 : (' fraternitatis jura inter se confirmant. Omnes discordiarum satores
cauturos sollicitius exsecraturosque et statum ecclesiarum... redinlegra-
turos se promittunt ».
l'assemblée de mersen 85
mêmes où l'annaliste Prudence, un évêque. résumait les décrets
de Thionville : ^ Après quelques jours de délibération, les frères
jurent mutuellement de ne pas porter la moindre atteinte ulté-
rievire à leurs droits fondés sur la fraternité et l'amitié. Ils
promettent de repousser, de condamner avec plus de soin tous
les semeurs de discordes, et de rétablir les Eglises dans leur
état ' ». L'empereur, à Mersen comme à Thionville, en 8i7
comme en 8i4, a accepté les conseils, ïamnionnifio des évêques.
Il le dit à son peuple, aux grands.
Son frère Louis a tenu un langage différent : le premier article de
son adresse ne contient pas les promesses, les engagements d'union
et de concorde que l'Eglise réclamait, et qu'avait pris Lothaire.
Il est à la fois moins général et plus précis. Il se rapporte non à
il la famille carolingienne, mais à un membre de cette famille :
<( Sachez que nos frères et nous, nous envoyons à notre neveu
en Aquitaine des Missi à tous les trois, que nous lui désignons
tels comtés où il puisse se trouver avec les siens d une manière
satisfaisante, et de manière à ce que les fidèles de notre frère
Charles le Chauve en Aquitaine aient la paix, en attendant que ce
même neveu vienne à notre commun plaid ; et nous l'y invitons,
acceptant de lui garantir une telle sécurité qu'il puisse sans
danger venir, demeurer, s'en retourner, autant que Dieu voudra
veiller sur lui. Et s'il a bien voulu écouter notre avis, avec l'aide
de Dieu et vos conseils nous nous proposons d'examiner ce qu'il y
aura de mieux à faire à l'avenir, pour le commun bien et profit.
— Sinon, avec l'aide de Dieu et votre avis, ayant pris les
meilleures décisions possibles, alors nous voulons agir' ». C'est,
on le voit, un armistice, une trêve entre deux membres de la
famille carolingienne, entre Charles et son neveu; ce n'est plus un
accord immédiat, sans conditions de cette famille, tel que
l'acceptait Lothaire : cet accord est subordonné à certaines
démarches de Pépin; il est remis à une assemblée ultérieure. Il
faut remarquer enfin que l'adresse se conclut sur une menace -.
L'article suivant se termine aussi par des menaces, celles-ci
1. Adniintiatio Kladnwici, art. I. (Boretius, p. 70.)
2. '< Si nostrum consilium audire non voluerit, tune, sicut melius cum Dei
adjutorio et vestro coiisilio invenire potuerimus. exinde agere loluntiis. »
\Ibid.).
86 KMII.i: liOlHGKdlS
dirigées contre le duc des Bretons : « Nous leur envoyons de
même des ambassadeurs, nous les exhortons au commun profit
et à la paix. Selon qu'ils entendront ou non nos exhortations,
avec l'aide de Dieu et A'otre avis nous voulons ensuite au;ir ».
Même article pour les Normands, à qui 1 on envoie des missi
« pour les porter à accepter la paix ' ».
L'art, t indique les mesures de concorde prises par Lothaire,
mais dune manière plus précise que ne lavait fait celui-ci ; il
faut encore le noter : « Notre frère Lothaire a député à ceux de ses
sujets qui jusqu'ici ont été hostiles à notre frère Charles, et leur
mande de ne plus se laisser aller, à l'avenir, s'ils veulent mériter
sa g-ràce et celle de Dieu, à faire quelque hostilité que ce soit
contre le roi Charles et ses fidèles ». Cela nous renseig-ne sur la
nature des querelles qui séparaient les trois frères : nous aurons
à préciser ce premier indice. Mais ce qui ressort surtout de ces
quatre articles, c'est le souci de Louis le Germanique de venir
de toute façon à l'aide de son frère Charles. Défendre les intérêts
du roi de la France occidentale ; amener Pépin, Lothaire, les
Bretons k le ménager, voilà l'objet précis de son adresse au
peuple de la France orientale. C'est comme un rappel, à cinq
ans d'intervalle, des serments de Strasbourg -. L'Eglise cependant
n'est point oubliée : Louis le Germanique a entendu son appel;
il V fait droit, sans mettre, comme elle le souhaitait, ses intérêts
au premier plan :
Art. o. « Sachez que nous voulons que les biens des Eglises,
dans quelque royaume que la tète de ces Eglises se trouve, abbayes
ou évêchés, soient la propriété incontestée, comme au temps de
notre père, des recteurs de ces Eglises. »
Art. 6. « Et de même pour les évêchés et monastères, partout
où dans notre commun royaume, leur état n'est pas ce qu'il
devrait être, nous voulons le corriger avec l'aide de Dieu, et faire
en sorte que l'Eglise de Dieu, ait la situation honorable tjui lui
est due, et le peuple bonne loi et justice ■''. »
Maintien des biens et privilèges ecclésiastiques, et promesses
1. Adnuntiatio Karoli, art. 2 et 3.
2. Krause a bien marqué ce point essentiel dans sa préface 'Capitiilarin,
t. II, art. II, p. 9 .
.3. Adnuntiatio Klucioicici, art. ^ et 6.
l'asskmmi.kk dk .mi;hsi:.\ S7
de réparer les torts faits à ri<]glise et au peuple, dans les querelles
pasées, c'était un devoir de prince chrétien, auquel Louis le
Germanique ne se dérobait pas plus que son frère Lothaire.
Mais comme prince, il avait aussi alors d'autres préoccupations,
des projets politiques commandés par les circonstances, que
Lothaire, ni les évèques, ne semblent pas avoir partagés,
puisqu'ils n'en parlent pas. Il y a là, entre les diverses parties du
texte de Mersen une dilîérence essentielle.
Elle se marque plus encore dans l'adresse de Charles le Chauve.
Lui non plus n'oubliera pas l'Ej^lise, ni la paix qu'elle réclame.
Il les recommande Tune et 1 autre à ses sujets : « Nous voulons
qu'en tout lieu oi^i il se trouvera, chacun demeure en paix : par
toutes les misères et les rapines jusqu'à ce jour nous avons grave-
ment oifensé Dieu, et nous sentons aussi le besoin que nous crée
ces offenses, d'implorer sa miséricorde. » Mais cet ordre et ce
remords ne sont exprimés pour ainsi dire qu'en passant, ne font
pas l'objet d'un article unique et spécial. L'article 1*'" est une
convocation à la prochaine assemblée de Paris, oîil'on doit prendre
des mesures définitives : ce que recommande Charles le Chauve
n'a, pour le moment, qu'un caractère provisoire : « ahhinc inante ».
C'est un moyen seulement de permettre la réunion de cette nou-
velle assemblée *. Ce n est pas la concorde que souhaitait l'Eglise :
une trêve seulement.
Les mesures immédiates qu'annonce alors le roi, sont d un tout
autre ordre : elles s'adressent aux fidèles en général, dans leurs
rapports avec les rois, dans leurs rapports entre eux. C'est dans
celles-là, et dans la première surtout, que Montesquieu et toute
une école à sa suite ont vu une ordonnance de Charles le ChauA^e
sur l'établissement de la féodalité. « Il dit que toute homme
libre (dans son royaume ) pourrait choisir pour seigneur qui il vou-
1. AdnuntialioKaroli. avt. l > Boretius p. 71 : k Sciatis quia dilecti fatres
nostri et nos communiter placitum nostrum ad missam sancti Johannis
apud Parisium comlictum liubemus... Et volumus ut ahhinc inante, ubi-
cunque unusquisque i'uerit, cum pace consistât et ad illud placitum cum
pace unusquisque veniat; quia in i^tis miseriis et rapinis usque modo
iniiUuni Deuni offendinius ; unde nohis Del misericordiam deprecari salis
necessariumesse cognoscimus ». Ce sont les seuls mots où l'on peut trouver
une réponse très (générale aux reproches et aux plaintes de Tordre ecclé-
siastique.
88 EMILE BOIRGEOIS
(Irait, du roi ou des autres seigneurs (de ses fidèles). » J'ai cité la
traduction de Montesquieu, qui est en somme exacte *. Il est
exact aussi qu'à l'époque de Charles le Chauve le prince ne lutte
pas contre la seig-neurie et la vassalité qui sont des institutions
féodales déjà, qu'il les accepte et les permet aux hommes libres.
Mais est-ce une nouveauté qui soit propre et spéciale à son
règne? Fustel de Coulanges, appuyé sur des textes de l'époque
de Charlemagne, a pu dire qu'il « était singulier qu'un si grand
progrès de la féodalité se soit accompli dans le moment même
où le régime monarchique paraissait, avec le grand empereur à
son apogée ~. »
L'article troisième met ce fait en pleine lumière : " Du temps
de nos ancêtres, c'était une coutume, que tout homme ne quittât
pas sans juste motif son seigneur, et que personne ne pût se sub-
stituer à ce seigneur, sauf dans certains cas prévus par cette
coutume. Nous le voulons aussi •'• ». Charles le Chauve innove si
peu, qu'à l'appui de ses ordres il invoque les règles tradition-
nelles, les lois de ses ancêtres, une loi de Pépin, de Mantoue
(781 ; une autre de Pavie (787j, et la charte de 80G, dont les
termes sont identiques '*.
1. Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XXXI, chap. XXV. Voici le texte de
YAdnuntiatio Karoli, art. 2 : « Volumus etiam ut unusquisque liber homo in
nostro regno seniorem, qualem voluerit, in nobis et in nostris fidelibus
accipiat ». Le texte ne dit pas : « Nous voulons que tout homme libre
>'eçoive un seigneur », mais : « Nous voulons qu'il reçoive le seigneur qu'il
aura voulu ». La différence des deux interprétations est capitale.
2. Fustel de Coulang-es, Les transformations de la royauté carolingienne,
p. 604. — Il est vrai que le même auteur fait (p. 670; une distinction entre le
gouvernement de Charlemagne et celui de son petit-fils Charles le Chauve :
'c 11 permet, dit-il, à ceux qui étaient hommes libres de se recommander.
Charles le Chauve alla plus loin : il exigea (p. 670). » Je ne vois pas dans les
textes cités par Fustel de Coulanges cette distinction. Waitz me parait
l'avoir très solidement réfutée : « C'est la reconnaissance publique du
droit (jue chacun a, comme auparavant, de choisir son senior comme il
veut.» (2<= édit., t. IV, p. 278j. Il cite très justement un article du capit. de
Kiersy (873, art. 6), qui prescrit au comte d'exiger des vassaux « cujuscunque
homo sit » le serment de fidélité; c'est une prescription identique à celle
que formulait Charlemagne en 802 (§ 2j.
3. Mersen, art. 3 : « Mandamus etiam ut nullus homo seniorem suum sine
justa ratione dimittat, nec aliquis eum reci{)iat, nisi sicut tempore antecesso-
rum nostrorum consuetudo fuit ».
4. Boretius, Capitulnria (t. I, p. 191-199 . — Divisio regnorum, art. 8,
p. 126j.
l'assemblée de mersen 89
Le quatrième article est le complément du précédent. Puis-
qu'il est des cas prévus par la coutume et la loi, où l'homme
peut être autorisé à quitter son seigneur, c est à ce seigneur de
son côté à ne s'y pas exposer : « Nous voulons que vous sachiez
que notre dessein est de faire justice à nos fidèles, et de ne pas
leur faire d'injustice. » Le roi donne l'exemple, mais aussi « le
conseil, à tous ses autres fidèles, de faire justice, et de ne pas
faire d'injustices également à leurs hommes ». On peut trouver
dans un capitulaire de 813 et dans un autre fragment, l'énuméra-
tion des crimes et des injustices qui permettaient au vassal, s'ils
étaient prouvés, d'abandonner le seigneur '.
Ces trois articles intimement liés ont pour objet non pas la
création, mais le maintien d'un ordre d'institutions qui a
sans doute contribué à la féodalité. Ils réglementent, d'après
la coutume, les relations personnelles entre les hommes,
aux dépens de l'autorité monarchique. Cependant Fustel de
Coulanges a déjà fait remarquer que Charlemagne avait cher-
ché dans cette organisation plus directe, plus générale du
patronage un moyen de rattacher la foule au pouvoir central, de
constituer son armée et ses assemblées, de transmettre et de
faire exécuter ses ordres. Il a cité un texte de cet empereur, très
pi'obant : <( Que chacun, dans la foule du peuple, entraîne ses vas-
saux, pour que ceux-ci obéissent mieux à nos ordres -. » Or le qua-
trième et dernier article de Mersen nous paraît confirmer cette
tradition de gouvernement, et donner son véritable sens, le
même sens, à toute l'adresse de Charles le Chauve.
(( Nous voulons que l'homme de tous nos fidèles, qu'il soit
dans n'importe lequel des trois royaumes, aille avec son sei-
gneur H la guerre et à ses autres services; sauf le cas, Dieu
1. Morsen, art. 4 : « Et volumus ut sciatis quia nos fideiibus nostris rectum
consentire volumus et conira rationem eis facere non volumus )>. « Et simi-
liter vos ac ceteros fidèles nostros admonemus ut vos vestris hominibus
rectum consentiatis et contra rationem illis non faciatis. » — Sur l'énumé-
ration des injustices (jui peuvent motiver la rupture du contrat, voir
Boretius, Capit., t. I, p. 172 et 21 :i.
2. Fustel de Coulanges, ourr. cita (p. 606-610). Le texte principal sur
lequel il s'appuie, et que nous traduisons, est emprunté à un capit. de 810
art. 17 (Boretius, I, p. 1.j3),
no ÉMiiJ-; BOiRr.Kfds
veuille l'écarter 1 d'une invasion de tout le royaume (ju'on
appelle lantwer, telle quelle forcerait tout le peuple de ce
rovaume à se réunir pour la repousser ' ».
Boretius a donné de ce dernier chapitre un commentaire qui
ne me paraît pas conforme à la réalité du texte et des choses. Il
montre, dit-il, « le système militaire de la France occidentale
comme déjà constitué sous une forme féodale. La milice des
vassaux supporte seule les charges militaires; c'est seulement en
cas d'invasion du territoire, que le peuple tout entier est obligé à
sa défense '-». L'éditeur des Capitulaires n'a point fait une lec-
ture assez attentive du texte. Il y a un membre de phrase qu'il a
totalement négligé : Charles le Chauve appelle à lui ses fidèles
et leurs hommes, dans quelque royaume qu'ils se trouvent. Il a
des fidèles dans les royaumes de ses frères : le partage territo-
rial de l'Empire n'a pas plus rompu que les partages antérieurs
ces liens de fidélité. Charles le Chauve alors rappelle les obliga-
tions militaires ou autres qui rattachent à son service des hommes
en apparence soustraits a son autorité par le partage. Il* pré-
voit seulement le cas où la defensio pafrise, la « lantwer » crée-
rait dans son royaume ou dans les royaumes voisins, à ses vas-
saux et k leurs hommes, des devoirs contraires à ceux que,
comme seigneur, il est autorisé à exiger de ses fidèles. La
défense du pays demeure ainsi une obligation supérieure au
devoir du vassal envers son seigneur. Il ne s agit pas d'ailleurs
du devoir militaire du vassal seulement, mais de tous les ser-
1. Voici ce texte capital, Mrrsen, art. o : « Et volumus ut cujuscuncjue
nostrum homo, incujuscunqiip regno sit, cum seniore suo in hostem vel aliis
suis utililatibus pergat ». — A rapproclier du texte du i'"' capit. de 8U8, art. I
(Boretius, I, p. 137 : " Pergat in hostem cum seniore suo ». La diffé-
rence entre les deux est l'addition des mots soulignés. L'Empire en 808
n'était pas divisé en trois royaumes. — Suite de l'art. 5 : « Nisi talis
regni invasio, quam lantweri dicunt, quod absit, accident, ut omnis
populus illius regni ad eam repellendam, communiter pergat ». Notre tra-
duction nous parait la plus précise : dans cet article, comme à l'article 3, et
avec la clause de réserve : nisi, la royauté formule une règle, une loi, et pré-
voit une exception. Le roi ne dit pas comme on le lui fait dire dans VHisloire
généralp de Lavisse et Ramhaud : « L'obligation envers l'Etat n'existe \à\is que
pour la défense de la patrie ». C'est au contraire une obligation prescrite
par la royauté, la principale, d'aller avec son seigneur à l'armée ou ailleurs.
2. Boretius, ('.apitulnrien Kritik, Leipzig, 1874. p. 128. — Voir l'excellente
critique du Père Lapôtre, Le Pape Jean VIII, p. 287.
L ASSKMBI.KK 1)1. .MKKSKN
Ul
vices ([u"iinplii[iu' la lidélilé : aliic utiiitatos, hi présence aux
assemblées, par exemple '.
Comme son grand-père Charlemagne, Charles le Chauve tient
moins à gouverner par les antiques principes de l'autorité
publique, que par les règles du patronage. C'est pour ce motif
qu'en ces quatre articles il rappelle ces règles aux fidèles qui
lui sont attachés dans son royaume ou dans les autres. Autour
d'eux il groupe la foule, dont l'appui lui permettra de gouverner
ou d'agir. Au régime rêvé par l'Eglise pour réaliser la paix, il
préfère, en prince qui connaît ses droits, la règle de gouver-
nement que lui a léguée son grand ancêtre. Il a visiblement
d'autre souci alors que celui de restaurer l'Eglise dans ses privi-
lèges et ses biens : il fait la revue de ses forces, de celles sur
lesquelles, dans son royaume ou dans les royaumes voisins, au
milieu d'une foule que depuis cinquante ans l'autorité princière
n'atteint plus, les coutumes anciennes du patronage lui per-
mettent encore de compter.
En résumé, les quatre parties du texte que l'on appelle à tort
le premier capitulaire de Mersen, ne contiennent rien qui jus-
tifie les conclusions qu'on en a si longtemps, par un véritable
abus, déduites. Leur véritable intérêt est dans les dispositions
qu'elles permettent de noter chez leurs auteurs respectifs,
l'Église et les trois frères, à une date donnée, entre les mois de
février et de juin 847.
C'est, je l'accorde bien volontiers, un moindre résultat que
de pouvoir fixer par un grand acte la naissance de la féodalité.
Mais ce résultat est plus sûr, plus conforme à la réalité des
faits, à l'évolution des sociétés. L'une des plus mauvaises habi-
tudes que nous ayions reçues de nos pères, est notre tendance
à croire que les transformations des mœurs et des gouverne-
ments s'opèrent par décrets. Les hommes, princes ou assemblées,
ont moins légiféré pour l'avenir que pour le présent, et particu-
lièrement au \yS siècle, où les conditions du présent étaient par-
ticulièrement incertaines.
1. Hincniar, De Ordine Palafii, c. 28 : << Tertius ordo erat... in vassallis
qiios umisquisquc, prout gubcrnare et sustenlarc poterat, studioso liabere
procurabant », et à lappui de ce texte un capit. de 809. art. I iBoretius,
p. 298).
92 KMii.r: boirCiEois
II
•
Dans quelles conditions s'est tenue l'assemblée de Mersen ?
Voilà ce que les actes de SU doivent nous aider surtout à décou-
vrir. En premier lieu, ils appellent l'attention sur les rapports de
Pépin II et de ses oncles. Remarquons d abord que ce prince n'as-
sistait pas à la réunion des autres membres de la famille carolin-
gienne. Et cependant, en 8io.il avait fait sa paix, àFleurv-sur-Loire.
avec Charles le Chauve '. Cette paix achevait l'œuvre du traité
de Verdun. En 843, en effet. Pépin, après avoir soutenu Lothaire
à Fontanet. avait été laissé en dehors de Taccord de ses oncles
conclu à ses dépens. Alors, les armes à la main, il avait essayé
de se faire la part qu'on lui refusait : tandis que Charles, soumet-
tant et tuant Bernard de Septimanie, faisait rentrer dans le devoir
les populations de Toulouse et d'Albi, à Ang-oulème, le 1 4 juin 844,
Pépin remporta une victoire décisive sur l'armée commandée
par le frère de Louis le Débonnaire, Hugue, abbé de Saint-Quen-
tin 2. La guerre aurait duré, acharnée, entre Charles qui ne pou-
vait se laisser ainsi dépouiller et son neveu, sans l'intervention
des évêques qui réunirent les trois frères à Thionville. Obligé
par ses frères et sans doute par l'Eglise à la paix, Charles le
Chauve avait restitué à Pépin la plus grande partie de l'Aqui-
taine : il ne lui était resté que les comtés de Poitiers, de Saintes
et d'Angoulême : tous ses fidèles d'Aquitaine avaient été déliés
de leurs obligations, et s'étaient donnés l)ien vite à son rival, à
son neveu ^.
Aussi pourrait-on s'étonner que Pépin manquât, deux ans après,
à la réunion de Mersen, si Louis le Germanique ne nous indiquait
qu'il y avait manqué volontairement, et ne l'appelait, par la
menace au besoin. Les chroniques ne nous disent rien sur la
façon dont Pépin avait observé la paix de 845. Son absence h
Mersen, où il avait été convoqué, puisqu'on remit l'assemblée
1. Les Annales Bertiniennes donnent le texte du traité (p. 61).
■2. IIj., p. .57 à 59.
3. IhuL, p. 61 <' Totius Aquitanise dominatum ei permisit, prœter
Pictavos, Sanctonas, et Ecolimenses : unde et onines Aquitani qui eatenus
cum Karolo fuerant, continue sui conversionem effîcere studuerunt » (845).
l'assemblée dl mlrsln 93
au mois de juin à son intention, le langage de Louis le Germa-
nique sont des indices certains qu'il avait manqué à ses engage-
ments. Sans doute, les comtés qu'on lui attribuait en 8t5 ne lui
avaient pas suffi, puisque Louis le Germanique lui rappela qu'il
eût à s'en contenter. Sans doute il avait attaqué les fidèles de
Charles le Chauve dans les provinces que le traité de 8i4 avait
encore laissées k celui-ci et qu'il convoitait : il y avait déchaîné la
guerre civile, quand il avait vu son oncle Charles battu à la fin
de 845 par le chef des Normands Noménoé, obligé en mai 846,
pour sauver Nantes, d'accepter une paix humiliante : tout
manquait à Charles le Chauve, dit l'annaliste '. Il est probable
que Pépin en profita en 8iG.
Une autre circonstance lui vint en aide : la même année, un
vassal de Charles le Chauve. Gislebert, qui auparavant tenait
pour Lothaire, lui avait enlevé sa fille, s'était enfui en Aqui-
taine pour échapper à sa colère, et l'épousa. L'empereur, impuis-
sant, se plaignit k Charles, lui fît un reproche d'avoir accueilli
le coupable. Celui-ci, d'accord avec Louis, déclara qu'il n'était
pour rien dans le crime, mais ne le punit pas (mars 846) ^.
Lothaire ne se contenta pas de cette assurance. Ce fut en vain
qu au mois de mai, Louis le Germanique essaya encore une fois
de l'apaiser. La querelle continuait k s aigrir : des sujets de
Lothaire se jetaient sur les biens des fidèles de Charles, par ven-
geance et par cupidité. Les domaines de l'église de Reims furent
pillés. Gomme cette querelle se termina en 849, k lentrevue de
1. Annales Berliniennes, p. 63. Karolus « deûcientibus suis rébus sinistra
fortuna universis >>, fin de 845-840. — Fauriel [Histoire de la Gaule méri-
dionale, IV, 283) a reconnu cette rupture de la paix de 843 entre Pépin et
Charles le Chauve. Mais il est porté, par ses préventions contre Charles le
Chauve, à l'attribuer à ce prince. Le fait qu'en 843 Charles fut battu au
Mans par Nomenoé, qu'il voulait, dit l'annaliste, prendre sur lui sa
revanche, et qu'au mois de juin 846 il traitait avec lui au lieu de le com-
battre (Ann. Berlin., p. 64), ne permet pas de penser qu'il se fût créé des
affaires en Aquitaine, mais plutôt qu'il fil la paix en Bretagne pour se
retrouver libre au delà delà Loire. — Sur cette paix, consulter Dom Bouquet
(VII, 48, 219) et la lettre 41 de Loup de Ferrières.
2. Consulter sur cette querelle Parisot, Le royaume de Lorraine, p. 36
et 37. Tous les testes sur l'homme qui la provoqua et l'affaire elle-même
se trouvent là commentés et réunis avec beaucoup de sagacité. — Miihl-
bacher, Regesta der Karolinger \\, 419); Richter, Annalen der Frànkischen
Reichs, 1887 (p. 340, d'après les Ann. Fuld., 848).
94 EMILE HiUR(iE(tlS
Péronne. par 1 expulsion, du royaume de Lothaii^e, d'un jeune
frère de Pépin, Charles, il faut supposer que celui-ci. vers 8i0.
accueilli par Lothaire, l'excitait à renouveler la grande lutte qui
avait en 841 déchiré l'empire carolingien '.
Les souvenirs de cette lutte étaient trop pi-ésents à la mémoire
du clergé, pour qu'il n'en redoutât pas le retour : expéditions
lointaines et pénibles, propriétés d'Eglise distribuées aux lidèles.
et qu'on avait grand'peine k recouvrer, brigandages exercés
contre les abbayes et les églises, en 1 absence des troupes qui
les protégeaient. Les lettres de Loup de Ferrières sont remplies
de ces griefs et de ces craintes. Les gens d'Eglise comme lui
essavent de se soustraire aux obligations du service militaire :
s ils viennent à contre-cœur aux assemblées, c'est avec l'espoir
d'arracher au roi la restitution de leurs biens, d'imposer aux
princes la concorde, la paix, l'abandon des querelles royales, le
redressement de leurs griefs. « Le roi, dit Loup, n'a pas seule-
ment besoin de guerriers "-. S'il écoutait et exauçait les vœux
des prêtres, il régnerait plus sûrement en paix. «
Tel était l'état d'esprit des abbés et des évèques à la fin
de 846, irrités contre Charles le Chauve qui négligeait leurs
plaintes pour organiser avec ses fidèles la résistance de son
royaume contre Pépin et contre Lothaire. Il n'y a que six
mois d'intervalle entre l'assemblée d'Epernay où Charles
rejeta nettement les conseils de l'ordre ecclésiastique pour suivre
ceux des laïques, des seigneurs et celle de Mersen, en 847. L'as-
semblée de Mersen fut pour l'Église une nouvelle occasion d'ex-
poser ses griefs : « J'y vais, écrivait Loup de Eerrières, avec le
ferme espoir d'y reprendre mon bien. Venez-y donc, écrivait-il à
1. Chronicon Fontellan. 849 Monum. (ierinanisp, SS, II, 302 ; Ann.
Berlin., p. 69. — Wenck., (p. 163 , Dummler [Ostfrank Beich I, p. 321;;
Mûlhbacher {Begesfa, n° 1102, p. 42di et Richter (p. 342) considèrent avec
raison que la fuite de Charles du royaume de Lothaire en Aquitaine, où il
fut pris en mars 849, fut la conséquence, de la réconciliation entre Charles
et Lothaire. Sa présence avait donc été une cause de leur brouille.
2. Lettres de Loup de Ferrières, 31, 33, 3o, 41, 43 (844-84oi, 44, 46. 48.
49 (Édition Desdevises du Dezert, Bibliothèque de l'École des Hautes-Études,
77*^ fasc, 1888'. — Par les lettres 53 et 59 (Uov.-déc. 846j, on voit queTabbé
se rend à l'assemblée de Mersen pour reprendre un des biens de son abbaye,
Saint-Josse. II compte sur un succès par une victoire de l'Église :
« mihi bona spes est » p. 130).
l'assemblée; dk mersen 95
l'abbé de Prûm, Marcuard, vous y obtiendrez de nombreuses
restitutions. Vous m'aiderez, par l'empereur, à obtenir gain de
cause '. ))
A la veille de cette assemblée, les évèques de tous les royaumes
comptaient sur l'appui de Lothaire : c'est un fait très caractéris-
tique encore que le rapprochement subit de l'Empereur et de l'ar-
chevêque de Reims. Hincmar : Lothaire avait fait tous ses efforts
pour le déposséder au profit de son ancien rival, Ebbon, titulaire
jusqu'en 835 de l'archevêché, toujours préoccupé d'y revenir ~.
En 847, il abandonnait Ebbon pour toujours, lit à Hincmar resti-
tution de certains biens dérobés à l'ég-lise de Reims depuis Ghar-
lemag-ne, et au début d'avril on le vit même solliciter pour l'arche-
vêque le pallium du nouveau pape Léon IV, dans les termes les
plus flatteurs -^ C était à la même époque, vers 846, que Raban
Maur, l'archevêque de Mayence, dédiait à Lothaire son commen-
taire sur l'Ancien Testament \ et il n'est pas indifférent de rappro-
cher du langage des évêques à l'assemblée de Mersen le ton de la
lettre qu'au mois d octobre 847 Raban et ses évêques adressaient
à Louis le Germanique •^. Pour plaire à l'Empereur, le parti
ecclésiastique inscrivit à l'assemblée de 847, parmi ses vœux, un
article spécial contre les ravisseurs de femmes ^. En échange, il
obtint des faveurs et la paix.
Si Louis le Germanique avait suivi l'exemple de Lothaire et
abandonné Charles le Ghauve, l'assemblée de Mersen eût été
fatale à celui-ci. Gomme à Thionville, sous prétexte de le réconci-
lier avec Pépin, on l'eût obligé à de plus grands sacrifices encore
en Aquitaine. Par les efforts que lit Lothaire plus tard encore, au
1 . « Ut commode Imperatori suggerere possetis » etc. (lettre 55, déc. 846.
lUcL, p. 127).
2. Sur Taffaire d'Ebbon et d'Hincmar voir la note 5 de la page 37 du
livre de M. Parisot, très précise, et le livre de Schrôrs, Hincmar, ch. 3,
p. 30-55.
3. Flodoard, Édit. Migne, 3, 10, p. 483. — Mansi, Conciles, XIV, 884. —
Schrôrs, p. 53, 56.
4. Expositio super Jereniiani et Ezechiel i Migne. OEuvres de Raban, t. III.
p. 793). — Mûlhbacher, Reyesta, 1690, p. 421. — Ebert, Littérature du
moyen âge, 1884, 11, p. 147.
5. Concilium Moguntinum, l<"'oct. 847. Depuis cette année, Raban venait
d'être élu archevêque de Mayence Boretius, 11, 1, p. 173j.
6. Mersen, ibid., p. 69, art. 8.
06 EMILE BOURdEOlS
'débutde 848, pour détourner son frère Louis de Charles le Chauve,
au profit de Pépin, on peut imag-iner ceux qu'il tit à Mersen '.
Mais Louis le Cermanique ne lavait point écouté : son langage à
Mersen fut aussi net que possible. Ses premières paroles ressem-
blèrent aux eng-agements qu'ils avaient pris ensemble à Thion-
ville en faveur de Charles, contre Pépin. Il y demeurait fidèle, et
le dit -'. Cette attitude très ferme en cette crise décisive servit
plus le roi de la France occidentale, que les vœux intéressés de
ses évêques en faveur de la concorde et de la paix.
Elle servit mieux aussi la cause de la paix. Si l'on se sépara à
Mersen pour se donner rendez-vous à Paris, le lieu de cette
réunion fut certainement choisi pour permettre à Pépin d'y
venir. La guerre qui paraissait près d éclater fut reculée d'abord
de quelques mois que Louis le Germanique employa de son
mieux à g^agner Lothaire aux intérêts de Charles le Chauve.
« Cette année-là, dit l'annaliste de Fulda. il n'y eut pas de
guerre. Louis et Lothaire la passèrent dans une amitié commune,
sinvitant 1 un chez 1 autre à dîner, se faisant des présents
royaux. Louis aurait voulu réconcilier ses frères Charles et
Lothaire, et se heurta à la rancune de l'empereur qui ne pardon-
nait pas à son frère le rapt de sa fille par Gislebert •^. » Les
choses restèrent en suspens, les partis en présence.
Cette trêve valait mieux que la paix réclamée par l'Eg'lise aux
dépens de Charles le Chauve. Pépin, l'auteur de tous ces troubles,
dont le parti ecclésiastique et Lothaire semblaient à dessein ne
pas même se rappeler le nom, demeurait sous le coup d'une
menace que Charles fut en droit d'exécuter. L'adresse de Charles à
Mersen est celle d'un roi qui s'efforce, en vue d'une action déci-
sive, de rattacher à son pouvoir tous ses fidèles. Les affaires
d'Aquitaine avaient provoqué l'assemblée de Mersen : il y avait
1. " Ut Kludowicus, posthabita Karoli amicitia sibi sociaretur (entrevue
de Coblentz, février 848 i iAnn. Fuldenses). — Kludowicus, suasoria machi-
namenta ingeniose declinans, ad suos reversus (Richter, p. 340).
2. Adnuntiatio Kludowici, Mersen, art. 1 et 3 (Boretius, p. 70).
3. Ces visites, que les Annales de Fulda placent en 847 (p. 36), ont été
fixées par Dûmmler (I, p. 299, n" 3) au mois de janvier 847, avant rassem-
blée de Mersen. Mûlhbacher les croit avec raison postérieures. Il adopte
l'opinion de Baluze i Doni Bouquet, VII, oOO, n" 6), et fait valoir que ces
visites nont pu se faire au cœur même de l'hiver, et que la phrase même
indique une année qui vient de s'écouler (p. 422-531).
l'assemblée de mehsen 97
maintenu et affirmé son droit de les réj^lcr. L'échec était pour ceux
qui, par des articles auxquels ni Louis ni son second frère ne
souscrivirent, avaient essayé de l'en empêcher, pour l'Église, sur-
tout, Loup de Ferrières nous apprend que le parti ecclésias-
tique, pour prendre sa revanche, eut un instant l'idée de réunir,
au mois de mai, un mois avant l'assemblée roj-ale convoquée
par le roi à Paris, un synode g^énéral à Attig-ny. « Mes chefs ne
me permettraient pas, disait l'abbé de Ferrières, de n'y pas assis-
ter ^ » L'Eglise voulait renouveler la lutte. Elle avait donc subi
une défaite.
C'est, en dernière analyse, une coïncidence assez singulière, et
à mon sens nullement fortuite, qu'un autre décret de Charles, pos-
térieur de dix ans et spécialement relatif à l'Aquitaine, contienne
une clause identique à l'adresse de Mersen sur la libre organisation
du Seniorat : (( S'il y en a parmi vous, fait dire le roi aux Aqui-
tains, à qui son patronage ne plaise pas, et que d'un autre seigneur
ils attendent plus de profit, qu'ils viennent à lui pour recevoir
pacifiquement leur congé sans faire à lui, à son royaume, à ses
fidèles, ni dommage, ni désordre ~. » Cette permission de quitter
son seigneur n'a été faite qu'en raison de la situation des Aqui-
tains : ils venaient de chasser le fils de Charles le Chauve qu'ils
avaient sacré roi l'année précédente, et de rappeler Pépin qui
depuis 852 était enfermé à Saint-Médard •^. Pour éviter une nou-
velle guerre en Aquitaine et y maintenir son autorité, Charles le
Chauve traite avec les chefs de groupe. L'xVquitaine est dans
des conditions spéciales, en 856 comme en 847. Il y faut des
mesures spéciales.
En somme, depuis qu'à la mort de Pépin I", déjà dépouillé de
la Neustrie et des pays au nord de la Loire (838), Louis le
Débonnaire avait encore enlevé à son petit-fils Pépin II l'Aqui-
1. Lettres de Loup de Ferrières. Lettre 60 (Edition Desdevises, p. 133).
2. !''•■ Capitulaire aux Aquitains (Kiersy, 8o0), art. 12. Fustel de Cou-
langes a signalé et commenté ce texte, sans noter assez que ce n'est pas
une condition commune à tout le royaume de Charles le Chauve, mais un
acte spécial à l'Aquitaine (Ouvr. cité, p. 650).
3. Ann. Bertin., p. 79, 852. Pépin est pris et enfermé « post con-
loquium cum Lothario ». Ce qui prouve que Lothaire était resté jusque-là
son protecteur. — 855, couronnement de Louis, fils de Charles le Chauve,
Ihid., p. 87. — 856, Ibid., p. 88. — Fauriel, Histoire de la Gaule méridio-
nale (lV-300).
Mélanges Paul Fahre 7
98 EMILE BOURGEOIS
taine, pour la donner à Charles le Chauve, au partage de 839, ce
pays se soulevait périodiquement. L'empereur avait passé la
dernière année de sa vie en expéditions longues et pénibles, pour
le soumettre. Les grands, déconcertés ou émancipés par ces
questions de succession, passaient d'un prétendant à l'autre.
Lorsqu'en 8io seulement la paix se conclut entre Charles et Pépin,
on vit les grands des comtés attribués à Pépin, engagés jusque-
là dans le parti de Charles, s empresser pour rentrer en grâce
auprès de leur nouveau maître '. Il en fut de même de ceux qui,
après avoir servi Pépin, se trouvèrent désormais dans le reste
du pays sous la domination de Charles le Chauve. Comme cette
paix n'avait pas duré, l'Aquitaine se trouva divisée en partis
hostiles aux deux rivaux. Des hommes qui avaient prêté serment
de fidélité à Charles le Chauve retournaient à Pépin, d'autres
revenaient à Charles le Chauve ; tous se combattaient, tandis
que les Normands, favorisés par ces luttes, envahissaient la Sain-
tonge en 846, et bientôt allaient mettre le siège devant Bor-
deaux -. Tel était l'état de l'Aquitaine, au moment où Charles
le Chauve, à Mersen, s'efforçait d'y défendre son autorité, dans
les comtés qui lui restaient.
Pour y réussir, il offrit aux grands de ce pays, comme il le
fit plus tard en 8o6, de venir discuter avec lui : il leur promet-
tait un sauf-conduit; il leur indiquait les conditions d'une
entente avantageuse, le libre choix du patronage qu'ils vou-
draient, la promesse mutuelle de respecter de part et d'autre les
engagements pris, et cette réserve importante, pour un pays
attaqué sans cesse par les Normands, de n'exiger leur concours
à l'armée ou ailleurs que si la défense de la patrie n'exigeait pas
une mobilisation de tous les habitants contre l'ennemi ^.
Appliquées à 1 Aquitaine, et aux circonstances spéciales où
1. Ann. Berlin, (p. .39, 40, 41) : expédition de Louis le Débonnaire en
Aquitaine. — 842, soumission incomplète de l'Aquitaine, après Fontanet,
par Charles le Chauve, p. 48. — Traité de paix de 84a, p. 62.
2. Ann. Bertin., p. 63 — p. 67 : invasions des Normands à Saintes et a
Bordeaux. Le texte le plus clair sur cette situation est un texte du x"' siècle,
dont la chronologie est très imparfaite, mais qui contient pourtant des
indications : « quod pace soluta eadem provincia a suis indigenis devasta-
retur, et illic mala multa impune perpetrarentur _» [Chronic. Saxonicum,
D. Bouquet, VII, 216 ci.
3. Voir YAdnuntiatio Karoli I dans son ensemble.
l'assemblée de MERSEN 99
elle se trouvait, les propositions de Charles le Chauve a Mersen
acquièrent leur véritable sens, moins étendu que celui qui leur a
été si longtemps attribué, plus conforme à la réalité. Ce nest
point l'œuvre d'un prince qui désarme; au lendemain de Mersen,
Charles le Chauve allait faire acte de courage et d'énergie. Tan-
dis que ses frères, comme ils en étaient convenus avec lui,
envoyaient une députation au roi des Normands Oric pour l'en-
gager à rappeler les envahisseurs i, Charles courait au secours
de Bordeaux, et infligeait sur la Dordogne, aux Normands, une
sanglante défaite "-. Et les grands d'Aquitaine alors, nobles et
évéques, convaincus sans doute par les offres qu'il leur avait
faites, reconnaissants de la défaite des Normands, mécontents de
Pépin qui n'avait rien tenté pour les repousser, et laissait
reprendre Bordeaux, vinrent à Orléans reconnaître Charles le
Chauve pour leur roi ■^ (8i8). Ils lui donnaient, en l'oignant du
saint-chrême par un sacre, une autorité qu'il n'avait jamais eue en
Aquitaine. Et bientôt Lothaire lui-même, réconcilié avec Charles
le Chauve, abandonna Pépin, dont les derniers efforts vinrent
échouer contre une expédition décisive de Charles le Chauve
en Aquitaine (849) ^.
1. Klotarius Kludowicus etKarolus legatos ad Oric Danorum regem des-
tinant (octobre 847. Ann. Berlin., p. 67). — Déjà à Mersen le clergé et les
princes avaient décidé cette ambassade (art. 10, p. 70. Adnunt. Ludowici,
art. 3. Ibid.).
2. Viriliter superat [C/iron. de Saint-Wandrille. D. Bouquet, VII-41, qui
donne la date : quadragnsimae (mars 848). Ann. Berlin., 848, p. 67). On se
demande pourquoi Fauriel (IV, 283) a systématiquement diminué la valeur
de Charles le Chauve en cette occasion.
3. Ann. Berlin., 848 (p. 68) : « Aquitani, desidia inerliaque Pippeni coacti,
Karolum petunt atque in urbe Aurelianorum pêne omnes nobiliores ctim
episcopis et abbalibus in regem eligunt. » Voir aussi Chron. de Sainl-Wan-
drille (848). « Tout porte à croire, écrit Fauriel, IV, 283, que Charles le
Chauve, habilement secondé par le parti qu'il avait en Aquitaine, à la
faveur de cette popularité momentanée, se réconcilia avec le parti adverse,
de beaucoup le plus fort. Cette réconciliation se fit au moment où les Aqui-
tains pouvaient en dicter les conditions à Charles. Ce sont là de fortes rai-
sons pour croire qu'elle ne se fit ni sans conditions, ni sans négociations.
Toul vestige de ces négociations a disparu. Mais il y a dans l'histoire de
l'Aquitaine des événements graves, qui les supposent directement et néces-
sairement. » Le texte de l'assemblée de Mersen permet justement de les
retrouver.
4. Ann. Berlin., 849, p. 70-72. Cette expédition, commencée après la
réconciliation de Lothaire et de Charles à Pérouue, fut interrompue par une
100 EMILE BOURGEOIS
Les trois frères se réunirent alors en 80 1 à Mersen, unis
une seconde fois ainsi qu'ils lavaient été à Thionville en 844 ;
mais ce ne fut plus aux dépens de Charles que cette fois la paix
chère à l'Église se fît : Pépin dut céder toute l'Aquitaine. Il
n'avait été sauvé que par les discordes de ses oncles. Récon-
ciliés, ils l'enfermèrent à Saint Médard. Ainsi, l'Eglise retrouva
la paix; Charles, l'Aquitaine. Chacun s'en alla satisfait. Et l'an-
naliste Prudence, favorable à la royauté de Charles, comme aux
intérêts de son ordre, fut trop heureux de pouvoir insérer tout
au long les articles de la seconde assemblée de Mersen, gages de
leur réconciliation '. S il n avait en revanche absolument rien
dit de la première, ce silence n'était point le fait du hasard.
L'évèque avait ses raisons pour se taire, et ces raisons, qu'on
peut deviner, l'opposition marquée entre les intérêts de son
ordre et ceux de Charles le Chauve en 8i7, confirment l'expli-
cation que nous avons essayé de donner des articles de Mersen.
En résumé, ces articles n'importent guère à l'histoire des
origines de la féodalité ; mais ils éclairent les rapports de Charles
le Chauve avec l'Eglise et les Aquitains, dans les premières
années de son règne, au lendemain du partage de l'Empire.
Emile Bourgeois.
attaque de Noménoé contre Angers, et des Normands contre Poitiers,
Mais elle reprit au mois de juillet, et alors : « Karolus Aquitaniamingressus,
pêne omnes sibi conciliando subjugat ». Le conciliando indique encore des
négociations avec les grands d'Aquitaine. Voir aussi Chronique de Sainl-
Wandrille (D. Bouquet, VII, 41), qui donne la date (janvier), et le lieu de la
réconciliation (Péronne).
1. Ann. Berlin., 850-851, p. 72 et 73.
L'ARCHEVÊQUE DE METZ
DROGON
(823-8o6)
I
Charlemag-ne, après la perte de sa troisième femme Liutgarde,
eut successivement trois concubines : une Saxonne du nom de
Gersuinde, Régine et Adallinde. De chacune de ces unions
naquirent des enfants : de la première une fille, Adaltrude ; de la
seconde deux fils, Drogon et Hugue ; de la troisième un autre fils,
Thierry '. Drogon, dont nous nous proposons de raconter la bio-
graphie 2, vint au monde le 17 juin 801 '•\ Son père veilla avec une
tendre sollicitude sur son éducation^. Il redoutait qu'après sa mort
ce fils illégitime ne fût maltraité par les enfants nés dans le mariage,
et il voulut en quelque sorte l'armer contre les infortunes de la
1. Post cujus [Liutgardis) mortem très habuit concubinas, Gersuindam
Saxonici generis de qua ei filia nomen Adaltrud nata est, et Reginam
quœ ai Drogonem et Hugonem genuit, et Adallindam ex qua Theodricum
procreavit. Einliard, Vita Karoli, c. XVIII.
2. On consultera sur lui les deux courts articles de Dom Calmet, Biblio-
thèque de la Lorraine, col. 334; et de Simson, Allgemeine deuische Biogra-
phie, V, 412.
3. La date du jour dans les Annales Weissemhurgenses. Pertz, Scriptores,
I, 111. « lo.Kal. Jul. natus est Di'ugo ». La date del'annéeest rectifiée dans
la Zeitschrifl fur die Geschichle des Oherrheins, XIII, 492.
4. S'il fallait en croire la chronique du monastère de Novalèse, dans le
val de Suse, au pied du mont Cenis, Charlemagne aurait confié l'édu-
cation de Ilugue, frère de Drogon, à l'abbé de cette maison, Frodoin. Hugue
serait devenu l'un de ses successeurs. Mais l'auteur a identifié bien à tort un
abbé inconnu, du nom de Hugue, avec le fils de Charles et de Régine et lui
attribue les actions de celui-ci. La remarque a été faite par Rethmann dans
Pertz, Scriptores, VII, p. 102, note 64.
102 CII. PFISTER
vie. Quand, le dimanche 11 septembre 813, après la mort de ses
deux fils aînés Charles et Pépin, il couronna d'avance comme
empereur son troisième fils Louis, il lui recommanda avec
instance de veiller sur ses demi-frères Drog-on et Hug-ue ^ .
Lorsque Louis eut recueilli le lourd fardeau de l'héritage de
Charlemagne, il se montra fidèle à ses promesses, du moins au
début. Sans doute il fut obligé de chasser du palais impérial bien
des officiers de son père dont la conduite causait du scandale ■■^;
sans doute il dut contraindre ses propres sœurs à se retirer dans
un couvent '■'' ; mais Drogon et Hugue étaient encore trop jeunes
pour avoir été atteints par la corruption qui s'étalait à la cour
du vieil empereur. Leur frère les garda près de lui ; il les accueil-
lit à sa table ; il les fit élever au palais et leur donna une excel-
lente instruction ^. Ces bâtards connurent ainsi toute la douceur
de la vie de famille.
Mais subitement les dispositions de l'empereur à leur égard
changèrent. Bernard, neveu de Louis et auquel avait été laissé
le royaume d'Italie, se révolta en 817. C'est le propre des carac-
tères faibles de ne point savoir prévoir les événements ; puis,
quand ils ont éclaté, de recourir tout de suite aux mesures les
plus extrêmes. Louis, cet homme si religieux, n'éprouva aucune
pitié pour Bernard; il lui fit crever les yeux"^. Puis il redouta
qu'un jour ces adolescents Drogon et Hug-ue ne se souvinssent
que dans leurs veines coulait le sang du grand Charles ; il crai-
gnit qu'un jour ils n'entraînassent eux aussi le peuple à la
révolte. 11 oublia les serments jurés en 813 et, dans la même
assemblée d'Aix-la-Chapelle qui condamna Bernard (avril 818) '',
t. Docuit eum [Ludowicuin) pater [Ka.rolus) ut in omnibus prpeceptum
Domini custodiret tradiditque ei jus regni, comniendavitque ei filios suos
Drocone, Theuderico et Hugone. Chronicon Moissiacense, 813, dans Pertz,
Scriptores, II, 259.
2. Vita Hhidowici, c. 23, dans Pevlz, Scriptores, II, 619. Cf. Simson,_
Jahrbûcher des frânklchen Reichs unter Ludwig dein Frommen, I, 16.
3. Nithard, I, 2, dans Pertz, Scriptores,}, 651.
4. Nithard, ihid. Fratres adhuc tenera setate, Drugonem, Hugonem et
Teodericum participes mensse effecit, quos et in palatio una secum nutriri
prœcepil.
5. Simson, I, 120 et ss.
6. Miihlhacher, Die Regeslen des Kaiserreichs unter den Karolingern,
Zweite Auflage, Innsbruck, 1899; n" 661 a.
l'archevêque de METZ DROGON 103
il fit tonsurer ses frères malgré eux'. Pourtant, par un der-
nier scrupule, il ne fit pas d'eux des moines, mais simple-
ment des clercs '^, dans la pensée sans doutç qu'un jour les
dignités ecclésiastiques satisferaient leur ambition. Ils furent
envoyés, ce semble, à Toul et confiés à lévêque Frothaire ^ :
et, comme le siège de Toul brillait de l'éclat des lettres et des
sciences, ils achevèrent, sur les bords de la Moselle, de parcourir
les divers stades du trivium et du quaclrivium. Ils séjournèrent
à l'abbaye Saint-Evre aux portes de la ville et ils y furent assez
bien traités ^.
Louis avait exagéré la répression, et bientôt le remords enva-
hit son âme. Il ne put retrouver la paix de sa conscience, jus-
qu'à ce qu'il eût fait, dans léglise d'Attigny, une pénitence
publique, par laquelle, avec sa propre personne, il humilia l'Em-
pire (août 822) ^. Mais ce n'était pas tout que d'avouer publi-
quement ses fautes ; il fallait réparer ce qui était encore répa-
rable. Il va désormais rappeler ses demi-frères ; et, après les
avoir abandonnés, il les comblera d'honneurs. Drogon a
dépassé à peine la vingt et unième année ; et pourtant il lui
fera donner une place de chanoine dans la cathédrale de Metz ^,
dans cette ville qui tenait très à cœur à l'empereur et qui pouvait
passer, après Aix-la-Chapelle, pour la seconde capitale de
l'Empire franc.
1. Thégan, c. 24. Eodem tempore jussit fratres suos tonsurare, Droug^o-
nem, Hug et Thodericum, discordiam ad mitif^andam et liberalibus disci-
plinis jussit instrui. Cf. Xithard, I. 2; Annales Einhardi, 822. On reprochera
plus tard cette conduite à Louis, à la cérémonie de Saint-Médard de
Soissons.Cf. infra, p. 107, n. 1.
2. Chronicon Moissiacense : clericos fîeri jussit. Annales lobienses :
in clericos totondit, dans Pertz, Scriptores, II, 195. Cf. XIII, 232.
3. Nous tirons cette conclusion d'une lettre adressée plus tard par
Frothaire à Hugue, devenu abbé de Saint-Quentin. Epistolœ karolini œvi,
III, 279. Cf. notre étude sur Frothaire dans les Annales de l'Est, t. IV
(1890), p. 300.
4. Voir l'article cité, p. 300, n. 4. Nithard dit : Totondit ac per monas-
teria sub libéra custodia commendavit. Cf. sur le sens de cette phrase
Meyer von Knonau, Leher die vier Bûcher Xithards, p. 5.
5. Mijhlbacher, 7")8 a.
6. Drogo sub canonica vita degens. Annales Enhardi, année 813, dans
Pertz, Scriptores, 1, 823. La même expression est reprise dans la Vita
Hludowici, de l'Astronome.
101 eu. PFISTER
* Louis sony-eait des lors à l'-lever son demi-frère sur le sièg'e de
Metz. Lévèque Gundulf était entré dans la voie de toute chair,
le 7 septembre 822. quelque temps après la pénitence d'Attignv ^ ;
l'intention de l'empereur fut d'assurer à Drog'on son héritage.
Le peuple et le clergé, pour flatter le pouvoir et s'attirer
ses bonnes grâces, entrent dans la combinaison. Leurs suffrages
se portent unanimement sur le candidat impérial. « Il est étonnant,
écrit un chroniqueur, que le consentement non seulement de
l'empereur etdes grands, mais encore de tout le peuple se fût porté
sur un seul, de sorte que tout le monde voulait la même chose
et que personne ne s'y opposait '-. » Quoi qu'en dise Técrivain,
le fait ne nous étonne point : le contraire plutôt nous aurait sur-
pris. Les délégués messins firent connaître la volonté de la cité
à l'assemblée qui était réunie à Francfort-sur-le-Mein ; aussitôt
Drogon reçut l'ordre de la prêtrise, le vendredi 12 juin 823 ^. 11
se rendit à Metz pour être consacré évéque. Le peuple vint au-
devant de lui et l'acclama. (( Que le ciel exulte et que la terre se
réjouisse. Il arrive, ce prélat illustre par sa sainte race et que
Dieu a choisi pour gouverner son peuple. Que Metz exulte au
sujet de la venue de son pasteur : le prélat pacifique vient pour
relever l'église du martyr Etienne et pour lui rendre son ancien
degré de prospérité. Entre, seigneur béni : salut, père digne et
bon, toi par qui triomphe la sainte croix. Que Dieu, roi du Ciel,
1. Le jour de la mort nous est donné dans le Catalogus episcoporum
Mettensiurn, dans Perlz, Scriptores, 11, 269. L'année résulte de ce qui suit.
2. Vita Illudowici, Pertz, Scriptores, 11, 627. Annales Laurissenses, année
823. « [Ludovicus] Drogonem... Mettensi ecclesia?, clero ejusdem urbis con-
senliente atque eligente, rectorem constituit. » On voit par cet exemple les
diverses phases de lélection: Louis fait connaître son candidat; le peuple
et le clergé l'élisent : puis ils envoient une députation à l'empereur
pour lui demander confirmation; celui-ci l'accorde (l'Astronome mentionne
aussi le consentement àe% proceres: mais c'est phraséologie et Drogon est
consacré sans doute par le métropolitain de Trêves. Cf. llauck, Kirchen-
fjeschichte Deulschlands, II, 518, n. K.
3. Annales Besuenses dans Pertz, Scriptores, 11, 248. Drogo pridie idus
junii in Franconofort presbiter est ordinatus, cui et episcopalus Metensis
est datus. Cf. Annales Xantenses, ihirl., II, 248. Certaines chroniques
donnent par inadvertance la date de 821. Annales Tietenses dans Pertz,
Scriptores, XXIV, p. 22. — Les Annales Lobienses {Scriptores, II, 19) parais-
sent reculer la nomination en 825.
L'ARCnEVPX>LE DE METZ DROGON 105
te conserve '. » La consécration eut lieu dans la cathédrale de
Saint-Etienne, le dimanche 28 juin ", au milieu d'un très grand
concours de fidèles. Drogon était à ce moment le plus jeune pré-
lat de la chrétienté. Une grande tâche s'imposait à lui. Il devait
maintenir au siège qu'avaient illustré les Chrodegangetles Angil-
ramne son ancienne splendeur ; il lui fallait intervenir dans les
affaires générales de l'église franque ; puis il fut contraint
de s'occuper sans cesse des graves événements politiques qui
éclataient ; — et dans les affaires de son époque il eut une part
tout à fait prépondérante.
II
Le lendemain même du jour où Drogon avait reçu la prêtrise,
le 13 juin 823 •"', était né l'enfant de Louis le Pieux et de sa
seconde femme Judith ; et cet heureux événement de famille eut
les conséquences les plus désastreuses pour l'Empire franc. Pour
créer un royaume à Charles, le père bouleversa les partages
qu'il avait précédemment faits de ses Etats entre ses trois
enfants du premier lit : Lothaire, Louis et Pépin ; il porta atteinte
à YOrdinatio imperii de 817, par laquelle, fort sagement, il avait
tenté de concilier l'unité impériale avec le vieux principe germa-
nique de la division du royaume entre les fds. Les aînés qui se cru-
rent lésés se révoltèrent à diverses reprises, et il en résulta d'af-
1. Le texte, emprunté à un ancien manuscrit du ix<= siècle provenant de
Saint-Arnoul, actuellement Bibliothèque de Met:; n" 351, a été publié pour
la première fois par M. Aug. Prost : Caractère et signification de quatre
pièces liturgiques composées à Metz en latin et en grec au IX^ siècle, dans les
Mémoires de la Société des antiquaires, 4*= série, t. IV (1876), p. 272. Le nom
de Drogon, à vrai dire, n'est pas mentionné dans cette acclamatio ryth-
mée, qui porte simplement pour titre : In adventu presulis. Mais Fâge du
manuscrit, les expressions ille preclarus progenie sancta paraissent le
désigner de façon sufBsante. C'est l'avis qu'a défendu avec beaucoup de
sagacité M. Prost, /. c, p. 231-234.
2. Le catalogue des évoques, Scriptores, II, 269, attribue à l'épiscopat
de Drogon une durée de trente-deux ans, cinq mois et sept jours. Comme
il mourut le 8 décembre 855, son ordination se place le 28 juin qui était un
dimanche. Les mêmes chiffres dans la Chronicon sancli démentis, dans
Scriptores, XXIV, 496.
3. Mùhlbacher, 773 a.
106 en. PFISTER
freux troubles, des guerres plus que civiles, pour reprendre une
expression chère aux chroniqueurs de l'époque. Dans ces crises,
Drogon demeura fidèle au vieil empereur, l'assista de ses
conseils et le soutint de ses ressources. Il déplora une première
fois la déposition de Louis en l'année 830, et contribua à la pre-
mière restauration. Judith, que l'empereur avait été obligé d'éloi-
gner de lui et d'envoyer en un couvent d'Aquitaine, fut rap-
pelée ; à la prière de Louis, Drogon lui-même alla au-devant
d'elle avec le jeune Charles et l'accompagna jusqu'au palais
d'Aix-la-Chapelle, en lui montrant les plus grands égards (début
de 831) '. C'était déclarer d'avance cette femme innocente des
odieuses calomnies que les adversaires de Louis avaient répan-
dues ; le serment par lequel elle se purgea peu après de
toutes accusations ne fut qu'une cérémonie superflue -. Quand,
deux années plus tard (juin 833), Louis fut une seconde
fois abandonné de tous ses leudes, dans ce Rothfeld. situé en
Alsace, au pied de la colline de Sigolsheim et qui mérita d'être
appelée le Lûgenfeld^ Drogon fut un des rares prélats qui
lui demeura fidèle •^. Il garda même sa foi, lorsque l'empereur
eut renvoyé ces derniers braves vers ses fds coupables : (< Allez
près d'eux, je ne veux pas qu'à cause de moi personne ne perde
la vie et les membres^. » Il déplora avec amertume la scène scan-
daleuse qui se passa quelque temps plus tard dans le couvent
1. Ce détail nous est fourni par une note dans un manuscrit de Saint-
Arnoul, contenant les Annales Laurissenses, la Vita, Caroli dEinhard, une
partie des Annales dites Annales hertiniani et la chronique de Réginon. On
y lit: In eodem placito iXimègue, octobre S30' per auctoritateni apostoli-
cam et per consensum episcoporum consideralum et canonice definituni
est, ut imperator suam reciperet conjugem. Qui statim propter eani opti-
mates regni sui misit, ut eani honorifice ad eum adducerent ; postea vero
Karolum, filium suum et Drogonem episcopum, fratrem videlicet suum,
cum aliis optimatibus obviam ei misit, qui eam ad Aquasgrani palatium
eum magno honore deducerent. Pertz, Scriptores. I, 336.
2. Simson, II, 5.
3. Annales Bertiniani [vote ajoutée en marge aumanuscritdeSaint-Omer),
833. Drogo, frater imperatoris, et Modoinus ac Wiliricus atque... Aldri-
cus episcopi cum nonnullis episcopis aliis, abbatibus, comitibus ac reli-
quis suis fidelibus cum illo remanserunt, éd. Waitz (Pertz in-8°), p. 6.
Les autres évêques cités sont ceux dAutun, de Brème et du Mans. Cf.
Dûmmler, Geschichie des osffrankischen Reiches, t. I, 79.
4. Thégan, chap. 42.
L'ARCIIEVÈgUE DE METZ DKOGON 107
de Saint-Médard de Soissons et où les fils imposèrent à leur père
une longue lecture de ses fautes. Il fut surtout irrité de ce qu'on
eût rappelé les torts de Louis à son égard ^ : depuis longtemps, il
avait pardonné la violence commise en 818 et son exil à Toul.
Dès qu'il connut ces événements, il travailla au rétablissement
de l'empereur ; il sema la défiance entre Lothaire et les frères
cadets Louis et Pépin : il prépara le soulèvement qui allait écla-
ter en 834 ; devenu suspect au premier, il se réfugia de l'autre côté
du Rhin, auprès de Louis, et là il continua de s'agiter. Il envoie
des émissaires à Pépin en Aquitaine ^, entre autres son frère
Hugue, devenu a])bé de Saint-Quentin en Vermandois et de
Lobbes ; grâce à lui, Louis et Pépin s'allient et rétablissent une
seconde fois le vieil empereur en ses dignités (l^'" mars 834).
Drogon allait trouver la récompense de son dévouement.
Louis lui donna la dignité d'archichapelain -^ L'archichapelain est
le même dignitaire qu'Hincmar dans le De ordine palatii appelle,
par un véritable anachronisme, l'apocrisiaire ^. L'archichapelain
était à la tête du clergé du royaume et surveillait toutes les
affaires ecclésiastiques ; et, comme ces affaires étaient alors de
beaucoup les plus importantes, il en résultait qu'il se trouvait
être le premier personnage du royaume après le souverain. Il
l'emportait de beaucoup sur le comte du palais qui dirigeait les
1. Eo quod paternam admonitionem et terribilem contestationem sub
divina invocatione ante sanctum altare in prœsentia sacerdotum et
maxima populi multitiidine sibi factam secundum suam promissionem non
conservaverit, eo quod frafribiis et propinquis violentiam intulerit. Boretius,
II, 54. Notons que Louis avait déjà expié ce méfait à Attiyny et qu'il ne
pouvait être condamné deux fois pour le même motif, ■• cum et leges foreuses
non contra unam culpam semel commissam bis invehant et nostra lex (la
loi ecclésiastique) habeat non judicare Deum bis in id ipsum ».
2. L'auteur anonyme de la Vita Hludowici appelé d'ordinaire l'Astro-
nome nous donne ces détails c. 19. A Germania porro Hugo abbas in
Aquitaniam missus a Hludoico [Louis le jeune) et ab eis qui illuc confuge-
/•ant, a Drogone scilicet episcopo et reliquis, Pippinum in hoc ipso insti-
gabat (à se révolte/^). Pertz, Scripfores, II, 637.
3. La date de cette nomination n'est pas certaine. Elle se place entre
le 10 juin 833 où est cité encore Foulque (Sickel, L. 316) et le 8 juin 836
où l'évèque de Metz est nommé sacri palatii a/^chicapellnnus (Sickel,
L. 340.) Il me semble qu'elle a dû coïncider avec la seconde restauration
de Louis.
4. Ed. Prou, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Hantes-Etudes, p. 40.
108 en. PFISTER
laffaires séculières. Le poète Florus appellera Droo^on à juste titre
magister sacri consilii '. Drogon succédait en cette dignité à un
certain Foulque, qui, selon toutes les apparences, avait quitté
l'empereur au champ du mensonge et qui, depuis cette époque, a
disparu delhistoire -. Vers la même époque, le frère de Févêque,
Hugue, fut préposé à la chancellerie ; il s'appela « siimmus sacri
palatii cancellarius » ou « sacri palatii archinotarius ^. » On
devine qu'à la fin du règne de Louis Drogon fut tout-puissant.
Voulait-on obtenir une faveur à la cour ? C'était à lui qu'il fal-
lait s'adresser. Par lui la requête était appuyée ; sur son interven-
tion le précepte était expédié par la chancellerie. Drogon figure
comme amhasciator ^ en un certain nombre de diplômes. Ainsi,
le 8 janvier 836, Louis confirma sur son intervention à Févêque
de Coire Vérendaire une chapelle à Schlestadt et tous les
autres biens que ses prédécesseurs possédaient en Alsace ^ ; le
4 février de la même année, Rhaban Maur obtint grâce à lui que
les négociants du monastère de Fulda ne paieraient aucun droit
de douane dans l'étendue de l'Empire ^ ; le 20 décembre 837,
l'empereur ratifia dans les mêmes conditions un échange entre le
fisc et l'église de Wùrtzbourg ".
Cette nouvelle dignité d'archichapelain obligea Drogon à
faire de très longs séjours à la cour ; il résida à Aix-la-Chapelle ou
bien suivit l'empereur en ses diverses pérégrinations ^. Quelques
1. Epislolœ karolini œvi, III, 267.
2. De ordine palatii, chap. XV, éd. Prou, p. 40. Foulque est cité le 4 avril
833 et le 10 juin 833. Sickel, L. 313 et 316. Il doit sans doute être identifié
avec Foulque, abbé de Saint-Hilaire de Poitiers. Chronicon Malleacence dans
Labbe, Nova bihliotheca manuscriptorum, II, 19o.
3. Sur Hugue et les titres qu'il a portés, cf. Sickel, Lehre von den
Urkunden der ersten Karolinger, I, 96-98.
4. Sur le sens de ce mot Giry, Manuel de diplomatique, 349.
o. Sickel, L. 340.
6. L. 342.
7. L. 356. Le 18 avril 839, à la prière de Drogon, Louis confirme un Ijien
dans le duché d'Allémanie au monastère de Kempten. Sickel, L. 369; Miihl-
bacher, 990. Drogon apparaît seulement en ce diplôme comme deprecator,
et non comme amhasciator. — Le nom de Drogon est aussi mentionné dans
un diplôme faux, par lequel Louis aurait rendu à l'église du Mans le monas-
tère de Saint-Calais. Sickel, II, p. 398
8. Les trois diplômes cités dans le texte sont datés d'Aix-la-Chapelle;
celui du 18 avril 839 du palais de Bodoma, Bodmann, Seekreis, duché de
Bade. C'est cette villa qui a fait donner au lac de Constance le nom de
Bodensee.
l'archevêque de METZ DHOGON 109
prélats avaient déjà rempli cette charge ; ainsi, sous Charles,
Ang-ilramne, l'un des prédécesseurs de Drogon sur le siège de
Metz ; sous Charles et au début même du règne de Louis,
Tévéque de Cologne Hildebald. L'un et l'autre avaient obtenu
du pape un privilège de non-résidence '. 11 est peu probable que
Drogon ait sollicité pareille faveur de Grégoire IV, qui, le pre-
mier des souverains pontifes, était intervenu dans les affaires
intérieures de France, en soutenant contre leur père des fds
révoltés. 11 se passa tout simplement de toute autorisation, et,
en son absence, fit gouverner son diocèse par des chorévêques 2.
Le prélat de Metz, une fois pourvu de cette dignité, se dis-
tinguait de tous les autres évêques de France et il prit dès
lors un titre supérieur. Archichapelain, il se nomma aussi arc/ie-
vêque ^. Aujourd hui l'on a pris l'habitude de désigner par ce
vocable l'évêque qui siège au chef-lieu dune province ecclésias-
tique, celui qu'on nommait à l'origine le métropolitain. Mais
metropoUtanus et archiepiscopus ne sont pas des termes syno-
nymes au VIII'' siècle et au début du ix^ siècle ^. Metz était une
simple cité, dépendant de la province ecclésiastique de Trêves,
et pourtant Angilramne et Drogon ont pu se nommer archevêques.
Inutile d'ajouter que ce titre leur était personnel, dérivant de
celui d'archichapelain ; Gundulf et Advence, leurs successeurs
à Metz, furent de simples évêques. Avant Angilramne, un autre
prélat de Metz, Chrodegang, avait porté le titre d'archevêque
mais pour un autre motif : il le possédait comme vicaire du
Saint-Siège en Gaule ^^. En 844, comme nous le verrons, Drogon
deviendra lui aussi le représentant du pape au delà des Alpes :
1. Voir Concile de Francfort de 794, c. 54. Boretius, I, p. 78.
2. Sur les chorévêques à Metz, cf. infra, p. 127-128.
3. Il porte ce titre dans les diplômes que nous avons cités. Sickel, L. 340,
356, 369, dans la Vita Sergii. etc.
4. Ce n'est qu'après 860, quand la hiérarchie ecclésiastique se fut recons-
tituée sous Charlemagne, que le mot aj-chiepiscopus devint le titre ordi-
naire des métropolitains. Nouveau traité de diplomatique, V, 451.
5. Charte de Gorze de 765. Crodegangus Metensis urbis archiepiscopus
servorum Deiultimus et pontificali offîcio indignus (éd.d'Herbomez, p. 24).
Alcuin le nomme archipater.
Hanc plus archipater Metensis grloria plebis
Hrogandus pr;çsul magno servavit honore.
Hugue de Flavigny au xi'^ siècle a déformé les faits. Après nous avoir dit que
le pape Etienne II accorda à Chrodegang avec le pallium le titre d'arche-
HO CII. PFISTER
'il aura alors une double raison de se nommer archevêque.
Après sa nomination darchichapelain, Drogon s'attache encore
davantage à Louis, et met tout en œuvre pour rendre à l'Empire
son ancien prestige. L empereur vient passer à Metz le jour de
Noël 834; il y est reçu honorablement par l'archevêque K Puis,
il séjourne le reste de l'hiver soit à Metz même, soit dans la ville
de Thionville toute voisine, dans ces régions où se touchent les
pays de langue romane et ceux de langue germanique ■^. Le jour
de la Purification de la Merge (2 février 83o), quarante-quatre
évêques 3, accourus de tous les coins de la France et de l'Alle-
magne, se réunissent à Thionville sous la présidence de Drogon.
Là on proclame de nouveau la restauration du vieil empereur;
on lui promet soumission ; on lui jure obéissance. Le dimanche
28 février, toute l'assemblée se rendit à Metz même ; et, dans la
cathédrale Saint-Etienne, se passa une scène fort émouvante.
Devant les prélats, devant la foule qui remplissait la nef, Drogon
lut du haut de la chaire l'acte qui rendait à l'empereur sa
dignité^ : puis on célébra la messe, pendant laquelle les sept
métropolitains présents chantèrent chacun une prière de réconci-
liation, la main étendue sur le front de l'empereur ■\ La messe
vêque, il ajoute que ce titre fut pris dans la suite par les prélats messins,
parce que très souvent la cité de Trêves fut dévastée et que ce siège manquait
de titulaire. Ut ea vacante Mettensium prsesules metropolitani fungerentur
officio et dignitate. Pertz, Scriptores, VllI, 341. Cf. à ce sujet un article un
peu diffus de Ch. Abel, Etude sur le pallium et le titre d'archevêque jadis
portés par les évêques de Metz, dans les Mémoires de la Société d'histoire et
d'archéologie de la Moselle, t. IX, 18G7, p. 53. Cf. Giry, Manuel de diploma-
tique, 336. n. 3.
1. Dominicae nativitatis festum bilariter a Drogone fratre suo et Meten-
sis urbis episcopo decentissime susceptus in eadem civitate celebravit.
Annales Bertiniani, 835, éd. Waitz, p. 10. — Transegit ergo imperator
maximampartem bibernitemporis Aquisgrani [ce dernier détail n'est pas exact,
cf. Mûhll)acber, indidemque profectus est ad Theodonis villam ante natalem
Domini, quam festivitatem Mettis cum suo fratre Drogono celebravit. Vita
Hludowici dans Pertz, Scriptores, II, 640.
2. Miiblbacber, Regesla, p. 380-382.
3. Voir la discussion sur le cbiffre et le nom des principaux prélats
dans Simson, II, 127.
4. Flodoard, Historia ecclesiœ Reinensis, 11, 20, dans Pertz, Scriptores,
XIII, 473.
5. Vita Hludowici. Et inter missarum celebrationem septem arcbiepiscopi
septem reconciliationis ecclesiasticae orationes super eum cecinerunt. Ces
sept arcbevèques sont ceux de Trêves, Mayence, Rouen, Tours, Sens, Arles
et Bourges. Dans ce texte, le mot archiepiscopi a pris le sens de métropolitains.
l'archevêque de metz drogon lll
terminée, Drogon prit sur lautel la couronne, insij^ne de l'Em-
pire, et la plaça sur la tète de Louis, tandis que retentissaient
les cris d'allégresse du peuple '. L'archevêque de Reims Ebbon,
qui avait jadis présidé l'odieuse cérémonie de Saint-Médard de
Soissons, monta lui-même en chaire, pour déclarer que la dépo-
sition de l'empereur avait été criminelle et que sa réintégration
était juste ~ ; mais cette palinodie ne le sauva point. Accusé quel-
ques jours après à Thionville par l'empereur lui-même, il dut
résigner sa charge % et il fut envoyé comme captif au monastère
de Fulda. L'abbé Rhaban Maur entretint au sujet de son prison-
nier une correspondance assez active avec l'impératrice Judith,
l'abbé de Prûm Marquard, et surtout avec Drogon '* à qui il
était lié d'une étroite amitié.
L'empereur Louis célébra cette année la fête de Pâques à Metz,
avec son frère l'archevêque Drogon (18 avril 835 ^) ; puis il se
rendit sur les bords du Rhône, aux environs de Lyon, pour
vaquer aux affaires de l'Empire. Dans toutes les décisions qui
furent prises à la fin du règne, l'on peut reconnaître l'influence
de Drogon. Nous savons, de façon sûre, que l'archichapelain
assista en juin 838 à l'assemblée de Nimègue ^, où l'on prit
1. Annales Bertiniani, 835. Coronam, insigne imperii, a sacrosancto alla-
rio sublevatam sacri ac venerandi antistites ejus capiti cum maximo om-
nium gaudio propriis manibus restituerunt. L'auteur desAnnales ne dit pas
que Drogon a fait le couronnement ; mais, de toute évidence, tous les
évêques n'ont pu prendre la couronne sur l'autel ; ce rôle a dû être rem-
pli par l'archichapelain.
2. Annales Bertiniani; Flodoard, l. c.
3. Ebhonis resignalio dans Capitularia, éd. Boretius, II, 57. Diimmler,
I, HO. Les faits mal présentés et mal datés dans les Annales Lobienses,
Pertz, Scriptores, XIII, p. 232.
4. Le bruit avait couru que Lothaire nouait des intrigues avec Ebbon ;
aussitôt l'Empereur <( prœecepit abbati ut eum diligentius et accuratius cus-
todiret, ut patet ex epistolis abbatis ad Drogonem et Marquardum Pru-
mensem et ad Juditham. » Cette citation est empruntée aux Centuriateurs
de Magdeljourg, qui possédaient une collection de lettres de Fulda aujour-
d'hui disparue. Tous les extraits de ces lettres ont été relevés par Diim-
mler, Epistolse sévi karolini, III, 520.
5. Annales bertiniani [Prudence de Troyes) : sacrosanctam paschae festi-
vitatem in sepedicta urbe apud memoratum Drogonem archiepiscopum
celebravit; éd. Waitz, p. H. Vifa Hludowici, c. 54.
6. Le 14 juin 838, un accord est fait à cette assemblée corani imperatore
Hlodowico entre l'abbé Rhaban de Fulda et un certain Gozbald au sujet
H2 CIL PFISTEK
quelques mesures pour mettre les côtes à l'abri contre les inva-
sions des hommes du nord ' ; qu'il est avec l'empereur à Bod-
man en avril 839 -, à une époque où Louis, par toutes sortes
de concessions, chercha à multiplier ses partisans sur la rive
droite du Rhin. Nous pouvons supposer, sans que nous en ayons
une preuve formelle, que Dro^on assista à la grande assemblée
de ^^'orms où Louis fît un dernier partage de ses Etats. On
réduit Louis le Germanique à la Bavière ; on déshérite les enfants
de Pépin d'Aquitaine, et la monarchie entière est divisée
entre le jeune Charles et Lothaire, réconcilié avec son père. Celui-
ci garde l'Italie, reçoit la Bourgogne à lest du Rhône et les pays
à l'est de la Meuse, tandis qu'au fds bien-aimé sont attribuées
les régions à l'ouest de ces fleuves ^, Ce partage allait,
hélas ! entraîner le vieil empereur dans de nouvelles guerres : il
doit marcher en Aquitaine contre ses petits-fds ; et, à peine les
a-t-il mis à la raison qu'il apprend que son iils Louis le Germa-
nique s'est révolté et qu il s'approche à marches forcées du
Rhin. 11 envoie en avant, de Poitiers où il se trouve, l'archicha-
pelain Drogon et le comte de Metz, Adalbert, pour garder la
rive gauche '*. Lui-même accourt à marches forcées, célèbre
la fête de Pâques à Aix-la-Chapelle (28 mars), s'avance contre
son iils rebelle et le repousse en Bavière. Mais tout d'un coup
à Seltz, sur la Saale franconienne, il tombe gravement
malade ^. On le ramène péniblement jusqu'au Rhin, et, dans une
petite ile du fleuve, en vue de la villa d'Ingelheim, on lui dresse
une tente. Là l'empereur devait mourir 1 Sa femme Judith, son
d'une pêcherie. Dronke, Codex diplomaticiiR Fuldensis p. 226, n" 513.
Mûhbacher, 917 a. Il est signé, entre autres, parTarchevêque Trugo (Drogon
de Metz!.
1. Simson, II, 1~7.
2. Cf. plus haut p. 108, n. 7 la charte du 18 avril 839.
3. Divisio imperii, juin 839, dans Boretius, II, 58.
4. Annales Fuldenses Ruodolfus) : Dr'uogonem archicapellanum et Adal-
bertum comitem cum aliis multis preemisit ad tuendum litus occidentale
Rheni fluminis. Sur le comte Adalbert, voir Sickel, L. 323 et 358; abbé
V. Châtelain, Le comté de Metz et la vouerie épiscopale du VIII" au XIII^
siècle, dans le Jafirbuch der Gesellschaft fur lothringische Geschichte, 1898,
p. 81. Adalbert mourut le 13 mai 841, en essayant d'empêcher Louis de
franchir le Rhin. Annales Fuldenses.
5. Simson, II, 224 et ss.
l'archevêque de METZ DROGON H3
fils Charles étaient loin, à Poitiers ; Lothaire se trouvait en
Italie ; Louis était rebelle. Mais, auprès du vieux souverain, se
tenait son frère Drog-on qui l'assista en ces moments suprêmes.
« L'empereur se confiait en lui et lui confiait toutes choses avec
une très grande amitié K » 11 lui fit connaître ses dernières volon-
tés. Il lui ordonna de mander les employés de la caméra, pour
qu'on fît un inventaire exact de ses biens : ornements royaux,
couronnes, armes précieuses, livres, habits sacerdotaux ; il lui
déclara quelle partie en devait être distribuée aux églises et aux
pauvres, quelle autre laissée à ses fils Lothaire et Charles. Il le
chargea d'adresser à Lothaire la couronne, le sceptre et l'épée
ornée d'or et de pierres précieuses "^ ; il reconnaissait de la sorte
pour son successeur son fils aîné ; mais Drogon lui devait rappe-
ler les serments solennels jurés à Judith et à Charles !
Le mourant songeait aussi au salut de son âme. Chaque jour,
il se confessait à son frère, revêtu de la dignité sacerdotale, et
recevait la communion. Tous les assistants admiraient sa foi
profonde et sa pieuse résignation. Ils redoutaient seulement
que le vieil empereur ne trouvât aucune parole de pardon pour
le fils qui portait le même nom que lui, et qui à tant de reprises
avait brisé son cœur. Drogon, dont il écoutait avec avidité la
parole '^, se décida à lui exprimer cette crainte. L'empereur ne
put d'abord pas cacher toute l'amertume dont son âme était
remplie ; il énuméra tous les méfaits dont ce fils ingrat s'était
rendu coupable envers lui; puis il ajouta d'une voix faible :
« Comme il ne peut venir auprès de moi, pour me faire satis-
faction, je fais ce qui est de moi : devant vous témoins, et devant
Dieu, je lui pardonne le mal qu'il m'a causé ^. »
1. Vita Hludowici, 63. Quem quanto sibi propinquiorem noverat, tanto ei
familiarius sua omnia et semet credebat. Le chroniqueur, connu sous le nom
de l'Astronome et qui appartenait sans doute à Téglise de Metz, tenait ses
renseignements d'un témoin même de la mort de l'empereur.
2. Il est question de la couronne et de l'épée dans la Vita Hludowici; du
sceptre dans les Annales Fuldenses.
3. Per Drogonem fratrem suum cujus verba spernere nolebat. Vita Hlu-
dowici.
4. « Sed quia ipse, inquit, ad me venire satisfacturus nequit, ego quod
meum estago; vobis testibus et Deo omnia quee in me peccavit remitto. »
Vita Hludowici.
Mélanges Paul Fabre. 8
114 CH. PFISTER
Cependant la faiblesse de l'empereur augmentait. 11 ne pou-
vait plus faire de ses mains le signe de la croix ; et par gestes,
il fit comprendre à Drogon de le faire à sa place. Le dimanche,
20 juin 840, l'archevêque de Metz célébra encore devant lui le
sacrifice de la messe et lui offrit la communion K Puis il lui
donna l'extrême-onction-. Ce jour-là même, Louis expira. Drogon
ramena son cadavre à Metz, au milieu d'un grand concours de
population •^. 11 le déposa dans un ancien sarcophage romain,
représentant le passage de la mer Rouge par les Hébreux ; ce
tombeau eut les vicissitudes les plus extraordinaires et les débris
se voient encore aujourd'hui au Musée de cette ville ^. On des-
cendit le sarcophage sous les dalles de l'église Saint-Arnoul '^,
couvent fondé aux portes de la cité par l'ancêtre des Carolingiens
dont il portait le nom. L'empereur reposa à côté de sa mère
Hildegarde et de deux sœurs qui étaient mortes avant lui ^.
i. In crastinum, quse erat dominica, jussit ministerium altaris praepa-
rari, et per ofilcium Drogonis missarum sollempnia celebrari, necnon per
manus ejus juxta morem communionem sacram sibi tradi. Vita Hludowici.
2. Ludowicus quae soient agi in egressu animae fieri postulavit. Id., ibid.
3. Vita Hludowici. Nithard, I, 8. Quem Drogo, frater et episcopus atque
archicapellanus ejus, Mettis civitate sua apud sanctum Arnulfum una cum
episcopis, abbatibus comitibusque congruo honore sepulturse tradidit. Cf.
Adon, Chronicon dans Pertz, Scriptores, II, 321. — Une épitaphe en vers
de Louis le Pieux est publiée dans dom Bouquet, VI, 266 et par Dûmmler,
Poetœ sévi Carolini, II, 6;j3. On y mentionne les «bsèques célébrées par
Drogon :
Cujus germanus Drogo Christique sacerdos
Transtulit hue corpus, condidit hoc tumulo.
Une autre épitaphe, publiée dans Pertz, Scriptores, XXIV, 545, est plus
moderne.
4. Le sarcophage resta à Saint-Arnoul, jusqu'au moment de la destruc-
tion de l'abbaye par le duc de Guise en 1552 ; il fut transporté à ce moment
dans l'intérieur de la ville, dans l'église des Frères-Prêcheurs. Lors de la
Révolution, il fut vendu à un marbrier qui le débita ; depuis, le musée de
Metz en acquit trois fragments, et le moulage d'un quatrième. Un dessin est
donné par Mabillon, Annales ordinis sancti Benedicti, II, 612, et dans YHis-
toire de Metz par les Bénédictins, I, 560. On consultera une étude de Prost,
Le tombeau de Louis le Débonnaire dans les Mémoires de la Société d'archéo-
logie et d'histoire de la Moselle, t. XIII, p. 133, une autre de Quast dans
le Correspondenzblatt des Gesammtvereins der deutschen Geschichts - und
Altertumsvereine, 1870, p. 82.
5. Sur l'enterrement voir la Translalio sanctorum Sebastiani et Gregorii
dans Pertz, Scriptores, XV, 391.
6. Vita Hludowici : que et mater ejus condita erat. Cf. Noiae Sangal-
lenses dans Pertz, Scriptores, I, 70.
l'archevêque de METZ DROGON 115
III
Quand Drogon eut rendu les derniers devoirs à son frère, il
dut se demander quel parti politique il allait en^ibrasser. Il se
devait à lui-même, il devait à l'empereur défunt de demeurer
fidèle au pacte juré à Worms l'année précédente ; mais les cir-
constances furent les plus fortes. Lothaire, accouru d'Italie, ne
réclamait pas seulement la part que l'acte de 839 lui avait attri-
buée ; il dissimula mal son désir de reconstituer à son profit
l'unité de l'empire carolingien. Drogon se déclara pour lui,
soit parce qu'il saisissait les grands avantages de l'unité et pour
le royaume et pour l'Eglise, soit uniquement parce qu'il voyait la
victoire se déclarer de ce côté. Il accourut à la rencontre de
son neveu sur les bords du Rhin ; el, le 13 août 840, il reçut de
lui pour l'abbaye de Saint-Arnoul le village de Remilly, sis aux
confins des trois paffi de la Moselle, du Saulnois et du Chaumon-
tois '. A quelque temps de là, l'archevêque de Reims Ebbon fut
rétabli sur son siège. On s'explique que Lothaire ait rendu sa
charge à un serviteur qui avait tant souffert pour lui ; on
s'explique moins que le premier personnage qui souscrivit l'acte
de restitution soit précisément l'évêque Drogon de Metz, le pré-
sident du synode de Thionville de 833 '^. Drogon demeura quelque
temps fidèle au parti de Lothaire, et prit part pour lui aux pour-
parlers qui précédèrent la bataille de Fontenoy-en-Puisaye ^.
1. Original aux archives de la Lorraine, à Metz. Le diplôme publié dans
Bouquet, Vlll, 394; Gallia christiana, XIII, preuves, p. 382. Mûhlbacher,
n° 1071. Cf. D"" Wolfram, Kritische Bemerkungen zu den Urkunden des
Arnulfsklosters dans le Jahrbuch der Gesellschaft fur lolhringische Ges-
c hic h te, I, p. 46.
2. L'acte dans Flodoard, Historia ecclesiae Remensis, II, 20, publié dans
Pertz, Scriptores, XllI, 473. Capitularia, éd. Boretius, 11, 111. Mais cet
acte est mal daté : Actum in Engilenheim palatio publico in mense Junio,
Vlll Kalendas Julii. Le 24 juin, quatre jours après la mort de Louis,
Lothaire était encore en Italie. L'acte a été antidaté, pour placer immédiate-
ment à l'avènement de Lothaire la réintégration d'Ebbon. Cf. Wiener Sit-
zungsberichte, t. LXXXV, p. 307.
3. Est-ce du moins notre prélat qu'il faut reconnaître dans un passage de
Nithard, II, 10? Les deux armées sont campées l'unç en face de l'autre,
celle de Louis et Charles à Thury, cant. de Saint-Sauveur, arrond. d'Auxerre,
116 CH. PFISTER
Mais bientôt il allait chang-er de camp. Quand le jugement de
Dieu se fut déclaré contre l'empereur, quand les deux frères
cadets eurent resserré leur alliance par les fameux serments de
Strasbourg-, il se déclara pour Charles le Chauve ; il le vint trou-
ver à Worms, au moment où Lothaire était chassé sur Aix-la-
Chapelle, et il obtint du lils de Judith, le 24 février 842. confir-
mation de la villa de Remilly pour Saint-Arnoul ; Charles
montre tout son contentement d'avoir acquis un tel partisan, et
il célèbre dans le diplôme « son honorable et aimable oncle
Drog-on ^ ».
Quand le pacte de Verdun eut partagé en trois tronçons
l'ancien royaume des Francs, Lothaire, qui eut dans son lot la
cité de Metz, pardonna à Drogon sa défection. Bien plus, il
semble lui avoir donné des marques de vive amitié. Drogon
garda dans le royaume de Lothaire la dignité d'archichapelain
qu'il exerçait naguère dans toute la monarchie franque 2; puis
Yonne, celle de Lothaire à Fontecoy. Les frères cadets, effrayés des
conséquences qu'aurait une bataille, font le 23 juin une dernière tenta-
tive pour obtenir la paix. Ils offrent à Lothaire de lui laisser la partie du
royaume située entre le Rhin et la forêt charbonnière ou de partager tout
le royaume en trois parties entre lesquelles l'empereur choisirait. Mais
Lothaire qui attend Pépin II d'Aquitaine veut gagner du temps : « Mittensque
per prsesens Drogonem, Hugonem et llegibertum, mandat non illos aliquid
taie antea illi mandasse. » II réclame donc un délai pour réfléchir et on con-
clut un armistice jusqu'au 20 juin au matin ; Pépin arrive et la bataille est
livrée. Cf. Mûhlbacher 1084 g. S'il est en effet question ici de Drogon,
archevêque de Metz, il faudrait voir en Hugo, son frère llugue, abbé de Saint-
Quentin en Vermandois. Celui-ci plus tard sera un serviteur dévoué de
Charles le Chauve, et il mourra le 14 juin 844 en luttant, sur les bords de
l'Agout, contre Pépin II d'Aquitaine. Sa mort fut déplorée par hu poète
contemporain dans des vers rythmiques. Poetœ sévi CaroUni, II, 139. Sur
lui Dûmmler, I, 247-248.
1. Dom Bouquet, VIII, 430. Wolfram, /. c. Drogon est nommé : honora-
bilis atque amaÎDilis patruus noster. Charles, dans une lettre au pape
Nicolas I*'', fera un grand éloge de Drogon. Mansi, XV, col. 371 ; dom Bou-
quet, VII, 5a3. M Venei'andus et amantissimus patruus noster Drogo qui,
licet in regno fratris nostri Hlotharii degisset, nobis tamen unice dulcissima
dilectione et obnixa fidelitate conjunctissimus fuit. »
2. Dans la charte du 26 décembre 848, citée plus loin, il est nommé sacri
pa.la.tii archichapellanus. Il porte le titre de capellanus palatii nostri dans un
diplôme de Lothaire, de l'année 832, par lequel l'Empereur restitue à l'église
de Lyon,laiu"//a Aulania dans le comté de Lyon, et d'autres biens qu'Ada-
lard avait en fief, à condition que celui-ci en garderait la jouissance sa vie
durant. Dom Bouquet VIII, 390. Miihlbacher, 115(3. M. Maurice Prou, éd.
l'archevêque de .METZ DROGON 117
son neveu le charg-ea en 8i4 dune mission de confiance. Le
pape Grégoire IV venait de mourir, et la noblesse romaine avait
désigné pour son successeur Serg-e II, sans attendre, comme le
portait la Constitutio romana de 824 i, la présence de délég-ués
impériaux, entre les mains de qui le nouvel élu devait prêter
serment. Lothaire envoya aussitôt à Rome son fils aîné Louis
pour revendiquer les droits de l'Etat ; et, comme ce prince était
encore fort jeune, il le fit accompag-ner de Drog^on et de quelques
autres prélats et seig-neurs. Il n'y a nul doute qu'à Rome Dro-
g-on fût chargé de conduire les nég-ociations -. On y réunit un
synode où, pendant plusieurs jours, lévêque de Metz, assisté de
prélats italiens, favorables à sa cause 3, soutint la lutte contre le
pape et les grands Romains ^. Finalement, Serge dut s'incliner,
reconnaître que son élection avait été irrégulière, prêter serment,
sinon à Louis lui-même, du moins à l'empereur Lothaire ^, et
proclamer ainsi la validité de la Constitutio de 824. Après tous
ces pourparlers, le jeune Louis fut couronné solennellement roi
des Lombards dans l'église Saint-Pierre, le dimanche 15 juin ^.
du De ordine palatii, p. 41, note 10, prétend à tort que Drogon ne conserva
pas son titre d'archichapelain jusqu'à sa mort. Sans doute Ebroin, évêque
de Poitiers, apparaît en cette qualité dans un diplôme du 7 août 846 (Tardif,
Monuments des rois, p. 99) ; il a déjà ce titre au concile de Ver en 844.
Mais Ebroin fut l'archichapelain de la France occidentale, tandis que Dro-
gon conservait cette dignité dans le l'oyaunie de Lothaire.
1. Capitularia, éd. Boretius, I, 323.
2. La biographie de Serge II dit en termes formels que Drogon fut le chef
de la mission. « Hujus (de Serge II) sacratissime consecrationis cum ad
aures inviclissimi Augusti Lotharii rumor pervenisset imperatoris, Drogo-
nem, videlicet Metensis secclesise archiepiscopum, cum excellentissimo
Ludovico ûlio suo magnoque cum Francorum exercitu Romam direxit ; cum
quibusetiam archiepiscopos pluresque episcopos, abbates et comités profi-
cisci prœcepit. » Liber ponlifîcalis, éd. Duchesne, II, 87. Cf. Adson, Chro-
nicon dans Pertz, Scriptores, II, 322. L'armée de Drogon dévasta les environs
de Bologne ; mais tout à coup un orage éclata et quelques-uns des conseil-
lers de révèque furent frappés de la foudre : ce qu'on considéra comme
un châtiment céleste.
3. Ces évêques sont énumérés dans le Liber ponti/icalis, II, 89.
4. Per dies singulos conflictum summi certaminis cum sanclissimo prœsule
[Serge II) omnibusque episcopis et omnibus optimalibus nostris atque pro-
ceribus ipse Drogo, archiepiscopus Metensis a?cclesia^, commovebat. /c/., ibid.
5. Vita Sergii, chap. 1.^. Liber pontificalis, II, 90.
6. La vie de Serge a interverti ici les faits, comme le remarque fort
judicieusement M. l'abbé Duchesne, note 8, Le pape prêta d'abord serment,
118 CH. PFISTER
Drogon lui-même obtint à Rome une dignité nouvelle. Il fut
nommé vicaire pour les Gaules et les Germanies, vicarius Gallia-
jmm Gcnnaniarumque partibus ^. Une pareille dignité avait été
possédée, ce semble, par saint Boniface, puis par Chrodegang, l'un
des prédécesseurs de Drog-on sur le siège de Metz, enfin par Wil-
chaire, archevêque de Sens-. Quelles attributions étaient attachées
à ce titre ? La circulaire que Serge II adressa aussitôt après
cette nomination au clergé transalpin nous les fait connaître 3.
Drogon devait être au delà des Alpes le représentant direct du
pape. Serge, ne pouvant être présent partout, délègue ses pou-
voirs en Germanie et en Gaule à son vicaire. Toutes les affaires
ecclésiastiques seront examinées par ce vicaire ; tous les
évêques lui doivent en conséquence obéissance : « Il est conve-
nable que celui qui travaille pour tous soit soutenu par le secours
de tous '*. » Le vicaire réunira au delà des monts des synodes
généraux ; les synodes provinciaux lui feront connaître les déci-
sions prises par eux. Tout chrétien, avant de recourir au pape,
s'adressera d'abord au vicaire. Condamné par son évêque,
il en appellera en seconde instance au vicaire; en troisième
instance seulement, au souverain pontife. Drogon exami-
nera la conduite et les mœurs des évêques et des abbés de
toute la région de Gaule et de Germanie ; il réprimandera les
puis eut lieu le couronnement de Louis. L'ordre des événements est fort
bien indiqué par Prudence de Troyes dans \e?, Annales bertiniani. lllotharius
filium suum Illudowicum Romam cum Drogone Mediomatricorum episcopo
dirigit, acturos ne deinceps decedenti apostolico quisquam illic praeter sui
jussionem missorumque suorum prœsentiam ordineturantistes. Qui Romani
venientes honorifice suscepti sunt, peractoque negotio, Hlodowicum pontifex
romanus unctione in regem consecratum cingulo decoravit. Adon de Vienne
{Scriptores, II, 322) parle à tort d'une consécration impériale de Louis; la
même erreur est commise dans le Chronicon sancti Benigni, éd. Bougaud
et Garnier [Analecta divionensia, p. 8o).
1. Ce titre est indiqué par Prudence, Annales bertiniani, année 844, éd.
Waitz, p. 30.
2. Sur cette question, voir un article de l'abbé Duchesne, Wilchaire de
Sens, archevêque des Gaules dans le Bulletin de la Société archéologique de
Sens, t. XVII, p. 15-19. Cf. l'extrait qui a été donné dans le Journal de la
Société d'archéologie lorraine, 1896, p. 85.
3. Jaffé, n° 2586. La lettre éditée de nouveau par Hirscli-Gereuth, Epis-
tolse karolini œvi, t. III, p. 583.
4. Decet ut, qui pro omnibus laborat, cunctorum subsidio fulciatur.
l'aRCHEVÊQIE DF METZ DROGON 119
coupables ^ Un nouveau degré était ainsi créé dans la hiérar-
chie catholique : entre le pape et les prélats transalpins s'inter-
posait le vicaire pontifical ; et l'on s'explique que lépitaphe de
Drogon lui donne le titre : primas cis Alpes ~.
Drogon avait aussi des attributions politiques dont parle, d'une
façon un peu plus vague, la lettre de Serge II. A lui de mainte-
nir la concorde entre les trois frères qui se sont divisé l'empire
carolingien. (( Si 1 un d'eux suivait le prince de discorde et vio-
lait la paix catholique, nous veillerons à le châtier, avec l'aide
de Dieu, conformément aux autorités canoniques ^. » En confé-
rant cette dignité à Drogon, le pape réservait tous les droits de
l'église de Rome et aussi ceux de son très cher fils spirituel, le
seigneur Lothaire, grand empereur ^ ; mais aucune réserve de
ce genre n'était faite pour les droits des deux autres frères,
Louis le Germanique et Charles le Chauve.
En nommant Drogon son vicaire, le pape consacrait en
quelque sorte le titre d'archevêque et c'est sans doute à ce
moment qu'il lui conféra le pallium^.
Evidemment Drogon n'eût point accepté une semblable
dignité, s'il n'avait point été assuré d'avance de l'assentiment
de l'empereur Lothaire. La nomination de Drogon se rattachait
à la politique générale de ce prince. Lothaire, fort de son titre
d'empereur, ne se résignait pas à ne régner que sur un tronçon
d'Etat ; il songeait à revendiquer une sorte de prééminence et de
suzeraineté sur les royaumes de ses deux jeunes frères. Le pape
1. Tous ces faits mentionnés dans la lettre de Serge II. Chrodegang avait
eu encore un autre pouvoir. Paul Diacre nous dit dans les Gesta episcopo-
rum Mettensium dans Pertz, Scriptores, I, p. 267. « Hic consecravit episco-
pos quanti plurimos per diversas civitates. » Il a donc consacré les évèques
dans les cités situées hors de la province de Trêves. Cf. la note de Fabbé
Duchesne, Liber pontificalis, I, p. 463
2. Cf. infra, p. 124, n. 2.
3. Quod si eorum quilibet post discordisp principem abire maluerit, nec
catholica fuerit pace contentas, hune merito, Deo auxiliante, canonicis
auctoritatibus, prout melius possumus, castigare studemus. L. c.
4. Salvo in omnibus hujus universalis Romanœ sedis primatu nostrique
prsesulatus honore, vigoreque et exaltatione carissimi ac spiritualis filii nos-
tri domni Hlotarii magni imperatoris.
5. Chrodegrang avait été de même décoré du pallium. Note de l'abbé
Duchesne, Liber ponlificalis, I, 461, n. 63.
120 CH. PFISTER
.soumettait l'église de Gaule et de Germanie à l'un de ses prélats ;
il proclamait que, par-dessus la division des royaumes, l'église
chrétienne conservait son unité. Par Drogon, Lothaire pouvait
ainsi exercer une autorité spirituelle sur les royaumes voisins ;
et n'était-ce pas là un moyen de faire valoir un jour d'autres pré-
tentions • ?
Mais les évêques de Louis le Germanique et de Charles le
Chauve accepteront-ils l'autorité de Drogon, et ces deux sou-
verains eux-mêmes ne protesteront-ils pas contre une semblable
nomination? En octobre 844, les trois frères se réunirent à Thion-
ville. Ils renouvelèrent leurs promesses d'amitié et de concorde,
et s'engagèrent à se fournir aide réciproque, pour aplanir toute
difficulté -. Pendant que les grands laïques délibéraient, les
évêques se formèrent en synode au village de Yûtz, sur la rive
droite de la Moselle. Il y avait là sans doute des prélats de
Gaule et de Germanie ; et d'un commun accord la présidence de
l'assemblée fut offerte à Drogon ^. Mais il ne faudrait pas con-
clure de ce fait que le vicariat de lévêque de Metz fût reconnu.
Le synode se tenait au royaume de Lothaire et au diocèse de
Metz ; on ne pouvait pas ne pas choisir l'évêque du lieu qui était
le principal ministre de l'empereur. Les prélats invitèrent les
souverains à pourvoir les sièges épiscopaux qui étaient vacants,
à écarter des monastères les abbés laïques et à mettre à leur tête
des ecclésiastiques ; ils rappelèrent les anciennes prescriptions
contre ceux qui pillaient les églises et commettaient toutes sortes
de brigandages ^. Quand ils se séparèrent, la question des pou-
voirs de Drogon n'était pas encore réglée.
1. Peut-être M. Parisot, dans son très remarquable ouvrage: Le royaume
de Lorraine sous les Carolingiens, croit-il trop à la modération de Lothaire,
p. 31. — Lothaire à ce moment même priait Serge II de rétablir sur leurs
sièges les archevêques de Reims et de Narbonne, Ebbon et Barthélémy,
qui en avaient été chassés à cause de lui en 835. Sans doute, il voulait surtout
réparer le mal que ces prélats avaient souffert pour lui ; mais n'avait-il pas
Tarrière-pensée de pouvoir exercer par eux une véritable influence dans le
royaume de Charles le Chauve? Serge II n'osa passer outre ; il accoi'da seu-
lement à ces prélats le droit de communier avec les laïques. Vita Sergii,
chap. XVI.
2. Sur cette réunion de Thionville, Ann. bertin. de Prudence, année 844.
3. Cui synodo Drogo Mettensis episcopus prsesedit. Préambule des
canons de ce concile, Capitularia, éd. Boretius, II, 112.
4. Capitularia, l. c.
l'archevêque de METZ DROGON 121
Les évêques de la France occidentale la mirent sur le tapis
dans un synode qui fut réuni au mois do décembre suivant k
Ver *, sous la présidence de l'évèque de Poitiers Ebroin, archi-
chapelain de Charles le Chauve. Ils n'osèrent se prononcer ni
pour ni contre le vicariat de Drogon. S'ils se déclaraient favo-
rables à l'évèque de Metz, ils contrecarraient la politique de leur
souverain Charles ; eux-mêmes du reste n'étaient pas disposés à
tolérer l'ingérence dans leurs atTaires d'un prélat appartenant à
un royaume étranger. Mais s'ils se montraient hostiles, ils
violaient formellement un ordre que le pape leur avait donné.
Ils déclarèrent donc qu'il fallait attendre, avant de se prononcer
sur une affaire aussi grave, que s'assemblât un grand concile de
prélats de la Gaule et de la Germanie ; à celui-ci il appartiendrait
de décider ^. Ils ajoutèrent que, si cette dignité devait être établie,
il n'y avait personne à qui elle conviendrait davantage qu'à
Drogon, prêtre éminent, attaché à la famille des rois par des liens
d'une proche parenté. Et même à cette déclaration, ils mettaient
une réserve : Si non alla, qiiam quae prœtenditur, latet causa ■^ ;
s'il n'y a point k cette nomination d'autre motif que celui qu'on
allègue.
Les évêques de l'Allemagne ne paraissent point s'être occupés
du vicariat de Drogon ; en tout cas, le synode général de prélats
gaulois et germains ne se réunit jamais. Drogon dut renoncer à
être un intermédiaire entre le pape et le clergé cisalpin. Il n'eut
pas en réalité ce qu'il ambitionnait. « Quod affecta amhiit,
effectu non hahiiit », suivant le mot d'Hincmar '*. Il ne voulut
pas créer un schisme dans l'église, et il ne chercha pas à imposer
son autorité spirituelle dans les royaumes de Louis le Germa-
nique et de Charles le Chauve ^.
1. Sans doute Ver, canton de Nanteuil, arrondissement de Senlis, Oise.
2. Canon H. De prselatione reverendissimi Drogonis defînire aliud non
audemus, nisi expectandum, quam maximus cogi potest, Gallise Germa-
nia^que conventum, et in eo metropolitanorum reliquorumque antistitum
inquirendum esse consensum, cui resistere nec volumus nec valemus. Les
canons sont publiés dans Boretius, II, 381.
3. Suite du canon cité.
4. De Jure melmpolitanorum, c. 35. Migae, Patrologie latine, t. CXXVI,
col. 206.
5. Hincmar continue : « et quod efïïcaciœ usu, non consentientibus quibus
intererat, obtinere non potuit, patientissime, ut eum decuit, toleravit, ne scan-
122 CH. PFISTER
Si Drogon renonça à ce pouvoir ecclésiastique, on peut tou-
tefois supposer qu'il fit tous ses efforts pour maintenir la concorde
entre les trois frères et pour faire régner la paix. Selon toute
vraisemblance, il prépara les entrevues où les souverains pre-
naient des mesures générales pour la protection du regnum
Francorum. Il était le médiateur naturel entre ses neveux. Aussi
n'est-il pas étonnant qu'on ait songé k lui pour aplanir un grand
différend entre Lothaire et Charles le Chauve. Le premier pré-
tendait toujours faire conférer le siège de Reims à Ebbon qui
l'avait perdu à cause de lui ; sans doute, Louis le Germanique lui
avait attribué dans l'intervalle l'évêché de Hildesheim ; mais
l'empereur et le prélat jugeaient la compensation insuffisante ;
Lothaire s'adressa au pape Serge II en faveur d'Ebbon. D'un
autre côté, Hincmar, protégé par Charles le Chauve, venait en
avril 845 d'être choisi comme métropolitain de Reims. Le souve-
rain pontife fort embarrassé ordonna la réunion à Trêves d'un
concile chargé de se prononcer entre Ebbon et Hincmar. Y devaient
siéger les légats du pape, le métropolitain de Rouen Guntbold et
les archevêques Drogon de Metz, Hetti de Trêves et Otger de
Mayence i. Mais le concile ne se réunit pas, sans doute parce que
(lalum fratribus et consacerdotibus generans, schisma in sanclam ecclesiam
introduceret. — Cf. Schrôrs, Hinkmar, Erzhischof von Reims, p. 369-370.
— S'il fallait en croire une lettre tirée de la Collectio britannica epislolarum
Leonis IVei tout récement rééditée dans les Epistolx karoliniœvi, III, p. 591,
l'empereur Lothaire aurait demandé un peu plus tard pour Hincmar,
archevêque de Reims, le droit de revêtir quotidiennement le pallium, et le
vicariat du Saint-Siège au delà des Alpes. Le pape aurait accordé la pre-
mière demande, mais aurait repoussé la seconde, parce que, disait-il, cette
dignité avait déjà été accordée à Drogon qui était encore vivant. M. Parisot
a fort bien montré, p. 739, ce que cette lettre contient d'invraisemblances.
Comment admettre que Lothaire ait sollicité ce vicariat pour un évêque
habitant hors de son royaume et qui certainement un jour ou l'autre se
serait retourné contre lui? Nous ajoutons à ses arguments un autre tiré du
De Jure metropolitanorum. Hincmar félicite Drogon d'avoir renoncé à
l'exercice de sa charge et il ajoute, faisant allusion à Anségise de Sens,
en faveur de qui Jean VIII avait rétabli un vicariat en Gaule et Germanie
(Jafîé, n" 30321. " Quem lantae generositatis ac dignitatis virum quisque
nostrûm imitari debuerat. "Cette phrase serait bien singulière, si l'arche-
vêque de Reims lui-même avait convoité le vicariat. — En conséquence,
jusqu'à nouvel ordre, il faut tenir comme suspecte la Collectio britannica
qu'£wald a signalée dans le Xeues Archiv., t. V.
1. Obtinuit tandem apud piissimum Leonem papam, ut daret ei judices
suse vicissitudinis, Drogonem episcopum, Otgarium archiepiscopum, Hetti
l'archevêque de METZ DROGON 123
Hincmar ne voulut pas se présenter ; Guntbold réunit sur ces
entrefaites une assemblée à Paris, et ce fut au tour d'Ebbon de
la récuser 1. En fait, Hincmar garda son sièg-e, et peut-être Dro-
gon s'en afïlig-ea-t-il, ne se souvenant plus du synode de Thion-
ville ; tant est grande la contradiction humaine, quand les
maîtres varient !
Drogon survécut à Lothaire. L'empereur, miné par la mala-
die et repassant en sa mémoire toutes ses fautes passées, s'était
retiré à Fabbaye de Prûm et y avait rendu le dernier soupir, le
29 septembre 855 -. L'archevêque de Metz devenait sujet du
jeune Lothaire II, et il put encore voir les discordes qui écla-
tèrent entre celui-ci et ses frères Louis, roi d'Italie et empereur,
et Charles, roi de Provence •^. Sans doute, un tel spectacle
remplit son cœur de tristesse, et, frappé dans ses affections les
plus chères, il quitta cette terre sans regret, quoiqu'il ne fût âgé
encore que de cinquante-quatre ans. Il mourut par accident. Il
s'était rendu, pour goûter les douceurs du repos, dans une villa
dépendant de l'abbaye Saint-Pierre de Luxeuil, sur les bords de
l'Ognon, et nommée Himeriacum ^. Là, tandis qu'il se livrait
au plaisir de la pêche à la ligne, il tomba dans le ruisseau ^ et périt
le 8 décembre "^ 855 "^ . On ramena son corps à Metz où il fut enterré
archiepiscopum et Gunbaldum archiepiscopum. iV^/va^/o clericorum Remen-
siiim dans Bouquet, VII, 280 D. On a écrit à tort Léon au lieu de Serge.
Cf. la lettre de Lothaire à Léon IV de 851, dans Bouquet, VII, o66.
1. lîincmar, Epistola. ad Nicolnum dans Wi^ne, Patrologie latine, CXXVI,
col. 82.
2. Dûmmler, Geschichte des ostfrânkischen Reiches, I, 391-392; Parisot,
69 et 76.
3. Parisot, 88-89.
4. Catalogus episcoporum Mettensium dans Pertz, Scriplores, II, p. 269.
Le nom est écrit de même, Pertz, Scriptores, XIII, 305. Ailleurs, on
trouve Numeriacum; Historia sancti Arnulfi Metiensis. Scinplores , XXIV,
529. M. Stephen Leroy dans la Bévue d'Ardenne et d'Argonne, 7« année
(1899-1900), p. 86, a identifié cette localité avec Amerey, hameau dépen-
dant de la commune de Xertigny, Vosges. Mais Amerey est loin de
rOgnon ; le hameau n'est arrosé que par un tout petit ruisseau, affluent du
Conay et sous-afïluent de la Saône. Nous préférerions songer à Marnay,
arrondissement de Gray, Haute-Saône.
5. Adson, Acta sancti Wandelherfi. BoUandistes, 1. 1 de mai, éd. d^ Venise,
p. 280. Cf. Pertz, Scriptores, XV, p. 1174.
6. Le jour est indiqué dans le catalogue des évêques de Metz (voir infra,
p. 141,n.3)etcitédansleLi7)errjtede Remiremont, N'eues A rchiv, t. XIX, p. 70.
7. L'année dans les Annales necrologici Fuldenses. Scriptores, XIII, 177.
124 CH. PFISTER
le 14 décembre dans l'ég-lise de l'apôtre Saint-Jean ou Saint-
Arnoul' au milieu de la consternation g-énérale. Le jour où périt
ce dernier fils du grand Charles, fut un jour de deuil public. Sur
sa tombe, on grava plus tard une pompeuse épitaphe 2.
IV
Nous avons exposé le rôle politique de Drogon. C'est aux
affaires générales du royaume franc qu'il consacra la meilleure
partie de son activité. Mais il ne négligea point les intérêts de
l'Eglise chrétienne ; et encore qu'il dût souvent abandonner sa
cité épiscopale de Metz, il ne la sacrifia point; bien au contraire,
toujours il travailla pour elle.
Drogon assista aux grands synodes qui furent réunis sous
Louis le Pieux et Lothaire, pour réformer l'église. Il fut présent
en juin 829 au concile qui siégea dans le cloître Saint-Alban de
Mayence -^ et qui se prononça sur un différend entre l'abbé de
Fulda Rhaban Maur et son moine Gotschalk ^. Les conciles
Les A?inales Alemannici donnent 836 {Scriplores, I, oO) ; mais les dates sont
toutes déplacées dans cet écrit. Par inadvertance, l'auteur de VHistoria
sancti Arnulfi (Scriptores, XXIV, .j37) a écrit 813. Le Chronicon Suevicum
universale (Scriptores, XIII, 6.^y mentionne sa mort avec celle du pape
Léon IV, de Rhaban Maur. de l'empereur Lothaire.
1. Caialogus episcoporum Mettensium, l. c. L'église de Saint-Jean prenait
dès cette époque le nom de Saint-Arnoul.
2. Conditur hoc busto presul Drogo, marmore sculpto,
Spiritus in requie letus ovat Abrahe.
Filius hic Magni Karoli fuit imperatoris,
Vir plus et prudens, vir probitate cluens.
Aule regalis moderator, pastor ovilis
Métis et ecclesiae, jure pater patrie.
Hic presul, preses, dominus pri masque cis Alpes ;
Ejus judicio pacta fuit regio.
Iste Glodesindis solempniter ossa levavit
Condigneque loco condidit eximio.
Brower, Annales Trevirenses, I, 410; Pertz, Scriptores, XXIV, 545.
3. Sa présence est attestée par la liste que nous ont laissée les Centuria-
teurs de Magdebourg d'après les Epistolse Fuldenses. Epistolse karolini œvi,
III, 329.
4. lbid.,lU, 330. Simson, I, 313-314.
l'archevêque de METZ DROGON 125
de Thionville de 83^ et de Yûtz de 844 qu'il présida, prirent,
comme nous l'avons vu, des mesures importantes afin de rame-
ner l'ordre dans l'église troublée '.
On sig-nale aussi sa présence aux principales solennités reli-
gieuses. En 823 ou 826, il assiste à la dédicace de l'église du
monastère de Saint-Quentin-en-Vermandois ^. Quand Louis le
Pieux eut créé une métropole religieuse à Hambourg, quand il eut
montré au prélat de ce siège comme tâche sublime la conversion
au christianisme du Danemarck et de la Scandinavie, Drogon
fut chargé de consacrer Anskaire ^. La cérémonie eut lieu sans
doute en mai 834, après que Drogon eut reçu le titre d'archi-
chapelain ^; elle s'accomplit en présence des métropolitains Ebbon
de Reims, Hetti de Trêves, Otger de Mayence, et avec l'autori-
sation des prélats Ilelmgaud de Verden et Willerich de Brème,
au détriment desquels le nouveau diocèse était formé. Le roi
accorda à l'archevêché de Hambourg le bien de Thourout en
Flandre, exemption pour ses hommes du service militaire, pro-
tection royale et immunité ^. Ce fut un grand honneur pour Dro-
gon d'attacher son nom à cet acte si important. Drogon entretint
aussi une correspondance assez suivie avec Hincmar, sur les
1. Cf. supra, p. 110 et 120
2. Le fait n'est pas très sûr. L'église de Saint-Quentin fut achevée en
826, d'après les Annales Sancti Quinlini Viromandensis, Scriptores, XVI,
507. L'auteur d'un sermon in fuinulatione sancti Quintini place la dédicace
en 825 et ajoute qu'elle fut faite par l'abbé Hugue et l'évêque de Metz
Drogon, Scriptores, XV, 272, n. 9 ; mais, comme en 82o llugue n'était pas
encore à Saint-Quentin, il y sans doute confusion.
3. Ad hanc ergo sedem dominum et patrem nostrum sanctissimum
Anskarium praedictus imperator [Louis) consecrari fecit archiepiscopum per
manus Drogonis Mettensis prœsulis et summœ sanctaeque palatinse dignitatis
tune archicapellani. Vita Anskarii dans Pertz, Scriptores, II, 698. Le même
fait répété d'api'ès la vie d'Anskaire, dans Adam de Brème, Gesta Hambur-
gensis ecclesiœ pontificum, Scriptores, VII, 291.
4. Nous nous séparons sur ce point de Dehio, Geschichle des Erzhislhunis
Ilamburg-Bremen, appendice I, p. 34 et de Dûmmler, I, 276, qui placent
cette consécration en 831. Mais Drogon n'eut qualité pour présider à une
telle cérémonie que le jour où il fut archichapelain.
5. Le diplôme, daté du 15 mai 834, tel que nous le possédons, est incon-
testablemenl faux. Cf. Sickel, t. II, p. 414 ; Koppmann, Die âllesten Urkun-
den des Erzbisthunis Ilamburg-Bremen ; Mûhlbacher, n" 928. Mais le faus-
saire a calqué une pièce authentique ; nous croyons qu'il a emprunté à
celle-ci la date; et sans doute c'est en mai 834 que la consécration a eu lieu.
126 cil. PFISTER
' aifaires des deux églises : Hincmar lui demanda qu'il lui gardât
toujours une amitié fidèle K
Lévèque de Metz fut mêlé aux grandes controverses qui agi-
taient en son temps l'Eglise chrétienne. Un ancien diacre de Metz,
Amalaire, s'était beaucoup intéressé aux questions liturgiques.
Il voulait mettre en harmonie les divers antiphonaires, en pre-
nant pour base celui de l'Eglise romaine, et il composa son de
ecclesiasticis officiis en quatre livres où il s'efforçait d'interpréter
allégoriquement les cérémonies du culte ~. L'œuvre est dédiée à
l'empereur Louis. Vers 828, il se rendit à Rome près du pape
Grégoire IV pour se procurer des antiphonaires romains 3, et, à
la suite de ce voyage, il remania son œuvre '*. Quand l'arche-
vêque de Lyon, Agobard, eut été déposé de son siège, Amalaire
fut chargé d'administrer le diocèse ; les partisans de l'ancien prélat
d'accuser aussitôt le nouveau d'hérésie. En vain celui-ci défendit
ses doctrines dans un synode diocésain, trois jours durant ■'. Un
diacre de Lyon, Florus, — le poète qui a déploré en termes si
énergiques le partage de 1 empire carolingien — dénonça ses
théories au concile de Thionville de 83o ^ ; mais à ce moment où
Louis le Pieux venait d'être rétabli sur le trône, l'accusation ne
rencontra aucune faveur. Florus revint à la charge dans un écrit
véhément adressé aux évêques Drogon de Metz, Hetti de Trêves,
Aldric du Mans, Albéric de Langres, Rhaban Maur de Fulda '^ .
Il s'adressait à eux à cause de leur foi, de leur piété, de leur
science, du rang élevé qu'ils occupaient dans l'Eglise, et aussi
de l'affection qu'ils avaient pour le siège de Lyon ^. Sur cette
1. Flodoard, Ilistoria Rernensis ecclesise (Pertz, Scriptores, XIII, 517.)
2. Voir Migne, Patrologie latine, t. CV.
3. C'est lui-même qui nous apprend ce détail dans le Prologue d'un de
ses autres ouvrages : Deordine antiphonarii, Migne, l. c.,p. 1243.
4. Préface du de ecclesiasticis officiis. Il ne trouva point d'antiphonaire à
Rome, mais eut le bonheur d'en découvrir un à l'abbaye de Corbie. Il
interrogea aussi à Rome l'archidiacre Théodore.
5. Tous ces faits connus par l'écrit de Florus dans Mansi, XIV, col. 663-
664.
6. Ihid. Sancto et venerabili concilio apud Theodinis villam habito.
7. La lettre est rééditée dans les Epislolœ karolini sévi, III, 267. Cf. Mansi,
XIV, 663.
8. Idcirco enim ad vos, o Domini et patres beatissimi, qui et dignitatis
culmine et fidei siuceritate et Dei timoré et scientiae probitate prsecellistis
et Lugdunensi ecclesiae quidem familiarius obstricti estis, querelam banc
credidi deferendam. Epistolse, III, 267-268.
l'archevêque de METZ DROGON 127
dénonciation, Amalaire fut traduit devant un concile à Quierzy,
en septembre 838. On lui demanda où il avait trouvé ces
doctrines et il répondit avec orgueil : « Dans mon esprit K »
Elles n'en furent pas moins condamnées, et Amalaire paraît
s'être soumis 2. Drog-on, ce semble, a pris part à la réunion de
Quierzy, sans pourtant prendre la défense de l'ancien clerc
messin; l'archichapelain ne devait point aimer qu'on ébranlât
le principe d'autorité.
Une autre controverse qui éclata en ce moment dans la chré-
tienté se rapportait aux chorévêques. Les chorévêques qui avaient
le droit de consacrer les ég-lises et les saintes huiles et de distri-
buer le sacrement de la confirmation étaient d'utiles auxiliaires de
l'évéque, surtout dans les diocèses très étendus et aux époques
où la maladie ou toute autre cause empêchait le prélat en
titre de remplir lui-même les fonctions de son ministère ^. Il
paraît bien que chaque chorévêque avait sous ses ordres une par-
tie déterminée de l'évêché ^. Les chorévêques existaient surtout
en Allemagne et dans les régions de l'est de la Gaule. Un choré-
vêque de Trêves, Thégan, devint l'historien de Louis le Pieux ; et,
au nord du diocèse de Strasbourg, un autre, Lantfried, déployait
une grande activité '^. A Metz, Drogon dut avoir recours à ces
aides, alors que les affaires de l'Etat le retenaient à la cour.
Aussi se déclara-t-il hautement partisan de cette institution ;
mais celle-ci était alors battue en brèche par quelques-uns de
ses confrères : beaucoup de chorévêques ne cherchaient-ils pas à
s'affranchir de la tutelle épiscopale? et les capitulaires et les
canons de concile durent les rappeler à l'obéissance ^. Des prélats
de la Gaule occidentale allèrent même plus loin ; ils affectaient
1. Mansi, XIV, col. 743.
2. Simson, II, 185-187. Amalaire mourut entre 80O et 800 et il fut enterré
à l'église Saint-Arnoul de Metz. Cf. llauck, Kirchengeschichfe Deutschlands,
II, 504, n. 4; Mônchemeier, Amalar von Metz, Munster i. W, 1893.
3. Cf. Weizsàcker, Z>e7' Kanipf r/egen den Chorepiskopat, 18o9; Diimmler,
I, 313.
4. Ebbon de Reims écrit : Chorepiscopi ministerium est omnem sacer-
dotalem totius regionis sihi commissae conversationem corrigere atque
dirigere. Sirmond. Opéra, IV, 3oO.
5. Nous retrouverons son nom infra, p. 135.
6. Admonitio generalis (789), c. 9. Ut corepiscopi cognoscant modum
suum et nihil faciant absque licentia episcopi in cujus parrochia habitant.
Boretius, I, 54.
128 eu. PFISTER
de ne tenir aucun compte des cérémonies présidées par les cho-
révêques ; ils consacraient de nouveau les prêtres déjà consacrés
par eux ; ils bénissaient une seconde fois les églises. Un jour
que Drogon se trouvait à Fulda ', il s'entretint de toutes ces
questions avec l'abbé Rhaban Maur : et, à sa prière, celui-ci
écrivit, sous forme de lettre à Drogon, un véritable traité en faveur
des chorévêques, s'élevant contre la manière d'agir des évêques
occidentaux -. Ce traité ^ n'empêcha point la décadence de cette
institution : les chorévêques furent condamnés, quelque temps
plus tard, par un synode tenu à Metz même ^ et ils disparurent
peu à peu.
Drogon, tout en s'occupant des intérêts généraux de l'église
chrétienne, était attentif à tout ce qui se passait en son diocèse.
Sans doute, il était souvent absent et laissait aux chorévêques le
soin de remplir les fonctions pastorales ; sans doute encore il
affectait parfois à des affaires temporelles les revenus de son
évêché et de ses abbayes ^; mais, tout compte fait, l'église mes-
sine n'eut point à se plaindre de son administration. Depuis 791
jusqu'en 818, le siège de Metz avait été vacant; le pontificat de
Gundulf qui dura de 818 à 823 avait été assez insignifiant '^; à son
entrée, on demanda à Drogon « de relever l'église Saint-Etienne
et de lui rendre son ancienne prospérité ' ». La tâche était assez
difficile, mais le prélat y réussit. Le siège de Saint-Etienne jeta
de nouveau à son époque un éclat très vif que rehaussa la
1. Début de la lettre de Rhaban Maur : Postqua?n per nos transeuntes
abislis...
2. Nous avons de cette lettre un manuscrit tout à fait contemporain.
Bibl. nationale, fonds latin, n° 2443 ; ce manuscrit a appartenu au chorévêque
Théotmar, ami de Rhaban Maur. Fac-similé dans les Epistolse karolini œvi,
III, 431. La lettre dans Mansi, XVI, 872 et Epistolse karolini œvi, l. c.
3. Cette lettre a été éci'ite avant 842, puisqu"à cette date Rhaban Maur
devint archevêque de Mayence. L'ouvrage est mentionné par le moine
Rodolphe : quorum lopusculorum) ununïest de corepiscoporum ordinatione,
super quo ad Drugonemarchiepiscopum scripsit librum unum. Miracùla sanc-
torinn in Fuldenses ecclesias translatorum^ dans Pertz, Scriplores, XV, 340.
4. Vacuum est atque inane quidquid in summi sacerdotii chorepiscopi
egerunt ministerio. Mansi, XVIII, 80.
5. Cf. infra, p. 131.
6. Catalofjus episcoporum Mettensium, Scriplores, II, 269. On ne put faire
d'autre éloge de Gundulf que celui-ci : « conversatione et fide veneraadus. >>
7. Cf. supra, p. 104.
l'archevêque de METZ DROGON 1 29
dignité d'archichapelain '. Metz, chérie des empereurs Louis et
Lothaire, balança la gloire d'Aix-la-Chapelle.
Drog-on cumula avec sa dignité épiscopale celle d'abbé d'un
assez grand nombre de monastères. Aux portes de la ville de
Metz s'étendait la grande abbaye construite en l'honneur de saint
Jean l'Evangéliste et qui, dans la suite, a pris le nom de
Saint-Arnoul. Drogon s'empara de l'abbaye ; il unit perpé-
tuellement le titre abbatial à l'évêché de Metz 2; et il s'appli-
qua à enrichir le monastère. Nous avons vu déjà comment
Lothaire P^le 13 août 840, Charles le Chauve, le 24 février 8i2,
confirmèrent à cette maison le village de Remilly 3. Le 27 décembre
848, un certain Anselme lui accorda divers biens qu'il avait acquis
par yente sur les bords de l'Orne au Image de Gandrange ^ :
mais Drogon s'empressa de rendre ces biens au donateur à titre
de précaire "', et il y ajouta sous les mêmes conditions des pos-
sessions à Erzange et à Weymerange et des vignes au pays de
Metz, à Maizières et à Saint -Julien, provenant des biens du mo-
nastère, d'autres encore appartenant à la cathédrale de Metz ;
tous ces biens devaient faire retour à l'abbaye et à l'évêché au
bout de deux générations ; ils ne devaient être possédés que
par Anselme, ses enfants, ou, si Dieu ne lui en accordait point,
ses neveux; et encore x\nselme s'engageait-il à payer un cens de
six deniers à Saint-Arnoul, six autres deniers à Saint-Etienne ; et
ce cens devait être doublé à la seconde génération. Il arrivait ainsi
souvent que des individus, pour cultiver des terres plus nom-
breuses, dépouillaient leurs descendants; et les monastères, en
abandonnant provisoirement quelques biens, préparaient pour un
1. Sigebert de Gembloux, Vif a Deoderici, I, dans Pertz, ScjHptores, IV,
469, félicitera Metz d'avoir eu un prélat de telle naissance.
2. Tel nous paraît être le sens de cette phrase : uhi domniis ac senior
noster Drogo, urhis Metensis archiepiscopus... perpetualiter funcjil o/ficium,
dans la charte d'Anselme citée n. 4.
3. Cf. supra, p. iio et 116.
4. Histoire de Metz par les Bénédictins, t. III, Preuves, p. 25. Gandrange
[Goderingus) au canton de Thionville. Fac-similé lithographique de l'Ecole
des Chartes, n° 21.
b. Ibid., p. 26. Fac-similé, n° 21 h. Les identifications faites par nous ne
sont pas sûres. Erzange et Weymerange, canton de Thionville ; les deux
autres localités autour de Metz.
Mélanges Paul Fabre. 9
130 en. PFISTEH
avenir plus ou moins éloigné Tacquisition de vastes domaines ' :
mais souvent ce calcul était déjoué et les biens promis n'étaient
point restitués. Nous savons encore que Drogon fît agrandir
l'église Saint-Arnoul et qu'il commença la construction du cloître ;
mais la mort l'empêcha de terminer cette construction '^.
Une autre abbaye du diocèse fut directement gouvernée par
Drogon : c'était la grande abbaye de Gorze qu'avait fondée l'un
de ses prédécesseurs Ghrodegang, et où avait été déposé le corps
du saint martyr Gorgon. A la mort de l'abbé Halduin '^, Drogon
garda pour lui le titre abbatial. Il fît aussi, au nom de Gorze, un
certain nombre de contrats de précaire ; en 848, Fredelave don-
nait à Gorze ses biens dont le Scarponais, dispersés dans les trois
finages de Rembercourt-sur-Mad, de Charny et de Jaulny ^ ;
mais immédiatement il obtint ces biens en bénéfice avec d'autres
qui dépendaient de l'église Saint-Etienne, les uns dans le
pagus MosUnse, au fînage d'Augny, à Argesyngas^ Sismerin-
gas et Berfinerengas, les autres au Scarponais, à ^^'aville et in
fine Betheniaga et in fine Xuroninse et in Villare -K Le 20 mars
849, son vassal Ogulf céda de même à Gorze des manses in ter-
mina Ligoniaga Bauleniaga ; on les lui rendit en bénéfice avec des
biens à Xonville, Waville et Pagny^. Signalons encore qu'en 851,
Drogon fit au nom de Gorze un échange avec son vassal Alsad.
Celui-ci lui céda un certain nombre de manses à Beaumont-sur-
1. Sur ces actes voir Fustel de Coulanges, Le bénéfice et le patronat.
2. Charte de l'évêque Adalbéron le"" pour Saint-Arnoul dans Meurisse,
Histoire des evesques de Metz, p. 307. Cf. D"" Wickmann, Adalhero 7" dans
le Jahrhuch der Gesellschaft fur lothrinçjische Geschichte und Altertums-
kunde, 111, p. 174. L'original de cette charte est aux archives de Lorraine.
3. Haldoin est encore mentionné comme abbé de Gorze en 83o. D'Her-
bomez, Cartulaire de Gorze dans les Mettensia, II, p. 87, n" 49.
4. Les trois endroits au canton de Thiaucourt, Meurthe-et-Moselle. His-
toire de Metz, Preuves, 111, 17. Cartulaire de Gorze, p. 89, n" 50.
0, Cartulaire de Gorze, n° 51. Augny, au canton de Metz; Waville, au
canton de Gorze. Les autres localités ne sont pas faciles à identifier. Nous
proposons pour Argesyngas, Achain, cant. de Château-Salins; pour Sisme-
ringas, Hémering, au canton de Gros-Tenquin ; pour Bertineringas, Ber-
méring, au canton d'Albestroff. Le ruisseau de Soiron, sur le territoire de
Waville, rappelle le finis Xuroninsis. Nous devons une partie de ces com-
munications à M. Louis Davillé.
6. Histoire de Metz. Preuves, 111, 28. Cartulaire, n° 52. Xonville
(SioneLv7/a), canton de Gorze; Pagny-sur-Moselle [Patriniago). c. de Pont-
à-Mousson, Meurthe.
l'aKCIIEVÈQUE de METZ DROGON 131
Orne dans la Woëvre ; Drog-on lui livra à Arnaville sur le Mad
un manse, une vigne et un moulin ^ Tous ces échanges et ces
donations ne furent pas favorables à Gorze. Drogon, pour se pro-
curer des vassaux fidèles, livrait les biens du monastère ; et le
mal s'accrut, quand, après la mort de l'archevêque, le roi
Lothaire II mit à la tête de l'abbaye un laïque, le comte Bivin 2.
II fallut toute l'énergie du successeur de Drogon sur le siège de
Metz, Advence, pour rétablir l'ordre. Soutenu par un concile tenu
à Metz en 863, il poursuivit la restitution de tous les biens enle-
vés : il rappela en termes discrets la conduite de l'archichape-
lain : (( Aux temps de notre prédécesseur, le monastère de Gorze
a supporté de grandes pertes ; et nous ne pouvons rappeler sans
douleur que le saint bataillon des moines avait à peine de quoi
se nourrir -^ »
Quant aux monastères de son diocèse qui n'étaient pas placés
sous son commandement temporel, Drogon y exerça une surveil-
lance active et s'efforçait de les rendre prospères. Au début du
vii^ siècle, Glossinde, née d'une illustre famille, avait fondé à
Metz, à quelque distance de la porte Serpenoise , un monastère de
femmes où cherchèrent asile un grand nombre de religieuses ^.
Glossinde, peu de temps après sa mort, fut honorée comme une
sainte ; on l'enterra d'abord à l'église Saint-Jean, nommée plus tard
Saint-Arnoul ; mais on ramena bientôt son corps dans une petite
chapelle, dépendant de son abbaye et située au milieu du cime-
tière des moniales. Comme sur son tombeau des miracles se pro-
duisirent, Drogon résolut de lever le corps et de le transporter dans
1. Histoire de Metz, Preuves, III, 29. Cartulaire, n° 54. Beaumont-sur-
Orne [Bihonis mons, supra fluvium Orna), c. de Charny, Meuse ; Arnaville,
c. de Thiaucourt, Meurthe-et-Moselle. Arnaville doit probablement son nom
à l'évêque de Metz, Arnald. Sur cette charte de Drogon, voir un bon article
de Louis Davillc, Les origines du village d' Arnaville dans le Journal de
la Société d' archéologie lorraine, 1900, p. 196-197.
2. Abbé Chaussier, U abbaye de Gorze, p. 30.
3. Cartulaire de Gorze, n° 60. Monasterium, temporibus antecessoris
nostri, hue illucque rerum suarum scissionem pertulit... in tantum, quod
sine dolore proferre nequimus, ut vix sacrum monachorum agmen victus
necessitatem haberet.
4. La vie de sainte Glossinde a été écrite au x« siècle par Jean, abbé de
Saint-Arnoul ; celui-ci nous a laissé aussi une histoire des translations des
reliques. Cf. Mabillon, Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti seculi H,
p. 1040 (éd. de Venise) ; seculi IV, pars L, p. 415.
132 CII. PFISTER
l'ég-lise même du couvent ; la cérémonie eut lieu au milieu d'un
grand concours de peuple, le 14 mars 830 '. Drogon lui-même
y présida 2.
En dehors même de son diocèse de Metz, Drogon avait un cer-
tain nombre dabbayes ou de prieurés qui dépendaient de lui au
temporel et qui relevaient au spirituel de l'évêque du ressort.
Au diocèse de Toul, le prieuré de Varangé ville, à petite distance
de Nancy et que la Meurthe sépare de Saint-Xicolas-de-Port, était
une dépendance de Gorze. Quand on amena de Rome les
ossements de saint Gorgon, le cortège dut s'arrêter à Varangé-
ville ; mais on ne put soulever la châsse, malgré les etîorts les
plus énergiques, jusqu'à ce que le village eût été cédé à Gorze ^;
à l'endroit même oii ce miracle s'était produit, on éleva le prieuré.
Drogon augmenta ses biens ; un certain Géroart lui céda deux
manses à ^^arangéville et il lui donna en échange des biens à Vic-
sur-Seille '\ L'évêque de Toul, Frothaire se plaignit un jour assez
vivement à Drogon que les moines du prieuré ne reconnussent pas
son autorité spirituelle : « Des moines y demeurent sans ma per-
mission. Mais parce que j'ai grandi au milieu d eux au monas-
tère de Gorze, j'ai jusqu'ici supporté cette irrégularité ^. »
Frothaire avait contre l'évêque de Metz des griefs plus grands.
Charlemagne avait cédé à l'un des prédécesseurs de Drogon, Angil-
ramne, lagrande abbaye de Senones, fondée par le roi Ghildéric IK^
1. La date de Tannée est donnée pai' la seconde translation. Celle-ci
ajoute qu'en 830 : « hanc sedem Metensem Drogo... jam per annum tuebatur
octavum )>, ce qui est exact ; seulement elle le fait à tort déjà en 830 vicaire
apostolique. Le jour est celui où Ion avait l'habitude de célébrer cette trans-
lation. Cf. Histoire de Metz, I, 343. Dans Vllisloria sancti Arnulfi Mettensis
dans Pertz, Scriptores, XXV, 533, on a embrouillé les diverses translations
de sainte Glossinde. Cf. Gesta episcoporuin Mettensium dans Pertz, Scrip-
tores, X. 641 ; Chronicon universale Metteuse, Scriptores, XXIV, 305.
2. Translatio sanctœ Glodésindis, l. c.
3. Historia translationis sancti Gorgunii dans Mabillon, Acta sanctorum
ordinis sancti Benedicti seculi IV, 2® {partie, p. 206.
4. D'Herbomez, Cartulaire de Gorze, n" 53, p. 95.
5. Est preeterea alia vestrse dominationis cella sita in Warengisi villa,
quam etiam monachi sine mea licentia inhabitare noscuntur. Sed quia
inter eos me constat adoievisse, in cenobio videlicet Gorzensi, hec ut
cumque mea parvitas tolérât. Frotharii episcopi epistolœ dans Pertz, Epis-
tolœ karolini œvi, III, 295.
6. Richer, Chronicon monasterii Senonensis, II, J, dans Pertz, Scriptores,
XXV, 269. Cf. dom Calmet, Histoire de VaJjhaye de Senones, éd. Dinago
(Saint-Dié) ou Chevallier (Epinal).
l'archevêque de metz drogon 133
et qui, avec Saint-Dié, Etival, Moyenmoiitier et Bonmoûtier, for-
mait dans la vallée supérieure de laMeurthe une croix mystique.
Pendant qu'un certain Erlefroi ^ g'ouvernait cette maison, les
moines refusèrent d'obéir à Frothaire, qui était pourtant leur chef
spirituel ; sous prétexte de porter des réclamations à qui de droit,
ils quittèrent leur monastère sans la permission épiscopale. Drogon
accueillit leurs plaintes : ce qui causa l'indig'nation de Frothaire.
(( Vous auriez dû, écrit-il à son confrère, me faire connaître leurs
griefs et nous aurions cherché ensemble le moyen d'y porter
remède ~. » Drogon se borna à envoyer à Senones des missi qui
augmentèrent la discorde, au lieu de la calmer ; les moines persis-
tèrent dans leur rébellion; plus tard, ils profitèrent de leur situa-
tion, pour s'affranchir à la fois de l'autorité de Metz et de Toul,
et pour se rattacher directement au Saint-Siège, c'est-à-dire pour
se rendre presque indépendants ^.
L'évêque de Metz possédait encore au diocèse de Toul un cer-
tain nombre de paroisses dont il devait nommer les prêtres ; mais
Frothaire se plaignit que ces paroisses fussent abandonnées;
Drogon négligeait d'y appeler des plehani ; puis il n'assurait pas
à ces églises de village la possession de quelques manses '% comme
l'exigeaient les capitulaires de Charlemagne.
Drogon et Frothaire eurent encore d'autres affaires à traiter en
commun. Un jour, le prélat de Toul envoya à son confrère de
Metz un certain Leutfried. <( Il nous a demandé un certificat de
mariage, parce qu'il prétend avoir contracté union auprès de
nous. Mais nous n'avons pas eu le temps de faire la recherche
nécessaire et nous vous en parlerons, quand nous nous trouverons
au prochain plaid 5. » Et Frothaire se réjouit de revoir bientôt
1. Erlefroi est cité dans les Confraternilales augienses. Piper, Liber
confraternitatum, p. 229.
2. Frothaire, lettre citée.
3. Dom Calmet, o. c.
4.- Frothaire, lettre citée. « Denique illud vestrœ paternitati non sileo,
quod quedam vestri juris basilicse in providentia nostra consistunt, qu£E
nec mansorum subjectione fulciuntur nec sacerdotum prcesentia custo-
diuntur. » Sur la nécessité d'attacher des manses aux églises rurales, cf.
Irabart de la Tour, Les Eglises rurales sous les Mérovingiens et les Carolin-
giens.
5. Frothaire. Epislolœ, l. c, p. 281. Cette lettre est adressée episcopo
Meftensi, mais sans nom propre. Pourtant il n"est pas douteux que ce prélat
134 CH. PFISTER
Dro{^''on, lorsque tous deux se rencontreront à l'ost ; car le ban
de g-uerre pour FHespérie (l'Espagne) vient d'être proclamé.
« Vos paroles résonnent si doucement sur vos lèvres qu'elles sont
à la fois une boisson salutaire et un aliment vivifiant ' pour les
entrailles de celui qui l'écoute. » Cette phraséologie tout
onctueuse dissimule mal des différends assez profonds.
Dans l'évêché de Liège, l'église de Metz possédait aussi une
abbaye : celle de Saint-Trond. Le terrain avait été donné autre-
fois à saint Clou, évêque de Metz par un jeune homme, origi-
nalité de la Hasbaye et nommé Trudo ou Trond, qui était venu se
former aux écoles de cette ville. Trond avait ensuite fondé sur ce
bien un monastère - qui a longtemps dépendu de Metz. Les pré-
lats messins instituaient l'abbé choisi au nombre des moines, ou
bien gardaient eux-mêmes le titre abbatial. C'est à ce dernier
parti que s'arrêta Drogon. Le 20 juillet 837, le comte Robert, par
un acte daté du monastère de Zuckingen, donna à la basilique de
Saint-Trond « à laquelle préside Farchevèque Drogon )> ses pro-
priétés d'Assent et vingt-quatre esclaves des deux sexes ^. Drogon
n'a pas seulement augmenté les revenus de cette abbaye : il lui a
donné de nombreux joyaux et y a introduit la réforme ^.
Au diocèse de Strasbourg, deux abbayes relevaient de Drogon :
celles de Marmoutier et de Neuwiller. Toutes deux étaient situées
à peu de distance de Saverne, dans une contrée ravissante. Un
biographe écrit : « Le pays est fécond par ses champs, riche par
ses vignes, planté d'arbres, arrosé de sources abondantes, ombragé
par les forêts avec des prairies parsemées de fleurs ^. » Marmou-
de Metz ne soit Drogon. L'expédition d'Espagne dont il est question est
vraisemblablement celle de 828. Cf. notre étude sur Frothaire dans les
Annales de l'Est, t. IV (1890), p. 309, note.
1. Summe juconditatis in labiis tuis resonabit suavitas, quibus et salutare
audientis visceribus poculum et vitale tribuatur alimentum.
2. Vita sancti TruJonis {\in^ siècle) dans Mabillon, Acta sanctorum ordi-
nis sancti Benedicti seculi III, p. 1022.
3. Miraeus, I, 499. Cartulaire de Vabbaye de Saint-Trond dans les chro-
niques belges, n° II. La charte est reproduite dans les Gesta ahhatum Tru-
donensium, Pertz, Scriptores, X, 373.
4. Iste Drogo... per suam industriam ipsum monasterium monasticis dis-
ciplinis devotius inornavit, et pretiosis clenodiis et rodditibus largioribus
cumulavit. Gesta ahhatvni Trudonensium. l. c. Cf. p. 372 in fine.
5. Vita sancti Adelphi. Bollandistes, août, t. VI, p. o09, éd. de Venise.
Pertz, Scriptores, XV, 294.
l'arCIIEVÈQUE de METZ DROGON 133
tier avait d'abord été nommé la cella Leohardi du nom de son
fondateur, et elle s'appela ensuite Mauri-monasterium^ parce
que Maur fut le nom d un de ses abbés ^. L'abbaye étant tom-
bée en décadence, Drogon fut chargé de la réparer - : il rebâtit
l'église et y transporta les reliques de deux de ses prédécesseurs,
Céleste et Auctor. On célèbre cette translation le 7 mai 3. Dro-
gon ne prit sans doute pas le titre d'abbé de Marmoutier ; mais
l'abbaye dépendit de lui au temporel et il disposa de son vaste
domaine qu'on appelait la marche d'Aquilée.
Le monastère de Neuwiller avait été créé par un évêque de
Metz Sigebaud au viu'^ siècle^ placé sous le vocable de Saint-Pierre
et soumis au temporel de Metz '-*. Un chorévêque Lantfried^, qui
exerçait son ministère en cette région, déplorait qu'elle ne possé-
dât aucune pieuse relique et il suppliait Drogon de lui permettre
d'y transférer le corps de son prédécesseur, Adelphe, comme on
avait emmené à Marmoutier d autres reliques vénérables. L'arche-
vêque y consentit : n'était-ce pas là un moyen d'asseoir plus
solidement son autorité sur cette maison? En même temps
qu'Adelphe, les prélats messins se fixaient en cette belle région.
Pour la forme seulement, Drogon ordonna im jeûne de trois
jours, afin que le ciel manifestât sa volonté. La translation eut
lieu en l'année 846, sous le règne de Lothaire ^, et naturellement
1. Grandidier, Alsatia sacra, éd. Ingold. Nouvelles œuvres inédites, III,
p. 203.
2. On prétend à tort que la belle église romane qu'on admire encore à
Marmoutier remonte à Drogon. Cf. abbé Sigrist, Histoire de Vahhaye de
Marmoutier, dans la Revue catholique dWlsace, 1882.
3. Sur ces deux prélats, voir Bollandistes, août, II, p. 536 et octobre,
VI, 480. La date de la translation, Histoire de Metz, I, 432. On raconte
qu'on avait voulu mettre en tête du cortège les reliques de saint Auctor;
mais on ne put les soulever, avant qu'on eût placé saint Céleste le premier.
Gesta episcoporum Mettensium [wi" siècle) dans Pertz, Scriptores, X, 535.
Chronicon sancti démentis, Scriptores, XXIV, 493.
4. Locus ille bonis sancti Stepbaniinscribitur. Vita Adelphi, l. c. Cf. Dag.
Fischer, Abteiund Stadt Neuweiler. Saverne, 1876; V^'^alter, Les régestes de
i abbaye de Neuwiller dans le Bulletin de la Société des monuments histo-
riques dWlsace, 1897.
5. Lantfried est mentionné une fois en qualité de chorévêque, une autre
fois en qualité d'évêque dans deux chartes des Traditiones Wizenburgenses,
éd. Zeuss, p. 191 et 258.
6. La Translatio donne la date de 846 et le règne de Louis le Pieux. Mais
nous supposons qu'un copiste aura mal interprété l'initiale L. de Lothaire.
136 cil. PFISTER
le cortèg'e fut marqué par les miracles ordinaires : démons chas-
sés, aveugles recouvrant la vue, sourds entendant, ennemis
mortels se sentant émus et se réconciliant. L'un de ces miracles
pourtant contient une image fort poétique. Lorsqu'on passa le
défilé des Vosges, les sapins s'inclinèrent vers la châsse, comme
pour la saluer i.
Au diocèse de Besancon, enfin, Drogon se fit conférer par son
neveu l'empereur Lothaire la grande abbaye de Luxeuil, la créa-
tion de saint Golomban, Cette abbaye était l'une des plus riches,
peut-être la plus riche du royaume central ; et l'évêque de Metz,
qui devint ici abbé en titre, en augmenta encore la prospérité.
Grâce à sa bonne administration, le nombre de ses manses
s'éleva au chiffre énorme de quinze mille -. L'abbaye de Luxeuil
resta, comme par le passé, unfoyerde vie littéraire, et un religieux
du nom d'Angelome obtint, par ses écrits, une certaine réputa-
tion. A la demande de nombreux moines et de plusieurs per-
sonnes de mérite, il entreprit d'écrire un commentaire sur le
livre des Rois, puisque personne n'avait encore, en son pays,
mené à bonne fin une pareille tâche •'\ Il avait abordé déjà son
sujet, lorsque Drogon eut connaissance de son dessein. L'abbé
(( le plu^ noble et le plus saint des hommes ^ » lui donna l'ordre
de continuer l'œuvre; et voilà pourquoi Angelome eut le cou-
rage d'aller jusqu'au bout, poussé par les ordres et soutenu par
les encouragements du pontife, qui était le propre fils de Char-
lemagne ^ Nous devons ainsi à notre prélat une œuvre assez
singulière où l'on essaie de rechercher le sens caché sous les
phrases du livre des Rois, où l'on nous explique par des allégories
Vita et translatio Adelphi, l. c. Cf. Pertz, Scriplores, XV, 294. A ce moment,
Ratramme était abbé du monastère. Peut-être est-ce l'auteur du fameux
traité sur l'Eucharistie.
1. Bollandistes, l. c.
2. Acta sancti Waldeherti ahhalis- Luxoviensia d'Adson (x® siècle).
Bollandistes, mai, I, p. 277 (éd. de Venise). Pertz, Scriptorei^, XV, 1174.
Adson intervertit l'ordre des abbés et fait de fâcheuses confusions ; mais
nous n'avons aucune raison de douter de son témoignage.
3. Le commentaire de Rhaban Maur est par suite postérieur.
4. Quo nihil nobilius nihilque sanctius est.
5. La lettre publiée en dernier lieu dans les Epistolse karolini sévi, 111,
622; l'ouvrage Bihliotheca patrum Lugdunensis, XV, 307 et Migné, Patro-
lof/ie latine, CXV, 243.
l'archevêque de METZ DROGON 137
les faits eux-mêmes ; la chronique devient un lo^ogriphe qu'on
essaie de déchifîrer. A la rig-ueur une telle méthode peut s'ap-
pliquer au Cantique des Cantiques et l'on conçoit qu'Ang-elome
se soit, dans la suite, attaqué à cet ouvrage. Il entreprit ce
nouveau travail sur l'ordre exprès que lui donna l'empereur
Lothaire, peu de temps après la mort de l'impératrice Irmen-
garde i. Mais, pour ne rien faire contre la discipline monastique,
il sollicita, avant de prendre la plume, la permission de son abbé.
Drogon, (c plein de douceur et d'affabilité, porté à l'enthousiasme
pour tout projet généreux », non seulement ne refusa pas, mais
commanda au moine d'entreprendre aussitôt cet ouvrage, réclamé
par un empereur pour la gloire de Dieu : « augustale opus
et spiritale decus » ~ ; et ainsi prit naissance un des nombreux
commentaires mystiques du cantique réaliste du roi Salomon.
Déjà, pour Angelome, l'époux et l'épouse désignent Jésus-Christ
et son Eglise. Ainsi Luxeuil, gouverné par Drogon, continua de
mériter un grand renom littéraire. Du reste le prélat se plaisait
à séjourner en cette abbaye, pour se délasser de ses travaux ; au
milieu des belles forêts qui l'environnent, il respirait un air plus
pur. Nous avons déjà raconté qu'il mourut dans une des pro-
priétés du monastère ■'.
Si à Luxeuil Drogon encourageait les travaux de l'esprit, on
devine qu'il s'appliqua à maintenir les écoles de Metz au degré
de prospérité qu'elles avaient atteint sous Charlemagne. Nous
n'avons pas d'ouvrage composé par lui-même ^ ; mais les écrits
que lui adressèrent, outre Angelome, le diacre Florus et Rhaban
Maur nous prouvent qu'il était un esprit cultivé et qu'il lisait
beaucoup. Il aimait la poésie, et les poètes que suscita la renais-
sance carolingienne ne manquèrent pas de lui dédier quelques
pièces ou de le citer dans leurs vers. Walahfried Strabon, qui
avait toujours embrassé le même parti politique que Drogon, lui
1. Cette princesse mourut le 20 mars 8nl. Dûmmler, I, 397.
2. Epistolœ karolini sévi, III, 265. Bihliolheca patruni Lugduncnsis, XV,
415. Migne, CXV, 551.
3. Cf. supra, p. 123. Après la mort de Drogon, l'abbaye de Luxeuil cessa
d'appartenir à l'évêché de Metz. A sa tête fut placé l'abbé Gibard, qui eut
beaucoup à souffrir des ravages des Normands.
4. Les lettres de lui publiées dans les Gesta Aldrici c. 54 et 55 (Migne,
Pntrolofjie latine, CXV, col. 91), sont de simples formules.
138
en. PFISTER
adressa un long; poème, de quatre-vingt-cinq vers, où il célébra
toutes ses vertus.
Hfee sunt prcX^cipue, quibus insignita refulget
\'irtutis persona tuae, sapientia radix,
Ordo, alfabiUlas, bonitas, patientia, virtus,
Vita, gradus, doctrina, locus, moderatio, rictus,
Zelus amorqueDei, fidei insuperabile robur,
Religio, ofTicium, censura, modestia, gestus '.
iSous supposons que le versificateur, en faisant cette longue
énumération, était préoccupé davantage de la quantité des mots
que de l'expression juste. Un autre poète plus obscur, Engelmode,
nous paraît avoir envoyé à lévêque de Metz la pièce suivante :
« Issu par tes ancêtres d'une noble famille de rois puissants, tu
as été encore plus illustre par tes mérites propres. L'âge n'avait
pas encore fait naître le duvet sur tes joues et à peine avais-tu
quitté ton berceau, que, semblable à Phébus, tu as brillé d'un
vif éclat au milieu de tes contemporains ; et, par les mérites de
ton esprit mûr, tu as égalé les vieillards et les vétérans... Par
toi, la dignité illustre des saints pontifes est rehaussée. Lorsque
tu eus dédaigné la pourpre des suprêmes honneurs de ce monde,
le peuple t'a aimé comme un doux père ; car tu es un père pour
les veuves, la vie pour les orphelins, la consolation des affligés,
une espérance sûre pour les malheureux, et, jamais pauvre pour
venir au secours des indigents, tu les réchauffes tous en ton sein
maternel ~. » Lorsque l'Irlandais Sédulius, réfugié à Liège,
célébra l'arrivée en cette ville de lévêque Francon, il ne manqua
pas de rappeler le souvenir de Drogon qui avait été son maître :
« Il brille comme une étoile charmante, notre nouveau prélat,
le grand souci de Drogon et le modèle de l'église ; il brille
comme une étoile charmante •^. »
Au temps de Drogon, l'Ecole de Metz fut fréquentée par de
1. Dummler, Foetœ hidni œvi Carolini, II, 3ob.
2. Poetse latini Pevi Carolini, III, 59-61. Les vers que nous traduisons
de cette pièce alambiquée paraissent bien se rapporter à Drogon, comme
Dummler l'a conjecturé, note supplémentaire, p. 747-748.
3. Stella venusta micat, Drogonis maxima cura,
Ecclesiae spécimen, stella venusta micat.
Ihid., III, p. 185.
l'aRCIIF.VÈOUE de METZ DROGON 139
nombreux disciples. On raconte même que le jeune Pépin, petit-
fils de Louis le Pieux, celui-là qui sera dépouillé plus tard de
l'héritage paternel, devait venir sur les bords de la Moselle pour
s'initier aux arts libéraux '. Quelques élèves de l'école messine
sont devenus célèbres ; nous avons déjà nommé Amalaire de
Francon. Il faut ajouter à ces noms celui d'Aldric. Tout jeune, il
avait été recommandé au palais à Charlemagne, puis à Louis ;
il s'était rendu ensuite aux écoles de Metz '. L'évêque Gundulf
le sacra clerc ; Drog-on l'éleva à la prêtrise ■*, le nomma chef des
chantres et lui confia la direction des écoles ^. Peu après, il lui
donna la dignité de primicier de son église. Un peu plus tard,
l'empereur Louis le désigna comme son confesseur et l'appela
en 832 au siège du Mans "'. Nous n'avons pas à parler ici des
nombreux écrits qu'Aldric a répandus dans le monde ; il
semble à peu près prouvé aujourd'hui que c'est sous ses yeux
qu'a été rédigée la fameuse collection des fausses décrétales ^.
Nous mentionnerons encore parmi les élèves de Metz Advence,
qui fut un des disciples préférés de Drogon et qui devait lui suc-
céder sur son siège '.
1. Reginon, Chronicon, année 853, éd. Kurze, p. 75. « Fuit vero iste Pip-
pinus filius Pippini, filii Ludowici imperatoris, de quo ferunt quod eum
pater, dum adhuc puerilis esset setatis, voluerit ad clericatus oflicium pro-
movere ac Drogoni episcopo Mettensi, avunculo videlicet suo, commendare
erudiendum liberalibus simul et ecclesiasticis disciplinis. » Avunculus doit
se prendre ici dans le sens de grand-oncle. Tout le récit a du reste un
caractère légendaire.
2. Te nutrix igitur Mettis suscepit alendum.
Carmina Cenornanensia dans Poetœ œvi Carolini, II, 625.
3. Sacratur Domino, benedicitur atque sacerdos
Drogonis manibus prœsulis egregii.
Id., ihid., p. 631. Cf. Gesta Aldricl dans Pertz, Scriptores, XV, 309.
4. Senior cantor sublimatur. In scolis, in quibus vei'O jam magister erat
constitutus, sapienter multos et innumerabiles in artibus erudicns. Videns
igitur eum domnus Drogo... multos doctores et magistros nobiles fecisse...
Gesta Aldrici, l. c.
5. A ce propos, Drogon écrit à l'archevêque de Tours Laudromne de con-
sacrer Aldric. Migne, Patrologie latine, CXV, col. 91.
6. Simson, Die Enstehung der Pseudo-hidorischen Dokretalen. Julien
Havet, OEuvres.
1. Lettre de Charles le Chauve au pape Nicolas 1'='' (Dom Boucjuel, VII,
553). Drogo... eumdeni venerabilem Adventium nutrivit, et domestica fami-
liaritate habuit.
140 eu. PFISTER
Ce n'est pas seulement les lettres qui étaient cultivées à Metz ;
la cité renfermait une excellente école de chant ecclésiastique.
Déjà Pépin le Bref avait fait des tentatives pour introduire
dans toutes les églises de Prance le chant romain et il avait
été secondé par le pape Etienne II, lors du voyage de celui-ci
en France '. L'archevêque Chrodegang avait imposé ce chant à
son clergé "-. Plus tard, Charlemagne veilla à ce que le chant fût
toujours exécuté avec correction et dignité 3; et nul doute qu'à
Metz on ne suivît ses ordres avec plus de ponctualité qu'ailleurs.
La légende s'est emparée de ce fait et l'a embelli. On raconta
d'abord que Charles demanda au pape Hadrien L'' des chanteurs
experts, que celui-ci lui dépêcha Théodore et Benoît, que le
premier s'établit à Metz, le second à Soissons et que les clercs
de Gaule et d'Allemagne vinrent de toutes parts s'initier aux
vrais principes dans ces deux cités ^. Puis le moine de Saint-Gall
confondit tous les faits. Il rapporte que le pape Etienne II
envoya en France douze clercs pour y enseigner le chant ; mais
qu'à dessein ces clercs l'enseignèrent mal et altérèrent la pure
tradition, pour que l'église romaine possédât seule une bonne
école et continuât d'exciter la jalousie des barbares. Charle-
magne averti se serait plaint au pape Léon III, et celui-ci aurait
conseillé à l'empereur d'envoyer des disciples à Rome. Deux
clercs francs apprirent de la sorte la vraie méthode dans la ville
éternelle et revinrent en Gaule. L'un d'eux, sur la demande de
Drogon, s'établit à Metz et ht le succès de son école ■'. Il y a ici
une série d'invraisemblances et d'anachronismes. Nous relevons
au moins cet aveu que le chant grégorien s'est appelé longtemps
le chant messin ''. Nous savons d'ailleurs que Drogon s'intéres-
1. Llhri Cavolini, I, 6, dans .lafTé, Bihliolhrca reriim germanicarum, VI,
223. Walahfrid Strabo, De ecclesiasticarum reruin exnrdiis et incrementis,
c. 2a dans Migne, Pafrologie latine, GXIV, 957.
2. Paul Diacre, Gesta episcoporum Mellensium dans Pertz, Scriplores, II,
268.
3. Adnionilio generalis, 789, c. 60 (Boretius, I, 61). Epislola generalis,
786-800, Boretius, I, p. 80. Einhard, Vita Karoli, 60. « Psallendi discipli-
nam diligentissime emendavit. »
4.. Additions aux Annales Einhardi. Scriptores,l, 170-171.
5. Gesta Karoli, I, c. 10. Cf. Pertz, Scriptores, II, 725.
6. ^-Ecclesiastica cantilena dicitur Metensis.
L ARCHEVÈUUE DE METZ DROGON 141
sait vivement à son école de chant ; navons-nous pas déjà dit
que le diacre Amalaire partit vers 828 pour Rome, y chercher
des antiphonaires i?
On ne négligea point à Metz la copie des manuscrits; on
les orna de magnifiques miniatures ; on les recouvrit de belles
couvertures. De l'Ecole de Metz sont sortis un certain nombre
des plus superbes manuscrits du ix'' siècle 2. L"un d'eux qui
appartient à l'époque de Drogon mérite d'être cité hors de pair :
c'est le fameux sacramentaire.
Dans le sacramentaire de Drogon, entré au début du xix"
siècle à la Bibliothèque nationale" (ms. latin, n" 9428), tout
mérite d'être admiré : la calligraphie que rehausse parfois l'éclat
de l'or, les miniatures, les plaques d'ivoire sculptées qui lui
servent de couverture. Les miniatures sont encadrées dans
des lettres initiales exécutées en couleur avec des feuillages
et des fleurons d'or. Elles représentent les cérémonies de la
liturgie avec divers symboles : sacrifice de la messe, bénédiction
des fonts baptismaux et du saint chrême, baptême ou confirma-
tion ; ou bien elles nous montrent des sujets bibliques : l'arrivée
des rois Mages à Bethléem, la Vierge portant sur son giron l'en-
1. Cf. supra, p. 126.
2. Aug. Digot [Recherches sur les écoles épiscopales et monastiques de la
province de Trêves, Congrès scientifique de France, 1850, t. II, 368) fait
venir à Metz sous Drogon le sculpteur et musicien Tuotilon, moine de
Saint-Gall ; mais celui-ci appartient à une époque postérieure. Abel, Essai
sur d'anciens ivoires sculptés, p. 241, cf. p. 142, n. 3, fait aussi venir Tuotilon
à Metz.
3. Sur ce manuscrit, voir Léopold Delisle, Le cabinet des manuscrits, 111,
p. 262. Il en a reproduit un fragment du fol. 38, pi. XXIX, n° 1. Le
manuscrit provenant de Metz est entré à la Bibliothèque nationale, en
novembre 1802. — Autres fac-similés : Sylvestre, Paléographie universelle,
pi. CXXXI; comte de Bastard, Peintures et ornements des manuscrits,
pi. LXVII-LXXII. Il est tout à fait certain que le manuscrit est de
l'époque de Drogon. Au fol. 126, on lit le catalogue en vers des évêques de
Metz qui est imprimé par Diimmler, Poetœ œvi Carolini, I, 60 et par IIol-
der-Egger, Scriptores, XIII, 303. A la suite de ces vers on a ajouté en
onciales d'or le nom de Drogon avec la date de sa mort : « Drogo archiepis-
copus VI idus decembris. » Cette addition a été faite peu de temps après la
confection du manuscrit; puis on a écrit bien plus tard en minuscule
noire les noms d'Advence, Wala et Robert, successeurs de Drogon. Sur la
question de date, voir Léopold Delisle, Mémoires sur d'anciens sacranien-
taires dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres,
l. XXXII, p. 100-102.
142
CM. PFISTER
fant Jésus, le massacre des Innocents, la Présentation au
Temple, l'entrée de Jésus à Jérusalem le jour des Hameaux, la
Sainte-Cène, la Crucifixion, les saintes femmes devant le tom-
beau du Christ ressuscité, l'Ascension. Quelques-unes sont des-
tinées à la glorification de Metz. L'artiste a renfermé dans une de
ses plus belles lettres la scène de la lapidation du premier martyr
Etienne auquel l'ég-lise messine est dédiée. Puis il nous montre
la suite des miracles attribués à saint Arnoul : lépreux païen
baptisé et sortant guéri des fonts ; enfant mort ressuscité par le
prélat qui lui a fait des onctions avec les saintes huiles ; femmes
possédées délivrées du démon par les prières du prélat^. Tous
ces sujets sont composés à la fois avec une grande netteté et une
certaine bonne grâce : les gestes sont précis et les mouvements
justes 2. Ces lettres historiées ne peuvent être assez commentées
par les archéologues. Ils reproduiront aussi toujours les dix-
huit tableaux charmants qui sont représentés trois par trois sur
les plaques d'ivoire servant de couverture au volume-^. Ces
tableaux doivent être contemporains du volume avec lequel ils ont
le plus intime rapport^. Seulement, l'ordre en semble avoir été
dérangé, quand on a restauré au xv!!!*" siècle la reliure en velours
bleu ^ L'artiste a voulu, selon toute vraisemblance, représenter les
cérémonies liturgiques qui sont décrites au cours du volume, et
placer en regard de chacune d'elles les phases correspondantes
1. Toutes ces lettres historiées ont été étudiées avec beaucoup de soin
par le P. Cahier, Nouveaux Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littéra-
ture sur le moyen âge. Ivoires, miniatures, émaux. Paris, 1874, p. 114-139.
2. Labarte, Histoire des arts industriels, 2*= édit., t. II, p. 207.
3. Ces ivoires ont été publiés dans le Trésor de numismatique et de
glyptique. Recueil général de bas-reliefs et d'ornements. Paris, 1836;
pi. XVIII et XIX. Cf. Hausmann, Wahn et Wolfram, Lothringische Kunstden-
màler, n° 58-39. M. Charles Abel (Essais sur d'anciens ivoires sculptés de la
cathédrale de Metz dans les Mémoires de la Société d'archéologie de la
Moselle, t.X, 1868, p. 228 et ss.) donne des explications un peu difTérentes des
nôtres. Il suppose à tort que l'artiste a voulu représenter Drogon lui-même.
4. Je ne sais pourquoi M. Prou [Grande Encyclopédie, art. couvertures)
place ces ivoires au xii*' siècle. Sans doute la reliure première du manu-
scrit a été modifiée; mais Ion s'est servi des plaques anciennes pour la cou-
verture nouvelle. La suite des ivoires que nous possédons de Metz, cf. l'art.
d'Abel, nous prouve bien que nous sommes en présence d'une œuvre du
ix" siècle.
5. Sur cette restauration, Léopold Deïisle, Le Cabinet des manuscrits, Le.
l'archevêque de METZ DllOGON 143
de la vie du Christ ; c'est ainsi que nous voyons le baptême de
Jésus dans les eaux du Jourdain, Jésus serrant dans ses bras ses
apôtres au jardin des Oliviers, Jésus donnant la bénédiction à
ses disciples qui vont le quitter ; et aux deux premiers épisodes
répondent les sacrements du baptême et de l'ordination '. Mais
bientôt le sculpteur a laissé de côté ce parallélisme, et il nous
montre Tévêque consacrant une église, bénissant le saint chrême
le jeudi saint, les fonts baptismaux le samedi saint, traçant avec
le pouce une croix sur le front de l'enfant qu'il vient de bapti-
ser; puis suivent les diverses cérémonies de la messe : l'évêque
sortant de la sacristie, sinclinant devant l'autel, donnant le bai-
ser de paix à l'un des prêtres assistants, baisant le livre des
évangiles, écoutant la lecture de l'épître, puis se tournant vers
l'Orient pour écouter la lecture de l'évangile, recevant les
oblations des membres du clergé, consacrant le vin du calice et
remettant à l'archidiacre le pain bénit-.
Parmi les manuscrits précieux qui proviennent de Metz et qui
ont pu être exécutés sous la direction de Drogon, signalons
l'Evangéliaire dit de Soissons, ms. latin n° 8830 à la Biblio-
thèque nationale -^ ; un recueil comprenant l'histoire de Paul Orose
et la guerre de Troie, de Darès le Phrygien (Bibl. de Metz, ms.
n° 187); des extraits d'un commentaire sur le livre des Rois
[ibid., ms. n° 1309 ^) ; mais cette liste s'allongera certainement,
1. Au troisième sujet devait sans doute correspondre la confirmation qui
n'est pas représentée.
2. Des explications un peu difTérentes sont données par Kraus, Kunst
und Altertum in Lothringen, p. S78. Cf. Rohault de Fleury, La messe, I, G7 ;
Didron, Annales archéologique, XIX, 136. Diverses de ces plaques ont été
souvent reproduites dans les livres darchéologie, le baptême du Christ
dans l'ouvrage cité du P. Cahier, p. o9, la cérémonie du baptême dans un
article de M. Paul Saintenoy, Les fonts haplismaux de bois figurés sur les
hautes lisses de la cathédrale de Tournai dans le Bulletin de l'Académie
d'archéologie de Belgique, t. XXIV (1896), p. 748. Voir aussi Bévue de
Fart chrétien, J897, p. 401. Cf. Clemen, Die merowingische und karolin-
gische Plastik dans les Jahrhûcher des Vereins von Alterlumsfreuhden des
Bheinlandes, Ileft 92.
3. Hausmann, Wahn et Wolfram, recueil cité, pi. 33-38.
4. Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des dépar-
tements, in-4, t. V. Les deux manuscrits provenant de la cathédrale de Metz,
sont attribués au cours du catalogue au x" siècle par M. Quicherat, et plus
exactement au ix^ siècle par M. Prost dans la préface, p. cxxv. — Nous ne
mentionnons pas le beau fragment de sacramentaire, à la Bibliothèque
144 CH. l'FlSTKR
quand on connaîtra mieux les caractères des diverses écoles
locales de paléographie. La cathédrale de Metz possédait déjà un
trésor de livres tout à fait remarquables, quand, quelque temps
après la mort de Drogon, Charles le Chauve, le jour de son cou-
ronnement comme roi de Lorraine, 9 septembre 869, lui fera
cadeau de ces deux merveilles : la Bible, écrite par Vivien, abbé
de Saint-Martin de Tours et le psautier de la main de Luitard '.
Ainsi, sous lépiscopat de Drogon, Metz continua de se montrer
digne de son ancienne réputation littéraire et artistique.
A quelque point de vue que l'on se place, Ton ne saurait nier
Timportance du rôle joué par Drogon. Sous Louis le Pieux, alors
que l'empire carolingien est intact, il garde au prince une fidé-
lité à toute épreuve et il en est récompensé par la plus haute
dignité de l'Etat, celle darchichapelain. Après le pacte de Ver-
dun, il s'attache à Lothaire et conserve dans le royaume de celui-
ci cette importante charge. A ce moment, il reste le représentant
vivant de l'ancien principe d'unité ; nommé vicaire du Saint-
Siège au delà des Alpes, il essaie de soumettre à son autorité
spirituelle les évêques des régions où commandent Louis le
Germanique et Charles le Chauve ; la tentative échoue et toute
centralisation disparaît :
Pro rege est regulus, pro regno fragmina regni.
Drogon, préoccupé surtout des affaires temporelles, a souvent
fait servir l'Eglise à ses desseins politiques. Si nous le repré-
sentions comme un grand réformateur, nous donnerions de lui
une idée trop élevée. Néanmoins, il a pris part aux polémiques
religieuses de son temps, et il s'est efforcé de faire régner
l'ordre dans l'Eglise comme dans l'Etat. Etant monté sur le siège
de Metz, qui venait de souffrir d'une longue vacance, il lui a
nationale, fonds latin n° 1141. Ce sacramentaire provient plutôt de Ju-
mièges. Cf. L. Delisle, Mémoires sur d'anciens sacramenfaires, l. c, p. 147.
1. Voir la bibliographie sur ces deux manuscrits dans Kraus, p. 570. Nous
rappelons que le chapitre de Metz donna ces deux beaux ouvrages à Col-
bert en 1673 et reçut en échange un portrait de Louis XIV et un crucifix
d'argent! Avec le fonds Colbert, ils sont entiés à la Bibliothèque royale.
L'AKCllEVKnL't; DE .MlilT; UROGOiN 145
rendu son antique éclat ; il a agi sur l'imagination populaire par
quelques cérémonies solennelles; il a rattaché par ses liens plus
étroits à l'évêché des abbayes situées en des diocèses voisins ; il
a protégé l'école et, sous sa direction, ont été exécutés quelques
chefs-d'œuvre artistiques. Ce tîls de Gharlemagne méritait une
étude spéciale. Avec les lignes de la figure, il avait hérité de
son père — sans doute à un degré inférieur — la puissante
intelligence, la grande piété, l'ardente passion de l'étude. La
frappe est moins nette, les traits sont plus elFacés, mais c'est
encore un exemplaire de l'admirable médaille.
Christian Pfister.
Mélanges Paul Fahre. 10
LES COLONIES AGRICOLES
ET L'OCCUPATION DES TEUUES DÉSERTES
A LÉPOULE CAROLINGIENNE
S'il est vrai que l'époque carolingienne, au moins jusqu'aux
invasions normandes, ait été une ère de prospérité, le progrès de
la richesse fut provoqué surtout par le progrès de la culture.
D'une part, il est certain que l'organisation meilleure des
domaines, une division plus nette des manses, l'établissement
de travailleurs libres et l'existence de petites tenures accrurent
le rendement. D'autre part, c est le nombre même de ces
domaines qui s'étend. La Gaule mérovingienne était peu habitée.
Les agglomérations rurales étaient échelonnées le long des voies
romaines, et les villae, propriété d'une église ou d'un grand,
étaient ordinairement groupées autour du vicus. Dès le vii'^ siècle,
commence la conquête des forêts ou des landes. Elle est surtout
l'œuvre du monachisme. Précédemment, les monastères fondés
par les évêques se constituaient dans lenceinte ou aux environs
de la ville épiscopale. Avec les moines irlandais, puis bénédic-
tins, les couvents s'établissent dans le désert : ils trouvent l'indé-
pendance dans la solitude. Au viu" siècle, à l'action des moines
s'ajoute celle du pouvoir. Charlemagne fait défricher les forêts
du lise ^ ; il favorise l'immigration des familles étrangères 2; il
établit les Saxons comme colons ou comme bénéfîciers dans ses
domaines ^. En 778, il accueille dans la Septimanie les Espagnols
1. Ansegiso. Capit. III, c. 18.
2. Cap. de T7///.S- : a. 36 « ubi locus fuerit ad stirpandum, stirpare
faciant » (Boretius, t. I, p. 86). — Cap. Aquisgranense (801-813) << Plan-
lent vineas, faciant pomaria et ubicumque inveniiint utiles homines, detur
illis silva ad stirpandum » (p. 172 .
3. Capilularia inissorum (802) a. 11. " De illis Saxonibus qui bénéficia
nostra in Francia habent. ,> Id., p. 100.
LES COLOMES AGRICOLES A l'ÉPOQUE CAROLINGIENNE 147
fugitifs et cette émigration se poursuit sous son successeur.
Ainsi de toutes parts se fait la conquête du sol. Le concile de
Chalon en 811, le capitulaire de 818 signalent la création des
villae nouvelles. Nous avons montré ailleurs le nombre croissant
des paroisses; comme en d'autres pays et en d'autres temps,
l'expansion économique est parallèle à l'expansion militaire.
Jusqu'aux guerres civiles de Louis le Pieux, le progrès de la
culture est un fait général et continu.
Cette mise en valeur des terres incultes se fait sous deux
formes. Ici le propriétaire, roi, église, seigneur, défriche telle ou
telle partie de son domaine. Il convertit en manses les portions
communes ou inoccupées, abat sa forêt, laboure ses pâturages.
Il créé ainsi sur sa terre une communauté nouvelle de tenanciers,
hôtes, serfs, colons ; ou y appelle à titre de complanteurs les
petits propriétaires libres du vicus. Mais il demeure toujours
maître de son bien. Il en jouit et il en dispose : la transformation
de sa terre n'est qu'un accroissement de son capital. — Là, c'est
le roi qui cède à des hommes libres ou à un couvent des terres
désertes et abandonnées. Il y a prise de possession par celui qui
cultive et cette occupation du sol crée un droit, un titre spécial
à l'occupant [adprisio) ^ Nous voudrions étudier la nature de
ces concessions, fort nombreuses au ix^ siècle. M. Waitz les a
signalées, M. Brunner en a montré en quelques mots le caractère.
En France, elles ont fait l'objet d'une étude plus étendue de
M. E. Cauvet. Nous croyons cependant qu'ils n'ont pas tout dit
et qu'en analysant à nouveau les documents, nous pouvons y
découvrir quelques faits, quelques usages intéressants pour l'his-
toire sociale et politique des Carolingiens.
C'est surtout dans le midi de la France, dans le Vivarais, la
Septimanie, la marche d'Espagne que nous rencontrons ce mode
1. Bien entendu, Vadprisio n exclut pas la donation pure et simple de
terres désertes par le roi ou même leur concession en bénéfice. Nous pou-
vons conclure du praeceplum de 815 qu'une partie du domaine désert a été
ainsi attribuée aux comtes et aux vassi dominici. Nous n'étudions ici que
le mode de concession connu sous le nom d'adprisio.
148 IMBAKT DE LA TOUR
d occupation du sol. Pendant près d'un demi-siècle, ces régions
avaient été dévastées. Les invasions arabes, les expéditions
franques de Charles Martel et de Pépin avaient chan^^é les cam-
pagnes en désert '. Lorsque Louis le Pieux organise la marche
d'Espagne en 798, il la trouve dépeuplée : les villes même
manquent d'habitants - et les comtes franks achèvent de ruiner
le territoire. Sur une foule de points, l'organisation régulière de
la villa avait disparu. Une des premières mesures des Carolin-
giens devait être d'appeler des habitants et de rétablir la culture
dans ces pays. Les terres abandonnées étaient devenues la pro-
priété du fisc. Une partie de ce domaine improductif fut donné
à l'Eglise. C'est dans ces « déserts » que furent construits, sous
Charlemagne et Louis le Pieux, la plupart des grands monastères
carolingiens : Cruas, en Vivarais, Aniane, Cannes, la Grasse,
Arles sur Tech, Montolieu, Saint-Polycarpe, Saint-Thibéry, Saint-
Hilaire, Psalmodi, en Septimanie, Conques dans le Rouergue,
les premières abbayes de la marca hispanica. A l'origine, nous
trouvons une adprisio. Le plus souvent, ce sont les religieux
qui obtiennent du roi les terres inoccupées du fisc. Ils y élèvent
une église, des bâtiments, un four, un moulin, plantent des
vignes, créent des champs et des prés 3. La colonie monastique
est constituée. Parfois, comme à Cruas et à Gellone, c'est le
comte qui prend l'initiative de la fondation ; détenteur des terres
du fisc, il y appelle les moines et les établit dans le pays ^.
Dans le diocèse d'Urgel, nous voyons un monastère fondé par
un évêque : celui-ci a défriché une villa, construit une église qui
1. Les Franks... « regionem Gothicam depopulantur ». Cont. de Frédé-
ghaire H. F., t. II, p. 457. — Sur le dépeuplement de la Septimanie par les
Arabes ; cf. Chr. de Moissac, H. F., t. II, p. 0o4. — Chr. d'Adon, id., ibid.,
p. 671. — Après la conquête franque, tous les Arabes à leur tour sont expul-
sés. Ann. Metenses, H. F., t. V, p. 33b.
2. Astronome. Vie de Louis le Pieux, H. F., t. VI, p. 91.
3. Voyez p. ex. les diplômes relatifs à Aniane. H. L., t. II, n° 13 (799), à
Arles, id., ibid., n° oo (820;, à Montolieu, id., ibid., n° 37 (815), à la Grasse,
id., ibid., n° 14 (v. 800j.
4. H. L., t. II, n" 44. Cruas. « Elporedius comes... subjocit qualiter pater
suus Eribertus olim super fluvium Rbodanum in comitalu Vivariensi, in
loco qui vocatur Crudatus, qui erat ex jure fiscinostri desertum inveniens...
monachos ibidem congregavit. » Cf. id., ibid.. n° 16, Gellone (Saint-Guillem
du Désert;.
LES COLONIES AGRICOLES A l'ÉPOQUE CAROLINGIENNE 149
devient le siè^e du couvent '. Ailleurs, ce sont des fidèles réfu-
giés dans une localité déserte qui élèvent un oratoire; des moines
surviennent qui transforment l'oratoire et fondent une commu-
nauté '^. Mais, sous ces formes diverses d'établissement, se
retrouve le même fait primitif : une occupation du sol abandonné.
Cette première prise de possession en entraînait d'autres. Il
était rare cju'une abbaye se renfermât dans ses limites premières.
Aussi bien, dans les espaces inoccupés où le monastère s'est établi,
les moines peuvent-ils se tailler des domaines. Et à leur demande,
la royauté est généreuse. Elle multiplie les concessions, car, en
réalité, elle ne donne rien, que des terres sans valeur. Les moines
occupent d'abord celles qui entourent le couvent. « Nous vous
« donnons, dit Pépin, dans un diplôme pour Saint-IIilaire, les
« terres désertes qui sont contiguës au monastère. » Et à mesure
que grandit la communauté, s'étendent ses prises de possession.
Dans la donation faite à Aniane, en 799, figurent les terres de
plusieurs loci et du fiscus Juviniacus •^. En 820, l'abbaye d'Arles,
fondée à la fin du viii^ siècle, a déjà construit des cellulae
sur les terres abandonnées '*. Vers 825, les moines de Sorède
ont acquis, par le défrichement, tout un territoire que l'em-
pereur met sous sa mainbour \ A la même époque, les moines
de la Grasse ont défriché une partie du littoral '\ De même, la plu-
part des biens possédés par l'abbaye de Montolieu, sous Charles
le Chauve, de Saint-Polycarpe, sous Carloman, proviennent
d'une adprisio. L'histoire des autres monastères nous présente-
rait des faits analogues. Pendant tout le ix^ siècle, les terres
désertes ou inoccupées du fisc leur furent libéralement données.
Encore au x'', nous voyons des monastères de la marca hispanica
étendre par ce moyen leurs domaines. Tandis que dans le centre
de la Gaule, en Aquitaine, un grand nombre d'abbayes béné-
dictines ont constitué leur puissance territoriale par des achats,
1. H. L.,t. II, n" Ii8.« Santa Grata. — qualiter praedictum monastei*ium
cum cellula sibi subjecta, et villa... Possedonius episcopus de herenii vas-
titate ad culturam frugum perduxisset. »
•2. H. L., t. II, n» 52. Conques.
3. H. L., t. II, n" 13.
4. Id., ibid., n° 55.
5. H. L., t. II, n» 70.
6. II. L., t. II, n« 95.
150 niBART DE LA TOUR
des échanges, les donations des fidèles et l'absorption de la
petite propriété, en Septimanie, dans la marche d'Espagne, la
formation du patrimoine ecclésiastique est due à d'autres causes.
Elle est surtout l'œuvre des donations royales et du travail collec-
tif ; dans ces régions, la communauté religieuse a été une véri-
table colonie agricole établie par le pouvoir.
Une fois défrichées, les terres pouvaient devenir le centre d'une
vUla, cultivée par des colons ou des hôtes. Parfois, les moines y
appellent des émigrants. Souvent aussi, quelques religieux déta-
chés du monastère vont s'établir dans une localité déserte. Ils y
construisent un oratoire, une cella administrée par un prévôt.
La colonie-mère essaimait et donnait naissance à de petites con-
grégations qui gravitaient autour d'elle. Sous Louis le Pieux, la
Grasse a établi trois de ces cellae sur les bords de la mer : Saint-
Couat, Cabrespine, la Palme. En 800, elle pousse des moines dans
les comtés de Vich et de Gérone, au delà des Pyrénées : en 876,
elle a trois nouvelles cellae à Bouisse, Couiza et Palairac ^ Saint-
Hilaire, en 844, a déjà créé trois cellae dans le pagus du
Roussillon : Saint- Martin de Mont Forçat, Vidobrès, Val
Vedrera dans les Albères ~. A la fin du ix'' siècle, Arles possède
sept petites communautés dans la Cerdagne et le Gonflant.
Les mêmes usages se retrouvent dans les autres abbayes :
Aniane, Caunes, Sorède, Montolieu, etc. Chacune de ces cellae
devenait à son tour un centre de population et de culture. Beau-
coup ont donné naissance à des villages qui ont persisté jusqu'à
nos jours.
Quelle était la nature des concessions? Les terres du fisc
étaient-elles données en toute propriété? Nous ne croyons pas
que les règles de Vaclprisio aient été différentes pour les moines et
pour les laïques : or, enexaminantl'étoblissement des //fspan/, nous
verrons que la concession primitive ne conférait pas la pleine et
entière propriété. Il semble aussi qu'une autorisation spéciale ait été
donnée pourchaque occupation du sol. Nous lisons dans un diplôme
de Louis le Pieux pour Gellone, que le comte envoyé par l'empe-
reur, détermine l'étendue de raf//)r/.s/o à l'aide de croix en pierre et
1. H. L., t. II, n»^ 29, 147, 198.
2. H. L., t. II, n» 1-24.
1
LES COLOMES AliKlCf »Lr:S A r/ÉPO(JLE CAKOLINGIENXE 151
en suivant des cours d'eaux '. Les mêmes usagées se retrouvercMit
dans Vadprisio individuelle. Précisément, c'est pour éviter des
démarches de ce jJi-enre, que les moines firent insérer dans leurs
diplômes de mainbour ou d'immunité une clause leur permettant
de s'établir dans tous les loca déserta qu'ils pourraient cultiver.
Nous trouvons cette mention dans un diplôme de Charles
le Chauve pour Sorède, (850) ~. Le droit d'occupation était ainsi
illimité. Mais quelle que fût l'étendue des territoires concédés,
les monastères demandaient toujours un prseceptum spécial
confirmant leur prise de possession et mettant les biens culti-
vés, le monastère, ses dépendances, ses cellae sous la mainbour
du roi. Parfois même, une simple cella obtient un diplôme
royal 3. Les communautés relig-ieuses pouvaient toujours craindre
d'être dépossédées si elles n'avaient un titre formel pour se
défendre et la protection du souverain pour se couvrir ^.
On voit par ces exemples le rôle et l'importance des colonies
monastiques dans le repeuplement, le progrès économique de la
Gaule caroling-ienne. En les instituant, les rois eurent un double
but. Ils restauraient d'abord la culture et rappelaient la richesse
dans des provinces dévastées. Mais en contribuant à la puissance
des monastères, ils affermissaient leur propre puissance. Ces
g-randes abbayes, dotées des biens du fisc, restaient encore entre
1. H. L., t. II, n° 18 (807). <( Sicuta nostro comité Gotielmo per cruces in
lapidibus sculptas seu decursus aquaruin in terminationibus traditum et
assignatum est. »
2. H. L.,t. II, n" 138. <( Cum omnibus aprisionibus, quas ex eremivastitate
traxerunt simul cum iis deinceps quap proprii laboris sudore tradere et
excolere... potuerint. » Cette mention ne se trouve pas dans le diplôme de
Louis le Pieux (v. 82.o).
3. H. L., t. II, n° 137 (v. 850). La celle Saint-Clément. Charte de main-
bour pour le couvent et les religieux... « quod illud monasterium de eremo
traxissent. »
4. Charlemagne, pourAniane (799). Id., ihid.,n° l3.(<Utneque vosneque
juniores seu successores vestri... de supradicta loca undecumque ad prae-
sens... vestiti esse noscuntur, inquietare aut calumpniam generare, necali-
quid exinde contra justitiam asbtrahere aul minuere quoquo tempore prae-
sumatis. » Ces clauses n'empêchaient pas les abbayes d"ètre dépossédées.
On peut voir, dans la seconde moitié du ix'' siècle, les placifa assez
nombreux où elles ont à défendre leur prise de possession contre les
fonctionnaires royaux ou d'autres cultivateurs libres. H. L., t. II, n°* 139
187, 189. etc.
152 IMBART DE LA TOUR
leurs mains. Elles tenaient du roi à la t'ois leur charte d'immu-
nité et leur titre de possession. La nature même de Vadprisio
resserrait leur dépendance. Le roi s'était bien, il est vrai, des-
saisi de sa terre, mais il gardait toujours sur elle un droit anté-
rieur, supérieur et éminent, et si complète que fût la donation,
elle ne mettait jamais entièrement hors de sa main les terres
qu'il avait données. 11 y eut là un état de fait qui ne fut
jamais bien défini. Ces rapports étroits créés entre la royauté et
les monastères de la Septimanie ou de la marche d'Espagne
expliquent leur sujétion, jusqu'à la fin du x'' siècle. Si les derniers
Carolingiens gardent ces abbayes dans leur dépendance, s'ils
confirment encore leurs privilèges, c'est que les moines avaient
besoin d'un acte écrit pour justifier leur prise de possession et
d'un témoignage authentique pour répondre aux revendications
des comtes ou aux attaques des seigneurs.
C'est par une pensée analogue, économique et politique à
•la fois, que nous devons expliquer les concessions faites
à des laïques. Le roi établit ou laisse s'établir sur les terres
du fisc un ou plusieurs émigrants. Voilà une autre forme de
Vadprisio dont nous devons étudier le caractère et marquer les
résultats.
Nous la connaissons par quelques diplômes de Louis le Pieux
et de Charles le Chauve, mais surtout par quatre constitutions
rendues en faveur des Hispa ni îugitiïs. Ces derniers, en effet, sont
presque toujours les occupants. En 778, un grand nombre
d'entre eux étaient venus s'établir avec leurs comtes dans les
fiscs abandonnés de la Septimanie. Ces migrations des popula-
tions gothiques continuèrent pendant toute la fin du viii'' siècle,
même sous Louis le Pieux'. Les chrétiens qui fuyaient la domi-
nation musulmane venaient chercher un abri en Gaule. Le gou-
vernement carolingien les établit à la frontière. En 816, nous
trouvons ces Hispani fugitifs dans les comtés de Narbonne, Car-
cassonne, Béziers, Ampurias, Roussillon, Gérone, Barcelone. Au
milieu du ix* siècle, d'autres colons semblent avoir été établis
1. Boretius, t. I, p. 169 (812). Constit. de 815 (id., p. 261) « qualiter aliqui
homines, de partibus Hispaniae ad nos confugerunt. » — id. a. 5 : << tam islis
Hispanis qui... in praedictis locis résident quam his qui adhuc ad nostram
fidem... confluxerint ■>. — Const. de 816 (id., p. 263).
LES COLONIES AGRICOLES A l'ÉPOQUE CAROLINGIENNE 153
clans les comtés de Barcelone, de Vieil, d'ii-g-el K En 881, il
est encore question de ces Hispani '-. Il est donc probable que le
système de Yadprisio individuelle fut appliqué assez tard. En
tout cas, ils ne furent pas les seuls colons, si les habitants indi-
gènes, les pagenses reçurent aussi leur part. Mais ils furent les
plus nombreux ^. Leur établissement sur les frontières fut le plus
fréquent et le plus naturel. C'est surtout de leur adprisio que
nous parlent les documents.
Quel est le caractère de ces concessions ?
La première idée qui se présente à l'esprit est que ces hommes
établis sur les terres du fisc ont pu être groupés en commu-
nautés de villages. S'il en était ainsi, on trouverait à côté de la
propriété individuelle, la propriété collective, celle-ci créée par
une mesure même de la loi. Or, si nous lisons avec soin les
diplômes ou les capitulaires, nous ne voyons pas qu'ils per-
mettent une semblable conclusion.
Ces hommes cultivent-ils en commun ? Aucun texte ne nous
le dit. Nous lisons au contraire que le sol est découpé en par-
celles; chacun d'eux a son lot, portio^ et chaque lot a ses limites '*.
Sur cette parcelle, rémigrant a son habitation et sans doute toutes
les dépendances d'une exploitation rurale. Lui-même occupe le
sol et cette prise de possession réelle seule lui constitue un
droit. Ainsi, ni culture en commun, ni jouissance indivise. L'éta-
blissement des émigrants donne lieu à un partage et c'est la
terre même qui est divisée. Mais il y a plus; les lotissements ne
1. Nous trouvons dans le diplôme de Charles le Chauve pour Saint-Vincent
de Besalu (22 févr. 866; la mention d'aprisionnaires Goths et Gascons.
« Quoddam villare... a quibusdam Gothis et Gasconibus exartatum et de
eremi solitudine ad culturam perductum atque constructum. » H. L., t. II,
n° 166.
2. H. L.,l. V, n« 3.
.3. Une des réclamations faites à Charlemagne par les Espagnols établis
en Septimanie est que les pagenses prétendent leur enlever leurs lots i812).
Boretius, t. I, p. 169 : « quod aliqui pagenses fiscum nostrum sibi alter
alterius testificant ad eorum proprietatem et eos exinde expellant. » Ces
hommes étaient peut-être les descendants des anciens propriétaires que la
conquête arabe avait dépossédés.
4. Prœc. de Hispanis 1^'' janvier 81 bi « si qiiispiam eorum in partem quam
ille ad habitandum sibi occupaverat... in portione sua quam adprisionem
vocant » (Boretius, p. 262). Prsec. pro Hispanis (Il juin 844) « infra eorum
lerminos vel eorum villas » iBor., t. II, p. 259).
io4 IMBAHT DE LA TOUR
sont pas égaux entre eux et rinéj^alité sociale des occupants se
traduit par Tinégalité territoriale de leur part.
Parmi ces hommes, les textes nous sig-nalent en effet des diffé-
rences de condition. Ceux qui, en 812, s'adressent à l'empereur
sont de même origine, mais non de même rang. Il y a parmi eux
deux prêtres, des milites, sans doute des nobles^ de simples libres K
En 816, le diplôme de Louis le Pieux nous montre que les petits,
minores, in/irmiores, ne peuvent défendre leur tenure contre les
usurpations des puissants"^. Nous voyons encore par la constitution
de l'empereur qu'un certain nombre de ces puissants étaient
venus s'établir en Gaule avec leurs « hommes » sans doute
leurs recommandés et leurs serviteurs. Le gouvernement caro-
lingien tint compte de ces distinctions. L'étendue des lotissements
fut très variable. Nous trouvons mentionnée la simple /)or^/o, pro-
bablement, l'espace de terre qu'un seul homme pouvait cultiver.
Mais à côté des portiones, dès 812, les textes nous signalent la
villa ^. Ici, les terres occupées sont assez considérables pour don-
ner naissance à l'organisation du domaine. L'émigrant qui les
reçoit ne cultive plus seul. 11 lui est permis d'amener avec lui
des travailleurs, libres ou non, de son pays ou de tout autre pays.
C'est ainsi qu'un territoire qui comprend deux villae est donné
par Charlemagne à l'espagnol Jean. Celui-ci a fait Vadpj'isio
avec ses hommes et cultive avec eux, comme le grand proprié-
taire franc avec ses tenanciers ^. Il est probable que ces faits
durent être fréquents. Les articles des constitutions de 813, de
84i relatifs à la culture de Vadprisio par d'autres que 1 occupant,
nous prouvent que celle-ci donnait naissance au grand domaine ^.
Ils nous montrent aussi que les cultivateurs appelés par l'apri-
sionnaire étaient des hommes libres. Ils lui doivent des services,
ils restent soumis à sa justice, au moins en matière civile : mais
ils peuvent abandonner leur tenure, quitter la terre et changer de
1. Boretius, t. I, p. 1G9.
2. Ihid., p. 203. « hi qui inter eos majores et potentiores erant... eos qui
inter illos minores et infirmiores erant.
3. Boretius, t. I, p. 169. « Aliquas villas quas ipsi laboraverunt. »
4. H. L., t. II, n" 34. « Aprisionem fecit una cum suis hominibus. »
5. Dans un diplôme de Charles le Chauve, une adprisio comprend plu-
sieurs villae. II. L., t. Il, n» 144 (7 juillet 8o4).
LES colonif:s agricoles a l'épooie carolingienne lao
maîtres '. Nous trouvons ces usa<^es dans d'autres régions de la
Gaule et dans la plupart des grands domaines carolingiens.
On ne saurait donc voir dans les adprisiones du viu^ ou du
IX'' siècle une forme d'exploitation collective du sol. Quelle que soit
leur origine, que la terre déserte soit partagée entre un groupe
d'émigrants ou donnée à un seul, c'est bien l'occupation indivi-
duelle que nous montrent les documents. Cette occupation elle-
même, quels droits confère-t-elle? En d'autres termes, sous quelle
forme le roi concède-t-il la terre abandonnée? En bénéfice? En toute
propriété? h'aciprisio ne crée-t-elle au contraire qu'une possession?
A ces questions, diverses réponses ont été faites. Nous croyons
que les textes nous apportent les éléments d'une solution.
Voici d'abord un fait qu'il importe de retenir. Dans son étude
sur l'établissement des Espagnols -, M. Gauvet suppose que la
simple occupation suffît à créer, un titre, que défricher le sol
donne le droit de le posséder. Mais l'établissement même des
émigrants sur la terre royale suppose l'intervention du roi. La
terre n'est ni au premier occupant, ni à tout occupant. Le roi con-
cède la permission de défricher : c'est en vertu dune concession
royale que ces hommes reçoivent le lot qu'ils sont appelés à cul-
tiver. Le diplôme de 812 nous parle de l'investiture qui leur est
faite. « G'est par notre don, dit-il, et par la licence que nous leur
<( avons accordée qu'ils ont arraché ces terres du désert ^ ».
Mêmes expressions dans les constitutions de Louis le Pieux.
« Qu'il soit permis à ces Hispani, tant à ceux qui résident actuel-
« lement dans ces localités, qu'à ceux qui par notre permission
(( et celle de notre comte s'établissant dans des déserts et des
« territoires incultes y construiront des bâtiments et y mettront
« les terres en culture, de résideren liberté '*. » Remarquons cette
1. Clonst. de 815. a. 3 et 4.
2. Etude historique sur l'étahlisseinent des Espagnols en Septimanie,
p. 121, 122 et suiv.
3. Boretius, t. I, p. 169. « Qui... per nostram datam licentiam erema loca
sibi ad laboricandumpropriserant... ipsi per nostrumdonitum de eremoper
nostram datam licentiam retraxerunt.
4. Const. de 815. a. 5. « In desertis atque in incultis locis per nostram
vel comitis nostri licentiam. — Const. de 816 fid. p. 263). (( Locum desertum
quem ad habitandum occupaverunt per pra-ceptum domni et genitoris nostri
ac nostrum sibi ac successoribus suis ad possidendum adepti sunt. — Il n'y a
pas là une donation de terre, mais une permission de s'établir et de défricher.
156 BinART DE LA TOUR
intervention du comte. Elle nous est si^^nalée dans un autre
document. En 834, un procès s'élève entre Theodofred et Dexter
au sujet de la villa Fontes (Eontjoncouse) Le premier qui tient
la villa de son père, Jean, montre ses titres de possession. C'est
une lettre de Louis le Pieux autorisant Yadprisio et donnant au
comte l'ordre d'investir l'aprisionnaire. Le comte se rend sur les
lieux avec des assesseurs de son tribunal, pose des bornes, déli-
mite l'étendue de la terre concédée et en fait, devant témoins, la
délivrance. ' Nous vovons ici nettement indiquée l'opération du
partag-e. Le comte était chargé, sur l'ordre du roi, de déterminer
les lotissements, d'en investir les possesseurs, h'adprisio n'est
pas une permission g-énérale et vague de s'établir. Le roi c|ui l'au-
torise détermine l'étendue du territoire où elle s'applique : la
prise de possession du sol suppose une tradition.
Cette tradition n'est pas celle d'un bénéfice. M. Brunner
remarque excellemment qu'il lui manque un des caractères du
bénéfice. Elle n'est attachée ni à la vie de celui qui concède, ni
à la vie de celui qui occupe. D'une part, elle survit à la vacance
du trône ; d'autre part, elle se prolonge au delà de l'existence
du possesseur, h'adprisio est héréditaire -. Le fils de l'occupant
continue à posséder sans qu'il soit besoin d'une investiture nou-
velle. S'il demande un diplôme de confirmation, c'est moins
pour se faire concéder un droit que pour faire reconnaître son
droit. Comme pour les al)bayes ou les évèchés, l'acte royal est
simplement un titre destiné à prouver la possession contre les
attentats possibles du comte, d'un seigneur oudun voisin.
Il est vrai, ces hommes peuvent se recommander. Jean qui
occupe les terres de la villa Fontes, se recommande au roi 3.
Mais ce contrat ne créé encore qu'un lien personnel : il engage
1. Cauvet, oiiv. cil., p. 183. « Sturmio cornes per ipsam epistolam domni
imperatoris et per suum verbum de ipsum viUare... Johanne revestivit. Et
cuni suos judices Xarbonenses... inter jamdicto villare et villare... terminos
et limites niisit et invenit veteres et misit nobos... »
2. Boretius, t. I, p. 169. Prœc. de 812. « Quieti possideant et illi et poste-
ritas eorum. » — Const. de 816 (p. 264). « Quidquid de inculto excoluerunt...
possideant tam ipsi quam illorum posteritas. » H. L., t. II, n° 12. « Ille et
posteritas sua », id. ihid., n" 110. >< Sicut... parentibus eorum constat esse
concessum, ita ipsi et fdii filorum suorum... teneant.
3. H. L., t. II, n» 12. Id.. ihid., n« 34.
LES COLONIES AGRICOLES A l"ÉP(I(jLE CAROLINGIENNE 157
rhonime, non la terre. On peut être vassal, sans être bénéficier.
Rien non plus, dans nos documents, n'indique que ces contrats
soient fréquents ou obligatoires. Si les Hispani, en recevant leur
lot, prêtent le serment de fidélité \ le serment ne donne pas,
comme le pense M. Brunner, un caractère conditionnel à leur
tenure '-. Il n'est pas l'engagement du vassal qui reçoit un béné-
fice, mais la foi du sujet qui reconnaît un souverain. Et si en cas
d'infidélité, le roi leur enlève Yadprisio, il n'y a là que l'appli-
cation d'un principe général du droit frank : les terres des sujets
infidèles étaient confisquées. Il ne semble donc pas que les apri-
sionnaires soient des bénéiiciers royaux ou des vassi dominici. La
constitution de 815 qui leur permet de se recommander aux
comtes et de recevoir, de sa main, des bénéfices, sépare nette-
ment ces bénéfices de Vadprisio. Elle montre bien qu'il y a là
un contrat nouveau, distinct, étranger à la prise de possession
du sol.
h'adprisio n'est pas un bénéfice. Elle ne confère pas
davantage la pleine propriété. Un dit bien de laprisionnaire
qu'il « possède '^. » Mais il faut entendre ces mots. La terre
défrichée est toujours désignée comme le bien royal. Elle s'ap-
pelle fiscus ^. Le droit même du possesseur a des limites. Si sa
concession est héréditaire, à rorio:ine au moins, ses enfants
seuls, peut-être ses fils à l'exclusion des filles, sont appelés à suc-
céder. II ne peut vendre, engager, aliéner sa part. Les confirma-
tions royales qui lui reconnaissent la faculté d'étendre ses défri-
chements, la stipulent uniquement pour lui-même et ses
descendants ; on peut supposer que s'il meurt sans enfants, Vad-
prisio retourne au roi.
La condition de celui qui défrichait une terre inculte n'était
1. Boret.,t. I, p. 209.
2. Brunner. Rechtsgeschichte, t. II, p. 2^>6. « Wie das Beneficiinn ist die
aprisio an die Bedingung der Treue gekniiptl. ;>
3. Const. de 816. (Boret., t. I, p. 263). « Absque ullius inquietudine possi-
deant. H. L., t. II, n" loO. » Prendiderunt jamdictas terras... per... adprisio-
nem sicutceteri Spani et possederunt eas infra hos légitimes annos (838).
4. Prœceptum de 812 (Boret., t. I, p. 169. — H. L., t. II, n» 144 : « Res
quasdam nostrae proprietatis quas ipsi hactenus per aprisionis jus liabuisse
cognoscuntur » (854).
lo8 IMIiAlil D1-: LA TOUK
donc pas tout à fait celle d'un propriétaire. 11 ne pouvait ni
étendre son lot, sans une permission nouvelle, ni en disposer.
Peu à peu, cependant, la coutume et la loi modifièrent dans un
sens plus libéral ces dispositions primitives. Dès le début du
ix*^ siècle, nous voyons que laprisionnaire peut donner en béné-
fice une partie de son domaine '. Voilà une aliénation partielle.
Le capitulaire de 8i4 lit plus. Il reconnut d'abord aux aprision-
naires le droit détendre leur culture, de défricher toute l'étendue
du territoire concédé, de faire des aprisions nouvelles, hors même
du comté où ils étaient établis -, mais surtout il leur donna la
libre disposition de leur lot. « Qu'il leur soit permis, lisons-nous,
« de vendre, échang-er, donner entre eux toutes leurs aprisions,
(c de les laisser à leurs descendants, et s'ils n'ont pas de fds ou de
(( petits-fils, que suivant leur loi. leurs proches leur succèdent. »
Ainsi, leur est attribuée la faculté de vente, de donation,
d'échange. La loi conserve encore une restriction importante.
Laprisionnaire ne peut transmettre sa terre qu'à un aprision-
naire comme lui. Mais c'est là une mesure d'ordre public. C'est
que ces hommes doivent à l'Etat certains services, entre autres,
le service militaire, personnel. En ayant sans réserves le droit
d'aliéner, Taprisionnaire risquait de vendre ou donner sa part à
un seigneur ou à une ég'lise. Son domaine allait g'rossir le gros
domaine ; ainsi pouvaient disparaître un homme libre et une
terre libre, un service dû au souverain.
On peut conclure de ces faits, comme ^L Brunner, « que le
« jus aprisionis, occupe une place intermédiaire entre l'ancienne
« donation de terre et le bénéfice royal. >i Toutefois, il se rap-
proche de plus en plus du droit de propriété. Et dès le milieu
du ix^ siècle, il n'est pas rare de voir Yadprisio devenir, par pri-
vilège, libre propriété de celui qui l'occupe. Dans un diplôme de
847, Charles le Chauve donne aux aprisionnaires d'un domaine
royal les biens c{u" eux-mêmes et leurs pères ont occupés. « Nous
« vous les concédons en propre, nous les transférons par une dona-
1. Cauvet, p. iSi. Placiluin de 834. Une partie des hommes de Jean, sont
établis sur la villa Fontes comme bénéficiers. « Quantum ipsi homines in
ipsum villare... construcxerunt et araverunt per donitum et per beneficium
de Johanne hoc fuerunt. >'
2. Capit., t. II, p. 259. a. 6, a. T. Cf. déjà sous Louis le Pieux. H. L., t. II,
n° 84 (833).
LES COLONIES AGIUCOLES A l'ÉPOQUE CAKOLINGIENNE 159
<( tion solennelle de notre droit au vôtre, en toute propriété '. »
Même concession ad proprium, v. 850, de la villa Fontes occupée
d'abord par aprision^. La terre royale changeait ainsi de maître.
Elle devenait un alleu qui pouvait être aliéné librement et sur
lequel le roi ne conservait plus aucun droit.
On voit par là ce qu'a été Yadprisio et ce qu'elle est devenue.
Par elle, comme par le bénéfice, une partie des terres fiscales ont
été données à des particuliers et sont passées entre leurs mains.
La royauté s'est servie de ce mode de concession pour rétablir,
dans toute une région de la Gaule, la population et la culture.
Mais Yadprisio n'a pas été seulement une mesure économique :
elle a été encore une mesure politique dont il est facile de péné-
trer le sens et de comprendre la valeur.
Jusqu'à la constitution de la Marche par les expéditions de
Louis le Pieux, la frontière d'Espagne resta ouverte. La guerre
de 778 n'avait été qu'une aventure et un insuccès. L'expansion
territoriale et les forces militaires de l'état frank étaient ailleurs,
en Germanie, dans les forêts de la Saxe, sur le Danube, en
Italie. En 792, quand les Arabes envahissent une dernière fois
la Gaule, ils ne trouvent devant eux que des contingents impro-
visés. L'établissement des Goths fugitifs dans les terres désertes
de la Septimanie fut d'abord un moyen de défense. Charlemagne
espérait constituer sur la frontière une classe de propriétaires
libres, intéressés à la garder. Ce fut aussi un moyen de gouver-
nement. Le roi protégeait partout la petite ou la moyenne pro-
priété, la classe des hommes libres. Il trouvait là une force néces-
saire à opposer au séniorat, une réserve d'énergies et d'intérêts
capables de faire contrepoids à la puissance du patronage. Or,
les colons appelés à se partager les terres du fisc étaient des
libres. Beaucoup, nous l'avons vu, ne reçoivent qu'un petit lot.
Et par la terre qu'ils cultivent, la protection dont ils jouissent,
les services qu'on leur impose, la royauté a voulu se créer toute
une clientèle de sujets qu'elle tient dans sa dépendance et qui lui
doivent leur liberté.
1. H. L., t. II, n" 132 (847) : « ad proprium concedimuset de nostro jure
in eorumjus ad proprietatem illorum solemni donatione conferiinus. »
2. Id. ibid., n" 133 : Concedimus... ad proprium quasdem res juris
nostri » (v, 850).
I()U 1MI3AKT DE LA TOUR
Pour S attacher, en ell'et, ces fugitifs, elle a multiplié les garan-
ties. Une fois établis sur leur lot, ils sont sous la « défense »
royale, hes prœcepta de 812. 815. 8ii, contîrment et rappellent
ces dispositions. En conséquence, leur personne et leurs biens
sont sous la niainbour tlu roi. Toutes les constitutions qui les
concernent sont rédigées en triple exemplaire : un pour le
comte, l'autre pour l'évêque, le troisième pour eux-mêmes. Leurs
réclamations sont portées directement au prince K Nul ne peut
et ne doit troubler leur jouissance. Il est interdit aux comtes,
aux fonctionnaires royaux de contester leurs titres, de leur récla-
mer des services, de leur imposer des exactions. S'ils donnent à
lofficier royal quelque présent pour sassurer sa bienveillance,
cette olTrande volontaire ne peut être convertie en redevance obli-
gatoire -. A plus forte raison, les cens en argent sur la terre, les
services en nature sur les hommes de Vadprisio, charrois, corvées,
prestations, fournitures de chevaux, sont-ils prohibés. Mêmes
mesures protectrices contre les attentats des payeuses^ des apri-
sionnaires eux-mêmes. Parmi ceux-ci, les plus puissants, les
plus riches sont allés au Palais : ils ont obtenu des diplômes
confirmant en termes solennels leur prise de possession. Mais le
roi n'entend pas qu'à laide de ces privilèges, ils dépossèdent les
autres. II leur défend d'usurper sur les lots plus petits, de con-
traindre les minores, ceux qui travaillent directement leur sol, à
des obligations ou à des services. Là aussi, contre 1 oppression
du riche, la loi défend le pauvre et contre l'envahissement du
grand domaine, elle maintient la petite propriété -K
A ces mesures de protection, la royauté ajoute des avantages
positifs. Ces hommes vivent sous leur loi^. Ce n'est là que l'appli-
cation d'un principe général reconnu dans tout l'empire. Mais
sur eux, la juridiction du comte est limitée. La constitution de
813 réserve au fonctionnaire royal leurs causes criminelles, homi-
cide, rapt, incendie, vols, larcins, déprédations, mutilations :
1. \oyez le prœceptuin de 812. — Cf. Gonst. de 816. l'Boret., t. I, p. 26.3).
'< Querimoniam aliqui... nostris auribus detulerunt. •>
2. Const. de 81.j. Boret., t. I, p. 262j, a. d.
.3. Const. de 815, a. 5. — Const. de 816 Boret., t. I, p. 262, 263).
4. Prxcept. de 844. Capit., t. II, p. 2o9), a. 3 « : liceat ipsis secundum
eoruin legem... judicia lerminare. »
LES COLONIES AGRICOLES A L*ÉPOQLE CAROLINGIENNE 161
quant aux causes civiles, ils peuvent les terminer entre eux K
Entendez par là que dans tout grand domaine où l'aprisionnaire
a fait venir des hôtes, des recommandés, des bénéfîciers, il garde
sur eux la justice ; que les autres émigrants établis en masse
dans un fisc, peuvent créer un tribunal spécial qui termine leurs
différends -. La constitution de 844 étendit encore ces privilèges.
Elle réduisit à trois le nombre des cas réservés au jugement du
comte : l'homicide, le rapt, l'incendie. Elle reconnut aux apri-
sionnaires le droit de juger eux-mêmes les autres délits, notam-
ment le vol et les usurpations du droit de propriété •^. Enfin à
ces exemptions judiciaires, elle ajouta encore des immunités fis-
cales. Elle les affranchit des cens payés à l'Eglise, pour le droit
de pacage, et des tonlieus perçus par le fisc dans toute l'éten-
due du Comitatus ^. Mais en échange de ces privilèges, le roi
réclame certains services : ceux que tout homme libre doit au
souverain ^.
Le premier, le plus important de tous est le service militaire.
Ce devoir est rappelé formellement dans les constitutions de
815 et de 844. Sans doute, comme les propriétaires libres,
doivent-ils répondre au hannus du roi ou du comte, suivre ce
dernier à l'armée, combattre sous ses ordres. Ils sont encore
tenus du devoir de guet, sur la frontière ou dans la région, à la
réquisition de l'officier royal ''. Ils doivent enfin aux niissi doniinici,
comme au roi, à ses fils, quand ils se rendent en Espagne ou en
reviennent, des chevaux et des parafée. Il ne semble pas qu'à
ces obligations diverses s'ajoute, à l'origine au moins, le paiement
1. Const. de 813, a. 2.
2. Il semble cependant que l'aprisionnaire, même en matière civile, ait
toujours le droit de citer son voisin au mallus du comte ; en tout cas, dans les
causes mixtes entre un immigrant et un indigène, le comte est compétent.
Cf. id., ibid. : « undecumque avicino suo aut criminaliter aut civilité/' fuerit
accusatus et ad placitum venire jussus... » (Boretius, t. I, p. 262).
3. Prsec. pro Hispanis, a. 3 (844). (Capit., t. 11, p. 2o9.)
4. Id., ibid., a. 2.
5. Prsec. pro Hispanis (844). « servitia.., regalia » (Bor., t. II, p. 259).
6. Const. de 815. a. 1. « Sicut caeteri liberi homines cum comité suo in
exercitum pergant, et in marcha nostra juxta rationabilem ejusdem comitis
ordinationem atque admonitionem explorationes et excubias quod... wactas
dicunt facere non negligant. »
Mélanges Paul Fa.br e.
162 ÎMBART DE LA TOUR
d'un cens '. Ces hommes ne sont pas des colons. Les devoirs qu'on
leur impose ne chang^ent pas leur condition et n'enlèvent rien à
leur liberté.
Comment ces devoirs divers furent-ils remplis? Quel fut
l'esprit des populations nouvelles? Nous ne le savons pas. Nous
ne voyons pas que la loi ait puni de la déchéance de Vadprisio
un refus de service. Seule, l'infidélité est prévue et frappée par la
confiscation de la terre -. Mais il ne semble pas que ces colons
étrangers aient été ni moins dévoués, ni moins fidèles que les
autres sujets. C'est grâce à eux, sans doute, que fut repoussée
l'invasion arabe de 792. C'est dans leurs rangs aussi que se recru-
tèrent en partie les armées franques qui, sous la conduite du roi
d'Aquitaine, Louis, refoulèrent les Arabes au delà de l'Ebre et
créèrent la marche d'Espagne. La constitution de Charles le
Chauve fait allusion à leurs services ■^. Comme celle de Louis le
Pieux, elle nous montre que ces hommes ont été des émigrants
volontaires, qui deux-mêmes se sont soumis à la royauté caro-
lingienne. Et peut-être explique-t-on ainsi l'attachement de ces
provinces à la famille de Charlemagne. Au x® siècle, elles furent
les dernières à l'abandonner.
On voit ce que l'étude des concessions de terres peut ofPrir pour
l'histoire économique du viii'' et du ix* siècle. Quelle a été la
conséquence de ces mesures ? Que sont devenus ces domaines
nouveaux et les hommes libres qui les occupaient? Essayons,
en étudiant les documents, de répondre à cette question.
1. On peut se demander si, à la un du ix^ siècle, quelques-uns de ces
aprisionnaires ne doivent pas des redevances particulières. Cf. H. L., t. V,
n° 3. « Si vero infra istas villas homines hostolébses velhispani fuerint, quid-
quid JUS //scj inde exigere débet... » mais il n'est pas sûr que ces mots
désignent des cens, ils peuvent s'appliquer aux services dus par les Ilispani.
2. Boret., t. I, p. 169. « Quoad usque illi fidèles nobis aut filiis nostris
fuerint. » Cf. H. L., t. II, n° 34.
3. Bor., t. II, p. 2.59. a. 1. « Quatenus et nostra regalis conservatio cons-
tructa atque innovatio in eorum bene gestis operibus exaltationi ecclesiaî...
et ministret augmentum et animabus eorum ac nostrae proûciat semper in
emolumentum. »
LES COLONIES AGRICOLES A l'ÉPOQIE CAH0L1.NGIE.NNE 163
II ne pai-aît pas (jue, dès le milieu du ix" siècle, le gouverne-
ment carolingien ait continué ce système d'occupation du sol.
Nous ne voyons plus d'établissements collectifs. Peut-être
Charles le Chauve fit-il encore quelques concessions isolées ^
mais il se borne le plus souvent à confirmer des concessions
anciennes et les termes mêmes dont il se sert, prouvent que les
aprisionnaires étaient, depuis longtemps, fixés dans le pays '-.
Ce n'est pas que les hommes manquent. Les guerres exté-
rieures, les invasions provoquent, comme jadis, des migrations
dans les campagnes désertes. Libres ou colons, riches ou
pauvres fuient toujours devant l'envahisseur, Breton, Normand,
Aquitain, qui pille les bourgs ou les domaines et repart chargé
de butin, sans rien fonder de durable. Le capitulaire de Servais
(863), celui d'Attigny (854), l'édit de Pistes, nous signalent ces
fugitifs 3. Tout le règne de Charles le Chauve fut rempli de ces
désordres. Mais le gouvernement carolingien ne paraît pas avoir
songé à établir ces émigrants et à leur donner des terres. Son
principal souci, au contraire, est de les renvoyer '*.
Peut-être les terres abandonnées étaient-elles plus rares.
Déjà, sous Louis le Pieux, les émigrants nouveaux sont obligés
de s'adresser aux comtes, aux fonctionnaires royaux, aux vassi
dominici. C'est sur leurs terres incultes qu'ils demandent à
s'établir. La grande opération du partage était terminée et la
royauté avait donné à l'énorme clientèle de ses agents ou de ses
vassaux, les débris de son domaine. Peut-être aussi entendait-
elle réserver aux églises et à ses fidèles les biens vacants et
1. H. L., t. V, n" 10; vente à l'évèque de Béziers de la quiiita pars d'une
villa... « quod advenit illis ex aprisione parentum... et illis advenit per
prseceptum Karoli régis. » Il s'agit là de Charles le Chauve.
2. Cf. le prseceptum de 844. Préambule. L'art. 9, il est vrai, parle des
émigrants qui peuvent à nouveau se mettre sous la domination du roi, mais
il reproduit textuellement Ta. .5 de la constitution de 815 et l'ensemble du
document montre bien cju'il est adressé à des hommes depuis longtemps
établis.
3. Capit. de Servais (853) a. 9. Attigny (854), a. G. Pistes (864) a. 31.
Boret., t. Il, p. 273, 277, 323.
4. Capit. de Servais, a. 9. L'édit de Pistes établit une distinction entre les
adventiliiqm se sont établissons Charlemagne ou Louis le Pieux et les nou-
veaux immigrants. 11 autorise les premiers à demeurer où ils sont. 11 ren-
voie les seconds à leurs seigneurs où à leur province et règle les conditions
de leur retour.
164 IMBART DE LA TOUR
incultes. Nous trouvons encore des adprisiones consenties en
faveur d'un couvent. Nous n'en trouvons plus qui soient faites à
des particuliers. C'est une donation pure et simple, c'est un béné-
fice qui récompense les services rendus. Il semble que la royauté
ait renoncé au rêve de maintenir par des recrues nouvelles cette
classe de petits propriétaires qui l'avait si vaillamment servie et
qui s'affaiblissait chaque jour.
Nous pouvons, dans l'histoire des colonies agricoles, suivre ce
mouvement. Comme dans toute la Gaule, dès la fin du ix® siècle,
le petit domaine y disparait, la g-rande villa absorbe les terres
voisines et si nous retrouvons les descendants des anciens émi-
grants, nous voyons que leur condition sociale s'est amoindrie.
Parmi ces hommes établis en même temps sur les terres du
fisc, les distinctions sociales ont survécu. Ils sont arrivés avec
Finég-alité de leur fortune et de leur rang. Et cette inégalité est
consacrée encore par celle des portions qu'ils reçoivent. Ici, la
plus grosse partie du fisc abandonné a été cédée à un couvent ;
là, à un laïque plus puissant que les autres. Le cultivateur qui
travaille de ses mains et défriche lui-même a pour voisin le riche
aprisionnaire qui fait travailler et défricher par ses clients ou ses
serviteurs. Voilà le premier fait et nous en devinons les consé-
quences : c'est que tôt ou tard les moins forts, les moins favorisés
devront subir la loi du riche. Ils ont besoin de son patronage ou
ne peuvent se défendre contre ses prétentions.
Nous lisons dans la constitutio de 816 que les grands qui sont
allés au Palais et ont obtenu un diplôme royal se sont efforcés,
en vertu de ce diplôme, de chasser de leur lot ou de soumettre à leur
service ceux de leurs compatriotes qui étaient plus pauvres ou plus
faibles '. Il y avait donc déjà des expropriations individuelles et
la jouissance d'un certain nombre d'aprisionnaires était troublée
par ceux-mémes qui avaient une adprisio. Mais ces actes de
violence ne suffirent pas à faire disparaître les petits lotissements.
Contre des attentats, la loi eût pu défendre le possesseur. Elle ne
peut briser à son profit les forces économiques qui transforment
la société. Presque toujours, la portio cultivée par l'homme
libre s'est agrégée au grand domaine parce que le simple libre
1. Boret., t. I, p. 263.
LES COLONIES AGBICOLES A L EPOQUE CAROLINGIENNE 165
n'avait ni les ressources, ni les sécurités nécessaires pour la faire
valoir. S'il a dû emprunter au monastère voisin, au grand apri-
sionnaire, ses instruments de culture ou l'arg-ent nécessaire à
l'exploitation, il est devenu leur débiteur. Et comme le numé-
raire est rare, qu'il n'est pas sûr d'avoir une récolte ou de
vendre ses produits, il ne peut éteindre sa dette. Il engage sa
terre pour travailler et pour vivre ; il l'abandonne pour se libé-
rer.
C'est ainsi que peu à peu, la concentration des terres défri-
chées se fait en quelques mains. En 837, nous voyons dans un
diplôme de Pépin, que les émigrants établis auprès de la Grasse
ont donné à l'abbaye les lots qu'ils avaient reçus et défrichés K
Pépin confirme cette donation. Cannes, Montolieu possèdent éga-
lement des terres cultivées par des Espagnols fugitifs. Sans
doute, ces terres ont été réunies au couvent par la cession de
leurs possesseurs. En 87o, un ditTérend s'élève entre l'église
d'Elne et un certain Auval. Ce dernier réclame pour le roi et le
comte les services des aprisionnaires établis près du cloître Saint-
Félix. 11 est probable que ces hommes ont autrefois été des cul-
tivateurs libres. L'église les revendique pour siens et fait recon-
naître son droit. Là encore, le petit lot s'est confondu avec la
grande propriété ~.
Il en est de même pour les terres possédées par des laïques.
En 844, Charles le Chauve confirme aux Hispani établis dans
les villae d'Espiran et dAlignan les aprisions qu'ils ont faites.
Ces villae sont alors divisées en plusieurs lots. A la fin du
ix^ siècle, ces partages ne se retrouvent plus. Les deux domaines
sont réunis entre les mains d'un seul maître, Rainard. Celui-ci
les reçoit à titre de propriété de Charles le Simple. Les anciens
aprisionnaires ont disparu : le grand domaine s'est reformé ^.
Si nous pouvions faire l'histoire des fiscs royaux partagés par
1. H. L., t. Il, n° 95. « Concedimus... utquicquidSpanipraedicto monasterio
dederunt de hoc quod ex eremo traxerunt quem adprisionem vocant et per
prseceptum genitoris nostri... tenere videntur » (3 sept. 837).
2. H. L., t. II. n" 189 : « Ut saepe dictuslocus per bénéficia vel adprisionern
comiti regalem servitium persolvi debeat vel homines. loci illius comma-
nentes. »
3. H. L., t. II, no 110 (844), id., t. V, n° 4.
106 IMBAKT Dli LA TOUR
Gharlema^ne et Louis le Pieux, il serait facile de constater des
faits analogues. Ces faits ne sont eux-mêmes que l'application de
cette loi générale : la disparition des libres et la concentration
des terres entre les mains des seigneurs. En vain la royauté
avait pris sous sa sauvegarde les petits cultivateurs. Il eût fallu
pour les défendre d'autres mesures plus énergiques, plus efficaces.
Et elle-même favorisait l'extension des grands domaines. En per-
mettant aux monastères, aux laïques riches et influents d'étendre
leur adprisio, Louis le Pieux et Charles le Chauve travaillent
à former leur puissance territoriale '. En leur reconnaissant le
droit d'appeler sur leur lot des bénéliciers et des colons, ils con-
tribuent à grouper autour d'eux toute une population rurale qui vit
dans leur dépendance. Dès Louis le Pieux, les riches aprision-
naires distribuent à leurs hommes une partie des terres qu'ils
occupent. Ils les donnent en béuétîce. en dotent leurs recomman-
dés. Sans doute, la royauté avait proclamé la liberté de ces con-
trats, permis à ces clients de se choisir un autre maître et de
quitter le sol. Mais il était rare que l'homme engagé dans les
liens du vasselage changeât de seigneur ou de terre. En fait, la
dépendance devient héréditaire comme la tenure, comme le
bénéfice. L'homme s'attache à son maître comme il se fixe au
sol. Ainsi organisée, et par le fait même de la loi, avec son grou-
pement d'hommes, de tenures, Vadprisio ressemble à la villa
et comme la villa, donne naissance, à son tour, à une seigneurie.
Les usurpations des comtes, des fonctionnaires royaux furent
une autre cause qui contribua k transformer les aprisions primi-
tives.
Nous avons vu le rôle que le comte jouait dans le partage des
biens du fisc. C'était lui qui, au nom du roi, établissait les émi-
1. La permission générale de défricher n'est pas insérée sous Louis le
Pieux dans les diplômes particuliers délivrés à des couvents. Sous Charles
le Chauve, elle fait l'objet d'une autorisation législative. Prieceptum pro
Hispanis.Siiil. 11, p. 259i,n° 6. « Placuit etiam nobis illis concedere ut quic-
quid de heremi squalore in quolibet comitatu ad cultumfrugum traxerint aut
deinceps intra eorum aprisiones excolere potuerint, integerrime teneant
atque possideant... » Le résultat fut l'extension des grandes aprisions. C'est
également sous Charles le Chauve que se trouvent la plupart des concessions
des adprisiones en toute propriété. Aussi tandis que le petit lot disparaît,
le grand domaine s'affranchit : la terre du fisc est aliénée sans retour.
LES COLONIES AGRICOLES A l'ÉPOQUE CAROLINGIENNE 167
grants, divisait les lots, assignait à chacun sa part. C'était lui encore
qui devait veiller à raccomplissement des services dus par l'apri-
sionnaire. Quelquefois même il prenait sur les terres du fisc
attachées à son office la parcelle donnée à l'émigrant. Or il fait
payer ces concessions. Il considère comme siennes les terres
occupées et malgré les réclamations, les enquêtes et les diplômes
même du Palais, il ne respecte pas le droit du détenteur.
11 le soumet d'abord à des redevances ou des services. Il ne
se contente pas d'exiger ceux qui sont dus au roi, il en impose
pour son propre compte et à son profit. Les plaintes des Hispani
adressées en 812 à Gharlemagne ont précisément pour objet
ces abus de pouvoir '. Les comtes enlèvent aux aprisionnaires
les domaines qu'ils cultivent, les frappent de redevances et de
corvées, leur réclament des cens, les soumettent au contrôle
vexatoire de leurs agents. Charlemagne ordonna une enquête qui
fut confiée à son missiis. l'archevêque d'Arles. Cette intervention
fut sans résultat. Sous Louis le Pieux les mêmes abus se renou-
A^ellent et appellent les mêmes mesures. La constitution de 815
interdit aux comtes, aux ministeriales royaux d'exiger des pré-
sents, des charrois, des vivres, des chevaux. Elle rappela que les
dons faits par les émigrants devaient être volontaires, que leurs
personnes et leurs biens étaient libres et ne devaient que le ser-
vice royal ~. Ces dispositions furent encore inefficaces. Pendant
tout le ix" siècle, les diplômes nous montrent les comtes inquié-
tant les aprisionnaires, troublant leurs possessions, essayant de
les déposséder 3.
Nous trouvons dans un placitum de 834 un exemple de ces
usurpations. La villa Fontes avait été donnée en adprisio à Jean
par Charlemagne. Celui-ci vit attaquer, une première fois, par le
comte Adémar, sa possession. Cité au tribunal du Palais, il dut
défendre ses droits et répondre aux assertions du comte qui pré-
1. Boretius, 1. 1, p. 169 : « Dicunt etiam quod aliquas villas quas ipsi labo-
raverunt laboratas illis eis abstractas habeatis et beboranias illis superpo-
sitis et sajones qui per fortia super eos exactant. »
2. Boret., t. I,p. 262, a. et 5.
3. Les exemples sont nombreux. H. L., t. II, n° 150 (8o8) Id., ibid.
n" 189. Le comte réclame Vadprisio comme une terre bénéficiée et la
donne sous cette forme à ses hommes.
168 IMBART DE LA TOUR
tendait que la villa était un bénéfice. Il a gain de cause : mais
quelque temps après, sa possession est de nouveau troublée.
Cette fois, le comte Liebulf l'expulse sans jugement, s'empare
du domaine et garde la terre et les hommes. Il faut que le fils de
laprisionnaire, Theodefred. intente un procès, cite ses témoins,
prouve que son père a occupé le sol. Il est investi et paraît
avoir joui en repos de son domaine. Mais ces exemples se
retrouvent partout. Partout les comtes voulaient transformer
Vadprisio en bénéfice et la faire tenir de leur concession ^
Les aprisionnaires n'avaient qu'un moyen d'échapper à ces
attaques : c'était de se mettre eux-mêmes sous la protection du
comte. Celle du roi ne pouvait leur suffire. Elle n'était qu'un
diplôme, qu'un acte écrit, dont l'observation dépendait toujours
de la bonne volonté du fonctionnaire royal. Mais cette protection
du comte était toujours onéreuse. Il fallait la payer par des pré-
sents ou l'obtenir par des services. Pour avoir un lotissement, il
fallait se recommander. Charlemagne prohiba en vain ces contrats
et interdit aux hommes libres de rendre aux comtes des serA^ces
et de leur promettre obéissance -. Les faits étaient plus forts
que la loi et devaient modifier la loi même. La constitution
de 815 permit aux aprisionnaires d'entrer dans le vasselage du
comte •^. Ils purent recevoir de lui un bénéfice. De même, la loi
toléra les contrats de recommandation qui les unissaient aux
vassaux du comte et du roi '*. Dès ce moment, une partie de ces
émigrants entrèrent dans la clientèle : ceux qui n'étaient pas
assez forts pour s'opposer à la violence ou faire respecter leurs
droits.
Assurément, en autorisant ces hommes à accepter le patro-
nage, la royauté entendait maintenir leur liberté. Elle distingue
leur adprisio des bénéfices qu'ils reçoivent : elle sépare nette-
ment lem^s devoirs spéciaux de recommandés, du service public
1. Cauvet, ouv. cit., p. 183.
2. Boret., t. I, p. 144. Capit. ann. 801-814. a. 2.
3. Const. de 815. Boret., t. I, p. 262. « Noverunt tamen iidem Hispani sibi
licentiam a nobis esse concessam ut se in vassaticum comitibus nostris more
solito commendent. »
4. Const. de 816. id., ibid., p. 263. « Hi vero qui postea venerunt et se
aut comitibusautvassis nostris aut paribus suis se commendaveruntet ab eis
terras ad habitandum acceperunt, »
LES COLONIES AGRICOLES A l'ÉPOuLE CAROLINCIIENNE 169
qu'ils doivent au roi. Mais on devine limportance des liens nou-
veaux où ils s'engagent. xVprisionnaires et bénéficiers, vassaux
et sujets, ils obéissent à deux maîtres. Et par la nature même de
ses fonctions, c'est encore le comte qui exige et contrôle le service
qu'ils doivent au souverain. C'est de ses mains qu'ils ont reçu
leur terre : c'est lui qui les convoque alarmée, au placitum. 11
est près d'eux et au-dessus d'eux. Des deux maîtres qu'ils
servent, un seul finit par obtenir tout, celui qui toujours pré-
sent, toujours puissant, gouverne le pays, dispose des biens, pro-
tège ou menace les vies individuelles, rattache à son pouvoir et
à sa personne toutes les ambitions, toutes les énergies, tous les
intérêts. A mesure que la puissance royale s'affaiblit, s'efface la
dualité de leur condition ou de leurs services. Et les liens qui
enserrent leur personne enlacent pevi à peu toutes les terres
qu'ils occupent, celles qu'ils ont reçues du roi aussi bien que
celles qu'ils tiennent de leur seigneur.
Ainsi, de même qu'elle va grossir le patrimoine des puissants
et des riches, Vaclprisio des petites gens, des simples libres va
s'agréger au domaine du fonctionnaire royal, comte, vicomte,
vassus dominiciis. Voilà une autre cause de disparition. — Ce sont
enfin les rois eux-mêmes qui, dès la fin du ix^ siècle, détruisent
l'œuvre de leurs prédécesseurs et donnent à des particuliers ou à
des couvents les biens défrichés avec leurs possesseurs.
Nous possédons quelques-unes de ces chartes où nous voyons
une terre du fisc passer, avec les aprisionnaires qui l'habitent,
sous la domination d'une église. En 866, l'abbaye de Besalu
demande à Charles le Chauve le villare Revidager, défriché par
des Goths et des Gascons, arraché au désert, mis en cul-
ture. Ce villare est évidemment une adprisio. Charles le Chauve
fait droit à cette requête '. Voilà donc des hommes libres qui
passent sous la puissance d'un monastère. Ces concessions
durent être assez fréquentes. En 881, nous voyons par deux
diplômes que l'église de Narbonne a sur son territoire des cul-
tivateurs espagnols, que l'abbaye de Saint-Polycarpe possède
également des lots cultivés par des émigrants. Or, ces hommes
sont libres; ils ont défriché le sol où ils ont été établis; en
1. II. L., t. II, n° 166 (22 fév. 866).
I 70 IMBAHT DE LA TOUR
raison de ces lotissements, ils ont dû le service royal. Ils avaient
donc été cédés, avec leur terre, par la royauté '. Les donations
aux églises ne furent pas moins nombreuses sous Charles
le Chauve et ses successeurs que sous Charlemag-ne et sous
Louis le Pieux. Mais le domaine royal n'était plus inculte : la
plupart des fiscs avaient été })artao^és entre les émigrants. Ce
n'est plus la terre déserte, sans valeur, que donne le roi aux
ég-lises, ce sont les lots mêmes que les aprisionnaires ont cul-
tivés.
En passant sous la domination dune église, ces hommes
gardent évidemment leurs terres et leur condition. Les diplômes
de 881 indiquent nettement que leur liberté ne doit pas subir
d'atteinte '-'. Ils oui toujours le droit de léguer, de vendre leur lot.
Ils le « possèdent )> mais prenons garde qu'en cédant la haute
propriété de leur sol, le roi cède aussi leurs services. Il aban-
donne au couvent les prestations qu'ils lui doivent, le service
militaire dont ils s'acquittent, les redevances que le fisc a pu
leur imposer 3. Ces devoirs se transforment. Ils prennent un
caractère privé : ils ne sont plus la contribution du sujet au
prince, mais d'un homme à un autre. Comme leurs terres, ces
hommes cessent de dépendre de la puissance publique : ils sont
entrés dans une seigneurie.
On voit ce que sont devenus, à la fin du ix'^ siècle, la plupart
des hommes libres établis par Charlemagne et Louis le Pieux
sur les terres du lise. Sur quelques points, Yadprisio a donné
naissance à un grand domaine : partout ailleurs elle s'est agré-
gée aux possessions du riche, aux terres du comte ou du fonc-
tionnaire royal, au territoire d'une église ou d'un couvent. Le
1. H. L.. t. V, n° 2. Saint-Polycarpe. -■ Petiitabba ut homines liberi com-
manentes infra terminos ejusdem monasterii quos prœfixerunt auctoritate
domini Ludovic!.. . el Bernardus comités-, terras quas ex eremo quiète pos-
sideant et congruum obsequium sicut ingenui, exinde eidem monasterio
exhibeant... » Xarbonne. /f/., ibid. n° 3. <' Si vero infra istas villas homines
Hostolenses vel Hispani fuerint...
2. H. L., t. V, n° 2. « Congruum obsequium, sicut ingenui eidem monas-
terio exhibeant, ne eorum ingeuuitas vel nobilitas vilescat. »
3. H. L., t. 'V, n" 3. c Quidquid jus ûsci inde exigere débet totum ad
opus sanctse matris ecclesise Narbonnensis jure perpétue concedimus obti-
nendum. »
LES COLONIES AGRICOLES A L'ÉPOQLE CAROLINdIENNE 171
plus grand nombre de ces cultivateurs libres ont cessé d'être les
sujets du roi pour devenir les hommes d'un seig'neur. Et s'ils
conservent toujours leur terre et leur liberté, Tune et l'autre,
enfermées dans l'enceinte étroite d'une seig'neurie, voient peser
sur elles des char^^es plus lourdes. Au rx'' siècle, ils se trans-
forment en censitaires, libres de nom, dépendants en fait et de
la terre qu'ils occupent et du maître qu'ils servent.
L'histoire de Yadprisio nous aide ainsi à comprendre l'évolution
sociale et économique qui préparait la société féodale. Les faits
qu elle nous montre sont une contribution à l'étude de ses ori-
g-ines. En réalité, elle avait été, à ses débuts, une œuvre écono-
mique et sociale à la fois. Oblig-és de reconnaître le patronage,
les premiers Caroling'iens avaient essayé de le contenir. Ils
avaient voulu sauver la population libre des campagnes et
défendre la petite propriété, h'adprisio fut une de ces mesures.
Par ce partage des terres, les rois franks voulurent également
repeupler un pays et s'assurer des sujets. Ils avaient créé ce sys-
tème d'occupation du sol pour combattre les forces sociales qui
poussaient les hommes vers l'universelle protection et l'univer-
selle dépendance. Contrairement à leur attente, Yadprisio devint
une de ces forces. Elle a contribué à former les grands ter-
ritoires des églises ou des seigneurs : elle n'a pas réussi à
défendre le principe de la petite culture et de la petite pro-
priété. Un autre de ses résultats fut d'affaiblir la royauté
même enla dépouillant. — Au viu*^ siècle, au début du ix*", on ne
prévoyait pas ces conséquences. Quand un régime a contre lui
la puissance des intérêts ou des mœurs, il s'oppose en vain aux
transformations qu'il prévoit et qu'il redoute. Toutes les mesures
qu'il prend ne servent qu k hâter sa chute, et les armes qui le
frappent sont souvent celles qu'il a forgées. lui-même pour pro-
longer son existence et se soustraire à la destinée.
Imbart de la Tour.
LES PLUS ANCIENNES
CHARTES DU MONASTÈRE DE SAINTE-AFRA
A AUGS BOURG
Les deux plus anciens diplômes pour le couvent de Sainte-
Afra, ou, comme il fut appelé depuis le xii*^ siècle, de Saint-
Ulric et Sainte-Afra à Aug-sbourg-, la prétendue charte de l'empe-
reur Henri II du 1^'' août 1023 et celle de Conrad II du 3 novembre
1029 ^, sont depuis longtemps reconnues fausses. Déjà dans le
tome XXII des Monumenta Boica un éditeur, faisant parade d'une
fausse érudition diplomatique, avait en 1814 admis que la [ides
historica était violée dans les deux chartes ; mais, croyant que
« les règ-les de la diplomatique » j étaient partout observées, il
prétendait les compter si non inter diploniata pure ffenuina, sal-
tem inter interpolata. Depuis, Hirsch - a rassemblé les preuves
essentielles contre l'authenticité de ces deux chartes ; Frensdorfî'^,
Stumpf à deux reprises % moi-même ^, ainsi que Ficker'^, nous
avons, en partie à l'aide d'autres arguments encore, émis la même
opinion.
Cependant dans ces diverses études, on a à peine effleuré la
question de l'époque et des conditions dans lesquelles ces faux
se sont produits, et on n'a pas résolu, d'une manière suffisante
1. Stumpf, Die Kaiserurknnden des X, XI, XII. Jahrhunderts. Innsbruck,
1863-1883, n°* 1808. 199o.
2. Jahrhiicher des Deutschen Beichs unter Heinrich II, t. II, p. 2o9 et ss.
3. Augshurger Chroniken, t. I, p. xvii dans Stœdfechroniken, t. IV.
4. Die Kaiserurknnden, ubi supra, et Die Wirzljurger Iinniiinitaf-Urkun-
den des X. u. XI. Jahrhunderts, t. II, p. 44.
'). Die Kanzlei Kaiser Konrads II, p. 160, et Jahrhiicher des Deutschen
Beichs unter Konrad II, t. I, p. 280, note 2.
6. Vom Beichs fûrstenstande, t. I, p. 337 et Beitrage zur Urkunden-
/e/ire, t. I, p. 312.
CHARTES DU MONASTÈRE DE SALNTE-APRA
173
du moins, cette autre question, de savoir si pour établir ces faux
documents, ou tout au moins Tun d'eux, on n'a pas eu sous les
yeux et utilisé un document authentique. Hirsch, à la vérité,
croyait en raison de l'exactitude des indications contenues dans
la date, qu'on s'était servi d'un diplôme authentique, de dona-
tion ou d'immunité, de l'empereur Henri II, pourle faux document
établi à son nom, et il a relevé avec sagacité * deux passages de
la charte en question « dont le fond », suivant ses expressions,
« n'a rien qui soit en contradiction avec l'époque », qui par con-
séquent — il est permis de compléter ainsi sa pensée — peuvent
très bien provenir d'une charte authentique de Henri, aujourd'hui
perdue.
Nous devons rendre hommage au sens délicat qui a fait retrouver
à Hirsch ce qui était possible dans une charte peut-être du temps de
notre empereur ; mais nous sommes en état de faire un pas de
plus : non seulement les deux formules relevées par lui corres-
pondent à l'époque de Henri et au style de sa chancellerie, mais
de plus, ces deux formules et d'autres longs passages qui les
avoisinent, rappellent effectivement et presque mot à mot deux
diplômes authentiques de l'empereur, concernant deux couvents
bavarois, comme on peut le voir par la comparaison suivante :
Stumpf Reg. 1808.
per hoc nostrae maiestalis in-
signe nostrae nostrorumque post
nos siiccessoruni imperiali per-
peiuae defensioni subiicimus et
insuper omni ea liber laie dona-
mus, qua caelera monasleria im-
peralia^ ubicunque lerrarum nos-
tri imperii perfrui videhiintur,
quatenus ihi monachi monachicae
vilae suh régula sancli Bene-
dicti mancipaii liherius et devo-
tius, quam aggressi sunt vitam,
absque inquieludine imperialium
Stumpf Reg. 1335 (= DH. II. 29).
per hoc nostrae maiestatis in-
signe praefatum monasterium nos-
trae nostrorumque post nos suc-
cessorum regiae et imperiali per-
pétue defensioni subicimus et
insuper optima ea libertate dona-
mus, qua caetera monasteria re-
galia ubicumque terrarum nostri
regni perfrui videbuntur, quatinus
ibi sanctimoniales monasticae vitae
sub régula sancti Benedieti manci-
patae liberius et devotius illam,
quam aggressae sunt vitam, absque
1. P. 260, note 2.
2. sic dans le ms.
174
HARRY RRESSLAl
exaclïonuin re/sH/^trahentium^jer-
sonarum dehinc conservare va-
leant. Ueçjio l'gitur verho el imj)e-
rïaVi praecepto iuhemus et interdi-
cinnis, ut nullus imperii nostri
dux marchio cornes vicecomes
episcopus vel aliquis siih episcopo
aiit index pu})licu,s sive regius
exacfor sive quaelihet iadiciaria
persona maior aiit minor deinceps
inpraedicto monasterio sanctorum
Vdalrici et Afrae intus vel foris
et in locis aut hominihiis vel
omnibus praedicto monasterio
pertinentibus aliquam publici
iuris exerceat potestalem aut
quidquam de rébus monachorum
sibi ipsi aut no bis vel succes-
soribits nostris usurpare prae-
sumat sine advocato , quem
praesens abbas et qui ei succedenl
in hune usum elec/erint vél con-
stiluerinl.
inquietudine reg-alium exactorum
vel subintroeuntium personarum
dehinc conservare valeant. Régie
igitur vcrbo et praecepto iubemus
et lirmilcr interdicimus, ut nullus
dux marchio cornes vicecomes
episcopus vel aiiquis sub episcopo
aut index publicus sive regius
exactor seu quaelibet iudiciaria
persona maior aut minor deinceps
in praedicto monasterio intus vel
foris et in locis aut hominibus vel
omnibus ibi pertinentibus aliquam
publici iuris exerceat potestatem
aut quicquam de rébus monacho-
rum sibi ipsi vel nobis aut succes-
soribus nostris usurpare praesu-
mat sine advocato quem praesens
abbatissa et quae ei succédant in
hune usum elegerint et consti-
tuerint.
Stumpf Reg. 1808.
per hanc imperialem paginam
in perpetuum largin^ur praedicto
monasterio sanctorum \'dalrici et
Afrae ordinis sancti Benedicti —
omnia bona immobilia, quae iure
hereditario in ducatu Bauariae
possidemus,... cujn omnibus ap-
pendiciis villis agris pratis pas-
cuis aquis aquarumve decursibus
molendinis piscationibus exitibus
et reditibus viis et inviis quaesi-
tis et inquirendis silvis et venatio-
nibus l'amulis utriusque sexus
caeterisque quae quolibet modo
diciaut scribipossunt utilitatibus.
StumpfReg. 1760(=DH. II. 441).
cum omnibus appenditiis, villis
scilicet areis agris pratis pascuis
aquis aquarumve decursibus vado
molendinis piscationibus exitibus
et reditibus viis et inviis quesitis
et inquirendis silvis venationibus
familiis etiam utriusque sexus ce-
t.erisque quae quolibet modo dici
aut scribi possunt utilitatibus ad
eandem curtem iure et legaliter
pertinentibus, per hanc imperia-
lem paginam in proprium largi-
mur...., ea videlicet ratione ut
nec episcopus eiusdem loci nulla-
que ecclesiastica vel iudiciaria po-
CHARTES DU MONASTÈRE DE SAINTË-AFRA
l'78
ea videlicel ratione ut nec episco-
pus eiusdem loci nullaque eccle-
siastica. persona vel uidiciaria
potestas aliquani habeal potesta-
tem legata bona nostra praefaiae
ecclesiae auferre vel usihus fra-
trum ibidem suh monachica msti-
tutione deo servientium ahalie-
nare, sed praediclus Frideboklus
sanctorum \'dalrici et Aïrae abhas
suique successores liheram ha-
beanl exinde potestatem qiiicquid
eis placuerit faciendi permutandi
abalienandi ad utilitatem tan-
tumodo ibidem servientium sub
régula sancli Benedicti famulan-
tium.
testas aliquam habeat potestatem
prenominatam curtem prefatae
ecclesiae auferre vel usibus fra-
trum ibidem sub monachica inslitu-
tione deo servientium abalienare,
sed predictus Richolfus eiusdem
loci abbas suique successores li-
beram exinde habeant potesta-
tem quicquid eis placuerit faciendi
ad utilitatem tantummodo fratrum
ibidem sub régula sancti Bene-
dicti deo sanctoque Ileimme-
rammo famuiantium.
Des deux diplômes authentiques de l'empereur Henri II, dont
la comparaison ci-dessus nous révèle la concordance littérale en
de longs passages avec notre faux document, le premier a été
donné en l'an 1002 pour le couvent de Niedermûnster à Ratis-
bonne, le second en l'an 1021 pour le couvent de Saint-Emmeran
au même lieu ; le premier est rédigé et écrit par le notaire de la
chancellerie EA qui ne fut en fonctions à la chancellerie de
Henri II que jusqu'à l'an 1 004 ; le second par le notaire de la
chancellerie G F. Dès lors, la concordance de notre faux docu-
ment avec ces deux chartes authentiques ne permet que deux
explications : ou le faussaire a utilisé directement pour son faux
les deux chartes concernant les deux couvents de Ratisbonne et,
dans ce cas , une charte authentique de Henri II pour le couvent
d'Augsbourg ne lui a pas servi de modèle ; ou le faussaire a
utilisé non pas une, mais bien deux chartes authentiques de
Henri, aujourd'hui perdues, concernant Sainte-Afra à Augsbourg-,
dont l'une, donnée en l'an 1002 en même temps que D H. H. 29
ou peut-être un peu plus tard, reconnaissait au couvent l'immu-
nité et l'immédiateté, et l'autre, donnée en l'an 1021 en même
temps que D H. H. 441, avait trait à la donation de divers biens.
176 HARUY lîRESSLAf
Dans les deux cas, on ne pourrait tirer aucun parti des indica-
tions chronologiques de notre faux document — dans lesquelles
au surplus, comme l'a déjà remarqué Pabst '. le jour et le lieu
ne concordent pas — et elles auraient été inventées par le faus-
saire '-. Il aurait emprunté les indications exactes de Tannée à la
charte donnée en même temps que D. 441 ou à D. 441 même,
en ajoutant deux unités aux chilfres indiquant l'année de l'Incar-
nation et celle du règne. Quant au chill're de l'indiction, —
erroné dans D. 441, où il y a III au lieu de IIII, — qui est élevé
de trois unités au lieu de l'être seulement de deux, il y aurait lieu
de l'expliquer différemment, suivant qu'on se déciderait pour la
première ou la seconde des deux hypothèses possibles. Si le faus-
saire a utilisé la charte pour Saint-Emmeran, il aurait remarqué et
corrigé l'erreur dans le chiffre de l'indiction. Si, au contraire, il
a eu sous les yeux une charte authentique pour Sainte- Afra, de
Fan 1021, il serait possible que le chiffre exact de l'indiction,
IIII, eût déjà existé dans cette charte. Dans les deux cas il l'aurait
traité comme les autres indications chronologiques.
En faveur de la seconde de ces deux hypothèses, on peut allé-
guer que, selon toute vraisemblance, Henri a réellement donné
une charte de donation pour Sainte-Afra. A la vérité, il ne peut
être ici question delà donation de 100 charmées de terre, dont
parle Thietmar de Mersebourg^; Henri la fît avant d avoir été
élu roi, lorsqu'il alla déposer les entrailles d'Othon III au cou-
vent d'Augsbourg; et, quand même on admettrait que la charte
relatant le témoignage de sa faveur n'aurait été rédigée que plus
tard, il est impossible que la reconnaissance écrite d'un acte
remontant à l'an 1002 ait été retardée jusqu'à l'an 1021 ; or,
c'est en 1021, comme nous lavons vu plus haut, que dut être
donnée la charte de donation de Henri qui aurait été utilisée dans
notre faux document. Cependant la tradition du couvent, qui à
1. HiRSCH, Jahrhûcher, loc. cit.
2. Car personne n'ira échafauder Thypollièse d'après laquelle le faussaire
aui-ait eu sous les yeux une charte authentique de 1023 pour Sainte-Afra,
dans laquelle auraient déjà été fondus deux autres documents de 1002 et
1021. Cette hypothèse obligerait à supposer que Henri II aurait donné pour
le couvent d'Augsbourg trois chartes, qui seraient toutes les trois perdues,
et ne ferait ainsi que compliquer les choses sans nécessité.
3. IV, 51 (31).
CHARTES DU MONASTÈRE DE SAINTE-APRA 177
cet égard ne laisse place à aucun doute, désigne nominativement
quatre ou cinq localités — Rettenbach, Ober-et Unterschonbach,
Holenbach et Mainbach — dont Henri a fait don au couvent ' ;
si cette donation n'était pas la même que celle dont Thietmar
atteste l'existence, rien n'empêcherait de la placer en l'an 1021.
Ce qui serait bien plus invraisemblable qu'une pareille dona-
tion, ce qui serait même presque impossible, ce serait qu'Henri
eût dès l'an 1002 reconnu l'immédiateté et l'immunité du couvent.
Car — et ici encore nous suivons la tradition du couvent lui-
même ~ — sa fondation ou plutôt son rétablissement comme
couvent n'eut lieu qu'à l'époque de lévêque Bruno, le frère de
Henri, qui transféra à la cathédrale les chanoines habitant
jusqu'alors le couvent et appela à leur place des moines ; or
Bruno n'est monté sur le siège épiscopal d'Augsbourg qu'en l'an
1006. On pourrait toutefois objecter qu'il n'est pas absolument
nécessaire de placer la collation de ces droits en l'an 1002; la
concordance de notre faux document et de la charte authentique
de Henri, qu'il faudrait supposer perdue, avec le diplôme de
Niedermûnster, de 1002, n'exclurait pas d'une façon absolue que
cette charte pour Sainte-Afra eût été donnée plus tard ; il ne
serait pas inadmissible que le diplôme de Niedermûnster, à une
époque ultérieure quelconque, eût été renvoyé à la chancellerie
de Henri — peut-être pour en obtenir une confirmation, dont à
la vérité nous ne savons rien — et qu'à cette occasion il eût servi
de modèle à un diplôme semblable pour le couvent d'Augsbourg.
Il ne paraît donc pas y avoir de motifs absolument impérieux
pour repousser la seconde des hypothèses, exposées plus haut,
sur la manière dont d'après nous, les choses pourraient être pas-
sées 3 ; et cette seconde hypothèse offrirait même la seule solution
1. Voir la chronique du couvent, de Wittweh, éd. Steicliele dans : Archiv
f. d. Geschichte des Bist. Augshurg, t. III, p. 66 et Khamm, Ilierarch. Augus-
(ana, pars III, p. il. A la vérité, Wittwer n'a pas connu de charte concer-
nant cette donation de môme que — remarquons-le dès à présent — il ne
mentionne pas notre faux document.
2. Cf. HiRscu. Jarhrbûcher Ileinrichs II, t. II, p. 25.T et ss.
3. La circonstance, relevée par Hiuscu, loc. cit., II, 259, que l'évêque
Embrico (1064-1077) entreprit la reconstruction du couvent, n'empêche pas
absolument d'admettre que Henri lui eût reconnu la dépendance de
l'Empire, ses dispositions à cet égard pouvant avoir été ultérieurement
Mélanges Paul Fabre. 12
178 HARRY BRESSLAU
possible du problème, si notre faux document devait être consi-
déré comme remontant au moyen âge. Dans ce cas, en elTet, il ne
serait pas permis de supposer l'utilisation immédiate des deux
chartes de Ratisbonne : car il est absolument inadmissible qu'un
faussaire de cette époque, habitant Augsbourg-, ait pu avoir
ses entrées dans les archives de deux couvents différents de
Ratisbonne.
Dans ces conditions, le seul moyen de résoudre la question qui
nous occupe est de fixer l'attestation littéraire de notre document.
A quelle époque remonte-t-elle? Et comment est-elle constituée?
La première publication du document, dans Khamm ^, ne donne
à cet égard aucun éclaircissement ; elle manque de toute indication
sur la source à laquelle il est puisé ; mais ainsi que l'apprend la
comparaison des textes, l'éditeur n'a utilisé aucun document
qui nous soit aujourd'hui inaccessible. On en apprend un peu
plus, sans en apprendre autant qu'on pourrait le souhaiter,
par la réimpression des deux chartes parue en 1814 dans le
tome XXII des Monumenta Boica. « Duorum horum diploma-
tum^»^ y dit-on à la p. 165, « apographa in prima et ultima
« codicis manuscripti seculi xii, pagina cursivo charactere eodeni
« sevo usitato exarata inventa sunt. » Si cette indication était
conforme à la vérité, la question serait décidée ; l'attestation litté-
raire de nos chartes remonterait au xu® siècle ; nous devrions nous
résoudre bon gré, mal gré à croire à l'existence de deux chartes
perdues de Henri pour Sainte-Afra. Mais notre défiance est si
grande que nous demandons à être plus exactement renseigné.
Quel manuscrit contenait ces deux chartes? Ont-elles été réelle-
ment insérées dans le manuscrit. par une main du xii^ siècle? Le
manuscrit qui existait en 1814 existe-t-il encore et pouvons-nous
vérifier l'indication de l'éditeur des Mon. Boica? Cette indication
est d'autant moins propre à faire taire nos scrupules que nous ne
abrogées, exactement comme sous Henri IV plus d"un couvent fut d'une
manière passagère détaché de cette dépendance. A la vérité le couvent
d'Augsbourg en aurait été ainsi détaché pendant une plus longue durée ; en
1186, le pape confirme encore à Févêque d'Augsbourg, la possession, entre
autres, du couvent de Saint-Ulric. Monum. Boica, t. XXXIII, 1, p. 45.
1 . Loc. cit., p. 11.
2. Les chartes de Henri II et de Conrad II.
CHARTES DU MOxNASTÈRE DE SAINTE-AFRA 179
connaissons pas d'écriture cursive au xii*^ siècle et que nous ne
savons pas ce que l'éditeur des Mon. Boica • entendait par le
caractère cursif de l'écriture, dont il parle.
Le tome XXXI des Alon. Boica nous fait faire un pas de plus.
Au diplôme de Conrad II, qui y est réimprimé à la page 308, on
a ajouté une note par laquelle nous apprenons que la « charta
apographa saec. xii », dont a été tirée le diplôme édité dans le
tome XXII, n'a pas pu être encore retrouvée, mais qu'une copie
certifiée de cette charte, expédiée par David Schwarz, bourgeois
d'Augsbourg et notaire impérial, le 13 février 1630, a été con-
servée.
Cette copie se trouve encore dans les Archives Royales de
Munich et nous donne l'éclaircissement désiré sur la source des
documents imprimés. A la fin de la transcription, il est dit ce
qui suit : « Les deux exemplaires des franchises impériales ci-
« dessus ont été transcrits d'après un livre tout en parchemin,
(( grand in-quarto fort, relié sur planchettes, contenant les Com-
« mentarii du très ancien docteur Origène super cantica canti-
(( corum, où selon toute apparence ils ont été écrits avec soin
« sur la première et la dernière feuille, parce qu'ils ne font qu'un
« avec la reliure du corps dudit ouvrage et n'y ont pas été fixés
« après coup, et ont été trouvés sans aucune mauvaise foi, ni
« fraude auscultando et collationando mot pour mot absolument
« conformes, ce que j'atteste, moi David Schwarz, bourgeois
« d'Augsbourg et notaire immatriculé à la très haute et honorée
« chambre impériale de justice à Spire. »
Ainsi c'est un manuscrit du Commentaire d'Origène sur le
Cantique des Cantiques qui a été la source pour la publication de
nos documents imprimés. Or le couvent d'Augsbourg possédait
un manuscrit d'Origène, et son savant bibliothécaire, le P. Pla-
cidus Braun^, l'a décrit ; il le place, après un examen approfondi
des caractères paléographiques qui peuvent servir à en détermi-
1. D'après Steichele, Allgemeine Deutsche Biographie, t. III, p. 273, cet
éditeur est le P. Placidus Braun. Le P. Braun ne donne ici aucun rensei-
gnement plus détaillé sur le manuscrit et en le décrivant, comme nous le
verrons plus bas, il ne mentionne pas les chartes.
2. Notitia hislorico-literaria de cod. mscr. inonast. ad. S. S. Udalricutn
et Afram, t. IV, p. 79.
180 HARRY BRESSLAU
ner l'époque, dans les dernières années du xi*" siècle ou dans les
premières années du xii^ ; mais il ne dit pas un mot des deux
chartes qui y étaient contenues. C'est donc une bonne fortune
que le manuscrit existe encore. Je ne parlerai pas des fausses
directions que jai suivies en cherchant à retrouver sa trace; il
suffira de dire que, g-râce aux obligeantes communications de
MM. les professeurs D'' Knopfler à Munich et D"" Alfred Schro-
der à Dillingen, j'ai enfin appris que ce manuscrit appartenait à
la Bibliothèque de l'évêché d'Augsbourg- ; je remercie l'admi-
nistration de cet établissement et le conservateur de ses archives,
M. Riedmiiller, d'avoir bien voulu m'envoyer à Strasbourg où
j'ai eu tout le loisir de les examiner, le manuscrit lui-même et
les copies des chartes qui en sont maintenant détachées.
Les observations du P. Placidus Braun sur le manuscrit
gardent toute leur valeur ; le manuscrit date bien du commen-
cement du xii*" siècle. Il contient d'abord le Commentaire d Ori-
gène sur le Cantique des Cantiques, jusqu'au fol. 94. On y
trouve ensuite au fol. 93 le Prolofjus de saint Jérôme super can-
tica canticorum, puis au fol. 110 la lettre de saint Jérôme à
Tranquillinus, sur la manière dont on doit lire Origène. Sur le
recto de la feuille de garde, aujourd'hui coupée, mais qui à l'ori-
gine appartenait indubitablement au manuscrit et dont le verso a
été laissé en blanc, on trouve écrit, d'une main du xv^ siècle :
super cantica canficorum, et au-dessous on lit la charte de
Henri II. Cette charte ne se termine pas sur cette page : la fin
et la charte de Conrad II se trouvent sur le verso de la dernière
feuille (fol. 111) du manuscrit, sur le recto de laquelle sont les
derniers mots de la lettre à Tranquillinus. Plus tard le premier
feuillet, recouvert du texte de la charte, a été fixé du côté même
où il était écrit sur le côté intérieur de la couverture antérieure
du livre dont il n'a été détaché qu'à une époque récente '' ; la colle
employée pour cette opération attira des vers qui ont troué le
parchemin en plusieurs endroits ; de plus, sur beaucoup de points
cette écriture s'est imprimée sur la couverture. On colla aussi
la dernière feuille sur le côté intérieur de la couverture posté-
rieure, mais seulement pour une petite partie, de sorte que les
1. Aurait-ce été par Placidus Braun? Cf. plus haut, p. 179.
CHARTES DL" MONASTÈRK DK SAINTE-AFRA 181
traces de colle et les empreintes de l'écriture ne se trouvent en
cette partie que sur une surface peu étendue. A s'en tenir là, les
attestations du notaire David Schwarz de Tan 1630, et de l'éditeur
des Mon. Boica de l'an 1814, seraient absolument conformes à
la vérité : à un seul point de vue, ce dernier s'est trompé, ou — je
crains presque que ce ne soit le cas — a trompé ses lecteurs : les
chartes ne datent pas du xn'^ siècle, elles émanent d'une main
plus récente. D'ailleurs, celui qui les a écrites n'a pas même
essayé d'imiter le type de l'écriture du xii'' siècle ; c'est à la fin du
XVI'' siècle, au plus tôt, qu'on pourrait faire remonter l'écriture dont
il s'est servi ; cependant, si l'on admet qu'il s'est etlbrcé d'éveiller
l'impression d'une certaine antiquité , elle peut très bien aussi
appartenir au commencement du xvii® siècle.
Dès lors, la question tout entière s'éclaire d'un nouveau jour.
La tradition littérale de nos chartes ne remonte pas au moyen
âge, et nos soupçons ne peuvent être qu'immédiatement avi-
vés par cette circonstance, qu'en 1630 on a mis sous les yeux
du notaire vidimateur seulement les documents incorporés
au manuscrit d'Origène, et non les originaux ou des copies
anciennes d'où ils auraient été transcrits. Dira-t-on que ces
originaux ou copies ont disparu complètement et sans laisser de
trace dans le temps relativement court qui a pu s'écouler
entre l'incorporation au manuscrit et l'année 1630? Ou n'a-t-on
incorporé les chartes au manuscrit que pour les faire vidimer et
se créer ainsi un titre légal, dont il devait être fait usage devant
la Chambre de justice dont David Schwarz était le notaire ?
Les motifs ne manquèrent pas pour une pareille falsification.
Le couvent avait vu dans le xv!** siècle des temps bien durs ; le
mouvement de la Réforme avait battu ses murs et par moment
menacé la vie monastique des plus graves dangers. Lorsque ces
nuages furent dissipés après l'issue, fâcheuse pour le protestan-
tisme, de la ligue de Smalkalden, l'immédiateté fut contestée au
couvent ^. Depuis l'an 1577, un procès était pendant devant la
Chambre de justice de l'Empire intenté par l'évêque d'Augsbourg
au couvent et au fiscal de l'Empire qui le protégeait. L'évêque
• 1. Pour ce qui suit voir Moser, Staatsrecht des ftirstl. Hochsliffts Augs-
purg, p. .35 et ss. ; le même, Teutsches Staalsrecht, t. XXXVII, p. 57 et ss.
182
HARRY BRESSLAi:
prétendait que le couvent était soumis à sa juridiction et contes-
tait qu'il appartînt immédiatement à l'Empire. Dans les premières
conclusions déposées par le couvent, l'abbé n'avait pas pu pro-
duire, en faveur de son immédiateté, de titres légaux plus anciens
que des chartes, de l'empereur Louis de Bavière et de l'empereur
Sigismond, dont l'interprétation était douteuse et contestée par
la partie adverse K Quelle heureuse fortune de voir apparaître
ces diplômes de Henri II et de Conrad II, qui reconnaissaient à
l'abbaye, dans des termes excluant toute ambigiiité, « la jouis-
« sance de toutes les franchises dont étaient gratifiées les autres
<( abbayes impériales de l'Empire ! » Mais quelle imprévoyance
aussi de laisser ces précieux documents, à peine les copies en
avaient-elles été incorporées au vieux manuscrit d'Origène, se
perdre pour ne jamais se retrouver !
Ou bien peut-être ces chartes n'ont-elles jamais existé, et les
copies du manuscrit d'Origène en sont-elles en même temps les
originaux? A-t-on voulu, à l'aide de deux diplômes pour Nie-
dermiinster et Saint-Emmeran de Ratisbonne, deux établisse-
ments dont 1 immédiateté était incontestée, assurer à son propre
couvent la même situation?
Il a été plus facile sous divers rapports aux falsificateurs de
documents des époques récentes qu'à ceux du moyen âge d'exer-
cer leur dangereuse industrie. Ceux-ci, lorsqu'ils cherchaient
des modèles pour leurs impostures, n'avaient à leur disposition,
en fait de documents, que le trésor souvent peu fourni de leurs
propres archives, et par suite ils étaient plus d'une fois contraints
de choisir dans une époque plus ancienne ou plus récente
leurs modèles et ne pouvaient dès lors éviter des anachronismes
1. Ce fait est déjà mis en lumière par les extraits que Moser, Staatarecht
des Hochst. Augspurff, loc. cit., a donnés de ces conclusions. Il m'est de
plus confirmé par une obligeante comi,nunication des Archives Royales de
Munich. Dès l'an io'J7, Tabbé Jacob avait fait établir par le chancelier
Georges Widenmann une copie de tous les documents par lesquels il enten-
dait prouver que son couvent dépendait immédiatement de l'Empire. Ces
pièces qui remplissent un cahier in-folio de 99 pages, furent transmises à
l'évêque d'Augsbourg avec de courtes conclusions de l'abbé et se trouvent
présentement aux Archives de Munich. Le fait que les chartes de 1025 et
1029 n'y sont pas mentionnées, suffirait presque à lui seul pour prouver
qu'en 1537 on ne savait encore rien de ces chartes au couvent.
CHARTKS DU MO.NASTKKE DE SAINTE-AFRA 183
qui rendent facile à la critique moderne la découverte de la
fraude. Au contraire les faussaires des derniers siècles ont eu à
leur disposition dans les ouvrages imprimés des sources abon-
dantes. Ils n'avaient qu'à choisir suivant leurs besoins parmi les
actes émanés des empereurs et des papes du nom desquels ils
voulaient se servir pour leurs faux. Un autre danger les mena-
çait, dont à la vérité ils n'ont pas eu conscience et auquel il est
rare qu'ils aient complètement échappé. Lorsque l'imagina-
tif bourgmestre de Cremmen, Grmvel, le distingué archiviste
de Strasbourg, Grandidier, dont nous avons eu récemment à
nous occuper, falsifiaient des chartes impériales, celui-là pour
créer à une famille amie un titre de noblesse, celui-ci pour obéir
à sa malheureuse vanité de savant, il est arrivé à l'un comme à
l'autre de transporter dans les documents par eux fabriqués les
fautes d'impression ou de lecture des diplômes imprimés qu'ils
avaient sous les yeux et qu'ils utilisaient comme modèles, assu-
rant ainsi la démonstration de la faute par eux commise. Cette
même fatalité nous permettrait-elle de confirmer notre soupçon
au sujet de la falsification d'Augsbourg? Des deux documents
authentiques que nous avons comparés plus haut avec notre
faux diplôme de Henri II, le diplôme pour Niedermiinster est
irnprimé dans la première édition de Hund, MetropoUs Salishur-
gensis, p. 2o4, qui a paru en 1382. Quant au diplôme pour Saint-
Emmeran, on n'en trouve dans le même ouvrage, p. 229,
qu'une citation, et il n'a été imprimé en entier pour la première
fois, que dans la nouvelle édition de la MetropoUs Salishurgen-
sis donnée par Gewold à Munich, t. II, p. 374, en 1620; dans
cette édition, le diplôme pour Niedermiinster est aussi réé-
dité 1. Comme le faux dont nous nous occupons existait déjà en
1630, c'est seulement cette édition de Munich de la MetropoUs
(dont la troisième édition de Ratisbonne ne parut qu'en 1719),
qui peut être la source de notre faux et c'est avec elle qu'il j a
lieu de le comparer. Les divergences les plus importantes dont
nous ayons à tenir compte, entre l'édition Hund-Gewold et le
texte original des deux diplômes pour Niedermiinster et Saint-
Emmeran sont les suivantes :
1. T. II, p. 590.
.84
IIAURV lîRKSSLAL"
I. STUMPF REG. 1.335 iDII. II. 29)
ORIGINAL IILÎND GEWOI.D. t. II, p. 590.
1 . Nostrae nostrorumque post
nos successorum reg'iae et inipe- 1 . regiae et
riali perpeluo derensioiii subici- imperiali perpeluae defensioni
mus.
2. Quti/j/iws ibi sanctinioniales 2. qiuitenus \hï sanctimoiiiales
3. Subintroeunliuin personarum 3. subinirahentium personarum.
4. Exactor seu quaelibet iudiciaria 4. exactor .y/re quaelibet iudicia-
persona ria persona
II. STLMPF REG. 1760 (DU. II. 44l).
ORIGINAL HUND-GEWOLD, t. II, p. 374.
5. Silvis venationibus 5. Silvis et venationibus
6. Fam/VzYs etiam utriusque sexus 6. Famt/Z/s etiam utriusque sexus
Que Ion compare avec ces résultats le texte reproduit plus
haut, p. 173-175, du faux d'Augsbourg; ce texte dans les six
passages concorde non pas avec celui des chartes originales, mais
avec le texte fautif de Hund-GcAvold. Le paragraphe 6 et le para-
graphe 3 sont particulièrement probants; celui-là, parce que
« famulis utriusque sexus » au lieu de « familiis utriusquesexus»,
ou, comme on le trouve aussi, au lieu de « famulis et famula-
bus )), est une expression tout à fait inusitée ; celui-ci, parce
qu'il nous fait pénétrer dans l'officine du faussaire. Dans Hund-
GcAvold « subintrahentium » au lieu de « subintroeuntium per-
sonarum » était une simple faute de lecture ou d'écriture à
laquelle on ne pouvait donner aucun sens. C'est ce que recon-
nut le faussaire qui corrigea par (( su])trahentium », expression
à laquelle on peut k la vérité donner un sens, mais qui dans cette
combinaison ne serencontre jamais dans les chartes de Henri II. Il
ne peut subsister aucun doute : ce sont les textes imprimés de
Hund-GeAvold et non des chartes perdues de Henri II pour Sainte-
Afra, qui sont la source où le faussaire a puisé. Ses misérables
falsifications sont forgées d'un bout à l'autre et sans aucune
valeur. Mais elles ont eu du succès. Fabriquées entre 1620 et
1630, leur incorporation à l'antique et authentique manuscrit
CHARTES DU MONASTÈRK DE SAINTE-AFRA l8o
d'Origène — artifice que je n'ai pas encore rencontré jusqu'ici
dans la vaste littérature des falsifications de documents et qui
donne à l'histoire de celle-ci le charme de la nouveauté — éco-
nomisa la confection de prétendus originaux qui eût été sans
doute pénible à l'abbé de Saint-Ulric et Sainte-Afra et l'eût expo-
sé au danger de voir découvrir la fraude. Le complaisant
notaire David Schwarz, à qui l'abbé donna encore d'autres occa-
sions de profit, établit la copie légalisée, qui put être désor-
mais employée. Je ne sais pas si et quand elle a été produite
devant la Chambre de justice ', ni quel accueil lui a fait l'évèque
d'Augsbourg ; mais elle a été produite à la chancellerie impé-
riale et ne lui a inspiré aucun soupçon; l'empereur Ferdinand III
et plusieurs de ses successeurs l'ont confirmée *. Et l'on peut vrai-
semblablement présumer qu'elle a influé sur l'accommodement
relativement favorable, auquel l'évèque d'Augsbourg se prêta
en 1643, et qui mit fin au litige pendant à Sj^ire depuis si long-
temps : moyennant le paiement de 12000 florins et la cession de
quelques biens, il reconnut ^ au couvent l'immédiateté que le
couvent a conservée jusqu'au commencement du xix*' siècle.
Les deux chartes '' dont l'origine vient d'être ici racontée et
éclairée ne sauraient trouver place dans notre édition des
diplômes pour les Monumenta Germanise, dont les falsifications
des derniers siècles sont en principe exclues, mais elles ont eu
pour l'histoire du couvent dans les temps modernes une telle
importance que nous voulons leur rendre les derniers hon-
neurs en les réimprimant à la fin de cette étude.
Harry Bresslau.
1. Les actes de la Chambre de Justice de l'Empire et du conseil aulique,
déposés aux archives du cercle de Landshut, ne fournissent aucune indica-
tion à cet égard.
2. Mon. Boica, t. XXII, p. 165, 752; Khamm, loc. cit., p. 153, 16i.
3. Mon. Boica, t. XXIII, p. 693, n» 15.
4. Pour celle de Conrad II aucune vérification particulière n'est néces-
saire. Elle n'a d'autre but que de certifier le diplôme de Henri II. Elle
subsiste ou tombe avec lui.
186 HARRY liRESSLAL"
ANNEXES
I
In nomine sanctae et individuae trinitatis. Henricus divina favenle
clementia Ronianorum imperator a[u]g[u]stus''*. Ratio suadet et iustitia
exigit, ut ad protectionem ecclesiarum dei et defensionem, quae per
imperium nostrum longe lateq ue] constitutae sunt, graciae nostrae
solatium extendamus, maxime quidem ad illas, a quibus specialia ora-
tionum suffragia die ac nocte percipimus. Per hoc enim et temporalia
nostra successu regenlur prospero, et ipsius miserante'^ clementia, qui
dat sa[l]utem regibus, gloria et ho[n]ore coronabimur in caelo. Eapro-
pter cognoscanf universi fidèles i[mjperii nostri praesentes et futuri,
quod nos intuitu divinae'^ [rjemunerationis et nostrae*" salutis nec non
ob [ijnterventum dilectae coniugis nostrae Kunegun[d]ae impera[tr]icis
augustae et Brunonis Augustensis e'^ccl^esiae praesulis venerandum
confessorem nostrum Frideboldum abbatem sanctorum \'dalrici et
Afrae Augustensis civitati[s to]tamque eius ecclesiam, monachos et
fratres ibidem deo servientes, faniiliam et universa bo[na] praedicto
monasterio iuste pertinentia sive a fundatoribus a[ujt aliis fidelibus
tradita, quae vel nunc habet vel in posterum ex liberali donatione
quorumcunque fidelium seu per fratrum laborem et industriam ratio-
nabiliter deo larg ijente poterit [adi]pisci per hoc nostrae*" maiestatis
insigne nostrae nostrorumque post nos successorum imperiali p[er]pe-
luae defensioni subiicimus et insuper omni ea libertate donamus, qua
caetera monaster[ia] imperalia/' ubicunque terrarum nostri imperii
perfrui videbuntur, quatenus ibi monachi monachicae vitae sub régula
sancti Benedicti mancipati liberius et devotius, quam aggressi sunt,
vitam absque inquietudineimperi[al]ium exactionum vel subtrahentium
personarum dehinc conservare valeant. Regio igitur verbo et imperiali
p[ra]ec6pt[o^ iubemus et interdicimus, ut nullus imperii nostri dux
marchio comas vicecomes episcopus vel aliquis sub episcopo aut iud[e]x
pu[blicus] sive regius exactor sive quaëlibet iudiciaria persona maior
a. Ce complément, et ceux qui suivent, de passages dans lesquels l'écri-
ture du ms. est devenue illisible, sont pris de la copie de 1630. — h. le
ms. a présentement niiserantis, mais is est une correction faite ultérieure-
ment avec une autre encre; miserante dans la copie. — c. cognant, sans
signe d'abréviation, ms. — d. diae, sans signe d'abréviation, ms. — e. nrae,
sans signe d'abréviation, ms. — /". sic dans le ms.
CHARTES Dr MONASTERE DE SAINTE-AFRA
187
aut minor deinceps [itij praediclo moiiaslerio sanctorum \"dalrici
et Afrae intus vel foris et in locis aut hominibus vel omnibus praedicto
monasterio pertinentibus aliquam publici iuris exerceat potestatem
aut quidquam de rébus mona[c]horum sibi ipsi aut nobis vel succes-
soribus nostris usurpare praesumat sine advocato, quem praesens
abbas \e{. qui ei] succed[ent i]n hu[nc]. usum elegerint vel constitue-
rint. Donamus etiam specialiter et per banc imperialem paginam
in perpetuum [lajrgimur praedicto monasterio sanctorum \'dal-
rici et Afrae ordinis sancti Benedicti ex singulari favore, quo devo-
tum nostrum dilectum co[nfe]ssorem Frideboldum ex débita reve-
rentia prosequimur, omnia bona immobilia, quae iure baered[ij-
tario in d[uc]atu Bauaria[e| possidemus, quorum spe[ci]ficationem
praedicto abbat[i]n separata charta exhibuimus cum om[ni]bus appen-
diciis villis agris pralis pascu[is acquis aquaru mve] decursibus
molendinis piscalionibus exitfibjus et re[diti]bus viis et inviisquaesitis
et inq[ui]rendis silvis et venationibus famulis utrfijusque sexus caeteris-
que^ quae quolibet modo dici aut scribi possunt utilitatibus, eavid[elij-
cet ratione ut nec episcopus eiusdem loci nuUaque ecclesiastica persona
vel iudic[iariaj'^ potestas aliqu[am] habeat [pjotestatem legata bona
nostra praefatae ecclesiae auferre vel usibus fratrum<" ibidem sub mona-
chica institulione deo servienlium abalienare, sed praedictus Fridebol-
dus sanctorum Vda[lr]ic[i et] Afrae abbas suique successores liberam
habeant exinde potestatem quicquid eis placuerit faciendi permut[a]ndi
abalienandi ad utilitalem tantumodo ibidem servientium sub régula
sancti Benedicti famulantium. [N]ulli ergo omnino'niominum^^ imperii
nostri liceat banc nostrae^ specialis protectionis defensionis et dona-
tionis paginam infringere [a]ut ei aus[u] temerario contraire ; quod
qui presumpserit indignationem imperialem el nostram se noverit
incursurum, [praeter poenam,] quam transgressori eiusdem mandati
nostai infligere voluerit excellentia nostra'? s[eu] aliquis alius successo-
rum nostrorum. In cuius rei teslimonium hoc praeceptum inde con-
scriptum propria manu corrobantes sigilli nostri impressioue iussimus
insigniri.
Data kalend, Augusti indictione VI, anno dominicae incarnationis
a. ceferisque présentement dans le ms ; mais ce est une correction faite
ultérieurement avec une autre encre; caeterisque dans la copie. — b. iudic,
puis un trou dans le parchemin, ms. ; le trou existait probablement déjà
avant l'écriture et c'est avec intention que le mot n'a pas été écrit en entier,
pour donner l'apparence d'une lacune ; la copie aussi a seulement iudic. —
c. vel usibus f rat r uni est écrit deux fois dans le ms. — d. oio houm, sans
signe d'abréviation, ms. — e. nra, nrae, sans signe d'abréviation, ms.
88
IIAHUY liRESSr.Al"
Mxxiii, anno vero domini' Ileiirici II. rej^nantis XXII, imperantis X ;
actum Babenpergae ; féliciter amen. Testes sunt etc^^ .
II
Conradus dei gratia Romanorum imperator seniper augustus uni-
versis sacri imperii nostri'" fidelibus gratiam suam et omne bonum,
Imperialis excellentia tune sui nominis'^ titulos ampliat et extollit,
cum loca divino'' cultui dedicata et personas deo famulantes benigno
favore prosequitur ac eorum iustis et rationalibus/" petilionibus favo-
rabiliter se inclinât. Ex parte itaque venerabilis abbatis Frideboldi et
conventus sanctorum ^ dalrici et Afrae Augustensis civitatis nos-
tro'^ culmini fuit humiliter supplicatum, ut privilegium eis ab Henrico
Romanorum imperatore antecessore nostro." indultum nostris oblatum
conspectibus vellemus de benignitate nostra'' conRrmare, cuius ténor
talis est : Henricus divina' favente clementia Romanorum imperator
augustus. Ratio suadet et iustitia exigit,utad protectionem ecclesiarum
dei et defensionem eicf. Nos igitur praedictorum abbatis et eius conven-
tus piis supplicationibus inclinati praescriptum privilegium et eius teno-
rem ab antecessore nostrofi' Henrico Romanorum imperatore ipsisdatum
de imperiali benignitate confirmamus et scripti praesentis munimine
innovamus, praedictam etiam ecclesiam sanctorum Vdalrici et Afrae
cum rébus suis universis tam mobilibus quam immobilibus, tam intra
quam extra civitatem Augustensem ex suprema imperatoria potestate
in perpeluam imperii nostri^ et nostrorumJ successorum protectionem
specialiter suscipimus, statuentes, ut nuUus regum aut imperatorum,
aec archiepiscopus nec episcopus eiusdem loci nec abbas née dux nec
marchio nec cornes nec alia maior minorve persona sententiam nostram
infringere aut violare praesumat, sed maneat in perpetuum, cui col-
lata est ecclesiae commodis valitura. Et ut haec in perpetuum firma et
inconvulsa permaneat/' . praesentem paginam sigilli nostri^ impressione
iussimus insigniri.
Data III. non. novemb. indictione XII, anno incarnationis domi-
nicae Mxxix, anno vero domini Conradi II imperantis III ; actum Colo-
niae ; faeliciter amen. Testes s[ulnt elcf -.
a. dni, sans signe d'abréviation, ms. — h. sic ms. et copie. — c. nri,
sans signe d'abréviation, ms. — d. nois, sans signe d'abréviation, ms. —
e. dia (au lieu de dio), sans signe d'abréviation, ms. — f. sic ms. et copie.
■ — fj. nro, sans signe d'abréviation, ms. — h. nra, sans signe d'abréviation,
ms. — i. dia, sans signe d'abréviation, ms. — J. nnlrn ms.
DE QUELQUES
COLLECTIONS CANONIQUES
ISSUES
DU DECRET DE BURGHARD
La fortune des collections de textes canoniques composées au
moyen âge a été fort inégale. Quelques-unes ont reçu des con-
temporains l'accueil le plus favorable ; d'autres, sont dès leur
apparition, tombées dans un oubli profond. Or au premier rang
des collections dont le succès est incontestable, entre les
Fausses Décretales et la Panormia d'Yves de Chartres, se place
incontestablement le Décret de Burchard de ^^'orms. Les manus-
crits de cette collection sont très nombreux dans les Biblio-
thèques des divers pays d'Occident, notamment en France, en
Italie et en Allemagne; cette dilFusion, que ne sauraient nier
ceux qui sont familiers avec les manuscrits canoniques, suffi-
rait à elle seule à attester le succès du Décret. Un autre fait
en donne une preuve péremptoire. Tous les oi^vrages en vogue
au moyen âge ont subi le travail des opérateurs, qui pour
répondre aux besoins de la pratique, en ont tiré des extraits : le
Décret n'a pas échappé à cette loi. En outre, il a fourni à divers
compilateurs des éléments très nombreux qui, à la fin du
xi^ siècle et au commencement du xu'^, sont devenus le noyau
d'une série de collections où sont d'ailleurs entrés des matériaux
provenant d'autres sources. Le but de la présente notice est
d'appeler l'attention sur cette double manifestation de l'influence
exercée par le Décret de Burchard de ^^'orms. On y indiquera
d'abord un certain nombre d'extraits du Décret, puis on y fera
connaître sommairement diverses collections qui en procèdent
directement.
190 PAUL FOLRMER
I. LES EXTRAITS
A. — Les Statula canonum.
Il convient de citer en première lig'ne, parmi les extraits de
Burchard, la courte collection anonyme publiée dans l'édition don-
née par Basnag-e des Lectiones antiqiise de Canisius et imprimée
dans le tome CXL de la Patrologia lafina à la suite du Décrétée
Burchard'. Elle porte le titre de Statula canonum de officio
saccrdotuni. Le choix des matériaux qui y sont entrés semble assez
arbitraire, encore qu'il paraisse que l'auteur a voulu réunir en un
court volume les textes les plus utiles aux prêtres engagés dans
le ministère sacré ; ces prêtres y sont instruits de leur rôle et de
leurs principaux devoirs ; aussi les textes pénitentiels tiennent
une place assez importante dans la seconde moitié du recueil. En
tout cas, cet extrait, qui semble d'abord suivre l'ordre général
du Décret , n'y est pas absolument conforme : en effet les frag-
ments pénitentiels empruntés au livre XIX de Burchard sont
entremêlés de textes analogues empruntés à d'autres livres, par
exemple au livre XI (ch. 30, sur la mutilation), au livre XVII
(ch. 08, sur le fait de causer par imprudence la mort déjeunes
enfantsj, au livre XII (ch. 14, sur le parjure), etc.
Cette petite collection n'est point datée; mais il est très vrai-
semblable qu'elle a suivi de peu l'apparition du Décret et qu'elle
appartient au xi'' siècle ou au commencement du xii''. L'édition que
la Patroloyie a reproduite est défectueuse. On s'abuserait beaucoup
si l'on s'en rapportait aveuglément aux mentions Ex lihro II ou
Ex lihro III Burchardi que l'on y rencontre. Si ces indications,
en général imprimées en gros caractères, sont exactes, il n'en
est pas moins vrai que nombre de mentions analogues, qui
devraient figurer dans l'édition, ont été omises soit par le manus-
crit, soit par l'éditeur, ou ont été seulement reproduites en petits
caractères dans l'édition. Il importe donc de n'user de ces indi-
cations qu'avec beaucoup de circonspection.
i. Col. 1067-1083.
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCRET DE BURCHARD 191
B. — Collection du nis. de la Bibl. nat., Latin 4383.
A côté des Statuta canonuni de officia sacerdotum, il y a lieu de
signaler en quelques mots, d'après Theiner^, la collection conte-
nue dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale, Latin n° 4283,
qui date du xii'" siècle. Ce n'est autre chose qu'un extrait de Bur-
chard, qui ne dépasse pas le XVP livre, et a appartenu à Fran-
çois Pithou. L'ordre g-énéral de la division de Burchard a été
d'ailleurs conservé. L'extrait n'est pas copieux; ainsi le premier
livre, qui, dans l'œuvre originale comprend 234 chapitres, est
représenté ici par 24 chapitres -. Ce recueil étant exclusivement
composé des fragments empruntés à Burchard, il est vraisem-
blable qu'il a dû être composé au xi'^ siècle ou au commencement
du XII^
C. — Collection de Juniièges.
Le manuscrit n'' 704 de la Bibliothèque publique de Rouen
date du xii'' siècle; il provient, comme l'atteste un ex libris en
écriture du xiu'" siècle placé à la fin du volume, de la célèbre
abbaye de Jumièges ^. Sous le titre de Liber Decretalis, qui
i. A. Theiner, Disquisitiones criticœ in prœcipuas canunum et decreta-
lium collectiones (Romse, 1837), p. 186.
2. Pour qu'on puisse identifier les manuscrits de ce recueil qui se ren-
contreraient dans les bibliothèques, je reproduis, d'après Theiner, la com-
position du livre I^'". Il comprend les chapitres de Burchard 1, 4, 5, 7, H, 13,
14, 19, 20, 21, 27, 43, o7, 59, 62, 66, 67, 74, 81, 210, 213, 214, 20S, 209,
114.
Il est à remarquer que le recueil me'ntionné ci-dessus comme un extrait
de Burchard ne commence qu'au fol. 11 du manuscrit. Les feuillets 1 à 8
sont remplis par la dédicace qui précède le Décret de Burchard, la liste des
livres du Décret et les chapitres 1 à 28 (celui-ci incomplet) du I*"" livre du
Décret. Viennent ensuite (fol. 9 à 11) quelques textes épars. — Suit la col-
lection qui se termine au feuillet 48 ; elle est suivie de divers textes cano-
niques disposés sans ordre et transcrits par plusieurs mains. On y trouve,
entre autres, une lettre de S. Pierre Damien au pape Alexandre II et, à la lin
(fol. 77 \°) un extrait des décisions de Calixte II au concile de Reims.
Cet extrait semble être le texte le plus récent de ceux qui figurent dans ces
pages. Je dois ces renseignements à l'obligeance de mon savant confrère,
M. Dorez.
3. Cf. abbé Lebarcq, De Alexandro Gemme tic ensi (Appendice, de Biblio-
theca Gemmelicensi manuscripta\ Lille, 1888), p. 80. (Thèse de doctorat). Ce
192 PAUL FOURMER
semble appliqué à tout le volume, on y trouve trois collections
d'extraits théologiques et canoniques, dont les tables occupent
les feuillets 6 à 13.
Le premier recueil ne présente pas d'intérêt direct pour l'his-
toire du droit; c'est une suite d'extraits des Pères, tirés en
grande majorité des ouvrages de saint Augustin, dont la Cité
de Dieu a fourni un bon nombre. A compter du ch. 107
(fol. 86), tous les textes sont empruntés au commentaire de saint
Jérôme sur Ezéchiel. Les passages des Pères recueillis dans ce
premier recueil ne présentent aucun intérêt spécial' pour l'histoire
du droit canonique.
C'est seulement au fol. 94 du manuscrit que commence le
second recueil, celui-ci exclusivement canonique : ce recueil se
compose de 309 chapitres. Or ces chapitres sont tirés du Décret
de Burchard; non seulement ils répètent avec leurs sommaires
et leurs inscriptions les textes du Décret, mais ils sont disposés
d'après le plan et la division en livres qui caractérisent l'ouvrage
de l'évêque de Worms, dont ils reproduisent souvent le numéro-
tage. Seul le livre IV du Décret (sur le baptême et la confirma-
tion), n'a rien fourni à notre manuscrit.
Voici l'indication, par le moyen de renvois aux chapitres de
manuscrit portait à.Iumièges le n" 33; il fut classé par Montfaucon (Biblio-
(heca Bihliotliecirum, II, 1211), dans la série D, Juris utriusque scriptores;
d'où la désignation D, 33 qu'il porte d'après l'ouvrage de Montfaucon.
1. Au fol. 6, on trouve un index de ce recueil, précédé du titre Liber
Decretnlis. L'index annonce 13o extraits. Le 1'^'' est ainsi résumé : « Quod
non sit desperandus qui in adolescentia deviat, et quod non sint pêne pur-
gatorie, nisi anteultimum judicium. » Le 13;)*^ est ainsi résumé : « Quanta sit
virtus electorum, qua ire Dei resistftur. » Si l'on examine la collection elle-
même, on voit que le premier fragment, correspondant au sommaire Quod
non sit desperandus, est celui-ci :« Augustinus invicesimo primo libro volu-
minis Civilatis Dei. Paucissimi autem sunt tante felicitatis ut ab ipsa ine-
unle adolescentia vanissima pollicetur. » Cet extrait, très long, puis-
qu'il occupe les feuillets 14 à 31 v", commence au cours du chapitre 17 du
livre XXI de la Cilé de Dieu et s'arrête presque à la fin de ce livre. — Le
dernier fragment est non pas le ISo"*, mais le 142" : Idem (Hieronyntus), in
IIII" libro super Ezechielem, capituluin (sic) : « Non ascendistis ex adverso
neque opposuistis murum pro domo Israël ut staretis in prœlio, in die
Domini. Legimus Aaron adversus ignem Isralielis liabeat facultatem. »
Sur les extraits de saint Augustin, répandus dans les Bibliothèques dès le
xi" siècle, voir Mirbt, die Stellung Augustins in der Puhlicistik des Gre-
(jorianischen Kirchenstreits, p. 70-71.
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCRET DE BURCHARD 193
l'édition du Décret, de la composition de quelques-uns des
livres de l'extrait contenu dans le manuscrit de Jumiègres :
'O"
Liber 1"^, De episcopis (fol. 94).
Ch. du livre P"" de Burchard : 7, 11, 14, 23, 88, 89, 103, 114,
141, 142, 143, 148, loi, 1.j2, lofi, 165, 166, 169, 171, 172, 173,
177, 193, 205, 207, 209, 212,213, 214, 221, 222, 231, 180, 183.
En somme le compilateur a choisi 34 chapitres sur 233 qui cons-
tituent le livre P"" du Décret. Les matières traitées dans ces
textes sont l'élection des évêques, les règles fondamentales aux-
quelles ils doivent se conformer, l'application aux évêques du
principe Spoliatus ante omnia 7\'sfitue?idus (141-143) et les accu-
sations contre les évêques.
Liber 11 "s. De ecclesiasticis ordinihus (fol. 99).
Les 239 chapitres du second livre du Décret sont représentés
ici par six chapitres, à savoir : les ch. 16, 18, 44, 4o, 114, 196.
Liber 111"% De ecclesiis (fol. 100).
Des 241 chapitres du livre 111 de Burchard, le compilateur a
extrait seulement les sept chapitres portant les numéros : 23,
72,74, 75, 123, 128 i.
Liber Xl"^, De excommunicatione (fol. 115, v°).
Le livre de Burchard sur l'excommunication, le vol et le pil-
lage, compte 78 chapitres. On en trouve ici 20, à savoir : les ch.
9 à 14, 18, 19, 27, 29, 31, 32, 38, 52, 53, 54, 55, 64, 66, 74.
1. Sur la question brûlante du célibat des prêtres, on pourrait opposer
le ch. 7o de Burchard au ch. 123 ; celui-là pouvait être considéré comme favo-
rable, celui-ci comme hostile au mariage des prêtres. Pour trancher la
question on trouvait une règle assez vague dans le ch. 128. Des textes
comme le ch. 75 (et aussi le ch. 207) du livre III de Burchard étaient en
réalité invoqués par les adversaires du célibat : voyez VApologeticus de
Bernald, au tome II des Lihelli de lite Imperatoruin et Ponlificum, p. 83,
ligne 2.
Mélanges Paul Fabre. ]3
194 PAUL FOURMER
Liber XV"% De laids (fol. 120).
Des 43 chapitres qui composent le livre XV de Burchard, l'au-
teur a pris les ch. 2, 3, 7, 8, 9, 10, 11, 19, (à partir des mots
causa sunt) 22, 29, 31, 33, 34, 35, 37, 41. Le choix de plusieurs
de ces fragments laisse soupçonner que l'auteur n'était point
un ardent partisan des idées grégoriennes.
Les indications qui viennent d'être données suffisent pour
démontrer que la seconde collection du manuscrit de Jumièges
est un extrait, fort sommaire, du Décret de Burchard.
Au fol. 150 v° s'ouvre un troisième recueil en 127 cha-
pitres', où l'on rencontre nombre d'extraits des Pères, et beau-
coup de textes empruntés à des lettres authentiques et apo-
cryphes des Pontifes Romains. Cette collection est intéressante
parce qu'elle trahit les préoccupations d'une époque où l'autorité
ecclésiastique s'eiîorce de maintenir la sincérité des élections
aux évéchés et aux abbayes, où se discute la question de la vali-
dité des sacrements conférés Dar des ministres indignes "-. Les
ch. 43 à 78 de cette collection reproduisent des chapitres de
Burchard, à savoir :
In tertio libro, De ecclesiis.
Burchard, III, 11, 12, 29, 63, 112, 124, 126, 129, 137, 139,
147 ,148,149, 152, 164 à 171, 190,194, 215, 216, 220, 221,231,
236, 39.
1. Le premier fragment est celui-ci : « Quid malitia et cetera vilia sint in
veritate. Beatus Augustinus : quid est malitia nisi nocendi amor? Quid
est dolus nisi aliud agere, aliud siniulare? Quid adulatio reprehensio
malicie. »
Le premier fragment qui touche spécialement au droit canonique est le
IV'' : <( Quod ecclesie non debeant inquietaride rébus quas XL annis tenue-
runt. Ex registro beati Gregorii, lib. 1. Gregorius Petro subdiacono : Volu-
mus accedentem te omnibus festinamus. » — Suit une série d'extraits
de saint Grégoire, après lesquels reprend (ch. 25, une série tirée des œuvres
de saint Augustin.
2. Au ch. 35 on trouve une série de plusieurs canons du concile de Sale-
gunstadt, auquel Burchard fut présent : ch. 6, 10, 20.
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCRET DE lîURCHARD 193
Burchard IV, 44, 47 à 91.
La collection se termine par des fragments tirés des ouvrages
de Smaragde, par des extraits de lettres de divers papes, notam-
ment de saint Grégoire. On y trouve encore un petit nombre de
citations pseudo-isidoriennes.
Les fol. 187 v° k 199 sont occupés par une série de textes
canoniques réunis sans ordre, ovi les fragments de saint Grégoire
tiennent une large place. Les feuillets 199-288 du manuscrit sont
remplis principalement d'extraits des Pères qui ne concernent
point l'histoire du droit canonique. Or j rencontre de loin
en loin quelques textes canoniques connus, parmi lesquels
(fol. 207, v°) est un extrait de la réponse de Nicolas P"" aux Bul-
gares. Au feuillet 2o7 figure le premier canon du concile tenu
par Urbain II à Nîmes en 1096. L'écriture de cette série, tout en
se distinguant de l'écriture des séries précédentes, en est cepen-
dant contemporaine.
Ces trois collections réunies forment un recueil tliéologico-
juridique rédigé probablement au commencement du xii*^ siècle,
peut-être par un moine de Jumièges. En tout cas, s'il n'y a pas
été composé, il a dû entrer de bonne heure dans la bibliothèque
de cette abbaye. La partie juridique repose principalement sur
Burchard, c'est pourquoi le manuscrit de Jumièges trouvait
naturellement sa place dans cette étude.
D. — Collection du Vatican. iooO.
Le manuscrit de la Bibliothèque Vaticane n° 13o0 date du
xii'" siècle ^ Il est d'origine italienne, et porte sur le feuillet de
garde de la fin la mention : Iste liher est Angeli episcopi Floren-
tini, ce qui peut convenir à divers évéques de Florence au
xiv*^ siècle.
Ce manuscrit contient une collection canonique assez courte,
qui est un extrait de Burchard. La division en vingt livres et
1. 59 feuillets; reliure moderne aux armes de Pie VI.
196
PAUL FOURNlER
l'ordre de ces livres s'y retrouvent. Les textes, sauf quelques
exceptions peu nombreuses, ont été pris dans Burchard ; souvent
ils sont ou résumés ou allégés de phrases ou de membres de
phrases que le compilateur a estimés peu importants. Parfois
c'est un membre de phrase découpé dans un long extrait ; parfois
c'est le sommaire de Burchard que le compilateur a substitué au
chapitre ou agglutiné avec le texte. Voici, à titre d'échantillon, la
composition du I" livre de ce recueil :
« Incipit liber Conciliorum sanctorum Patrum :
« Synodus grœce, latine congregatio dicitur. Quattuor esse
venerabiles sjnodos sententia dampnavit. »
Burchard, I, 4, jusqu'aux mots locum tenent.
— 4, fin du chapitre.
« Ex dictis Ysidori. Episcopi spéciale officium est
inhumanus est. »
Burchard, I, 8 (résumé).
7
10
Sommaire de I, 11
I, 16
21
28, jusqu'aux mots eligatur et
orclinetur.
Burchard, I, 34
44
62
51
71
86
lOo, attribué au concile de Séville
[ex concilio Spalensi) tandis que -le texte imprimé de Burchard
l'attribue au concile d'Orange.
106 (Ex concilio Nantensi)
85
114
148
151
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCRET DE BURCHARD 197
152
173
180 en partie.
Puis, sous l'inscription : «Exreo^istro Gregori Pape»; le frag-
ment : « Judices enim et accusatores taies esse promere
sententiam, » qui dans le Décret de Burchard, termine le frag-ment
de Félix II (apocryphe) qui constitue le ch. 180.
Vient ensuite un fragment de saint Grégoire emprunté au ch.
191 : « Ne Ecclesiœ utilitates depereant^ cauta nos con-
secrari. »
Le compilateur a placé ensuite le sommaire du ch. 193; puis
les ch. 202. 201, 214, 225; un résumé du ch. 217; le ch. 231.
On trouve enlin dix chapitres pour la plupart étrangers au Décret^.
Je ne crois pas utile d'indiquer la composition d'autres livres
de ce recueil. Il me suffira d'ajouter quelques observations.
1° 11 est quelques livres où, comme dans le I"' livre, et plus
encore que dans le I", on trouve des fragments dont l'origine ne
doitpasétre cherchée dans l'œuvre de Burchard. Ainsi, parexemple,
le second livre contient, inséré au milieu des fragments empruntés
à l'évêque de ^^ orms, le célèbre sermon synodal attribué à saint
Léon qui figure dans un grand nombre de collections canoniques ~ ;
un peu plus loin, sous le nom de saint Jean Chrysostome, une
longue exhortation à la pénitence ^ ; enfin, quelques extraits qui
rappellent des passages de la Régula canonicorum de Chrodegang.
De même, à la fin du livre VI on lit le texte assez répandu, énu-
mérant les douze modes de rémission des péchés ^. A la fin du
livre IX consacré au mariage, est placé un texte peu connu por-
1. On y remarque le c. oO du tome III de r3urchard.
2. Sur ce sermon, voir l'étude de dom Germain Morin, Revue Bénédictine,
IX (1892), p. 99, et la note ajoutée à mon mémoire : Un groupe de recueils
canoniques inédits du X" siècle, dans les Annales de l'Université de Gre-
noble, XI (1899), p. 394. •
3. Sermo S. Johannis Os Aurei, ammonentis peccatores ad penitentiam
converti. Cum universus mundus conclusus esset... in secula seculorum.
Amen. »
4. C'est, sous une forme un peu plus brève, l'énumération des douze
modes de rémission des péchés qui se trouve dans la préface du Pénitentiel
dit de Cumméan ; cf. Wasserschleben, die Bussordnunrjen der abenlan-
dischen Kirche, p. 461.
li)S PAUL FOUR-MER
tant que, d'après un prétendu canon de Clialcédoine, le niariag'e
qui s est formé par échange de serments ou tout au moins de
consentements, sans constitution de dot et sans formalités légales
doit être considéré comme indissoluble après que les époux ont
vécu maritalement pendant lan et jour '. Faisons encore remar-
quer qu'au cours du livre XX est insérée la lettre fameuse écrite
par saint Léon IX pour réprimer l'avidité de certains moines "-.
2° Le 3'6'' chapitre du livre II s'ouvre ainsi : (( Ex dictis Gelasii
pape et Siricii pape. Post penitudinem vasa viciorum. » Or
ce texte qui appartient au pape Sirice (ch. 14 de sa lettre à
Eumerius de Tarrag-onej figure dans la collection en 74 titres
(n° 140) et dans le recueil d'Anselme de Lucques (VII, 18). Il
faut remarquer que dans ce dernier recueil, notre texte suit
immédiatement un texte de Gélase. C'est de ce rapprochement
entre un fragment de Gélase et un fragment de Sirice qu'est
née très vraisemblablement l'inscription étrange qui, dans notre
collection, attribue à la fois le fragment Post penitudinem à
Sirice et à Gélase. Si l'on admet cette explication, il en résulte
forcément que la collection du Vatican. 13o0 est postérieure à
Anselme de Lucques, c'est-à-dire qu'elle ne saurait être anté-
rieure aux dernières années du xi'' siècle.
3° La collection proprement dite s'arrêtant au feuillet 52, les
derniers feuillets du manuscrit (33 à 39) sont remplis d'une foule
de "l^extes canoniques ou juridiques, disposés sans ordre. J'y re-
marque un fragment du Digeste « In libr. Pandectarum ; In spon-
salibus consensus eorum. ...» (7, § 1, Digeste 3, XXIII, I). Enfin
on trouve, au fol. 37 la série de canons du IL concile de Latran
tenu en 1139, placés sous ce titre : Apostolici Innocenta Décréta.
J'en ai dit assez, je crois, pour faire connaître cet extrait ita-
lien, d'ailleurs assez peu original, du Décret de Burchard, qui
remonte sans doute à la première moitié du xii*" siècle.
1. '< Si quis sacramento vel alio leo^is divine vinculo feminam in conju-
gium sortitus fuerit, quanquam dos atque juxta ritum seculi legalia instru-
menta absint, tamen si diem et annum màritali affectione eam habuerit,
post ut legitimam teneat neque ab ea separari posse sancta Calcidonensis
jubet synodus. n
2. Jaffé-Wattenbach, n« 4269.
3. On y trouve aussi 14, Digeste, XXIII, I.
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCHET DE lUUCIlAKD VM^
II. LES COLLECTIONS.
A. — Collection de Sainl-Viclor.
Le manuscrit conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal sous le
n° 721 provient de l'abbaye de Saint-Victor. Il est fait de la
juxtaposition de deux œuvres, distinctes à l'origine, mais qui déjà
à Saint- Victor se trouvaient unies sous la(»même reliure. L'une
est un répertoire canonic|ue du xiii" siècle intitulé Martiniana^
œuvre du dominicain Martin de Troppau ; elle occupe les
feuillets 1 à 16i. L'autre intitulée Décréta ponlificum^ ou Deflo-
rata canoniim (sic), ou encore Flores canonum, a été transcrite
au xii" siècle; elle remplit les feuillets 163-297. C'est seulement
de ce second ouvrag'e, fait principalement d'après le Décret de
Burchard, que nous entendons nous occuper ici.
Il convient tout d'a])ord de faire remarquer que les Flores
canonum, ouvra«-e composé probablement à Saint-Victor ou en
tout cas parvenu de très bonne heure dans la possession de ce
monastère, sont une œuvre non achevée. Contrairement aux
habitudes généralement suivies, aucun sommaire n'a été placé
en tête des chapitres ; la division des divers livres (il y en a
neuf) n'est marquée que par le blanc qui les sépare ; aucun titre
ne les annonce pour en indiquer le sujet. Le recueil lui-même
semble incomplet ; il s'en faut de beaucoup que tous les sujets
importants y soient traités. Pour permettre d'en apprécier Ten-
semble, il est nécessaire d'en indiquer d'abord le plan général.
Le premier livre, contenant 67 chapitres, traite des évèques,
de leur élection, des accusations qui peuvent être intentées
contre eux; il dépend du livre P"" de Burchard. Le livre II,
dépendant du livre II de Burchard, traite des ordres inférieurs
à l'épiscopat et des devoirs des ecclésiastiques ; il est composé
de 166 chapitres. Comme le livre III du recueil de l'évêque de
Worms, le troisième livre, contenant 148 chapitres, est
consacré aux églises, au culte et au patrimoine ecclésiastique.
Le IV"^ livre, contenant 109 chapitres traite de l'excommunica-
tion et de divers délits : il répond au livre XI de Burchard dont il
procède. Le parjure fait le sujet du livre V de notre collection,
200 PAUL FOLRMER
qui répond au livre XII de Burchard ; il comprend 35 chapitres.
Le livre VI, contenant 39 chapitres, concerne les laïques et
principalement les gouvernants, de même que le livre XV de
Burchard qui en est la source principale. Vient ensuite, avec
48 chapitres, le livre Vil qui nest qu'un développement du livre
XVI de Burchard, De accusalorihus et tcstihus. Le livre VIII
traite, en 72 chapitres, de la fornication et de l'inceste, comme le
livre XVII de Burchard. Le livre IX, comprenant 63 chapitres a
pour sujet le mariage ; il procède des livres IX et VII de Burchard.
En réalité, dans notre recueil, aucune partie ne correspond
aux livres IV à VI, VIII, X, XIII, XIV, XVIII et XX du Décret
de Burchard. Or plusieurs de ces livres traitent de matières très
importantes du droit ecclésiastique, comme l'état des religieux,
la répression de certains crimes graves, la pénitence, etc.
J'avais donc le droit de dire que le recueil de Saint-Victor est
incomplet.
Le moment est venu d'étudier de plus près, à titre d'exemple, .
l'un des livres dont il est formé, afin de mettre en lumière les
procédés du compilateur. C'est le travail que je vais faire pour
le IV® livre, qui comprend 109 chapitres; 72 de ces chapitres
sont empruntés à Burchard. De ces 72 chapitres, un seul est
étranger au livre XI du Décret de l'évêque de Worms : 70 cha-
pitres de ce livre XI ont formé 71 chapitres de notre collection,
parce qu'un des fragments de Burchard a été divisé en deux
chapitres. Ainsi ce sont les matériaux fournis par Burchard qui
constituent le noyau du IV" livre. A ce noyau ont été ajoutés
dix fragments tirés des ouvrages des Pères, SS. Augustin,
Jérôme, Grégoire et Ambroise. On constate en outre la présence
de vingt et un textes tirés des Fausses Décrétâtes : les canons
des conciles, qui proviennent de ce recueil, en constituent
la très grande majorité. Enfin on y lit, au nombre de six,
les textes suivants, qui appartiennent à Grégoire VII et à
Pascal II :
« Decretum Gregorii VII pape. Béate Petre Apostole, prin-
ceps, inclina... » (Excommunication de Henri IV par Grégoire VII
au concile romain de 1076 ^.)
1. JafTé, Monument,! Gi'Pf/oriana, p. 22.3.
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCRET DE BURCIIAKD 201
« Ordo ex Romana ecclesia conscriptus quomodo et quare
excomniunicalus sit : Wicbertus Ravennas non apostolicus
dampnationem '. »
« Scriptuni ad Ileinricum iniperatorem. Jussu omnipotentis Dei
hec ad te coactus suni scribere que tibi aliquantulum profutura
credimus ad utilitatem tuam devotus scripsi -. »
«Exdecretis révérende memorie Greg'ori VII... anno ab Incar-
natione Domini M** LXXVIII" celebravit ipse doniinus Papa
Rome synodum... Quoniam multos peccatis nostris exig;entibus...
prohibenius. Actuni Rome, V nonas martiis indictione I* ^'. »
« Epistola Pascalis Pape. » Lettre de Pascal II, aux évêques de
Constance etdePassau, Constantiensiet Pictaviensi (sic) episcopia'^.
« Ex g-estis sancte memori Greg-orii VII. » Récit de la mort de
Grégoire VII ''. Ce texte termine le livre IV.
II résulte des observations faites sur ce livre que le compilateur
s'est servi principalement du Décret de Burchard. Il a utilisé
en outre quelques-uns de ces recueils de fragments des Pères
si nombreux au xii'' siècle et c[u"il serait fort intéressant de con-
naître, (à moins qu'il n'ait puisé directement dans les ouvrages
originaux, ce qui n'est pas impossible). Il a aussi tiré parti des
Fausses Décrétales, et plus particulièrement de la seconde partie
de ce recueil et en a extrait nombre de textes : l'inspection de ce
IV*^ livre et des autres livres de la collection conduit à penser
qu il a puisé la plupart de ces textes à leur source. Enfin il a
ajouté quelques textes de l'époque grégorienne qui lui semblaient
intéressants.
Or s'il était possible de rendre compte ici des résultats auxquels
conduit l'examen des autres livres de la collection de l'Arsenal,
nous constaterions que ces résultats ne diffèrent pas sensiblement
de ceux que nous venons de signaler. Les textes de Burchard,
parfois à la vérité moins nombreux que dans le livre IV, forment
1. Extrait de la lettre de Gebehard, archevêque de Salzbourg, à Herman,
évèque de Metz : JafTé, Monumenta Bambergensia, p. 141.
2. Lettre adressée à Henri IV par un de ses adversaires ; ne figure pas
dans la collection des Lihelli de lite Imj)eratorum.
3. Canon du concile de 1078.
4. Jaffé-Wattenbach, n° 3971, datée dans ce recueil du 2 février 1204. —
D'autres auteurs la datent de diverses années entre 1101 et 1106.
D. Publié dans JafTé, Monumenta Bambergensia, p. 143.
202 PAUL FOLR.MKK
cependant la trame de la collection. Après eux, l'élément le plus
important est fourni par des textes puisés dans le recueil du faux
Isidore : ajoutez que l'auteur fait des emprunts assez nombreux
aux conciles tenus à Orléans en oil et en o49, cpii sont pour lui
le IP et le IIP concile d'Orléans, et qu'il cite parfois le concile
d'Orléans de 51 1 d'après un texte plus conforme aux originaux
que le texte de Burcliard. Evidemment il avait à sa disposition
un de ces recueils tels que Maassen en a signalé plusieurs, con-
tenant au moins les conciles d'Orléans précités ^ ; en effet les
Fausses Décrétales, comme d'ailleurs \ Hispana^ ne contiennent
que le I'"' concile d'Orléans, de ."ill. La liste des Pèi'es aux
ouvrages desquels le compilateur a puisé doit être augmentée
par l'effet de l'examen des livres autres que le IV« : aux saints
docteurs déjà cités il faut ajouter saint Cyprien, Origène, Isidore
de Séville, Bède, Alcuin, Raban. Enfin, outre les textes de
l'époque grégorienne mentionnés plus haut, il y a lieu de signa-
ler, au livre II, un passage d'Alexandre II ~.
En résumé, l'auteur de cette composition a tiré de Burcliard
un certain nombre de textes qu'il a complétés surtout au moyen
des Fausses Décret aies et de quelques citations patristiques.
Sans doute il a accompli son œuvre vers le commencement du
xii" siècle ; car le fragment le plus récent qu'il y ait introduit est
la lettre de Pascal II, citée plus haut, qui remonte aux premières
années de ce siècle ^. Sans doute aussi, l'auteur appartenait à
l'Eglise de France, ce qui expliquerait sa prédilection pour les
conciles d'Orléans ^. 11 n'est pas invraisemblable d'admettre que
1. Il ne tient pas compte des conciles de 'i33 et de 538 que sans doute
il ne connaît pas. — Sur ces collections, voyez Maassen, Geschichte der
Quellen des canonischen liechls^ I, pp. '571 et ss.
2. « Prseter hoc autem precipiendo mandamus ut nullus audiat missam
preshiteri quem scit indubitanter concubinam habere vel subintroduclam
mulierem. Undc sancta synodus hec à capite sub excommunicatione statuit
dicens : » Quicumque sacerdos in celesti patria niereantur ascribi. »
Joignez-y, au livre VI, la première partie dune lettre écrite par Ilerrand,
évêque d'Halberstadt, à Walram, évêque de Naumbourg, au nom du
comte Louis de Thuringe, vers 1095 (Lihelli de Vite Imperalorum, II,
p. 287-289). Le texte de ce document, contraire à Henri IV, s'arrête à ces
mots : Dominus Heinricus hereticus est.
3. Voir ci-dessus, p. 201, note 4.
4. D'ailleurs lui-même (ou le copiste qui a transcrit son œuvre) connais-
sait peu l'Allemagne. La lettre de Pascal II est adressée à Tévêque Odal-
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCHET DE BURCIIARD 203
le recueil a été rédig-é à Saint-Victor, où il a été conservé jusques
à la Révolution.
B. — Collection de Sainte-Geneviève.
Dans un mémoire sur les collections canoniques qui procèdent
des recueils d'Yves de Chartres *, j'ai déjà fait connaître la col-
lection contenue dans le manuscrit 166 de la Bibliothèque de
Sainte-Geneviève de Paris. Ce manuscrit doit être daté de la
première moitié du xii^ siècle; la collection elle-même date aussi
de cette époque.
La collection de Sainte-Geneviève est divisée en quatre parties.
La première partie est à la fois dogmatique et liturgique puisque,
dans la portion qui nous en a été conservée, elle traite du baptême,
de la contirmation, de l'Eucharistie et des églises. J'ai montré
antérieurement que le compilateur l'a tirée du Décret d'Yves de
Chartres ; il est inutile de revenir sur cette question.
Restent les trois autres parties. La seconde, divisée en cinq
livres, traite des personnes : 1" évêques ; 2° clercs: 3° juges;
4° mariage; -j° religieux et jeûne. La troisième fort incomplète
dans l'état actuel du manuscrit, traite des principaux péchés :
1" homicide; 2*> superstition ; 3° parjure; 4° ivresse; o" fornica-
tion. La quatrième partie comprenait trois livres : le premier
sur l'excommunication, fait défaut dans le manuscrit. On j
trouve le second qui concerne la confession, et le troisième con-
sacré à la pénitence.
Or c'est un fait certain que ces trois parties n'ont d'autre
source que le Décret de Burchard de ^Vorms. Le premier livre
de la seconde partie (162 chapitres) est un extrait très consi-
dérable du livre P"" de Burchard. Le second livre (267 chapitres)
procède du livre II du Décret - ; le troisième (67 chapitres) est
ricus Pataviensis ; notre collection donne Pictaviensis au lieu de Patavien-
sis.
1. Les collections canoniques attribuées à Yves de Chartres (Paris, 1897,
in-S"), p. 140 du tirage à part, et Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, LVIII
(1897), pp. 426-430.
2. A la fin se trouvent les fragments d'Isidore de Séville si souvent cités
sur le rôle de chacun des ordres du clergé, commençant par le psalmista et
s'élevant jusqu'à l'évêque : « Ad psalniistam pertinet offîcium canendi.. . »
Ce texte figure dans Burchard, III, oO.
204 PAIL FOURMFR
fait des livres X\' et X^'I : le quatrième ilOl chapitres), des
livres VII et IX ' : le cinquième ( lÛo chapitres), des livres VIII
et XIII.
Nous n'avons aucun renseignement sur le premier livre de
la IV^ partie : sans doute, se rattachait-il au livre XI de Bur-
chard qui traite, comme lui, de l'excommunication. Le second
livre de cette partie (24 chapitres) reproduit purement et simple-
ment les 24 chapitres du livre XVIII de Burchard. Le troisième
livre (168 chapitres) est tiré du livre XIX de Burchard. Le
manuscrit se termine par la série des canons du concile de Sale-
gunstadt (1023) qui est un appendice des œuvres de Burchard;
on sait que lévéque de Worms prit part à ce concile.
II est à remarquer que le compilateur n'a pas restreint son
rôle à une copie matérielle, plus ou moins exacte. Beaucoup des
textes du Décret ont été mutilés par lui, sans doute en vue de
diminuer le volume du recueil quil composait : notamment, il a
plus dune fois supprimé les indications relatives aux faits, pour
ne laisser subsister que la règle de droit. En outre, son attention
s'est portée sur les sommaires des chapitres. Sans doute, on ne
les retrouve pas en tête de chaque chapitre dans le corps du
recueil ; mais ils figurent dans les capitiilationes qui précèdent
chaque partie. Or ces sommaires ne sont pas identiques aux som-
maires correspondants de Burchard : une rapide comparaison
permet d'établir que le compilateur a cru devoir retoucher les
sommaires.
Les brefs renseignements qui viennent d'être donnés montrent
comment en France, peut-être à Paris, au commencement du
xii^ siècle, on rédigeait une collection canonique au moyen de
coupures pratiquées dans le Décret de Burchard, que l'on com-
plétait au moyen d'autres coupures pratiquées dans le recueil du
même nom qu'Yves de Chartres avait plus récemment compo.sé 2.
1. Le ch. 101 et dernier cite la bulle de Hadrien IV (attribuée par erreur à
Hadrien II par Jaffé-Wattenbach, n" 2948) dont il est question dans »le
mémoire précité, p. 141, note 2. C'est une addition faite après coup à
notre recueil.
2. Voici, à titre d'exemple, l'indication des chapitres l-.^l, du \" livre
de la seconde partie :
Burchard, I, 1, 2 (en partie), 3, 4 à 7, 8 (en partie, jusqu'à 1res personas
unum Deuni, 9 à 17, dernière partie de 18 (depuis débet enim), 20 à 22,
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCRET DE BURCHARD 20d
C. — La collection de Saint-Hilaire de Poitiers.
Au cours d'un mémoire publié dans la Nouvelle Revue histo-
rique de Droit ' (1897), mon savant confrère et ami, M. Joseph
Tardif a signalé, le premier, une collection canonique contenue
dans un manuscrit de Sir Thomas Phillipps, provenant des
Jésuites du Collège de Clermont, qui est maintenant conservé à
la Bibliothèque royale de Berlin sous le n° 92. Cet ouvrage qui,
d'après les renseignements donnés par M. Tardif, est incomplet
dans le manuscrit des Jésuites, y comprend seize livres corres-
pondant aux livres I-X\ TII de Burchard ; l'auteur suit le Décret
d'assez près, en l'abrégeant et en y insérant des textes étrangers,
notamment de nombreux passages de la collection en 74 titres.
M. Tardif a remarqué que l'auteur de cette collection, en repro-
duisant (II, 20) une formule d'affranchissement qui figure dans
l'œuvre de Burchard (II, 3.0), y a substitué à l'église Saint-Pierre
de Worms l'église Saint-Hilaire de Poitiers. lien conclut, ajuste
titre, que la collection du manuscrit des Jésuites provient de
l'église Saint-Hilaire de Poitiers.
M. Joseph Tardif nous fait espérer, sur ce recueil de Poitiers,
une notice qui, sans aucun doute, nous permettra de le connaître
exactement. Aussi je m'abstiendrais d'en parler davantage, si je
ne devais ajouter qu'il m'est arrivé de rencontrer récemment la
même collection, cette fois complète, dans un manuscrit de la
Bibliothèque publique de Reims, où il porte la cote G. 528. Ce
manuscrit date du xn'' siècle ; il a été donné au chapitre de Reims
par l'archevêque Guy de Roye (1390-1409), grand collectionneur
de manuscrits canoniques et autres, qu'il réunit avec amour au
cours d'une carrière qui le conduisit un peu partout à travers la
25 à 32, fin de 33 (depuis Jam vero de csetero),^i à 38, 39 (dernière phrase,
depuis Integrum), 40 à 55, etc. En résumé, ce livre est un extrait très con-
sidérable du livre P'" de Burchard. Peu de textes sont omis ; mais beaucoup
sont mutilés.
1. M. Tardif m'a communiqué avec une grande obligeance le dépouil-
lement complet qu'il a fait de cette collection. Qu'il veuille bien agréer
l'expression de ma très vive gratitude. — On peut consulter sur ce manuscrit
la notice qui lui a été consacrée par M. Valentin Rose dans son Catalogue
des manuscrits de Phillips conservés à Berlin, publié dans les Catalogues
de la Bibliothèque Royale de Berlin.
206 Paul fourmhk
France et l'Italie. Le manuscrit tle Guy de Roye ne paraît pas
être d'orig'ine rémoise • ; rien d'ailleurs ne décèle sa patrie.
Les XV premiers livres du manuscrit de Reims - sont en
général conformes à ceux du manuscrit de Poitiers, sauf
que les textes canoniques y semblent plus abondants. A la suite
du livre XV est insérée (fol. 63, v°), sous ce titre. Capitula
ex sanctorum patriun Decretis, une série de cent fragments pri-
vés de tout sommaire et de toute inscriplio ■^, qui d'ailleurs paraît
figurer aussi dans le manuscrit de Poitiers ; cette série est faite à
peu près exclusivement d extraits du recueil de Benoît le Diacre,
précédés de quelques extraits du recueil d'Ansegise. Puis vient
le XVP livre, assez diiîérent de celui du manuscrit de Poitiers.
Enfin s'ouvre, au fol. 70 v°, le XVIP livre, qui manque dans
le manuscrit de Poitiers. Il est intitulé Liber qui dicitur Cor-
reptor ac meclicus, et par le fond de sa composition répond au
XIX*^ livre de Burchard dont il porte le titre. A la fin de la col-
lection se trouvent les canons de Xicée *, d'Antioche, de Chalcé-
doine, de Constantinople et d'Ephèse ' et cjuelques autres textes
qui, dans le manuscrit de Poitiers, sont placés en tète du recueil '\
On rencontre au cours du livre II (ch. 20) la formule d'affran-
1. On n'eût pas à Reims écrit Vinscriptio, qui se retrouve quelquefois :
Ex concilio Bamensi pour Remensi.
2. Le manuscrit, à la différence de celui de Poitiers, souvre par la table
et les textes du I*"" livre : les premiers feuillets ne contiennent aucun élé-
ment étranger.
3. Le premier de ces fragments s'ouvre et s'achève ainsi : " Quantum sit
extraneus a christiane fidei régula qui se defensorem veritatis iusimulat et
veritatem ipsam niunerum acceptione commaculat... efTugiet. » Suivent :
Ansegise, I, 87,99, 102 et 139; Benoit le Diacre, I, 7, 37, 116 (l"-* phrase), 124,
127 {i^^ phrase), 134 (jusqu'à abnegare), 137 (jusqu'à subjaceat), 149, 15.j,
156, 21o, 275, 371. 372, 388, 397, 398, etc.
4. Texte procédant de Vllispana, toutefois avec des variantes. Ainsi le
canon 1 se réduit à ceci : « Si quis in egritudine vel a medicis sectus vel a bar-
baris eut a dominis suis castralus, placuit ut isle permanent in clerc. Si
quis autem sanus seipsum abscidit, etiam si est in clero cessare débet, et ex
hoc nullum oportet ordinari. — A la fin le ch. 20 est placé avant le ch. 19.
5. Texte de ïllispana avec des variantes. Le canon 1 d'Antioche s'ar'rête aux
mots es.se dehere. Le canon 3 manque, etc. Le texte est en plusieurs cas abrégé.
Les mêmes observations seraient à faire pour les autres conciles. Le c. 23
de Chalcédoine est placé le dernier, après le c. 27.
6. Les derniers de ces textes sont de brefs résumés des V'=, VI" et VIP
conciles généraux. Là s'arrête le manuscrit de Reims.
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCHET DE nUUCHARD 207
chissement, avec la mention de Saint-Hilaire, qui a déterminé
M. Joseph Tardif à rattacher cette collection à Saint-Hilaire de
Poitiers K II n'est pas étonnant d'ailleurs qu'on ait recueilli des
textes canoniques à l'usage de cette église au moment où fut
rédig-ée notre collection, c'est-à-dire dans les vingt dernières
années du xi^ siècle. A cette époque, en effet, l'église de Saint-
Hilaire dut soutenir, notamment contre le chapitre cathédral,
des luttes qui lui rendirent nécessaire d'avoir à sa disposition
un arsenal complet de textes canoniques '.
D. — La collection de Bordeaux .
Dans l'article précité de la Nouvelle Revue historique de Droit,
M. Joseph Tardif fait connaître par le menu, d'après le manuscrit
Il de la Bibliothèque de Bordeaux, une collection canonique en
sept livres qu'il date, comme la précédente, dune époque voisine
de la mort de Grégoire Vil. Il me sufïîra de rappeler ici, après
M. Tardif, que les deux sources principales de ce recueil sont le
Décret de Burchard et la collection en 74 titres. Remarquez
d'ailleurs, ainsi que le fait observer M. Tardif, que les textes
très nombreux empruntés à Burchard sont aux textes tirés de la
collection en 74 titres dans la proportion de quatre à un. Il
estime d'ailleurs, avec raison, que le recueil de Bordeaux date
d'une époque voisine de la mort de Grégoire VU (1085). Il
semble porté à lui donner une origine poitevine à cause de l'ana-
logie fréquente de composition qu'il découvre entre la collection
de Bordeaux et la collection de Poitiers mentionnée ci-dessus et
aussi parce qu'il y rencontre les canons du concile tenu à Poi-
tiers en 1078 '^.
1. En revanche, on trouve un peu plus loin au même livre la formata
libellée au nom de Burchard, évêque de Worms, que le compilateur n'a
pas pris le souci de modifier.
2. Voyez la trace de ces luttes dans diverses lettres de Grégoire VII,
Jaffé-Wattenbach, n°^ 4831, 4862, 4863.
3. Ce dernier argument serait moins démonstratif, car les canons de
Poitiers ont été souvent reproduits : on en signalera la présence dans la
collection de Turin mentionnée ci-dessous, qui ne semble nullement poite-
vine.
208 PAUL FOURNIER
E. — La collection de Turin.
Dans son ouvrag'e sur les ordalies ^ mon distingué collègue
M. Frédéric Patetta a signalé la collection canonique en sept
livres contenue dans un manuscrit de l'Université de Turin, du
xii'' siècle, portant actuellement la cote D, IV, 33 -. Cette col-
lection mériterait une étude attentive, à laquelle il est à désirer
que M. Patetta puisse un jour se livrer. De l'examen assez
rapide que j'en ai fait, certaines conclusions se dégagent, qui, on
le verra, me donnent le droit de classer la collection de Turin
parmi les collections qui procèdent de Burchard.
Ce n'est pas le P'' livre de cette collection qui a recueilli des
fragments du Décret. Il est assez court : il s'ouvre par le sermon
synodal attribué à saint Léon le Grand, tant de fois cité dans les
collections de cette époque 3. Vient ensuite une formule d'epis-
tola formata ; le nom de l'église auquel elle était destinée n'a pas
été rempli. Puis, sous le titre habituel : Diversorum patruni sen-
tentie de primatu Romane ecclesie, on lit 43 chapitres qui ne sont
autres que les fragments 1 à 43 de la collection en 74 titres '* : ils
ont pour objet la primauté du Siège Apostolique, et aussi les
privilèges des Eglises et la liberté des monastères.
Le second livre traite des accusations. Il est à peu près con-
forme à la collection en 74 titres du n° 43 au n° 108 de cette
collection. Viennent ensuite quelques fragments qui, pour la
plupart en proviennent, ainsi les n°* o6, 255 et256. Alors commence
une série de textes empruntés au XVP livre du Décret de Burchard
qui est consacré aux accusations. On y trouve les ch. 7, 8, 9, 17,
18, 19, 20, 21, 22, 24, 33, 34, 35. 36'dece livre. Le second livre
1. Le Ordalie (Turin, 1890), p. 39.V397.
2. Autrefois 239, f., IV, 6, ainsi coté dans le tome II du Catalogue de
Pasini.
3. Voir ci-dessus, p. 197.
4. En ce qui touche cette collection, je me permets de renvoyer au
mémoire que je lui ai consacré sous ce titre : Le premier manuel canonique
de la Réforme du XI^ siècle, dans le tome XIV des Mélanges de TEcole fran-
çaise de Rome (1894). On trouvera à la suite de ce mémoire l'analyse
détaillée de la collection en 74 titres.
COLLECTIONS ISSUES DL" DÉCRET DE BURCHARD 209
se termine par neuf chapitres où l'on retrouve encore quelques
frag-ments provenant de la collection en 74 titres : ainsi les ch. 59
et 194 1.
Le livre III s'ouvre, comme le précédent, par un emprunt fait
aux ch. 111-116 de la collection en 74 titres; il reproduit ainsi
les principales règles que donne cette collection sur la discipline
cléricale, notamment au point de vue du recrutement du clergé ;
à cette occasion il rappelle les règles contre la simonie. On y
trouve ensuite, sur les mêmes matières, une série tirée du livre II
de Burchard, à savoir les ch. 6 (ici est encore intercalé le ch.
163 de la collection en 74 titres), 10, 11, 12, 17, 20, 22 (ici se
placent les ch. 231 et 232 de la collection en 74 titres), 29,
30, 27, 28, 24, 34, 35, 37, 4. Le livre se poursuit au moyen
d'emprunts faits aux mêmes recueils ; on pourrait énumérer
encore plus de cjuatre-vingts fragments provenant du IP livre du
Décret de Burchard. Ces fragments sont d'ailleurs coupés de
temps en temps par des chapitres de la collection en 74 titres ;
c'est aussi par des chapitres de cette collection que se termine
le IIP livre. Sans doute on y rencontre (n"* 175-178) des élé-
ments étrangers : ainsi la suite des canons conciliaires apocryphes
qui a trouvé place aussi dans- d'autres manuscrits dès le
1. Je rencontre à la fin du livre II deux fragments précédés d'attributious
erronées, ainsi conçus :
« De légitima excusatione eorum qui in causa sua et aliéna ad conci-
lium sunt vocati. Julii pape. — Quando concilium in ea provincia et ab
ipsis geritur ubi et à quibus quondam violenter ac temere res gesta est,
ne ad illud eatur canonica excusatio est. Quando locus nec proxinius nec tes-
tibus producendis facilis est, canonica excusatio est. »
Justinianus in libro 11°. « Quando idem locus propter bellorum tempestates
sine periculo salutis et libertatis adibilis non est, canonica excusatio est.
Quando qui judicare débet abest, canonica excusatio est. Quando eos con-
gregare eum quibus nos debemus purgare jubemur tune pro brevi impos-
sibile est, canonica excusatio est. Quando eosdem, etiamsi accusatores
desint, paratos habere precipimur, quod nusquam in sacris auctoritatibus
invenitur, canonica excusatio est. In decretis pontificum legitur quod (si)
aliquis aliquem injuste judicaverit, prejudicatus prejudicantis amplius non
débet subdi judicio. Vide igitur, ut ait beatus Augustinus, utrum juste an
injuste obliges patrem tuum, quoniam injusta vincula dirrum|)it justicia.
Et Léo Magnus de eodem : Manet Pétri judicium ubicumque ex ejus equi-
tare fertur judicium. Ex quibus verbis aperte coUigitur quod non manet
Pétri priviiegium ubicumque ex ejus iniquitate non fertur judicium. » Expli-
cit liber II "^
Mélanges Paul Fahre, i\
210 pai:l fourmer
x*' siècle ^ ; ainsi encore une série de dispositions aj)partenant
aux Capitulaires, qui ont été certainement extraites du recueil
de Deusdedit -. Quelle que soit l'importance de ces additions
et de diverses autres, on peut affirmer que l'élément princi-
pal de ce livre IIP est fourni par le recueil de Burchard,
auquel sont empruntés environ cent fragments et par la collection
en 74 titres, qui en a fourni au moins quatre-vingts.
Le livre IV de la collection, qui comprend 267 chapitres, est
intitulé de Ecclesiis. En considérant attentivement les 100 pre-
miers chapitres, j'ai constaté que 80 au moins proviennent du
Décret de Burchard ; la plupart sont tirés du IIP livre de ce
recueil, quel([ues-uns appartiennent aux livres XI, XV et XIX.
Des vingt autres chapitres, la plupart ont été empruntés à la
collection en 74 titres ; trois fragments de Capitulaires (les n°*
82, 83 et 84) ont été sûrement puisés dans la collection de
Deusdedit, où ils figurent, au livre III, sous les n"* 146,
147 ^ et 148. Enfin on trouve, sous les n"* 86 et 87, deux
décisions bien connues, la première de Grégoire VII et la seconde
1. Voyez le texte de ces apocryphes dans le mémoire : Un groupe de
recueils canoniques inédits du X^ siècle, dans les Annales de l'Université de
Grenoble, XI, p. 358 et s.; ils y s<Jnt reproduits d'après un manuscrit ori-
ginaire de la région lyonnaise {Bibl. Nat., Latin, 2449), datant du x« siècle.
Ils figurent aussi dans un manuscrit du x'' siècle, contenant la collection
des capitulaires d'Ansegise avec des appendices : ce manuscrit, provenant
de Saint-Remy de Reims et passé chez les Jésuites du collège de Clermont,
porte maintenant le n° 163 dans la série des Codices Phillipici de Berlin
(Voir le Catalogue de M. Rose, p. 359j.
2. Voir sous les n°* 178 à 182 de notre livre les dispositions tirées des
capitulaires qui figurent dans la collection de Deusdedit (édition Martinucci)
IV^, ch. 133-153, p. 477-478. Il est certain que l'emprunt a été fait à Deusdedit;
et il semble certain aussi que les fragments n'ont pas été tirés du manuscrit
de Deusdedit du Vatican, fort mal publié par Martinucci. En effet, il y a
dans ce manuscrit, tel que le reproduit l'éditeur, une erreur de numérotage
d'après laquelle nos fragments portent les n"* 133, 134, 153 au lieu de 154,
155, 156 qu'ils devraient porter. Or ce sont ces derniers numéros qui sont
indiqués dans Vinscriptio de notre manuscrit. D'ailleurs cette inscriptio est
ainsi conçue : Ex legihus imperatoruin Karoli et Ludovici, et non comme
dans l'édition Martinucci : Ex legihus Francnruni reguin.
3. Notre manuscrit donne ce texte : « Ex legibus Romanis a dompno Lam-
berto imperatore promulgatis (c. VIIII). L'éditeur de Deusdedit lit Lotha-
rio et non Lamherto ; c'est une faute, car la vraie lecture est Lamberto. Le
texte provient en effet du capitulaire de l'empereur Lambert en 898; cf.
Boretius, Capitularia, II, p. 109.
COLLECTIONS ISSUES DU DÉCHET DE BURCHARD 211
de Nicolas II. Ainsi, si ron ne tient pas compte de rares excep-
tions, les chapitres 1 à 100 du IV*^ livre proviennent en majorité
de Burchard, et, pour le surplus, de la collection en 74 titres et
de Deusdedit. On ferait des constatations analogues en étudiant
les chapitres ultérieurs de ce livre, consacrés aux règles concer-
nant les biens ecclésiastiques et l'administration de ces biens '.
Le livre V est intitulé de Corpore et sanguine Domini, et jura-
mento. et baptismo et de nuptiis ; il comprend 263 chapitres. La
source principale en doit encore être cherchée dans les livres de
Burchard traitant des sujets analogues (IV, XII, IX) ; la collec-
tion en 74 titres a fourni d'assez nombreux éléments. Sous le
n" 204 figure un fragment de la lettre d"L>bain II à l'évêque de
Grenoble, saint Hugues, qui date vraisemblablement du 21 avril
1093 2. Il est à remarquer que sous les n°* 245-261, on lit un
document important du droit canonique en matière matrimoniale,
à savoir la lettre d'Hincmar (lettre XXII) sur Taffaire du comte
Regimond.
Le VP livre compte d'après la table, 272 chapitres ; il en
comprend en réalité 290. Il n'a point de titre général, sans
doute parce qu'il traite de matières très diverses. Ce qui domine
dans les cent premiers chapitres de ce livre, ce sont les frag-
ments tirés du recueil de Deusdedit ^ ; ils l'emportent ici en
1. Gregorius papa VII, cap. VI. « Décimas quas inusum pietatis.. incurrere.
— Nicholai pape. De redditibus primitiarum vel decimarum.... communione
privetur. »
Citons encore, au début du livre sous les n"^ 12, 14 et lo, trois textes
attribués à Eugène II : « Monasterium vel oratorium construitur... Clerici
non plus ordinentur... Sacerdotes non constituantur in ecclesiis... »
2. Jaffé-Waltenbach, n<» .^739. Dans le manuscrit de la Bibliothèque
Nationale, Latin 2449, ce fragment, ailleurs dépourvu de date, est ainsi
terminé : « Datum Troie XI Kal. Mail », ce qui ne peut guère convenir
qu"à 1093.
3. Ce livre s'ouvre par un certain nombre de textes de la collection en
74 titres : ainsi les premiers fragments sont les ch. 222 à 227 de ce recueil.
Puis vient Burchard, XV, 43, suivi des ch. 234, 233, 241, 242, 237, 308, 313
et 246 de la collection en 74 titres, ces derniers avec un sommaire différent
de celui qu'ils ont dans cette collection. On trouve ensuite : Deusdedit, I, 1 10 ;
puis les ch. 310 et 311 de la collection en 74 titres ; puis Burchard, XV, 31.
Un peu plus loin (ch. 23) se trouve la donation de Constantin, dont une por-
tion seulement figure dans Deusdedit, IV, I ; suit (ch. 26) la décrétale
de Gélase de recipiendis libris ; après ce texte on rencontre Deusdedit, IV,
212 TAUL FOLRNIER
nombre sur les chapitres tirés du Décret de Burehard et de la
collection en 7i titres. A partir du ch. 102, la collection de Turin
perd le caractère d'une œuvre méthodique. On y trouve les
canons de Nicée, de Constantinople, de Chalcédoine (jusqu'au
canon 23), en texte dionysien ; puis la lettre apocryphe du pape
saint Clément (iVo/« m tibi facio...) et divers autres extraits des
lettres apocryphes de ce pape; le 3^ canon du concile romain
tenu en 1059 par Nicolas II et divers canons du même pontificat ^ ;
un texte d'Alexandre II emprunté à Deusdedit % les canons du
concile romain tenu par Grégoire VII en 1078, du concile tenu à
Poitiers en cette même année, du concile tenu à Alelfi en 1089
par Urbain II, du concile tenu à Plaisance en 1095 sous le même
pontificat. Viennent enfin divers fragments sans ordre, dont le
dernier est la lettre de Léon IX destinée à refréner la cupidité de
certains membres du clergé régulier ^.
Le livre VII, annonçant à la table 97 chapitres et en conte-
nant en réalité 210, traite de la pénitence. On y reconnaît
d'importantes portions du XIX"^ livre de Burehard, ou Corrector \
et des canons extraits d'autres livres du même ouvrage, jjar
exemple du livre IX sur la fornication et du livre VI sur l'homi-
cide. Au n" 180 a été inséré YOrdo qualiter concilium agatur *;
42 et 43 à 46. Sous le n° 30 figure la longue lettre de Grégoire VII à
l'évêque Hermann de Metz (Jafîé-Wattenbach, n° 5201). Ensuite se ren-
contrent (ch, 31 et H) ,les fragments de Deusdedit, IV, 93, 94, 95, 87, 79.
Plus loin (ch. 37 et 11) on trouve Deusdedit IV, 68, qui à lui seul fournit
la matière des ch. 38-43. Sous le n° 4o, je reconnais le premier fragment de
Deusdedit, IV, 126 ; sous le n° 47, un fragment de Burehard, VI, 43 ; puis
le compilateur reproduit Deusdedit, IV, 131, 132, 123, 124, 127 (avec une
fausse attribution au pape Victor), 128, 129, 117, 119, etc. J'en ai dit assez
pour montrer l'importance des citations empruntées à Deusdedit.
1. Ainsi la série de canons du concile de 1U59 d'où sont extraits quelques
canons publiés dans le tome II du Supplément de Mansi au recueil de con-
ciles de Labbe-Coleti (II, appendice, p. 69), d'après un manuscrit de Turin
coté au xviii*^ siècle E, 51, 1 ; puis la série de décrets de Nicolas II pulîliés
dans Labbe-Coleti, XII, 36, comme datant de la f^ année du roi de France,
Philippe I*"".
2. IV, 52, in fine. C'est un extrait de la lettre ad cleruni et populum
Lucensem : Patrologia latina, CXLVI, ch. 1391.
3. Jafîé-Wattenbach, n" 4269. Ce fragment, sans numéro, suit le ch. 288.
Il figure aussi dans Deusdedit, III, 59.
4. « Hora diei prima, ante solis ortum, ejiciantur... «Ce texte, qui occupe
une page, finit ainsi : « Et expletis ab archidiacono, dicatur : In nomine
Domini Nostri Jhesu Christi camus cum pace. »
COLLECTJONS ISSUES DU DÉCRET DE BURCHARD 213
viennent ensuite les Canones AngilramnL puis divers extraits
théolog-iques ou canoniques, parmi lesquels on peut signaler
nombre de textes pris dans les Statula Ecclesise anliqua ^.
De l'ensemble de ces observations, il résulte clairement que la
collection de Turin est l'œuvre d'un clerc italien qui^ à une
époque voisine de l'an 1 100, s'est proposé de composer un recueil
canonique en mettant à contribution trois sources principales :
en premier lieu le Décret de Burchard qui lui fournissait les
textes connus depuis long-temps, puis la collection en 74 titres
et celle de Deusdedit, dans lesquelles il trouvait les textes invo-
qués par les partisans de la réforme grégorienne 2.
CONCLUSION
Ces collections qui viennent d'être signalées ne sont pas les
seules qui, vers la même époque, soient issues du Décret de Bur-
chard. Il en est plusieurs autres qui doivent être au moins men-
tionnées. La première est la collection en XII livres, pastiche du
Décret àe. Burchard, où l'on retrouve la plupart des textes recueil-
lis par l'évêque de Worms, joints à beaucoup d'autres textes, dont
un bon nombre provient de la collection Anselmo dedicata. Ce
recueil, qui paraît avoir joui d'un certain succès, surtout en
Allemagne, me semble trop important pour que j'entreprenne
d'en traiter en passant : s'il plaît à Dieu, je lui consacrerai bien-
tôt une étude spéciale 3. H faut citer en outre le Décret d'Yves,
où sont incorporés la plupart des textes du Décret de Bur-
chard : sur ce point je ne peux que renvoyer au mémoire plusieurs
fois cité qui a été publié dans la Bibliothèque de VEcole des
Chartes. C'est le lieu de mentionner aussi un recueil de textes
pénitentiels récemment publié par Mgr Schmitz ; ce recueil, qui
porte pour titre Summa de judiciis omnium peccaforum, a été
rédigé sous l'intluence prépondérante du Décret de Burchard,
1. Ou IVe concile de Carthage (Hispana).
2. Les fragments les plus récents datent du pontificat d'Urbain II (1088-
1099) et notamment de 1093 et de 1095.
3. Cette collection est contenue dans le manuscrit de Troyes, n" 246. On
la retrouve aussi en partie, dans le Vatic. Palat. 584. Il y en a plusieurs
manuscrits en Allemagne.
214 PAUL foirmi:r
dont le compilateur a emprunté de très nombreux textes '. Enfin
il me sera possible, je Tespère, de démontrer bientôt que les
textes tirés de Burchard tiennent une large place dans le XI*^ livre,
consacré à la Pénitence, du recueil d'Anselme de Lucques.
Je n'ai traité que des collections où les emprunts à Burchard
sont considérables. Cette énumération ne finirait plus, s'il fallait
indiquer toutes les collections du xi^ siècle et du commencement
du xu*" qui, pour une raison ou pour une autre, sont tributaires
de Burchard ~. Dans tout l'Occident , c'est au Décret de l'évêque
de Worms que se sont adressés les canonistes en quête de textes.
Cette vogue du Décret n"a diminué que lorsqu'à paru le
Panormia d'Yves de Chartres : elle n'a cessé que par l'effet de
l'immense succès du recueil de Gratien, où d'ailleurs avaient
trouvé place beaucoup des textes recueillis par Burchard de
Worms '^. Le but de la présente étude sera atteint si elle con-
tribue à démontrer qu'entre les Fausses Décrétâtes et les collec-
tions de la Réforme Grégorienne, c'est le Décret de Burchard
qui joue le rôle le plus considérable dans l'histoire des collections
canoniques.
Paul FOLRNIER.
1. Ainsi la collection de Tarragone, étudiée dans un mémoire publié dans
les Mélanges Julien Ilavet ; la collection de Farfa, étudiée dans un mémoire
imprimé en 1894 dans ï Archivio délia R. Societa Romana di Stnria palria,
et une foule d'autres collections inédites italiennes ou françaises.
2. Schmitz, die Russhûcher und das Kanonische Bussverfahren (Dûssel-
dorf, 1898), p. 480 et s.
3. Gratien a-t-il puisé directement dans la collection de Burchard ou n"a-
l-il connu le Décret de l'évêque de Worms qu'à travers d'autres collections?
C'est une question à laquelle M. Friedberg, le savant éditeur du Décret de
Gratien, déclare, dans ses Prolégomènes, ne pouvoir répondre, d'une ma-
nière certaine [Corpus Juris canonici, I, col. XL"V).
EXAMEN DE LA CHARTE DE EONDATIOX
DE
SAINT-LEOrSARD DE BELLE ME
CONFIRMÉE PAR PHILIPPE I" '
Les rois du xi*' siècle, pour confirmer un acte émané soit de
l'un de leurs prédécesseurs, soit de toute autre personne, se con-
tentaient souvent, au lieu de délivrer un diplôme spécial, de
faire apposer au bas des actes dont on réclamait d'eux la confir-
mation, les signes de validation que leur chancellerie eût appo-
sés au bas d'un diplôme royal. Plusieurs chartes relatives à
l'église de Saint-Léonard de Bellême ^ et à celle de Saint-Martin
du même lieu, nous sont parvenues, ainsi validées par le roi
Philippe P^
La plus ancienne, la seule que nous nous proposons d'exami-
ner ici, est une charte relatant la fondation de l'église de Saint-
Léonard, par Guillaume de Bellême.
Elle nous est parvenue en deux exemplaires conservés aux
Archives départementales de l'Orne, et dont l'écriture peut être
de la fin du xi'^ siècle. L'un des exemplaires est revêtu du sceau
plaqué du roi Philippe P'' ; l'autre n'est pas scellé et présente
avec le premier quelques différences dans la rédaction.
Cette charte a été critiquée par tous les auteurs qui ont eu à
s'occuper de l'histoire de Bellême ; la plupart l'ont rejetée comme
fausse 2, quelques autres y ont vu un texte remanié sous
1. Bellême, Orne, arr. de Mortagne, chef-lieu de canton.
2. Mabillon, Annales ord. s. Benedicli, 1. LV, § xci, éd. Lucques, t. IV,
p. 296; P. Anselme, Histoire généalogique, t. 111, p. 284; Odolant Desnos,
Mémoires historiques sur la ville d'Alençon, t. 1, p. 111, *.
216 MAURICE PROU
Philippe P'''. Seul M. Louis Duval, a divisé la question, comme
il convient, c'est-à-dire qu'il a examiné d'abord la charte de
Guillaume, puis la confirmation royale. Il a pris cette conclu-
sion, qui est celle à laquelle nous arriverons, que la confirma- •
lion n'est pas moin« fausse que la notice sur laquelle elle est
apposée -.
Notre document, en effet, comprend deux parties : 1° une
charte de Guillaume de Belléme. par laquelle ce seigneur déclare,
qu'après avoir construit une ég-lise où il a déposé le corps de
saint Léonard, il a obtenvi du roi Robert, qui avait assisté à la
dédicace, et de l'évèque de Séez, dans le diocèse de qui était
l'église, que celle-ci fût soumise à l'ég-lise de Rome, et exempte,
au moins en partie, de la juridiction de l'ordinaire; 2° une
notice déclarant que la charte de Guillaume, souscrite par le roi,
avant perdu son sceau, Robert de Belléme a demandé au roi
Philippe de renouveler l'acte de son aïeul et d'y apposer son
sceau. Ces deux parties sont dune même écriture ; en ce qui
touche la charte de Guillaume, nous n'avons donc, en tout cas,
aff'aire qu à une copie exécutée au moment oîi Robert de Belléme
a prié Philippe de la confirmer.
L'acte peut être historiquement faux et diplomatiquement
authentique ; c'est-à-dire que la charte de Guillaume peut n'avoir
pas été rédigée sous le règne de Robert, dans les termes oîi elle
se présente, et cependant avoir été confirmée par le roi Philippe.
L'on pourra citer d'autres documents faux qui ont été ainsi con-
firmés par des rois postérieurs dont on a surpris la bonne foi.
Que la charte da Guillaume de Belléme ne puisse avoir été rédi-
gée du temps du roi Robert, c'est ce que les auteurs qui l'ont
examinée ont déjà surabondamment démontré, en s'appuyant
sur les anachronismes qu'elle contient. Guillaume de Belléme
rapporte que, désireux de racheter ses péchés, il est allé à Rome
auprès du pape Léon, et que celui-ci lui a enjoint, pour l'expia-
tion de ses fautes, de construire une église, qui ne serait sou-
mise qu'à la seule église romaine.
1. Géraud, Visite à la bibliothèque et aux archives d'Alençon, dans
Bibliothèque de l'École des Chartes, t. I, p. 542; Abbé Barret, Cartulaire
de Marnioulier pour le Perche, p. 8.
2. Louis Duval, Inventaire sommaire des archives départementales, Orne,
série H, t. II, introduction, p. v à vu.
SAIM'-LÉONARD DE BELLÊME 217
Un pareil pèlerinage n'a rien d'invraisemblable. Car c'était assez
l'usag'e, dans ce temps-là, que des seigneurs qui avaient à leur
compte de nombreux méfaits et spécialement des entreprises
contre les biens ecclésiastiques, s'en allassent en Terre Sainte
ou à Rome pour obtenir l'absolution de leurs fautes et fissent
vœu de fonder une église ' .
Mais une première difficulté se présente. Le pape que
Guillaume déclare avoir visité s'appelait Léon. Il s'ag'it donc de
Léon VIII, qui, élu le 4 décembre 963, mourut entre le 20 février
et le 13 avril 9ti5.
Or, Guillaume dit qu'après son retour de Rome il a attendu
1. On ne saurait appuyer la vraisemblance du voyage de Guillaume à
Rome, sur la charte de fondation du monastère de Lango^ne (Histoire de
Languedoc, nouv. éd., t. V, col. 331, n" 56), dans laquelle Etienne, vicomte
du Gévaudan, et sa femme, racontent qu'à la suite d'un songe ils se sont
rendus auprès du pape et que celui-ci et les principaux personnages de
la cour romaine leur ont enjoint de construire une église, puis, que l'église
achevée, ils sont retournés à Rome et l'ont offerte au Saint-Siège, qu'enfin
le pape a imposé un cens à l'église et leur a rerais un privilège. Cette charte
est certainement fausse, c'est-à-dire que c'est une notice rédigée postérieu-
rement; la charte authentique de fondation nous a été conservée; elle a été
imprimée dans Mai)illon; De re diplomatica, p. 579, et dans VHistoire de
Languedoc, toc. ciL, à la suite du prétendu privilège de Silvestre II. —
Non moins suspecte, la charte de fondation du monastère de Bassac, au
diocèse de Saintes, et que Mabillon (Annales oi^linis s. Benedicti, 1. LUI,
§ cvi, éd. Lucques, t. IV", p. 218-219) a rejetée. Le fondateur Wardradus dit :
« Cum essem Romse in diebus sanct£e quadragesima?... prseceptum est mihi
a domino Benedicto sancta? Romanœ ecclesia? [pontiflce] ut monasterium,
monachorum ordini congruuni, in honore b. protoraartyris Stephani et beati
Pétri apostolorum principis sedifîcare satagerem. » (Gallia christiana, t. II,
instr., col. 472, n° xviii). — Mais c'est au retour d'un pèlerinage à Jéru-
salem et en accomplissement d'un vœu que Foulque Nerra, comte d'Anjou,
construisit l'église de Beaulieu. Voy. le récit de la fondation dans Raoul
Glaber, I. II, c. iv, éd. Prou, p. 32 à 34, et les commentaires de M. Jules
Lair, Études critiques sur divers textes des X" et XI"^ siècles, t. I, p. 62. Pour
une époque postérieure, l'on peut citer le voyage de Geoffroy d'Aquitaine
à Rome, mentionné dans la charte de donation de l'église de Migné à
l'abbaye de Montierneuf, de Poitiers, et dont l'original est conservé aux
Archives départementales de la Vienne, fonds de Montierneuf, carton 7,
n" 11 : « Ego Gaufridus, gracia Dei Aquitanorum dux, omnibus sancte Dei
ecclesie alumpnis tara presentibus quam futuris notum fieri volo quod,
quando a^cclesiam sancti Johannis evangeliste a^diûcare volui, ad limina
beati Pétri Romam profectus Audel)rannum papam adii alcjue hujus rei
cum eoconsilium cepi... » Cedociiment ma été signalé par mon ami M. Léon
Levillain.
218 MATRICE PROl"
'qu'une circonstance favorable lui permît de réaliser son vœu,
que le corps de saint Léonard ayant été apporté dans son châ-
teau, il a construit une é^^lise en l'honneur de la Vierge, où il
a déposé les reliques du saint, et qu'enfin il a fait dédier l'église,
qu'à cette dédicace ont assisté le comte Eudes, l'archevêque de
Sens (qu'il ne nomme pas) et Fulbert, évêque de Chartres. Puis
il ajoute que bien d'autres personnages, dont il nomme quelques-
uns, étaient présents à la cérémonie, et qui, si nous en croyons
la transcription faite au temps de Philippe P'', auraient souscrit
à la charte de Guillaume. Mais, si nous laissons de côté ces noms,
qu'on pourrait considérer comme ayant été ajoutés à la rédaction
primitive, il n'en reste pas moins que la dédicace ne put avoir
lieu avant l'automne 1006, date à laquelle Fulbert devint évêque
de Chartres K De sorte qu'entre la formation du vœu et sa com-
plète exécution il ne se serait pas écoulé moins de quarante et un
ans. Il faut avouer que Guillaume a raison de dire qu'il a tardé
à accomplir la pénitence que le pape Léon lui aurait imposée.
Si nous tenions compte des autres personnages qui, d'après la
charte de. Guillaume, auraient assisté à la dédicace, il faudrait
reculer cet événement jusqu'à 1023, puisque parmi eux se trou-
vait Arnoul, archevêque de Tours, qui ne commença de siéger
qu'en 1023.
L'on nous opposera que le nom du pape peut avoir été ajouté,
sinon par le copiste, au moins par le moine ignorant, qui a
revisé la charte de Guillaume au temps de Philippe P"". Car il est
certain que la charte primitive de Guillaume, si elle a jamais
existé, a été remaniée, puisque Fulbert y est qualifié par deux
fois, à la lo^ ligne et à la 28^, béate memorie\ ces deux mots sont
donc une interpolation. L'on peut, il est vrai, supposer que
Guillaume n'a fait dresser l'acte rappelant l'exemption obtenue
du roi et de l'évêque de Séez que postérieurement à la mort de
Fulbert ; mais, dans ce cas, le nom de Fulbert ne devrait pas
figurer dans les souscriptions. 11 faut supposer pour concilier
1. J'adopte ici pour le terme initial de l'épiscopat de Fulbert, la date
donnée par M. Auvray, Etude sur Fulbert évêque de Chartres, dans Ecole
nationale des Chartes, Positions des thèses soutenues par les élèves de la
promotion de 1885, p. 16.
SAINT-LÉOKARD DE BELLÊME 219
toutes les données de l'acte, tant de remaniements et d'additions,
qu'à force de suppressions, l'on arrive à réduire l'acte à rien.
Supposons donc que Fulbert, qui a siégé à Chartres, de 1006
au 10 avril 1028, a réellement assisté, à la dédicace. En même
temps que lui ont pu s'y trouver le roi Robert, le comte Eudes,
c'est-à-dire Eudes II qui fut comte de Blois de lOOo au
15 novembre 1037 ', et un archevêque de Sens, mais non pas
Gelduin, qui ne succéda à Liétry qu'en 1032 -.
Pouvaient être également à Bellême avec les personnages pré-
cédemment cités : le duc de Normandie, Richard, c'est-à-dire
Richard II, mort en 1027 ^ ou plutôt en 1026^; Foulque, comte
d'Anjou, c'est-à-dire Foulque Xerra, qui fut comte de 987 au
21 juin 1040 '; l'évéque d'Angers, Hubert, qui siégeait déjà en 1010
et ne mourut qu'en mars 1047 ^ ; Arnoul, archevêque de Tours, de
1023 à 1032"; Herbert Eveille-Chien, comte du Mans de lOlo
environ à 1036 '^ ; Avesgaud, évêque du Mans, de 1004 à 1036 ^.
Mais il est étrange que le rédacteur de la charte de Guillaume
ait commis une erreur sur le nom de deux prélats de la province,
l'archevêque de Rouen et l'évéque de Séez, ce dernier qui était
le diocésain même de Bellême. En ce qui concerne le premier,
il n'est désigné dans le corps de l'acte que par son titre « Roto-
magensem archiepiscopum » ; mais dans les souscriptions, nous
lisons : « Signum Rodulfi Rothomagensis archiepiscopi. » Cet
archevêque n'est connu que par le document même que nous
examinons ; et comme sous le roi Robert, de 989 à 1037, le
siège de Rouen était occupé par Robert, les auteurs du Gallia
Christiana^^ ^ qui ne connaissaient que l'édition de la charte
de Bellême donnée par les Sainte-Marthe, supposent que l'ori-
1. Sur ces dates, voyez Lex, Eudes, comte de Blois, pp. 27 et 53.
2. Chronique de Clarius, dans Duru, Bibliothèrjue historique de l'Yonne,
t. II, p. o03.
3. Orderic Vital, éd. Le Prévost, t. I, p. 175.
4. Léon Levillain, article Normandie, dans La Grande Encyclopédie,
t. XXV, p. 32, 2« col.
5. Mabille, Introduction aux chroniques des comtes d'Anjou, p. lxxviii.
6. Gallia Christiana, t. XIV, col. 558-559.
7. Gallia Christiana, t. XIV, col. 58-60.
8. Art de vérifier les dates, éd. 1784, t. II, p. 832-835.
9. Gallia Christiana, t. XIV, col. .368-369.
10. Gallia Christiana, t. XI, col. 26.
220 MAURICE PROL"
opinai portait simplement l'initiale /?.. mal interprétée; nous
qui avons le parchemin qu'ont connu les Sainte-Marthe, nous
savons qu'il porte en toutes lettres Rodulfi. De sorte que la
mauvaise interprétation, de la lettre /?. serait imputable au
re viseur de la charte de Guillaume.
Expliquera-t-on de la même façon l'erreur probablement com-
mise sur le nom de l'archevêque de Séez, qui. dans le corps
même de l'acte et dans les souscriptions, est appelé par trois
fois Richard : (( Rikardumque Sagiensem episcopum », puis
(( Richardus Sagiensis episcopus », enlîn « Signum Richard!
Sagiensis episcopi. » Notre document est — avec un autre qui
lui est intimement lié, et dont nous parlerons plus loin — le
seul témoignage de son existence ; car il n'y a pas à faire état
du catalogue des évêques de Séez \ œuvre d'un compilateur
du xii^ siècle qui a pu emprunter le nom de Richard à l'acte
même que nous critiquons. Ce catalogue place Richard entre
Ascio ~, qui siégea vers 990 et 1006, et Sigefroi ■"', qui vivait
vers 1017 ; de sorte qu'il faudrait reporter la dédicace de
l'église de Bellème à une époque où la plupart des person-
nages qui sont dits y avoir assisté, ne pouvaient s'y trouver. La
charte primitive de Guillaume de Bellème portait-elle l'initiale
/?., pour Radhodus. lequel apparaît comme évèque de Séez en
102o et 1032 '*, et le copiste laura-t-il développée en Richardus'!
Après toutes ces constatations de remaniements incontestables
de la charte primitive de Guillaume de Bellème, à supposer
qu'elle ait jamais existé, il serait oiseux de chercher à préciser
davantage l'époque de la dédicace de l'église Saint-Léonard.
En tout cas. l'examen des données chronologiques conduit à
ce résultat, que la chaite de Guillaume de Bëllême ne nommait
pas le pape Léon, ni l' évèque de Séez Richard, et que si les
souscriptions n ont pas été ajoutées, elles ont été modifiées,
puisqu'il n'y a pas eu de Raoul archevêque de Rouen, ni de
1. Voy. Ducliesne, Fautes pplscnpaux de l'ancienne Gaule, t. II, p. 229;
Delisle, Anciens catalogues des évêipies des églises de France, p. 41.
2. Gallia Cfiristiana, t. XI, col. 679.
3. Gallia Chrisliana, t. XI, col. 680.
4. Gallia Ghristiana, ibidem.
SAINT-LÉONARD DE BELLÊME 221
Richard évêque de Séez, et que Gelduin n'était pas archevêque
de Sens au même temps que Fulbert était évêque de Chartres.
Ainsi, considérée dans sa forme, et au point de vue de la chro-
nologie, la charte de Guillaume n'olFre aucune sincérité.
Venons maintenant au dispositif même. Le but auquel elle
tend c'est de soustraire, clans la mesure où cela était possible,
l'église de Saint-Léonard, à la juridiction de l'ordinaire. Le pape
avait obtenu de Guillaume l'engagement de construire une église
soumise à la seule église romaine « soli Homanœ aecclesia^
subjectam », qui fût libre de toute redevance vis-à-vis de
l'évêque ou d'une autorité séculière : « volui eam ab omni episco-
pali et laicali consuetudine esse liberam et solutam, quatinus
nulli potestati subjaceret. » Guillaume déclare qu'il a obtenu
cette indépendance, pour son église, du roi, du duc de Norman-
die et de l'évêque de Séez ; et il ajoute que cette liberté de
l'église consistera en ce que l'église — car il est remarquable
qu'il ne dit pas, comme c'était l'usage : clcrici ou monachi ibi-
dem Deo famulantes, ou telle autre expression semblable —
demandera l'administration des sacrements , c'est-à-dire le
chrême^ l'huile, les ordinations, à tel évêque qu'elle voudra
pourvu toutefois que l'évêque de Séez ne soit pas en communion
avec le siège apostolique ou bien au cas où il refuserait de don-
ner les sacrements à titre gracieux ; et que l'évêque ne pourra
ni exercer une contrainte sur ceux qui desserviront l'église, ni
les interdire, ni les excommunier, ni exiger d'eux qu'ils aillent
au synode ou à une assemblée quelconque.
Une première observation à faire c'est que si Guillaume de
Bellême a obtenu, pour l'église qu'il avait fondée à l'instigation
du souverain pontife, de pareils privilèges, il est surprenant
qu'ils n'aient fait l'objet ni d'une lettre pontificale, ni d'une
charte épiscopale.
Et nous pouvons affirmer que les moines de Saint-Léonard
n'ont pas possédé d'autre charte sur laquelle ils pussent fonder
leurs prétentions à l'exemption de l'ordinaire, que celle-là même
que nous examinons ; car c'est la seule, comme on le verra,
qu'ils ont invoquée devant la cour du duc de Normandie, sous le
règne même de Philippe P'" ; s'ils avaient eu un privilège pontifi-
cal ils se seraient empressés de le produire. La charte de fonda-
'2-2-2
MAURICE PKOU
tion pouvait, à la rigueur, suppléer à un privilège émané de
l'évêque, puisque celui-ci y avait donné son adhésion, mais non
pas à un privilège apostolique. L'on pourra objecter, il est vrai,
que pour une raison ou une autre Guillaume n'a pas obtenu de
la chancellerie l'expédition d'un privilège pour sa fondation.
Mais, au moins, aurait-il dû exprimer son intention d'en solli-
citer un. Or, c'est ce qu'il ne fait pas.
En outre, avant de demander au souverain pontife des privi-
lèges d'exemption et une protection particulière pour son église,
Guillaume de Bellème aurait dû l'ofTrir en aleu au Saint-Siège.
C'était là le premier acte de toute soumission d'une église à
Rome, au x*" siècle et dans la première moitié du xi*^ siècle '.
Guillaume de Bellème déclare que l'église de Saint-Léonard
sera soumise à la seule église romaine « soli Romanae aecclesiae
subjectam ». Il faut tout d'abord remarquer que ces mots ne se
trouvent pas dans la rédaction B de la notice. Mais l'on pourrait
admettre qu'ils eussent figuré dans une charte rédigée au temps
du roi Robert. Car, dans les formules de privilèges de monas-
tères insérés au Liber diurnus, l'on trouve, à propos du monas-
tère privilégié, les expressions : « sub jurisdictione sanctre nos-
trae ecclesiœ constitutum, nullius ecclesiœ jurisdictionibus
1. Voyez les textes nombreux cités par Paul Fabre dans son livre inti-
tulé Elude sur le Liber censuurn de Véglise romaine, où il a déterminé d'une
façon si précise le caractère des donations d'églises au Saint-Siège, et
montré comment le transfert de la propriété au Saint-Siège avait entraîné
l'exemption de la juridiction spirituelle de l'ordinaire. — Quand Etienne,
vicomte du Gévaudan, et sa femme, fondent le monastère de Langogne
[Hist. de Languedoc, nouv. édit., t. V, col. 333 , ils déclarent avoir donné à
saint Pierre le terrain où ils établissent l'église. — Geoffroy d'Anjou, après
avoir fondé les monastères de la Trinité de Vendôme et de l'Evière d'An-
gers, déclare, dans une charte de 1056, faire entrer les deux monastères dans
le [)atrimoine de saint Pierre : « In patrimonium et ditionem beati apostolo-
rum principis Pétri et sancta:" Romanœ ...ecclesiae non tam donamus quam
refuudimus. » iMétais, Cartulaire de la Trinité de Vendôme, t. I, p. 192,
n° cv). Je ne cite pas la charte de fondation de la Trinité, de l'an 1040, publ.
par M. l'abbé Métais, sous le n" 37, dans laquelle on lit : « beato principi
apostolorum Petro ejusque successoribus in nlodium proprium obtuli-
mus... », car M. Halphen a démontré, dans YExanien des chartes de la
Trinité de Vendôme, publié dans Le moyen Age, mars-avril 1901, que
cette charte est sinon fausse, au moins interpolée et altérée dans ses par-
ties essentielles.
SAINT-LEONARD DE BELLÊME 223
submittatur . » ' Sans rechercher ici ce qu'il faut entendre par
cette soumission exclusive à Tég-lise romaine, l'on pevit admettre
que la formule « nullius ecclesia? jurisdictionibus submittatur »
ait été modifiée par un moine du x'^ ou xi*' siècle en « soli Romanae
œcclesia? subjectani ».
Voici d'ailleurs, dans un privilège de Léon VII pour Cluny,
de l'an 938, une formule plus voisine de celle que nous exami-
nons : « Romame tantum sedi sii su hject uni -. » J'hésite à
citer un privilège de Marin II, pour Fulda, du 27 mars 943, où
nous lisons « suhjectum apostolicœ sedi ^ » puisque l'on sait
que les diplomatistes ne sont jaas d'accord sur le degré de con-
fiance à accorder aux documents relatifs à ce monastère.
Lincise « soli romante aecclesia^ subjectani » a pu figurer dans
une charte des premières années du xi*" siècle. Mais, puisqu'elle
ne se trouve que dans l'exemplaire de la charte de Bellème, qui
a été scellé, l'on est autorisé à penser que, si même il y a eu
une charte de Guillaume de Bellème, elle n'y figurait pas et que
c'est pour l'introduire qu'on a fait une autre copie destinée à
être présentée au roi. Dans cette hypothèse, l'exemplaire non
scellé, c'est-à-dire le texte B serait une première rédaction, qui
aurait paru insuffisante, comme n'affirmant pas avec assez de
netteté la dépendance de l'église de Saint-Léonard à l'égard de
la seule église romaine.
Si d'ailleurs l'expression « soli Romanse œcclesise subjectam »
peut avoir été employée au temps du roi Robert, elle convient
mieux encore au temps de Philippe, puisque dans un privilège
de Grégoire Vil pour Saint-Hilaire de Poitiers, de l'an 1074,
nous lisons « ad hoc adjicimus ut eadem beati Hilarii ecclesia
soli Romanse ecclesise subdita permaneat * ».
1. Liber Diurnu^, éd. Sickel, n» XXXII, p. 23; n° LXXVII, p. 82;
n° LXXXVI, p. m.
2. ^tl'u^ne, Patrologie latine, vol. 132, col. 1074.
3. Migne, Ibidem, vol. 133, col. 865 ; JafTé-Wattenbach, n» 3622.
4. Migne, Patroloyie latine, vol. 148. col. 651, indique dans JafTé-Wat-
tenbach, n° 4863, sous la date du 22 avril 1074. Mais on peut se demander
si ce privilège n'est pas un remaniement d'un privilège de la même date,
publié par Hédet, Documents pour r histoire de l'église de Saint-Hilaire de
Poitiers, dans Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1847
(t. XIV), p. 93, d'après l'original conservé aux Archives départementales
224 MAURICE PROU
L'exemption de lordinaire accordée, d'après notre charte, à
l'église de Bellême, par les évêques présents à la consécration,
et spécialement par le diocésain, l'évêque de Séez, est limitée.
Ce n'est pas là un privilèg'e exorbitant : <( Ils ont décidé, quant
au chrême, à Thuile, aux ordinations et à toutes les choses néces-
saires, que l'église pourrait les requérir de tel évêque qu'elle
voudrait, pourvu toutefois que l'évêque de Séez ne fût pas en
communion avec le Saint-Siège et au cas où il ne voudrait pas
les donner gracieusement... » Depuis plusieurs siècles, les papes
accordaient aux monastères le droit de demander les sacrements
à un évêque de leur choix, même quand 1 ordinaire était en état
de les conférer. A fortiori, pouvait-on accorder une exemption
restreinte au cas où l'ordinaire serait excommunié. Cependant
une pareille réserve n'a pu être inscrite dans une charte avant la
seconde moitié du xi*" siècle; car elle n'apparaît dans les privi-
lèges pontificaux que sous Alexandre II, et c'est de là que le
rédacteur de la charte de Bellême a pris modèle pour la rédac-
tion de la formule d'exemption. « Pendant toute la durée de la
lutte contre l'Empire et les Simoniaques, écrit Paul Fabre K
nous relevons, dans presque tous les privilèges, de ces clauses
qui rendent conditionnelle l'obéissance à l'évêque diocésain. Il
ne doit pas être simoniaque, si gratis ac sine pravitate ; il doit
être dans la communion du Saint-Siège, si tamen catholicus et
communionem apostolicœ sedis habuerit. »
Notre charte porte : « ita dumtaxat si episcopus Sagiensis
f/ratiam et communionem apostolicœ sedis non haberet et si htec
gratis et sine pravitate exhibere nollet. » Si pareille clause paraît
dans les lettres apostoliques dès le pontificat d'Alexandre II,
c'est seulement sous Urbain II, en 1089, qu'elle y est formulée
dans les termes mêmes qu'a employés le rédacteur de la charte
de Bellême ~.
delà Vienne (indiqué par JafTé-Wattenbach, n° 4862, qui renvoie aux Ana-
lecta jiiris poiili/icii, et ne connaît pas Rédel), et dans lequel ne figurent ni
la formule que je cite, ni la clause qui interdit à tout évêque dexcommu-
nier les chanoines, non plus que celle qui autorise les chanoines à deman-
der les sacrements à tel évêque qu'il leur plaira.
1. Paul Fabre, Elude sur le Liber censuum de Véglise romaine, p. 93.
2. Sous Alexandre II la formule n'est pas encore arrêtée; elle ne me
parait l'avoir été dans la forme indiquée par Fabre que sous Urbain II.
Privilège d'Alexandre II pour Saint-Etienne de Caen, de l'an 1068 : « Ad
SAINT-LÉONARD DE BELLÊME 2âo
En résumé, les éléments chronolog-iques de la charte de Guil-
laume de Bellême ne concordent pas entre eux, les clauses qui
y sont insérées ne conviennent pas au temps du roi Robert,
sous le règ-ne de qui elle aurait été rédigée, mais sont de celles
qu'on rencontre au contraire dans les documents d'un objet
analogue émanés de la chancellerie apostolique après 1060. La
quem Baiocensein episcopum nihil aliud ipsius monasterii pertinere decer-
nimus nisi abbatis et cœteroruni qui ibidem sunt promovendi ordinationes,
sacri chrismatis donum et ecclesiarum dedicationes, laicorum qui criminalia
peccata incurrerint consilia et pœnitentiarum injunctiones; si vero praeno-
minatum Baiocensem episcopum claruerit esse simoniacum vel ab aposto-
lica sede excommunicatum, vel si ipse episcopus, alicujus malitise studio,
eorum ordinationes ultra spatium unius mensis distulerit, tune liberam
habeant poteslam adeundi Romanum pontificem vel quemcumque religio-
sum episcopum elegerint. >< (Migne, Palrolor/ie latine, vol. 146, col. 1340;
JafTé-Wattenbach, n° 4644.) — Privilège d'Alexandre du 7 octobre 1070,
pour Santa-Maria de Florence : « Si quidem episcopum Florentinse civitatis
Romana ecclesia catholicum habuerit, quamlibet consecrationem ab eo
recipiat (abbas) ; quod si suspectus ecclesiœ Romanse fuerit, licenliam
petendi quemcumque meliorem habeat. » (Migne, Ibidem, vol. 146, col.
1368; JafTé-Wattenbach, n» 4678.) — Privilège de Grégoire VII, du 9 dé-
cembre 1076, pour Montierneuf de Poitiers : « Consecrationes autem
abbatum et ecclesiarum et ordinationes monachorum sive clericorum
sœpefato cœnobio pertinentium, ab episcopo in cujus diœcesi sunt, acci-
piant ; ita tamen si episcopus canonice ordinatus fuerit et ordinationem
gratis fecerit ; sin autem aliquid horum obstiterit, habeant licentiam
auctoritatis sedis apostolicae ad qualemcumque catholicum episcopum
eis placuerit... licenter pergere. » (Migne, Ibidem, vol. 148, col. 667 ;
Jaffé-Wattenbach, n° 4975.) — Privilège de Grégoire VII, du 19 juin 1078,
pour Saint-Bénigne de Dijon : « si tamen ipse episcopus gratiam aposto-
licœ sedis habuerit et canonice ipsam ordinationem facere voluerit... »
(Migne, Ibidem, vol. 148, p. 686; Jaffé-Wattenbach, n° 5079.) — Privilège
de Grégoire Vil, du 27 mars 1080, pour Saint-Cyprien de Poitiers :
<( ...Quod si talis qui huic regimini congruat inter eos inveniri non possit,
aliunde sibi patrem et magistrum expetant, ac Pictavensi episcopo conse-
crandum ordinandumque provideant, si tamen ipse episcopus gratiam apos-
tolicœ sedis habuerit et canonice facere ipsam ordinationem voluerit; quod
si aliquid horum obstiterit... » [Analecta juris ponti/icii, t. X, col. 415;
Jaffé-Wattenbach, n" 5158.) — Pi-ivilège de Grégoire VII, du 11 décembre
1084, pour l'église Sainte-Sophie do Bénévent : « Consecrationes ecclesia-
rum et ordinationes monachorum sive clericorum supradicto cœnobio j)er-
tinentium ab episcopis, in quorum diœcesibus sunt, accipiant, si tamen
episcopi canonice ordinati fuerint et ordinationem gratis fecerint... »
(Migne, Ibidem, vol. 148, col. 712; Jaffé-Wattenbach, n" 5272.) — Privilège
d'Urbain II pour Saint-Pons de Thomières, du l*"" juillet 1089 : « Chrisma,
oleum sanctum, consecrationes altarium sive basilicarum, ordinationes
monachorum sive clericorum ipsius cœnobii fralres a quocunque volueriut
Mélanges Puul Fabre. 15
2â6 MALRICE PROL"
conclusion s'impose que la charte, telle quelle se présente à
nous, a été forgée de toutes pièces, dans la seconde moitié du
xi" siècle.
Reste un point à examiner. Cette charte a-t-elle été confirmée
par Philippe I" ?
Tout d'abord, le sceau qui est encore appliqué à l'un des deux
exemplaires des Archives de l'Orne est d'une incontestable
authenticité. Il est tout semblable aux sceaux que portent un cer-
tain nombre de diplômes authentiques du roi Philippe P'". 11 a un
diamètre d'environ 95 millimètres. La légende est PHILIP^ DI
©"RA FRA^CORV REX. Le roi, couronné, est assis sur un trône,
sans dossier, orné, à sa partie antérieure, de deux rangs d'arca-
tures superposés, les pieds posés sur un escabeau; de la main
droite, il tient une fleur, et de la gauche, un sceptre. C'est là le
sceau dont sont munis les diplômes royaux de 1060 à 1080 T
Car sur un diplôme concédant l'avouerie de Dammartin à Saint-
Germain-des-Prés -, apparaît un sceau d'un autre type, où le
roi est assis sur un siège aux pieds terminés en haut par des
catholico episcopo accipiant... ; subjeclarum vero ecclesiaruni fratres a suae
dioceseos episcopo, si gratiam et conimunionem apostolicœ sedis habuerit,
omnia consecrationum instrumenta percipiant, ita tamen si ea impendere
gratis et sine pravitate volnerit. » {Analecta Juris pontificii, t. X, col. 516;
Jaffé-Wattenbach, n° 5400.) — Privilège d'Urbain II, pour le monastère de
la Cava, du 21 septembre 1089 : « Cbrisma, oleum sanctum, consecrationes
altarium sive basilicarum, ordinationes monachorum a MelGtano archiepis-
copo accipiant, si tamen coinmunionem et gratiam apostolicœ sedis habuerit
et si ea gratis ac sine pravitate exhibere voluerit, omni exactlone deposita;
si autem aliquid horum obstiterit, liceat abbati vel fratribus catbolicum quem
voluerint antistitem invitare et ab eo consecrationum beneficium recipere,
quatenus Romande soli ecclesise vestrum cœnobium subditum, praeter hanc
nulli videatur esse subjectum. » [Analecta juris pontificii, t. X, col. 519 ;
Jaffé-Wattenbach, n» 5410.)
1. Ce sceau entier ou fragmenté se voit encore sur les diplômes suivants :
1060, donation de Courcelles à Saint-Denis, Archives nationales, K 20,
n° 1 ; 1061, donation du village de Bagneux à Saint-Germain-des-Prés,
Archives nationales, K 20, n" 2 ; 1068, privilège pour Saint-Denis, Archives
nationales, K 20, n° 4 ; 1069, privilège pour Saint-Ouen de Gisors, frag-
ment de l'original avec sceau, Bibliothèque de la ville de Tours, collection
de sceaux, n° 49; 1080, 7 avril, confirmation de donations faites à Cluny
par des chevaliers de Pithiviers, Bibliothèque nationale, collection de Bour-
gogne, vol. 78, n° 141.
2. Archives nationales, K 20, n° 6. — Voyez E. de Stadler, Sceau inédit
de Philippe I^'', dans Bévue archéologique, t. III, 2" partie, p. 736 à 739, pi. 61.
SAINT-LÉONARD DE BELLÈME 227
têtes de lions, et dont l'emploi se poursuivra jusqu'à la fia du
règne.
Mais nous devons être en garde contre un document, auquel
le roi n'a pas souscrit, et qui n'a d'autre signe de validation que
le sceau royal. Est-il vraisemblable que l'otHcier de chancellerie
qui a scellé la charte n'y ait pas mis son seing ?
Sans doute, les chartes confirmées par le roi Philippe, et
émanées d'une chancellerie autre que la sienne, ont été authen-
tiquées suivant les modes les plus divers ^, et quelquefois très
sommairement. Mais, si nous passons en revue toutes ces chartes,
nous constatons que jamais, quand le sceau royal y a été mis, il
n'est le seul signe de validation : on voit, à côté, ou le mono-
gramme royal, ou une croix, et des souscriptions de grands per-
sonnages, d'officiers royaux, spécialement la souscription d un
chancelier ou d'un notaire. S'il n'y a qu'un seul signe de valida-
tion, ce n'est pas le sceau, c'est une croix tracée de la main du
roi ^, et qui, évidemment, présentait plus de garantie qu'un sceau
assez facile à transporter d'un document authentique sur un
faux.
Nos soupçons sont légitimes. Le sceau de la charte de Bellême
est retenu au parchemin de la façon suivante : deux trous trian-
gulaires, séparés par une languette de parchemin, ont été prati-
qués dans le parchemin, à travers lesquels l'on a introduit la cire.
Or ce n'était pas là l'usage des scelleurs de la chancellerie
royale. Sur tous les diplômes de Philippe P"", munis d'un sceau
plaqué et incontestablement authentiques (les mandements por-
taient un sceau pendant), l'on pratiquait une incision cruciforme,
dont on relevait les bords de façon à donner une ouverture en
losange par laquelle la cire coulait au revers du parchemin, les
bords relevés étant pris dans la cire et assurant le maintien du
sceau. Ainsi, le sceau de Philippe P"" n'a pas été plaqué à la
charte de Bellême par les soins de la chancellerie royale. Il est
1. Voyez Mélanges Julien Havet, p. 166.
2. Voyez, par exemple, une charte d'échange, entre Saint-Germain-des-
Prés et l'église de Paris, de l'an 1070, conservée aux Archives nationales,
K 20, n° 0-, et sur laquelle le roi a dessiné une croix, qui, en raison de son
tracé cursif, paraît être autographe ; encore a-t-on mis le sirjnuni du
sénéchal.
228 MAtRICË PROU
authentique; on la donc détaché dune lettre royale pour le fixer
à la charte fausse : ce qui pourrait nous autoriser à supposer
que les chanoines de Bellème avaient réellement fait confirmer
leur charte de fondation par le roi, mais une charte toute diffé-
rente de celle que nous avons et qui, sans doute, ne leur concé-
dait pas des privilèges assez étendus à leur gré et n'affirmait pas
leur soumission directe au Saint-Siège.
Il est donc difficile de trouver un document qui porte des
traces plus nombreuses et plus évidentes de falsification.
Peut-on déterminer l'époque de sa composition? M. l'abbé
Barret a publié dans le Cartulairede Marmoutier pour le Perche,
sous les n°* 3 et 4, deux notices d'un procès que les chanoines de
Saint-I.éonard eurent à soutenir contre 1 evéque de Séez au temps
du roi Guillaume le Conquérant. Ces deux documents, dune
teneur analogue, diffèrent cependant par des détails, qui, comme
on le verra, sont de quelque importance pour la question que
nous examinons. Il nous est impossible de vérifier l'exactitude du
récit ; et l'existence de deux rédactions doit nous mettre en
méfiance contre la véracité de ces documents.
Mais les moyens de défense et la sentence elle-même sont les
seuls points sur lesquels les chanoines de Bellème auraient eu
intérêt à altérer la vérité. Cette réserve faite, retraçons dans ses
grandes lignes la marche de l'affaire d'après les deux notices.
Roger de Montgomery, seigneur de Bellème, avait invité un cer-
tain nombre de prélats et de seigneurs à assister à une célébration
solennelle de la fête de Saint-Léonard dans l'église placée sous
son patronage. L'évêque de Séez, Robert, sur l'invitation des
chanoines, chanta la messe; il prétendit retenir les offrandes,
mais les chanoines les lui reprirent. Sur quoi l'évêque excom-
munia l'église. Le comte Roger en appela à l'archevêque de
Rouen, accusant l'évêque de Séez d'avoir excommunié, contre
tout droit, l'église de Bellème :' c'est ainsi que, d'après la pre-
mière notice, se serait engagé le procès, le comte Roger et les
chanoines étant demandeurs. La seconde notice ne parle pas
d'excommunication et présente l'évêque de Séez comme deman-
deur : l'évêque, réclamant les offrandes qui lui avaient été enle-
vées par les chanoines, aurait cité ceux-ci devant la cour du duc
de Normandie, le roi Guillaume d'Angleterre. De plus, d'après
SAINT-LÉONARD DE BELLÈME 229
la première notice, le procès se serait déroulé devant la cour de
l'archevêque de Rouen, en présence du roi Guillaume et de la
reine Mathilde, tandis que d'après la seconde notice, la cause
fut entendue parla cour royale. Mais les deux notices s'accordent
sur un point : la sentence fut rendue sur l'ordre du roi. Elle
aurait été favorable aux chanoines.
Pour le but que nous poursuivons, il importe seulement de
fixer la date du procès et d'examiner les moyens de défense pré-
sentés à la cour par les clercs de Bellême.
L'évêque de Séez, Robert, ne commença de siég-er qu'en 1070 ^
D'autre part, l'archevêque de Rouen, Jean, siégea jusqu'en 1078 ~.
C'est donc entre 1070 et 1078 que se place l'affaire.
Quant aux moyens de défense des chanoines, ils diffèrent d'une
notice à l'autre. La première notice ne fait allusion à aucun
document écrit. Le comte et les chanoines racontèrent [enarra-
vimus) comment Guillaume de Bellême avait édifié la dite église
pour obtenir le pardon de ses péchés, et comment, sur l'ordre du
pape Léon, il l'avait rendue libre, de façon que, du jour de la dédi-
cace, ni archevêque, ni évêque n'y avait perçu aucune coutume,
ni n'avait pu l'excommunier. Des témoins, très âgés, vinrent
déposer et attester l'exactitude du récit. Donc, le comte et les
chanoines n'invoquent aucun témoignage écrit ; ils n'ont ni
charte de fondation, ni privilège royal, ni lettres apostoliques.
Qu'on prenne garde cependant aux termes employés par le
rédacteur de la première notice : « Comes vero et nos qui ade-
ramus dilucide enarravimus quomodo Guillelmus de Belismo
supradictam ecclesiam ob peccatorum suorum veniam edificasset
et quomodo eam ex precepto béate inemorie pape Leonis liberam
et solutam fecisset, et quod a die dedicationis ejusdem, archie-
piscopus sive episcopus nullam omnino in eam consuetudinem
habuisset, nec eam ullo modo excommunicare potuisset '^. »
Quelques expressions caractéristiques se retrouvent dans la
charte censément confirmée par Philippe P'" : « beat* memoriae
1. Orderic Vital, éd. Le Prévost, t. II, p. 214; Gallia Christiana, t. XI,
col. 682.
2. Gallia Christiana, t. XI, col. 36.
3. Barret, Cartulaire de Marmoutier pour le Perche, p. 9-10.
'2'.]() MALRICE PROL"
papcTP Leoni » (1. o de l'orig-inal), « liberam et solutam » (1. 12),
« nuUo modo... excommunicare posset » (1. 26), sans compter
que le désir du fondateur de racheter ses fautes y est mentionné,
comme aussi y est afRrmé par deux fois l'ordre donné par le
pape de construire l'église : « injunxit mihi » (1. 7), « cujus
imperio » (1. 21). La connexion est donc incontestable entre la
première notice du procès et la charte fausse ; mais, s'il j a
filiation, c'est de la notice à la charte, et non inversement,
puisque la notice ne mentionne pas la charte et qu'elle ne prête
aux chanoines, comme moyens de défense, que des témoignages
oraux.
lien va autrement de la seconde notice du procès, qui rapporte
que devant la cour du roi, les chanoines produisirent leur privi-
lège : « canonici vero privilegium suum ostenderunt ' ». De
quel autre privilège serait-il question, sinon de celui dont nous
avons démontré la fausseté, quand le rédacteur de la notice
ajoute : « et antiquos homines secum adduxeruntqui ipsam eccle-
siam ad dedicationem ita régi Gallie Rotberto et Normannorum
comiti R. et Sagiensi episcopo Ricardo et multis cum eisdem
episcopis et abbatibus et comitibus et baronibus franchire et
ordinare viderunt ut nullus christianus in ea aliquam consuetu-
dinem haberet. »
Il n'y a pas eu d'évêque de Séez du nom de Richard au temps
du roi Robert. L'existence de ce prélat n'est attestée que par
deux documents, la charte fausse de Guillaume de Belléme et
cette notice du procès.
La conclusion ne s'impose-t-elle pas que la fabrication de la
charte de Guillaume de Bellème se place postérieurement à la
terminaison du procès, entre la rédaction de la première et de la
seconde notice du procès : Le motif de cette rédaction apparaît
clairement : se prémunir contre toute prétention ultérieure du
diocésain, et, en cas d'un nouveau procès, dans lequel les témoins
de la fondation devaient nécessairement manquer, avoir un
témoignage écrit pour suppléer à leur défaut ; comme on com-
prend aussi que la première notice du procès, dans laquelle il
1. Barret, ouvrage cité, p. 11.
SAINT-LÉONARD DE BELLÈME 231
n'était question que de témoins, ait été remplacée par une
seconde mentionnant le privilège forgé.
La rédaction de la seconde notice est antérieure à l'année 1092
où l'église de Saint-Léonard fut soumise à Marmoutier et où
des moines y remplacèrent les chanoines i, car dans la notice, les
chanoines apparaissent comme occupant encore l'église de Saint-
Léonard. Ajoutez qu'en 1092, un second procès eut lieu,
cette fois entre les moines de Marmoutier et l'évêque de Séez,
Girard, à propos de l'exemption de Saint-Léonard ~, procès dans
lequel Robert, seigneur de Bellême, prouva les droits de l'église
« per privilégia et precepta ». Une phrase de la notice du procès,
émanée des moines de Marmoutier, prouve que le rédacteur
avait sous les yeux la charte fausse : « ecclesiam sancti Leonardi,
in Belismo sitam, ita ab omni episcopali vel clericali sive laicali
consuetudine liberam et solutam, ut nullus christianus in ea
aliquam consuetudinem requirere possit w. Ce sont là des
expressions empruntées à la charte de Guillaume.
Celle-ci n'a pu être fabriquée beaucoup avant 1092. N'avons-
nous pas constaté que les expressions « si episcopus Sagiensis
gratiam et communionem apostolicœ sedis non haberet et si haec
gratis et sine pravitate exhibere nollet », empruntées à une lettre
apostolique, supposaient un modèle contenant la formule « si
tamen communionem et gratiam apostolicae sedis habuerit et si
ea gratis ac sine pravitate exhibere voluerit », dont nous avons
rencontré le premier exemple dans un privilège d'Urbain II du
1" juillet 1089.
En résumé, s'il a existé une charte de Guillaume de Bellême
constatant la fondation de l'église de Saint-Léonard, elle n'était
en rien semblable à celle qui nous a été transmise ; elle ne con-
tenait aucune clause d'exemption à l'égard de l'ordinaire, sans
quoi les chanoines l'auraient alléguée lors de leur différend avec
l'évêque de Séez entre 1070 et 1078. La charte que nous avons
étudiée a été forgée de toutes pièces aux environs de 1089 et
1. Voyez les chartes n"^ 13 et 14 du Cartulaire de Marmoutier pour le
Perche, publié par l'abbé Barret. Ces chartes demanderaient aussi à être
examinées.
2. Barret, Cartulaire de Marmoulier pour le Perche, p. 27, n° 1)3.
232 MAURICE PROU
certainement avant 1092. Le sceau du roi Philippe I", qu'on y
voit encore, y a été plaqué par les chanoines de Bellême.
Maurice Prou.
APPENDICE
Charte-notice relatant la fondation de l'église Saint-Léonard de Bellême
confirmée par l'apposition du sceau du roi Philippe /*■■.
^4. Original, scellé du sceau du roi Philippe I". Parchemin. Hauteur :
0,713 ; largeur : 0,522. Au dos, en lettres capitales et onciales du
xii" siècle : « preceptvm rotberti régis de bellissimo. ii. » ; d'une
écriture du xiii« siècle : « Sagien ». Archives départementales de l'Orne,
H 2151.
B. Autre texte du même acte, d'une écriture de la même date, représen-
tant une première rédaction de cette notice. Parchemin. Haut : 0,61 ;
lai'geur : 0,39. Au dos, en lettres capitales et onciales du xii^ siècle :
« PRECEPTVM DE BELiSMO. » ; d'uue écriture du xiii<= siècle, Sagien.
Archives départementales de l'Orne, H 2151.
C. Copie du xvii® siècle, par André Duchesne, Bibliothèque nationale, Col-
lection Duchesne, vol. 54, p. 441, d'après un texte qui coïncide tantôt
avec A, tantôt avec B, et finit par S. Gilduini Senonensis archiepiscopi,
sous le titre « Preeceptum Roberti Régis et episcoporum tam Sagii quam
aliorum ad dedicationem convocatorum auctoritas de libertate ecclesise
S. Leonardi de Belism. » — D. Copie de l'extrême fin du xvii^ siècle, faite
pour Gaignières, Cartulaire de Marmoutier, Bibliothèque nationale, ms.
lat. 54412, p. 289, d'après A. — E. Copie de l'an 1611, par Courtin, His-
toire du Perche, manuscrit original appartenant à Madame de Saint-
Hilaire (ancien ms. du D"" Libert d'Alençon), p. 161, d'après B.
a. Bry de la Clergerie, Histoire des pays et comté du Perche, p. 45, d'après
le même texte ' que C. — b. Abbé Barret, Cartulaire de Marmoutier pour
le Perche, p. 5, n" 2, d'après A.
Indiq. : Bréquigny, Table des diplômes, t. I, p. 533. — Louis Duval, Inven-
taire sommaire des archives départementales de l'Orne, Archives ecclé-
siastiques, t. H, p. 49, et introduction, p. v.
1. Bry de la Clergerie donne ce renseignement sur l'exemplaire qu'il a
copié : « Et sur le dos est escrit en lettres capitales : Prœceptum Roberti
régis et episcoporum tam Sagii quam aliorum ad dedicationem convocato-
rum auctoritas de libertate ecclesiae S. Leonardi. Bellissimus. » C'est donc
la même expédition qu'a copiée Duchesne.
SALNT-LÉONARD DE BELLÊME 233
Quia lides sine operibus-' mortua est sumnia ope niti decet omnes
xristianos quatinus cum lide quam habent bonis operibus non careant.
Hoc est enim quod scriptum est ||"- : « Quiescite agere perverse,
discite bene facere. )^ Sed quia raro invenitur ut qui sçcularibus divi-
tiis occupati sunt salvari possint, debent ex eorum opulentia ||^ sus-
tentari qui nocte et die Deo in çcclesiis serviunt. Quod ego, Guillel-
mus de Belismo, verum esse considerans reminiscensque mearum ini-
quitatum fluctus ||' et scelera, cogitare cçpi quomodo pçnas evaderem
et peccatorum meorum remissionem promereri possem. Placuit ergo
mihi'J Romam ire, beatum Petrum suppliciter deprecari || "' quatinus,
quod ego non poteram, ipse erga Deum mihi veniam impetraret. Quo
deveniens confessus sum peccata mea beatç memoriç papç Leoni^^
qui tunc'^ temporis !|'' Romanani çcclesiam sancte et religiose rege-
bat ; ille vero mihi compaciens'' intuitusque/^ corporis mei delicatio-
nem et meam generositatemff cognovit quia magnam 1|" abstinentiam
facere nequirem ; sed'' ne tristis sine pçnitentia ab eo discederem,
injunxit mihi ut in pçnitentiam çcclesiam quandam construerem, soli
Romançll^ çcclesiç subjectam' jurisque mei rébus opulentissime dita-
reni, quod ego gratanter accepi. Rediens autem Roma, oportunum
tempus'^" quo id peragere possem expectabam. ||^ Tandem, misericor-
dia Dei inspirante, contigit ut corpus sancti Leonardi cum plurimis
aliorum sanctorum reliquiis de alio loco in castellum meum Belis-
mum^ asportarem ; j|'" quo facto valde gavisus, çcclesiam çdificare
cçpi in honorem beatç Mariae semper virginis et sanctorum apostolo-
rum Pétri et Pauli, proprie autem in honorem'" beatissimi ||^^ Leo-
nardi, cujus corpus in eadem çcclesia" honoriticentissime collocavi-
mus ; qua constructa, volui eam ab onini episcopali et laicali consue-
tudine» esse |1'- liberam et solutam quatinus nulli/' potestati subjace-
ret. Quapropter tempore quo supradictam çcclesiam dedicari ex*/ more
volui, dominum meum |'^ Franciç regem adii Rotbertum'" eumque ut
ad eamdem « dedicationem veniret suppliciter exoravi , qui peti-
tioni^ mee libenter j] ^ ' annuens, devotus advenit adduxitque secum
comitem Odonem et Senonensem archiepiscopum necnon et" Carno-
tanum" pontifîcem H^'* beatç'f memoriç domnum Fulbertum, cum mul-
tis aliis episcopis et comitibus quorum nomina propter prolixitatem
tacuimus. Addidi etiam ad i]'^ eandeni dedicationem invitare gloriosum
Normannorum comitem Rikardumî/ et Rotomagensem archiepiscopum
a. Si, Scriptura testante, fides sine operibus B. — h. Placuitque michi
B. — c. Leoni pape B. — (/. tum B. — e. compatiens B. — f". intuitus
est B. — g. generositatem meam et B. — h. et B. — /. soli romane ecclesie
subjectam omis par B. — A", tempus oportunum B. — /. Belismum omis par
B. — m. honore B. — n. eandem ecclesiam B. — o. omne consuetudine
eplali et laicali esse B. — p. nullius potestati B. — q. de B. — r. Rober-
tum adii B. — s. eandem B. — t. peticioni B. — u. et omis par B. —
V. Charnotanum B. — x. sancte B. — y. Richardum B,
234 MAURICE PROU
Rikardumque'"' Sagiensem ||'^ episcopum, ad cujus diocesim locus ipse
pertinebat, et Fulchonem* comitem Andegavorum, episcopo*" Huberto,
cum quibus etiam advenit metropolitanus Turonicç sedis archiepisco-
pus, 11'^ Arnulfus; adfuit cum his Herbertus, Cçnomannensis cornes,
cognoniento vocatus I''viglla-canem, et cum eo, Avisgaudus, ejusdem
civitatis_ episcopus. Hi omnes dévote et religiose ||'^ sicut ortho-
doxis'^ et catholicis xpistianis moris est, supradictam çcclesiam dedica-
verunt. Quo peracto domnus meus rex Franciç et cornes Normanno-
rum, Richardus, ||^'* et Richardus '", Sagiensis episcopus, cum cçteris
omnibus episcopis et baronibus supramemoratis, fecerunt eam solu-
tam et quietam ab omni subjectione, secundum id quod me velle
noverant ; ||"^' sic enim mihi concesserat apostolicus Léo, cujus impe-
rio sepedictam çcclesiam çdificaveram. Istam liberationem et solutio-
nem auctorizaverunt et confirmaverunt rex et pontifices 1] ^^ omnes
suprascripti et comités cum omni clero et populo qui cum illis erat/" ut
stabilis et fîrma inf/ perpetuum permaneret, et'' si quis in poslerum
archiepiscopus, sive episcopus, ipsam ||-^ çcclesiam quocumque modo
inquietare presumeret, ex apostolica auctoritate et omnium qui ade-
rant anathematis vinculo sine recuperatione teneretur. Cujus auctora-
menti ||^^ summum sic difBnierunt ut crisma ' et oleum et ordines et
omnia necessaria ipsa çcclesia requireret a quocumque episcopo
vellet, ita dumtaxat si episcopus Sagiensis gratiam et commu-]|"-"^-nio-
nem apostolicç sedis non haberet et si hçc gratis et sine pravitate exhi-
bere noUet et si canonibus contrarius esset, et ut eam in eaque Deo
servientes nullo modo distringere, |p^ interdicere aut excommunicare
posset , ad sinodum autem ire aut ad aliquem talem conventum cogère
eos non valeret + + + + il"^ Signum'' Rotberti régis Francorim >î<
Signum Richardi comitis >i*. Signum Rodulfi Rothomagensis archi-
episcopi *^. Signum Richardi Sagiensis episcopi >h. \\-^ Signum Arnulli
Turonensis archiepiscopi >^. Signum Odonis comitis *^. Signum beatç
memoriç domni Fulberti Garnotensis episcopi >i<. Signum Fulcho-
nis^ Andegavorum comitis >i*. ]\-^ Signum Huberli Andegavensis
episcopi *i*. Signum Ilerberti Cenomannensis'" comitis >i*. Signum
Avisgaudi" Cenomannensis° episcopi >^. Signum Gilduini Senonensis
archiepiscopi/' ►!<. H^" Contigit olim cartç istius per incursionem Nor-
mannorum et per incuriam maie observantium sigillum dépérisse sed
tamen litteras inviolatas remansisse. Ne igitur tanta |p* auctoritas
a. Richardumque B. — L. Fulconem B. — c. comitem cum Andegavo-
l'um episcopo B. — d. ortodoxis B. — e. Ricardus B. — f. cum omni clero
qui cum illis et populo erant B. — g. firma deinceps imperpetuum B. — h.
L'écriture change dans B à partir du mot et. — i. chrisma B. — k.Dans B
le nom de chacun des témoins est précédé, non du mot Signum, mais de la
note tironienne subscripsit. — l. Fulconis B. — m. Cenomannensis avec e
cédille B. — n. Avisgaldi B. — o. Cenomannensis avec e cédille B. —
p. B s'arrête au mot archiepiscopi.
SAINT-LÉONARD DE BELLÊME 23o
remanereL'"* , Rotbertusdominus de Belismo adiiL regeni Philippum qui
tertius ab ipso Rotberlo eo tempore reg-ebat imperium et petiit ab eo
ut cartam istam, quam suus avus ||'- auctoravit, auctorizaret et sigil-
luni ejus, quod comminutum erat, suo sig^illo reslauraret. Placuit igi-
tur hoc Philippe regi, qui et cartam istam auctorizavit et sigillo suo
11'^ sigillare precepit.
[Sigillum reyium impressum.)
a. — suppléez sine sigillo.
ETUDE SUR LES DROITS REGALIENS
ET LA CONSTITUTION DE RONCAGLIA
Un des documents les plus instructifs pour Tintelligence du
droit public au moyen âge, 1 un des plus utiles pour nous faire
comprendre comment se traduisait en pratique l'idée de souve-
raineté, est la constitution de Regalibus promulguée par l'empe-
reur Frédéric Barberousse à la diète de Roncaglia le 1 1 novembre
lio8, et incorporée par lui à ces Ubin Feudorum (lib. II, tit. 56),
qui non seulement furent commentés au moyen âge dans toutes
les Universités du Saint-Empire, mais pénétrèrent aussi en
France et exercèrent sur notre droit national une certaine
influence.
Ce document est surtout propre à montrer l'importance respec-
tive des anciennes conceptions germaniques en matière de sou-
veraineté et des principes du droit romain dont les juristes, qui
entouraient à ce moment Frédéric P"", étaient imbus. Il est inté-
ressant de rechercher dans quelle mesure les deux courants ont
pu se combiner, de voir quelle a été sur l'un des souverains les
plus énergiques du moyen âge, sur un de ceux qui cherchèrent
avec le plus de vigueur à renforcer l'idée de souveraineté, l'in-
fluence respective de chacun deux.
Après l'effondrement de l'Empire carolingien, vers la fin du
ix^ siècle, nous trouvons en Allemagne comme en France un
affaiblissement extrême de toute force centralisatrice. Les pou-
voirs effectifs de ceux qui pi'ennent alors le titre de roi
sont presque nuls. C'est d'ailleurs l'Empire qui a été restauré
par Othon le Grand, ce n'est pas la royauté, et cette restau-
ration n'est pour le souverain au profit de qui elle a eu lieu,
qu'une cause de faiblesse. Si le roi allemand avait été un
simple roi, il eût pu, comme le roi de France, s'affranchir de
LES DROITS RÉGALIENS Ëï LA CONSTITUTION DE RONCAGLIA 237
l'élection, mais il était en même temps empereur, et comme la
papauté ne voulut pas admettre que la dignité impériale devînt
héréditaire, la coutume de l'élection empêcha toute continuité
dans l'action monarchique. L'union de la royauté avec l'empire
affaiblit sa vitalité. Les droits vagues et mal définis que conférait
la dignité impériale empêchèrent les empereurs de voir nettement
quel était leur devoir de rois.
Aussi la notion de souveraineté reste-t-elle fort imprécise en
Allemagne pendant tout le moyen âge. Elle apparait comme une
propriété dont on tire des jouissances, beaucoup plus que comme
une magistrature prescrivant des dcA^oirs ^ Elle se traduit en fait
par la théorie des droits régaliens. C'est au xi" siècle que cette
expression commence à être assez usitée. Elle est appliquée peu à
peu à des droits si nombreux, si différents, qu'on n'est pas encore
parvenu aujourd'hui à en donner une définition. Ce n'est pas
cependant que les commentateurs aient fait défaut. 11 faut pour
se faire une idée des controverses interminables qu'ils ont enga-
gées sur ce sujet, se reporter aux vieux ouvrages de Pruckmann,
Bocerus, Sixtinus, Carpzo\v, Einsiedel, Klockius, Justi, Caspar
Ziegler, Pfefïinger, Himmelstoss, Bergius, Biener, etc. Matthéeus
de Afflictis énumère 125 droits régaliens, Chassanœus 208, Anto-
nius de Petra n'en découvre pas moins de 413. Pûtter [Historische
Entwickelung cler heutigen Slaatsverfassung des deutschen
Reiches, 111, § 1079) compte 70 auteurs qui ont tenté une défini-
tion et les divise en quatre grandes catégories, dans lexamen
desquelles nous n'entrerons pas ici -. Qu'il nous suffise de dire
que la division à laquelle on s'attache de préférence est la division
en Regalia majora on essentialia (qu'on appelle aussi Jura majes-
tatis) et Regalia minora ou accidentalia qui sont des droits pécu-
1. V. sur l'évolution qui devait se faire au xvi<= siècle, Haucke. Bodin. Eine
Studie ueher den Begriff der Souverànifàt. Breslau, 1894. La façon dont on
envisageait les richesses minières est particulièrement propre à montrer
comment l'idée de souveraineté était unie à celle de propriété. V. les textes
cités par Arndt, Zur Geschichte und Théorie des Bergregals (Halle, 1879),
p. 34 suiv.
2. Cf. Roscher. Geschichte der Xationalxkonomie, p. 158, et Veisuch
einer Théorie der Finanzregalien [Abhandlungen der kônigl.-sàchsischen
Gesellschaft der Wissenschaften, 1884). V. aussi Bôhlau (Hugo). De rega-
lium notione et de salinarum jure regali commentatio (Vienne, 1855.)
238 . GEORGES BLO^DEL
niaires, variant suivant les régions, et fondés ordinairement sur
une coutume : ce sont ceux-là qui, du x" au xviii^ siècle, sont
passés peu à peu aux mains des princes, des comtes, des sei-
gneurs, des villes, des couvents '.
L'importance attachée au terme « Droits régaliens » dans
les textes juridiques du moyen âge est la conséquence à la fois
des efforts faits par le pouvoir royal pour ressaisir les préroga-
tives qui lui échappaient, et des efforts parallèles des seigneurs
pour se les faire concéder.
Mais la formation d'une théorie précise à ce sujet fut rendue
singulièrement difficile par la confusion de la souveraineté et de
la propriété qui avait du vi'' au x" siècle transformé peu à peu
toutes les redevances publiques en redevances privées. C'était
le domaine propre du souverain qui était dcA'enu le fondement
matériel de la souveraineté -. La formation de la théorie des
droits régaliens a même dans l'histoire générale du droit public
un intérêt particulier parce qu'elle marque une période intermé-
diaire entre l'époque où les ressources de la royauté n'étaient
que des revenus d'ordre privé, et celle, plus tardive en Allemagne
qu'en France, où la souveraineté put s'appuyer sur une organisa-
tion financière solidement charpentée.
Nous bornant aux textes ayant un caractère juridique, nous
1. C'est plus tard sous l'influence des glossateurs et des juristes italiens,
plus rompus que les allemands aux arguties juridiques, qu'on distingua
entre les droits de souveraineté et ceux qu'on appela les » Droits fiscaux de
rÉtat ». Le mot fiscus disait Bartole .Ru/j/- C. 10, 1 n»' 3-5 et 9-10) embrasse
seulement quicquid ad cominodum pecuniariuin irnperii pertinet ; on lui
oppose les droits quœ ad jurisdictionem et honores imperii pertinent, ceux
qui n'ont pas un commodum pecuniariiim et hursale. Cf. Baldus H. Feud.
51 pr., n" 4. Nos vieux juristes français cherchèrent au contraire à faire
revivre la division en droits régaliens majeurs et mineurs. V. par exemple
Denizart, Collection des décisions nouvelles (1777), IV, p. 121. Merlin, Réper-
toire, t. XV, v° Roi, p. 566 ; Guyot, Répertoire, t. XIV, v» Régales, p. 570.
2. Il est impossible pendant la prem-ière partie du moyen âge d'établir
une différence entre les choses désignées par les mots res proprietatis
nostrœ, res juris nostri, res fisci. Les Carolingiens disposent des terres
auxquelles ces dénominations sont appliquées aussi librement que s'il s'agis-
sait de leurs biens propres. V. Waitz, Deutsche Verfassungsgeschichte,
t. VIII, p. 239 et suiv. ; cf. t. IV^, p. 140. Mais il semble qu'on ait tendu
d'assez bonne heure chez les Lombards et chez les Anglo-Saxons à distin-
guer entre les biens du roi et les biens de l'État. V. Sohm, Frànkische Reichs-
und Gerichtsverfassung, p. 31 suiv.
LES DROITS RÉGALIENS ET LA CONSTITUTION DE RONCAGLIA 239
constaterons que l'expression Regalia figure d'abord à deux
reprises dans le concordat de Worms de 1 122, avec un sens
particulier, facile à préciser ; le Privilegium Calixti papse secundi
s'exprime ainsi : Electus autem [episcopus] regalia absque ornni
exactione per sceptrum a te recipiaf et que ex his Jure tihi débet
faciat. Et le Prseceptum Heinrici quarti imperatoris nous dit :
Possessiones et regalia beati Pétri... sanctœ ecclesiœ romanse res-
titua '.
La signification du mot Regalia est déterminée ici par les cir-
constances dans lesquelles fut conclue cette convention fameuse.
Le pape et l'empereur réclamaient chacun de leur côté dans toute sa
plénitude l'investiture des princes ecclésiastiques. Le pape recon-
naît dorénavant à l'empereur le droit de conférer par le sceptre
les Begalia, c'est-à-dire, l'exercice du pouvoir temporel délégué
par l'empereur aux dignitaires ecclésiastiques, se réservant pour
lui-même l'investiture par la crosse et 1 anneau, insignes du pouvoir
spirituel. Dans le Prseceptum Heinrici, le mot Possessiones déter-
mine le sens du terme Begalia : il désigne les domaines ecclé-
siastiques provenant des nombreuses donations royales faites aux
évêchés et aux couvents, donations qui étaient faites en pleine
propriété et non en bénéfice et étaient devenues comparables à
des alleux -. Le concordat de Worms implique reconnaissance de
ce principe qui avait été souvent méconnu pendant la querelle
des Investitures. Il ne fait ici que reproduire le projet de 11 H en
supprimant la nécessité pour les évêques de faire d'abord l'aban-
don au roi de leurs droits régaliens ^. Les mots jura regalia
1. Monumenla Germaniœ, Leges II, p. 75-76.
2. V. à cet égard H. Brunner. Die Landschenkungen der Merowinger
und der Agilolfinger Sitzungsberichte der Berliner Akademie, t . LU, 1885).
Cf. Zôpfl. Alterthûmer des deutschen Beichs und Redits, t. I, p. 111. V. tou-
tefois J. Ficker, Ueher das Eigenthum des Reiches am Reichskirchengul.
(Sitzungsberichte der Wiener Akademie. Phil. Hist. Classe, t. LXXII, 1872,
p. 55). Cf. Ulrich Stutz. Geschichte des kirchlichen Bene/izialwesens, 1895.
V. notamment p. 153 suiv.
3. Ce projet de traité entre le pape Paschal II et l'empereur Henri V (qui
échoua par suite de la résistance des princes allemands), se distinguait du
concordat de Worms en ce que les évêques devaient faire à l'empereur
abandon immédiat de leurs droits régaliens(3/on. Gerin. LL. II, p. 69, ligne
20). Mais il était expressément déclaré qu'ils continueraient à posséder
comme alleux les biens et domaines qu'ils avaient reçus en donation.
240 GEORGES nLONDEL
désignent lensemble des droits temporels que le roi s'engageait
à conférer aux princes ecclésiastiques, droits qui pouvaient être
aussi bien une délégation partielle de souveraineté que des avan-
tages pécuniaires. L'idée fondamentale du Concordat était donc
simplement la séparation des fonctions politiques et des fonc-
tions ecclésiastiques. Il ne peut servir à éclairer le sens de la
constitution de Roncaglia dont nous devons parler maintenant ^
Celle-ci nous transporte dans un autre ordre d'idées. Il est
indispensable pour en comprendre le but de se rappeler l'impor-
tance qu'avaient prise depuis plusieurs siècles les concessions
d'immunités -. Les immunités qui avaient eu sans doute dans le
début un caractère purement négatif, avaient bien vite comporté
l'attribution de privilèges positifs au profit de l'immuniste : droits
d'exploiter les mines ou les forêts, droit de battre monnaie ou
d'ouvrir un marché, droit de chasse, de pêche, etc.. D'autre
part, la vieille idée que les comtes étaient des fonctionnaires
s'était elîacée peu à peu. Les principaux attributs de la souverai-
neté étaient inséparables de la collation des fiefs et des charges
de toute sorte. Ces attributs étaient aliénés par la royauté, tantôt
titulo proprietatis^ tantôt titulo heneficii. Dans le premier cas,
l'aliénation était irrévocable, dans le second cas, les droits con-
férés par le souverain devaient lui faire retour après la mort du
concessionnaire, à moins que le roi n'en laissât la jouissance aux
héritiers, ce qui était si usuel que la plupart des collations de droits
régaliens apparaissent comme la confirmation de droits antérieu-
rement possédés. Sous Henri IV, on constate déjà que les rois
allemands ont conféré tant de droits régaliens qu'ils sont réduits
à recourir pour leur entretien bien plus à des pillages et à des
taxes arbitraires qu'au produit normal des régales. Tanta profli-
Ecclesias cum oblationihus et hereditariis possessionibus quae ad regnuni
manifeste [non] pertinebant, libéras manere decernimus. L'expression here-
ditaria possessio est, dans la latinité du moyen âge, synonyme de pleine pro-
priété par opposition hbeneficiurn.
1. V. pour le détail Bernheim, Geschichte des 'Wormser Concordais;
Wolfram, Friedrich I und das Wormser Concordat ; Zôpfl, Altcrthûmer des
dèutschen Reichs und Redits, t. I, p. 112 ; t. II, pp. 15, 19, 20, 95.
2. Voir notamment à cet égard, Lampreclit Deutsches Wirthschaftsleben im
Mittehller I, 2, p. 1015, suiv. ; R. Schrœder, Lehrbuch der dèutschen
Rechtsgeschichte § 27, et la bibliographie donnée par lui.
LES DROITS RÉGALIENS Kt LA CONSTltUTION DE RONCAGLIA 241
gatio regaliiim, ut reges nostrariim partium rapinis potius quain
regalibus sustcnti sunt '.
Il est d'ailleurs à remarquer que les concessions faites aux
évêchés et aux couvents comme compléments de leurs immunités
furent presque toujours déclarées jure perpétua possiclenda, ou,
comme disent quelques textes, ex dono nostro, in proprium. Très
peu de concessions de droits régaliens sont faites à des églises
suh jure beneficii -.
Il n'est pas douteux que, dès le début de son règne, Frédéric
Barberousse vit avec dépit cet affaiblissement de l'autorité royale.
Il voulut essayer de reconquérir quelques-uns de ses droits de
souveraineté en s'appuyant sur la papauté, en se conformant
rigoureusement au concordat de Worms 3. C'est ainsi qu'il laissa
le nonce déposer plusieurs évèques, ceux notamment d'Eichstâdt
et de Minden, et chargea l'archevêque de Trêves et l'évêque de
Bamberg de porter à Rome l'assurance qu'il maintiendrait
l'Eglise dans tous ses droits. Il promettait même bientôt à
Eugène III son appui contre les Romains.
A ce moment il se produisait en Italie un double mouvement
qui devait bientôt conduire l'Empereur à une politique très
différente. Nous voulons parler d'abord de la renaissance des
études du droit romain et de la vogue dont commençaient à
jouir les juristes de 1 Ecole de Bologne, et ensuite du courant
« républicain » qui tendait à prévaloir dans toute l'Italie, à
l'exception du royaume de Naples.
Sous l'influence des idées romaines, Frédéric faisait complai-
samment remonter ses prédécesseurs jusqu'à Justinien et Cons-
tantin, et était fort désireux de ressusciter à son profit les prin-
cipes du droit en vigueur dans ce temps-là.
1. Ce passage qui se trouve dans Bruno, De hello Saxonico, est reproduit
par Ducange, Glossarium, t. V, p. 6G1, v° Regalia, et par Hûllmann, Urs-
prung der Régalien, p. 6.
2. Les couvents investis de ces privilèges sont appelés ahhalise regales,
monasleria regalia. Cf. Montag, Geschichte der staatshurgerlichen Freiheit,
t. I, p. 194 suiv. Vi aussi Schmidt, Die Sfellung der Erzhischôfe und des
Erzstifts von Salzhurg zu Kaiser und Beicli unter Friedrich I. (Archiv
fjr œsterreichische Geschichte, t. XXXIV.)
3. Ragewin (II, cap. a) nous apprend qu'il fit faire par les juristes une
enquête super Justitia regni et de regalibus quse longo j'am tempore seu
temeritate pervalentium seu neglectu regum regno deperierant.
Mélanges Paul Fabre. 16
242 GEORGES BLONDEL
Quant au courant républicain, il s'était accentué dans les villes
du Nord surtout à la faveur d'une grande prospérité économique
et du prestige des souvenirs du passé. Les municipalités s'étaient
presque entièrement affranchies de l'ancien joug des évêques,
des marquis et des comtes ; elles avaient contraint les nobles à
entrer dans la cité. De gré ou de force la noblesse féodale s'était
déjà, au milieu du xii" siècle, métamorphosée en bourgeoisie répu-
blicaine. Dans 1 Italie du Nord, plus que partout ailleurs en
Europe, la cité avait absorbé l'élément féodal '.
Rome était dans une situation exceptionnelle : l'empereur et
le pape voulaient tous deux y commander, ils y avaient chacun
leurs magistrats et leur palais. La première descente de Frédéric
dans la ville sainte en Hoo n'avait abouti qu'au renouvellement
solennel, dans l'église Santa Maria in Turri, de la promesse de
défendre le pape ~. Mais lorsque Rainald de Dassel fut devenu
l'année suivante son chancelier, sa politique vis-à-vis de la
papauté ne tarda pas à changer. Non seulement les partisans
d'Adrien IV, mais encore les esprits modérés de l'entourage
impérial sont d'accord pour attribuer à Rainald de Dassel les
mesures hostiles à la papauté qui se multiplient à partir de cette
époque. Il paraît incontestable que le nouveau chancelier fit tout
ce qu'il put pour empêcher Frédéric d'écouter les propositions
du parti conciliateur représenté surtout par Othon de Freysing
et Eberhard de Bamberg ^.
1. « L'ancien régime municipal romain, dit Savigny [Histoire du droit
romain au Moyen âge, trad. Guénoux, t. III, ch. 19, § 41), avait donné à la
communauté nouvelle sa forme et sa stabilité, et la noblesse lombarde lui
avait communiqué son orgueil violent, son esprit belliqueux et indépendant. »
Cf. Ficker, Zur Geschichte des Lomhardenhundes. (Sitzungsbericbte der
Wiener Akademie. Pbil. Hist. classe, t. LX).
2. V. Schneider, Der Vertrag von Santa Maria dei Turri und seine Fol-
gen. Rostock, 1881. DottlofT, Erster Rômerzug Kaiser Friedrichs I, Gôt-
tingen 1877.
3. Rainald de Danel, archevêque de Cologne, apparaît à ce moment comme
le type de ces évêques plus dévoués aux intérêts de l'Etat qu'à ceux de
rÉglise, comme le représentant par excellence de la politique qui tendait à
soumettre complètement l'Eglise au pouvoir séculier.
C'est à lui sans doute que fait allusion le pape Adrien écrivant à Frédé-
ric : audito ex suggestione quorumdam amissum tuum aliquantum contra
nos fuisse commotum. Ragewin I, cap. 22. Cf. O. Ribbeck, Friedrich I und
die Rômische Curie, p. 35, 38. Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiser-
zeit, t. V, p. 140.
LES DROITS RÉGALIENS ET LA CONSTITUTION DE RONCAGLIA 243
Cependant lexpédition de 1158 fut dirigée contre Milan et non
contre Rome. Frédéric avant de se tourner contre le pape vou-
lait assurer sa domination dans la haute Italie, et comme Milan,
en rebâtissant Tortone, en détruisant Lodi, semblait avoir voulu
le défier, ce fut contre cette ville qu'il porta d'abord tout son
ell'ort. Le couronnement naturel de la victoire devait être le
règlement des questions juridiques en suspens. Il enjoignit à un
grand nombre de prélats, de seigneurs, de consuls de villes ita-
liennes de se réunir le 11 novembre dans la plaine de Roncaglia,
près de Plaisance, où plusieurs diètes s'étaient déjà tenues, et
nous sommes assez bien renseignés par Otto Morena et surtout
par Rage^vin sur la manière dont les choses se passèrent K Après
plusieurs entrevues particulières avec les évêques et avec divers
seigneurs laïques, Frédéric y prononça, le 14 novembre, un dis-
cours en allemand, où il témoigna de ses intentions pacifiques,
mais déclara que tout en voulant donner à chacun la mesure de
liberté et le droit qui lui revenait, il entendait sauvegarder les
prérogatives de la souveraineté. Il fallait pour cela rechercher
quels étaient les droits qui avaient appartenu originairement au
roi et étaient peu à peu tombés en désuétude, et en dresser
une liste qui serait incorporée à une loi d'Empire "-. Les pro-
jets de Frédéric ne rencontrèrent pas une opposition aussi vive
qu'on eût pu d'abord le supposer. C'est au moins ce que nous
pouvons conclure du discours de l'évêque de Milan, Obert de
Pirovano, appelant Frédéric le sauveur de l'Italie, jusqu'alors si
éprouvée. « Oui, ajoutait-il, le droit de faire des lois vous appar-
tient à vous seul parce que votre volonté est la loi suprême et
qu'un ordre de vous, une lettre, un écrit sont également obliga-
1. Otto Morena, Annal. [Monum. Gerni., XVIII, p. 607 ; Ragewin, Gesta
Friderici, IV, 3 {Monum. Germ. ss. XX, p. 445-446). Sur Ragewin, v. Jor-
dan. Bagewins, Gesta Friderici I imperaforis, Fine quellenkritische Unter-
sachung. Strassliurg 1889. V. aussi Giesebrecht. Zur mailândischen Ges-
chichtschreihung des XII^^^ und A'///'*° Jahrhunderts. Forschungen zur
deutschen Geschichte, t. XXI, p. 299-341 ; et Geschichte der deutschen Kaiser-
zeit, t. IV, p. 394-398; t. V, p. 104-106, t. VI, p. 291-292.
2. De trihuto Cœsaris nemo cogitabat.
Oinnes eranl Csesares, nemo censum dahat.
Vers d'un poète contemporain, cités par Vignati. Sloria diplomatica délia
tega lombarda (Milan, 1867), p. 58.
244
GEORGES BLONDEL
toires pour tous. N'est-il pas juste que le pouvoir de commander
appartienne à celui qui nous protège et sur qui pèse le fardeau
du gouvernement. »
Ces paroles étaient-elles l'expression d'un sentiment sincère ?
Il est permis den douter. Je crois qu'il est plutôt permis d'y voir
un « abandon illimité des anciennes franchises que la peur faisait
à la force. » La situation de l'Italie du Nord n'était pas aussi
triste que le prétendait l'évêque de Milan. Les communes s'étaient
fait une place considérable dans la vie politique, leurs habitants
conquéraient peu à peu des libertés qui profitaient à leur essor
économique, mais dont Frédéric certainement ne voulait pas.
La liste des droits qu'il était décidé à revendiquer pour la
royauté, c'est à quatre jurisconsultes de l'École de Bologne, nour-
ris dans l'étude du droit romain, qu il confia la tâche de l'établir,
tâche difficile, propre à faire surgir beaucoup de conflits et pour
laquelle ces quatre docteurs se sentirent eux-mêmes mal préparés,
car ils n'avaient sans doute qu'une connaissance imparfaite du
droit public et de la situation juridique des différentes villes dont il
s'agissait de régler la condition. Ils demandèrent qu'on leur adjoi-
gnît des juges ou consuls de chacune des quatorze villes lombardes.
La commission se réunit le 23 novembre dans l'église de Saint-
Pierre de Contrebbia, et présenta quelques jours après à l'empe-
reur la liste des droits exercés alors par les seigneurs ou les
municipalités, mais qui devaient être considérés comme droits
régaliens et revenir comme tels à l'empereur '.
On ne saurait affirmer que la constitution de Bef/alihus ait
exactement reproduit cette liste. On a peut-être quelques raisons
d'en douter lorsqu'on rapproche le texte de la constitution, tel
1. Otto Morena, loc. cit., XVIII, p. 606 :
In primis vocavit imperator omnes jani dictos Bononienses magistros jussit-
que eis, quod ipsi judicarent sibi in veritate omnia jura refralia, que ratione
imperii in Lombardia ad Ipsum spectarent et sua esse deberent. Qui respondentes
imperatori dixerunt, senolle hoc facere sine consilio aliorum judicum universarum
Lombardie civitatum ibi tune existentium Imperator jussit... ut omnia jura
regalia. quecunque essent. diligenter investig:arent. ut, cum a consilio recédèrent,
sub nomini fidelitatis quam sibi juraverant ea omnia recto tramite, prout melius
possent, publiée declararent.
Moreua ne dit pas que dans cette fixation des droits ré^'-aliens, les
quatre docteurs aient eu plus dïnfluence que leurs collègues. Pour leur en
attribuer davantage, on se fonde sur un passage de Placentin et sur le
récit du chroniqueur Roniuald de Salerne, Muratori, VII, p. 222-3.
LES DROITS RÉGALIENS ET LA CONSTITITION DE RONCAGLIA 245
qu'il nous a été transmis, d'un certain nombre de documents
contemporains qui renferment quelques variantes.
Voici d'abord le texte même, tel qu'il est donné dans les Monu-
menta Germanise [heges, t. II, p. 111) :
« Regalia, sunt hfee : arimanie, vie publiée, flumina navigabilia et ex
quibus fiant navigabilia, portus, ripatica, vectigalia que vulgo dicuntur
tholonea, monete, multarum penarumque compendia, bona vacantia et
que indignis legibus auferuntur nisi que specialiter quibusdam con-
ceduntur et bona contrahentium incestas nuptias, et dampnatorum
et proscriptorum, secundum quod in novis constitutionibus cavetur,
angariarum et parangararium et plaustrorum et navium prestationes et
extraordinaria collatio ad felicissimam regalis numinis expeditionem,
potestas constituendorum magistratuum ad justitiam expediendam,
argentarie et palatia in civitatibus consuetis : piscationum redditus et
salinaruni et bona committentium crimen majeslatis et dimidium the-
sauri inventi in loco cesaris non data opéra, vel in loco religioso : si
data opéra, totum ad eum pertinet. «
Il convient de rapprocher de cette constitution deux passages
de Ragewin {Gesta Friderici, IV, 5) et de Godefroy de Viterbe
[Carmen de gestis Friderici, V, 376).
Le premier [Mon. Germ. ss. XX, p. 447) donne l'énumération
suivante :
Ducatus, marchias, comitatus, consulatus, monetas, telonia, fodrum,
vectigalia, portus, pedatica, molendina, piscarias, pontes omnemque
utilitatem ex decursu fluminum provenientem, nec de terra tantum,
verum etiam de suis propriis capitibus census annui redditionem,
Godefroy de Viterbe [Mon. Germ. ss. XXII, p, 316), s'exprime
ainsi :
Lex, ait, o caesar, tibi donat ubique monetas;
Dat tibi tutelas, tibi subdit et ipsa querelas.
Flumina, silva, fera regia jura ferant.
Litora, porta, palus, fisco via publica servit,
Omnis ager plebis dat vectigalia régi ;
Omne genus pecorum publica jura ferunt.
Guncta molendina solvunt tibi jure farinam,
Quotquot habet lina mare, quot vehit uada carinas
2i6 GEORGES BLONDEL
Et quod nauta geret, publica jura feret.
Principis offlcium sine cesare nemo meretur;
Omnis honor mundi te constituente tenetur ;
Absque tuo dono vix valet uUus honor.
Tu lex viva potes dare, solvere, condere leges.
Stantque caduntque duces, régnant tejudice reges ;
Rem quocumque velis lex animata geris.
La constitution de 11 08 trouve aussi une sorte de commen-
taire dans un diplôme de Frédéric pour Asti, daté de Marengo,
15 février 11 59 :
Ila^c itaque regalia esse dicuntur : Moneta, viae publicae, aquatilia,
flumina publica, molendinae, furni, forestica, mensurée, bauchatica,
portus, argentaria, pedagia', piscationis redditus, sessoria vini et fru-
menti et eorum qua? venduntur, placita Batalia, Rubi restitutiones in
integrum es alia omnia qua? ad regalia jura pertinent.
Rapprochés les uns des autres, ces textes nous permettent
de définir de la façon suivante les droits revendiqués par l'Empe-
reur 1.
1** La souveraineté territoriale, c'est-k-dire le droit de nommer
les ducs, les marg-raves, les comtes, les consuls des villes -.
2" La souveraineté en matière de voirie, c'est-k-dire la souve-
raineté sur les routes, les fleuves et rivières navig-ables. les eaux,
ports, rivages, et spécialement le droit de faire payer les rede-
vances rentrant dans la catégorie des vectigalia et des thelonea.
3° Le droit de battre monnaie.
1. Nous ne pouvons étudier ici en délai! chacun de ces droits. Il n'en
est pas un qui n'ait provoqué, surtout chez les vieux auteurs des xvn® et
xvni" siècles, de lon^^ues discussions. V. aussi Ducange, Glossarium, ihis
verLis,) et parmi les auteurs modernes Richard Scholz, Beitràge zurGeschichte
der Hoheitsrechle des deutschen Kônirjs zur Zeit der ersten Staufer 1138-
1197) Leipzig 1896 (dans la collection des Leipziger Studien, publiés par
Buchholz, Lamprecht, Marckset Seeliger). Cf. Lamprecht, Z>eu^sc/ifs Wii^th-
schaftsleben im MUtelalter, II. Statistisches Material, p. 236 suiv. et Waitz,
Deutsche Verfassunr/sgeschichte, t. VIII, p. 216-414.
2. Ce point est précisé par Ragewin (lib. II, c. 6), qui dit : recognilum
est in singulis civitatibus Pofestates, Consules, cœterosve Magistratus assensu
populi per ipsum creare debere. Cette version s'accorde avec ce que dit
Othon de Saint Biaise, cap. 14 : electasque a civibus, ad has dignifates per-
sonas de /nanii Imperatoris jure beneficii eosdem suscipere.
LES DROITS RÉGALIENS ET LA CONSTITUTION DE RONCAGLIA 2i7
4" Le produit des mines et des salines.
5° Le produit des amendes judiciaires, les biens vacants, et
ceux enlevés par la justice à leurs propriétaires.
6° Des 'prestations diverses : fourrage^ chevaux, capitation,
impôt foncier.
1° Le droit de posséder ou rebâtir une forteresse là où il y
en avait une autrefois.
8*" La moitié du trésor.
On peut donc affirmer qu'en 1158, on comprenait sous la déno-
mination de droits rég-aliens des droits très divers, si divers qu'il
est impossible de dégager de cette nomenclature une doctrine de
droit public '.
Aussi la plupart des historiens se bornent-ils à nous dire que
Ton ne peut dégager de la diète de Roncaglia autre chose qu'un
état de fait dépourvu de fondement juridique, mais cet état de
fait implique manifestement une reprise des droits de la royauté,
et un manque évident de résistance de la part des villes italiennes,
trahies par les juristes. « Aucune diète, dit Sismondi '^, n'aban-
donna jamais aussi honteusement les droits du peuple que le fît
celle-ci. L'archevêque de Milan donna l'exemple de la lâcheté et
de la basse flatterie. Tel fut aussi à peu près le langage des
jurisconsultes approuvant tout ce qu'il y a de plus bas et de plus
servile dans la jurisprudence des empereurs romains, accoutumés
à considérer les livres de Justinien comme la raison écrite, et ne
connaissant de Rome que ses maîtres. Ils unissaient |les maximes
du despotisme à l'affection qu'ils portaient à leur science, et ils
en faisaient la base de leur crédit et de toute leur gloire. Les
prérogatives impériales furent expliquées et défendues avec
toutes les subtilités de l'école et des gens de loi. »
Placentin lui-même reprocha amèrement aux docteurs d'avoir
1. Rappelons d'ailleurs que Henri IV et Henri V avaient tenté vainement
d'établir un impôt général. « Consilio generl sui, régis Anglorum, totum
regninn vectigale facere volens, multum in se optimatinn odium contraxit.
(Otto Frising, Gesta Friderici, VII, 16). Cf. Giesebrecht, Geschichte der
deutschen Kaiserzeit, t. IV, p. 514; Zeumer, Die deutschen Stàdtesteuern.
(Staats-und socialwissenschaftliche Forschungen de SchmoUer, 1878, I),
p. 100, 150, 161.
2. Histoire des républiques italiennes, t. II, p. 97. Cf. Ficker. Forschungen
zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens, t. I, n° 121, p. 233.
248 GEORGES BLONDEL
trahi la cause de l'Italie : In summa illud tenendum quod Ita-
lia, ut privilégiât a, non débet trihuta : huic sententiœ argumen-
tum praehet quidquid in Digestis sub titulo de censibus legitur.
Sed nec illud obstabit quod impie et falsissime et contra pro-
prias conscientias a miseris Bononiensibus Friderico imperatori
Placentix suasum est, Italiam factani esse tributariam *.
Quelques historiens récents ont cru cependant devoir se montrer
moins sévères à lég-ard des professeurs de Bolog'ne prétendus
traîtres à leur pays. Prutz va même jusqu'à dire qu'ils méritent la
reconnaissance pour leur impartialité. C'est contre leur volonté
qu'ils sont devenus les collaborateurs des plans impériaux. Ils ne
pouvaient prévoir l'usage qu'on ferait des droits régaliens et durent
gémir d'avoir fourni à l'empereur des armes contre les libertés
de leur patrie 2.
*
* *
Que faut-il penser de cette manière de voir ? Une étude atten-
tive de cette question délicate que nous ne pouvons examiner ici
dans tous ses détails, nous a conduit à penser que les légistes de
Bologne n'ont pas eu sur Frédéric Tinfluence que certains leur
ont attribuée. Placentin lui-même se contente de leur reprocher
un abus du droit romain, en ce sens que le droit romain, d'après
lui, n'a pas été suivi. Et j'estime en effet, qu'on peut retrouver
dans les dispositions de la diète de Roncaglia des principes ger-
maniques dissimulés sous des apparences romaines, mais qui ont
plus d'importance au fond que le droit romain proprement dit.
1. Summa in très lihros de annonis. Cocl, X, 16. Cf. Laferrière, Hist. du
droit, t. IV, p. 543 ; Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, t. II, p. 102 et
97. Gregorovius se montre particulièrement sévère pour les quatre doc-
teurs de Bologne. « Esclaves serviles de leur enthousiasme pour Je vieux
droit impérial romain, dit-il, ils accrurent les prétentions du puissant Fré-
déric, en revêtant Fempire des Staufen du pouvoir absolu de Justinien, et
en chercliant à fonder sur la loi ses prétentions à la domination du monde. »
V. aussi parmi les historiens modernes, Laurent. Etudes sur Vhistoire
de l'humanité, Papauté et Empire, p. 21.3-214. L'orgueil du conquérant
trouva son appui dans la servilité des légistes... Le despotisme byzantin
fut exalté comme un idéal par les jurisconsultes de Bologne. Ceux-ci par-
lèrent à Frédéric le langage que les courtisans du Bas-Empire avaient tenu
à Justinien.
2. Geschichte Kaiser Friedrichs I, t. I, p. 173-174 et p. 416.
LES DROITS RÉGALIENS ET LA CONSTITITION DE RONCAGLIA 249
La prépondérance que celui-ci paraît avoir au premier abord
s'explique aisément. Le droit romain avait conservé au moyen
âge, c'est un fait aujourd'hui démontré, une sphère d'application
et surtout une popularité beaucoup plus grande qu'on ne l'avait
longtemps cru. Déjà au x^ siècle, les jurisconsultes lombards
déclaraient que la lex romana était la lex omnium generalis,
qu'elle avait une im})ortance universelle, et l'emportait sur la loi
nationale. Cette popularité se combinait avec l'idée profondément
entrée dans les esprits au xii*" siècle d'un empire universel. Guil-
laume d'Occam [Dial. III, tr. o, I. I, c. 29), nous dit qu'on regar-
dait comme inadmissible une renonciation du popiilus rom,anus à
Vimperium mundi '. L'idée du caractère obligatoire du droit
romain, dans toute l'étendue du romanum imperiiim, était si
fortement entrée dans les esprits qu'il était impossible qu'on ne
revêtît pas d'une apparence romaine un document constitutionnel
comme celui qui sortait de la diète de Roncaglia. Il était impos-
sible également que les théories du droit romain sur le pouvoir
impérial ne plussent pas à Frédéric -. Les Italiens qui voulaient
conquérir ses bonnes grâces (il y en eut sans doute beaucoup), ne
durent laisser échapper aucune occasion de lui répéter ceux des
principes du droit romain qui cadraient le mieux avec ses désirs ;
quelques-uns se retrouvent littéralement dans le discours de l'ar-
chevêque de Milan. Comment Frédéric qui se considérait comme le
successeur de Justinien et de Constantin n'aurait-il pas eu le
désir de s'appuyer sur un droit qui non seulement avait conservé
une grande popularité, mais encore qui seul formait un corps de
doctrines ayant une valeur scientifique et présenté dans les écoles
de droit comme renfermant des principes d'une valeur si univer-
selle qu'on allait bientôt l'appeler la raison écrite ^.
1. Cf. Marsile de Padoue, I, c. 12.
2. Pomtow. r/jer den Ëinfluss der altrômischen Vorstellungen vorn Staat
auf die Politik Kaiser Friedrichs I und die AnschauuiKjen seiner Zeit.
(Halle, 1885). Cf. R. Scholz, op. cit., p. 3.
3. L'idée du caractère oljligatoire dans toute l'étendue du romanum
imperium apparaît déjà dans Othon de Freysing. Chron. lib. III. Prolog.
« Hoc jam... solvendum puto : quare unius urbis imperio totuni orbem
subjici, unius urbis legibus totum orbem informari dominus orbis voluerit. »
On connaît l'anecdote caractéristique rapportée par Otto Morena {Mon.
Germ., ss. t. XVllI, p. 607) :
Cum dominus Fredericus imperator semel equitaiet super quodani suo palefredo
2o0 GEORGES KLONDEL
L'Eglise au surplus avait complaisamment invité les Empe-
reurs à se considérer comme les continuateurs de Justinien.
Innocent II disait à Lothaire : Ecclesia sicuf alterum Jusfinianum
te eleffif et statut t ', et Adrien IV écrivait aux évêques allemands :
« non acquiesçât idem filius noster consiliis iniquorum, conside-
ret novissima et antiqua et per illam viam incedat per quam Jus-
nianus et alii cafholici imperatores incessisse noscuntur ~. » La
papauté, en parlant ainsi, se représentait Tempereur comme
le type idéal du prince catholique, défenseur de l'orthodoxie,
luttant contre les hérétiques et aidant l'Eglise à étendre sa domi-
nation.
Dans ces conditions, Frédéric devait désirer faire passer comme
des applications du droit public romain les droits que les souve-
rains allemands réclamaient depuis des siècles avec plus ou moins
de succès ^. Il est même curieux de voir comment certains pas-
sages de son discours sont empruntés à des textes du Code ou
des Instituts :
DISCOURS DE FRÉDÉRIC TEXTES DE DROIT ROMAIN
Quia ergo vel bello val pace Imperatoriam majestatem non
clarum fieri licet nec refert utrum solum armis decoralam sed etiam
melius sit patriani arniis lutareseu legibus oportet esse armatam, ut
legibus gubernare. utrumque tempus et bellorum et
... leges in quibus quod ante pacis recte possit gubernari (Inst.
obtinebat postea desuetudine in- proœmium. pr.).
in medio domnorum Bulpari et Martini, exquisivit ab eis utrum de jure esset
dominas mundi. Et domnus Bulji^arus respondit, quod erat dominus. Et tune
domnus imperator, cum descendisset de palefredo, super quo sedebat, fecit eum
presentari dicto domno Martino. Buljjarus autem hec audiens, dixit hec ele-
gantia verba : Amisi equum, quia dixi equum, quod non fuit equum.
Plusieurs documents contemporains nous permettent de penser qu'il y
avait chez quelques hommes de ce temps une véritable idolâtrie pour le
droit romain. Cf. Zôpfl, Deutsche Rechfsgeschichte, § 27, note 1 ; Sohm,
Deutsche Rechtsentwickelung, p. 252; Stictzing', Geschichfc der cleutschen
Bechisicissenschaft et Uistorische Zeitschrift de Sybel, t. XV, 1873, II, p. 408;
Moddermann, Réception des rômischen Rechts, p. 27.
1. Watterich, Vit. pontifie. II, p. 208.
2. Ragevv'in, lac. cit., I, cap. lo.
3. Il voulait, dit Ragewin {Mon. Gerin., ss. XX, p. 442)... quœ nuilto Jani
tempore apud illos ohumbrata. in desuetudinem ahierat^ per necessaria sapien-
tuin collatione dissereret diuque ohsoletam elucuhraret. Cf. Ficker, For-
schunç/en zur Reichs und Rechtsgeschichte Italiens.
LES DROITS RÉGALIENS ET LA CONSTITUTION DE RONCAGLIA 251
umbratum est, ab imperiali renie- ... exposilum est et quod antea
dio vestraque providentia necesse obtinebat, et quod postea desuetu-
habet illuminari... dine inumbratum imperiali reme-
Nos tamen regium nnmen liaben- dio illuminatum est. (Inst. proœni.
tes desideramus polius legitimum J^ b).
tenere imperium et pro conser- Digna a'ox est majestate regnan-
vanda cuique libertate et jure. tis legibus alligatum se principem
profiteri : adeo de auctoritate juris
nostra pendet auctoritas. Et rêvera
majus imperio est submittere legi-
bus principatum ^Cod. I. 14, 4).
S'il est certain que Frédéric chercha à tirer le meilleur parti
possible des principes du droit romain, il n'est pas douteux
que la plupart des droits qui sont revendiqués par lui comme
droits régaliens, ne sont pas d'origine romaine. J'estime pour
mon compte que c'est dans le droit germanique qu'on
retrouve l'origine des droits se rattachant à l'idée de souve-
raineté territoriale, comme le droit de créer des marquis, des
comtes, ou celui d'ériger en fief les marquisats et les comtés.
Le droit revendiqué par Frédéric de nommer les magistrats
municipaux est même contraire au droit romain qui admet le
principe de l'élection, même dans les compilations de Justinien;
ce n'est pas au droit romain non plus que se rattache le
pouvoir de bâtir une forteresse ^ Nous ne croyons même pas
qu'on puisse lui rattacher les droits sur les mines, les salines, les
carrières ~. Ce n'est pas au xi"" siècle seulement, comme on l'a
prétendu, que la notion du droit régalien à cet égard fait son
apparition, et il n'est pas exact de dire que cette théorie fut édi-
fiée sur les droits fiscaux que les rois allemands exerçaient dans
les anciennes provinces de l'Empire romain 3.
1. Sur le droit d'élever des forteresses, v. notamment Lamprecht,
Deutsches Wirlhschaftslehen I, 2, p. 1270.
2. Zacharice. Zeitschrifl fur deutsches Redit, t. XIII, p. 3.34. Cf. Bethmann-
Holhveg. Der Civilprozess des gemeinen Rechts in geschichlUcher Entunc-
kelung, t. IV, p. 15.
3. Schrœder. Forschungen zur deutschen Geschichte, t. XIX, p. 147 et
Zeitschrift der Savigny Sliflung, t. II. p. 5b suiv., p. 62suiv. ; et le compte
rendu du 8*= volume de la Deutsche Verfassungsgeschichte de Waitz dans
252 GEORGES BLONDEL
On peut retrouver dans le droit germanique le plus ancien, la
preuve de l'existence au profit du roi en matière de propriété de
certains droits qui ne permettent pas de prétendre que « chaque
Franc possédait sur sa terre les mêmes droits que le roi avait sur
la sienne », et d'ajouter que « la liberté illimitée de la propriété
était dans l'esprit et dans les mœurs '. »
Dès que les Germains se furent définitivement fixés sur le sol,
on reconnut au roi un droit de domaine éminent. Obereigenthum,
qu'on a pu qualifier justement de Bodenregal. Cette doctrine se
dégage déjà du titre 14. ^ 4 de la loi salique ainsi conçu : Si quis
hominem qui migrare voluerit et de rege hahuerit jjrœceplum et
abhundivit in mallo piihlico, et aliquis contra ordinationem régis
testare prœsumpserit, 8000 den. qui faciunt solidos WO culpa-
hilis judicetur. Qu'est-ce donc que ce prsecepitum régis dont il
est parlé ici? Cette expression se retrouve dans un certain
nombre de textes. La même loi salique nous apprend
(tit. 45) que c'est grâce à un prœceptum régis que le migrans
auquel on a refusé le droit de s'établir dans un village, peut y
être autorisé "-. Des diplômes des viii^ et ix^ siècles, nous montrent
des défrichements opérés en vertu des prœcepta régis non pas sur
des terres appartenant au roi, mais sur des terres appartenant à
une commune '^ Ne doit-on voir dans ces prœcepta qu'une forme
par laquelle se manifestait le mundium royal? Ne peut-on y voir
davantage ? Ne peut-on y trouver la preuve que le roi avait con-
servé un droit étendu, même sur les terres communales. C'est
ce que pense notamment Schrœder ^, qui corrobore son opinion
la Historische ZeUschrift de Sybel, t. VII, p. i\^"). Cf. Lamprecht. Deufsches
WirthschaftsleLen im Mittelalter, t. I, p. 46 et note 1, 58, 103-104, 113,
116, et Jahrhûcher fur Xationalsekonomie de Conrad. N. F. t. IX, p. 132.
1. Eichhorn. Deutsche Staats und Bechtsgeschicfife, t. I (o"^ édit.), § o8,
note C, p. 340; Bôhlau, De regalium notione et de salinarum jure regali,
p. 8. Cf. Scholz, op. cit., p. 76.
2. Sur le sens du mot migrans, v. le commentaire que Fustel de Cou-
langes a donné du titre 45 de la loi salique dans la Revue générale du
Droit, 1886, p. 5 suiv.
3. V. sur la valeur juridique des Praecepla regia, Brunner, Das Gerichts-
zeugniss und die frànkische Kônigsurtcunde (Festgaben fur Heffter 1879,
p. 155). Cf. Bethmann-Holhveg. Civilprozess, IV, p. 469-471.
4. V. sa dissertation. Die Franken und ihr Recht. (Zeitschrift der Savi-
gnj'-Stiftung, t. II (1881j, Gerni. Ahth., p. 62 suiv., p. 80 suiv.). Cf. son
Letirhuch der deutschen Reclitsgeschichie, ^ 26 ; Inama-Sternegg, Deutsc/ie
M'irthschaftsgeschichte, t. I, p. 92 ; et R. Scholz, op. cit., p. 84 suiv.
LES DROITS RÉGALIENS ET LA CONSTITUTION DE HONCAGLIA 2S3
par des textes où il est question de medem, tenagium, septima
pars, septima gerba '. Ces redevances mentionnées dans un
grand nombre de documents sont une preuve du droit supérieur
appartenant à la royauté. C'est ainsi que dans un diplôme de 902,
pour Trêves, Louis l'Enfant accorde à l'archevêque de cette ville
un certain nombre de droits régaliens exercés jusqu'alors par le
comte : les medema agroruni figurent précisément à côté du
droit de battre monnaie et du droit de percevoir les douanes 2.
C'est en vain qu'on invoquerait les textes nombreux, où il est
parlé du dominium des communes, où les seigneurs sont appelés
domini terrœ. Ce dominium ressemble plutôt à un usufruit, ce
n'est qu'au xiii* siècle que ce mot est devenu synonyme de pro-
prietas. Il a pendant longtemps indiqué un pouvoir analogue au
mundium qui n'impliquait nullement la disparition des droits du
1. Le medem apparaît dans un grand nombre de textes comme une pres-
tation des Markgenossen en retour des droits d'usage ou d'usufruit qui leur
étaient reconnus, et étaient considérés comme découlant de la propriété
foncière du roi. C'est dans ces conditions que des étendues considérables
de terrain furent concédées aux Markgenossenschaften. V. Lamprecht,
Deutsches Wirlhschaffalehen I, p. 105 (et note 2 pour la différence entre
Medem et Trihulum); 391, 494, 514, 944. C'est à partir d'Othon 11 que le
caractère de droit régalien s'efface en ce sens que ceux qui jouissent du medem
prétendent le posséder à titre privé. Aussi est-ce une erreur de dire qu'il
y eut au xi^ siècle, par comparaison avec l'époque franque, accroissement
du pouvoir royal.
2. Ce sont surtout les droits régaliens sur les mines, sur les salines, sur
la chasse qu'on peut rattacher au Bodenregal. V. l'article de Schrœder et
les textes réunis par lui. Il démontre aussi l'existence du medem dans
tous les pays où la loi salique s'appliquait, la Belgique, la Champagne, etc.
Les droits de la royauté sur les mines soHt affirmés dans un grand
nombre de textes (v. ceux réunis par Arndt,Zu/" Geschichte und Théorie der
Bergregals (Halle, 1879, p. 182 suiv). Ils impliquent l'existence d'un droit
supérieur du roi sur le sol. Ligurinus 111, vers 481-482, fait dire à Frédéric :
Quidquid occultis nhscondit terra cavernis
Jure quidem nostriim est. Populo concessimus usum.
Cf. Waitz, Deutsche Verfassungsgeschichte, t. VIll, p. 247 et Zeitschrift
fur Bergrecht, XI, p. 173. Sur les salines, Waitz, loc. cit., p. 273, et
Bôlhau, op. cit. On voit Frédéric en 1156, deux ans avant la constitution de
Roncaglia, déclarer à la demande de l'abbé de Berchtesgaden... ut si quis
ejusdem loci fratres in salis vel cujuslihet metalli suhterraneis venis inter
terminos ipsius foresti vel in qualibet Ecclesiae suœ fundo invenire aut
elaborare potuerint fîrma eis eorumque successoribus et illibata omni tem-
pore permaneant, Hund. Metrop. Salisburg. II, p. 121.
254 GEORGES BLONDEL
roi, à tel point qu'il y avait plusieurs dominia sur la même
chose.
Des travaux les plus récents, il semble bien résulter que les
donations dont les Mérovingiens et les Carolingiens furent si pro-
digues vis-à-vis des seigneurs laïques ou ecclésiastiques, des
églises, des monastères, n'étaient pas faites en toute propriété ^
Le roi conservait un droit de propriété supérieure à son profit. La
forme même dans laquelle ces donations étaient faites en est la
preuve '.
Ce droit mal déterminé reconnu à la royauté tendit à prendre un
caractère pécuniaire, et c'est sous la forme de droit régalien que
se précisa peu à peu ce droit général sur le sol, ce Bodenreçjal^
dont personne ne dut faire la théorie et qui resta sans doute très
vague, très mal déterminé dans l'esprit des hommes de ce temps '■^.
Nous croyons donc pouvoir conclure que dans les textes enve-
loppés d'apparences romaines qui nous parlent au xii'^ siècle des
droits régaliens, se retrouvent les débris des conceptions germa-
niques les plus anciennes sur la propriété du sol et la souverai-
neté. Le droit public romain a galvanisé ces vestiges, leur a rendu
quelque intérêt pratique, en a fait une réalité. Ce n est pas à un
prétendu droit fiscal illimité du souverain que se rattache la
constitution de \ 158, car le principe du droit germanique, c'était
précisément que l'homme libre ne devait d'impôt public ni pour sa
terre, ni pour sa personne; et ce principe avait persisté à l'époque
carolingienne '*. Non, c'est à un droit de propriété sur le sol que se
1. V. Roth. Die Kroni/iitsverleihungen unter den Merowingern (1848), et
Geschichte des Beneficialwesens (18b0j ; Waitz, Deutsche Verfassungs-
geschicbte IF, p. .309; Brunner, Die Landschenkungen der Merowinger,
[Sitziingsh. d. Berliner Akadeniie, LU, 1885, p. 1173). Cf. Scholz, op. cit.,
p. ij2 suiv.
2. Sohm. Zur Geschichte der Auftassung (Festgabe fur Thôl, 1879, p. 114).
3. Waitz. Deutsche Verfassungsgeschichte, t. IV, p. Ho suiv.; 130 suiv. ;
t. VIII, p. 256; Scholz, op. cit., p. 85, 86 et les notes.
4. Schrœder. Die Franken und ihi^ Bec ht (Zeitschrift der Savigny-
Stiflung, t. II. Germ. Abth, p. 80). Cf. Waitz. Deutsche Verfassungs-
geschichte, t. IV2, p. 113-115; t.. VIII, p. 260. V. aussi P. Fahlbeck, La
royauté et le droit royal francs, p. 22b.
Mais il se peut que Frédéric ait surtout vu le côté fiscal de cette théorie.
Ce p'estpas sans raison qu'Hôfler (Abhandlung'en der Mûnchener Akademie.
Hist. Classe, t. IV, 3, 18i6, p. 7j, a cru pouvoir l'appeler le u héros de la
Fiscalité. »
LES DROITS RÉGALIENS ET LA COiNSTlTUTION DE RONCAGLIA 25o
rattachent les revendications de Frédéric I""" '. Il était grand temps
pour le souverain d'intervenir, car les seigneurs étaient parvenus
à s'approprier les droits utiles découlant de cette propriété supé-
rieure. Depuis le x*^ siècle, ils ne permettaient plus à la royauté
d'en disposer sans leur consentement. Et au xiii" siècle, ils réé-
diteront leurs prétentions lorsque dans le Statuium in favorem
principum de 1231, ils obtiendront de Frédéric 11 de n'exercer les
droits régaliens sur les routes que ex transeuntium voluntate -.
Il n'est pas douteux qu'aux x^ et xi'^ siècles, l'incorporation des
droits de justice à la terre avait amené les seigneurs investis des
droits de justice à se considérer comme les propriétaires de la
terre à laquelle ces droits étaient attachés. Tout fut changé
alors dans la condition des terres, à tel point que, comme le
remarquait un jour Benjamin Guérard, à la fin du xi*' siècle, on
ne comprenait plus rien au régime des siècles précédents 3. Il n'y
eut que deux catégories de biens à l'égard desquelles le principe
germanique d'un droit supérieur du roi sur le sol paraisse s'être
maintenu : ce sont les biens des ministeriales et les biens
d'Eglise ^. Les établissements ecclésiastiques étaient regardés
sans doute comme des personnes juridiques, mais comme des
personnes qui n'avaient pas la pleine propriété de leurs terres.
La constitution de 1138 apparaît donc en définitive comme un
document féodal, se présentant sous une apparence romaine, qui
pour cette raison reste une œuvre bâtarde, qui n'est ni de doc-
trine, ni de politique, et que beaucoup espéraient voir rester
1. Ce qui a peut-être induit en erreur quelques historiens, c'est Timpor-
tance que prirent les questions pécuniaires à partir du x" siècle dans l'esprit
des rois allemands, presque toujours à bout de ressources. Mais nous ne
croyons pas qu'il soit exact de faire découler comme le veulent certains
auteurs (par exemple Fahlbeck, La royauté et le droit royal francs, p. 225),
les revendications de la royauté d' « un droit fiscal général ». Cf. Dahn, Die
Kônige der Germanen et le compte rendu très pénétrant de W. Sickel dans
les Gôttingische gelehrte Anzeigen, 1896, 4, p. 269. On a trop souvent cédé
à la tentation de traduire regalis par fiscal. Le hériban et le droit délever
des castella cum turrihus et popugnaculis n'ont cependant rien de fiscal.
2. Mon. Germ. LL. Il, p. 291. Cf. mon Étude sur la politique de l'Empe-
reur Frédéric II et les transformations constitutionnelles de l'Allemagne au
xiii« siècle, 1892.
3. Polyplique d'Irminon. Prolégomènes, I, p. 502.
4. Zaillmger, Ministeriales et milites, p. ^'^.
2o6 GEORGES BLONDEL
lettre morte. Frédéric, sous rinspiration de Rainald de Dassel,
ne l'entendait pas ainsi ; nous le voyons prendre de suite une série
de mesures qui. non seulement tendaient à faire de l'Italie une pro-
vince de l'Empire, mais qui surtout ne pouvaient manquer d'ame-
ner de grandes divisions entre les évèques, les seigneurs et les
villes K Le caractère équivoque de la constitution de Roncaglia suf-
firait à expliquer la crise qui éclata dès 1159 et le changement si
rapide de sentiment des Lombards. Ceux-ci s'étaient certainement
fait quelques illusions, ils avaient trop compté sur la bonne volonté
de l'Empereur. Ils virent bientôt que celui-ci entendait tirer parti
sans faiblesse des droits qu'on lui reconnaissait, et mettre les villes
lombardes à sa discrétion. La nomination des magistrats munici-
paux en particulier leur parut odieuse. L'hommage demandé aux
évèques, avec serment de respecter des lois constitutionnelles
aussi manifestement dirigées contre eux ne souleva guère moins
de mécontentement. Le pape lui-même se jugea menacé dans son
indépendance, en tant que seigneur temporel du patrimoine de
Saint-Pierre ^.
Et on ne put guère se faire illusion sur la façon dont Frédéric
entendait se comporter lorsqu'on le Aàt expédier des ambassadeurs
dans toute l'Italie, jusqu'en Sardaigne et en Corse, dans des
contrées qui n'avaient jamais été effectivement sous la domination
impériale, pour nommer des magistrats au nom de l'empereur
et revendiquer les droits régaliens. Ragewin nous montre
comment ils recherchaient dans la Toscane et la Campanie les
biens qui avaient jadis appartenu à la comtesse Mathilde ^.
L application de la constitution de Roncaglia, dit Vignati,
sema la haine et produisit la révolte ^. Cette constitution qui
1. Prutz. Kaiser Friedrich I, t. I, p. 180, 183, 191. Giesebrecht. Geschichte
cler deulschen Kaiaerzeit, t. V, p. 183 et suiv., et Forschungen zur Deutschen
Geschichle, XXI, p. 327 et 332. V. aussi Hegel. Stâd lever fassung, t. II,
p. 229, suiv. P. Arras, Die Roncalischen Beschlûsse vom Jahre 1 1 68 und
ihre Durchfùhrunc/, Leipzig-, 1882.
2. V. Vincent de Prague. Mon. Germ., ss. XVII, p. 675 et Otto Morena,
ibid., XVIII, p. 609.
3. Ragewin, loc. cit., II, 10. Cf. Ribbeck. Friedrich I und die rômische
Curie, p. 48. D'après Scholz, op. cit., la politique de Frédéric II en Lombar-
die s'explique essentiellement par l'inteation de tirer parti des grandes res-
sources matérielles de ce pays.
4. Storia diploniatica délia leçja loinbarda, p. 61.
LES DROITS RÉGALIENS ET LA CO.NSTITl.TION DE RONCAGLIA 2.')"
semblait dictée par le désir de la paix, et conforme à une procé-
dure quasi constitutionnelle, fut en somme jug-ée sévèrement
parce qu'elle n'était plus en rapport avec les mœurs et les idées
du temps.
Nous nous bornerons à ajouter que l'amalgame de conceptions
germaniques et d'idées romaines qui apparaît ici ne devait pas être
favorable au développement de la royauté germanique. Frédéric
et ses conseillers furent impuissants à empêcher cette dispersion
du pouvoir qui fut la grande faiblesse du Saint-Empire romain
Les seigneurs allemands devaient profiter longtemps encore de
ce que les Empereurs allaient être entraînés pendant des siècles
en Italie par le mirage décevant de la dignité impériale, pour
s'ériger en dépit des efforts de ceux-ci en véritables souverains.
Georges Blondel.
Mélanges PhuI Fahre. 17
DE L'INFLUENCE GERMANIQUE
DANS LES
PREMIERS MONUMENTS GOTHIQUES
DU NORD DE LA FRANGE
Dans un article ^ où il a mis, comme dans tout ce qu'il écrit,
beaucoup de précieux renseignements et de vues pénétrantes,
M. le professeur Dehio a récemment g^roupé et résumé les prin-
cipaux témoignag-es de l'influence française sur les premiers
monuments gothiques de l'Allemagne et, de ces faits, il a conclu
à la collaboration de nombreux artisans allemands, sous la direc-
tion de maîtres français, aux constructions de nos grandes cathé-
drales. Les édifices allemands du xin*" siècle montrent des copies
manifestes de certaines dispositions de nos églises du Nord, et
l'imitation de la sculpture française s'adapte à des monuments
dont la structure est restée quelquefois tout à fait germanique.
On pourra sans doute ne pas hésiter à renchérir sur la réserve
avec laquelle l'éminent professeur a cru lui-même devoir pré-
senter l'hypothèse d'un même auteur pour les plans des cathé-
drales d'Amiens et de Cologne. 11 paraît en tout cas bien peu
vraisemblable que cet artiste ait pu être un allemand, mais le
mémoire de M. le professeur Dehio n'en est pas moins rempli
de remarques et d'idées générales dune grande justesse et d'une
grande portée, et il semble, à le lire, que la thèse du savant
professeur doit avoir son corollaire et trouver sa confirmation
dans l'examen approfondi de nos églises de France. L'influence
germanique est indéniable dans quelques-uns des plus importants
monuments de la première période gothique de la France du
1. D'' Prof'' G. Dehio. L'in/Juence de l'art français sur Varl allemand au
XIII^ s. [Revue archéologique, septembre 1900, pp. 204 à 219).
INFLUENCE GERMANIQUE DANS LE NORD DE LA FRANCE 259
Nord. En voici quelques exemples. Si la sculpture de la cathé-
drale de Reims a fait école à Bamberg-, comme l'a si bien montré
M. le D'" Weese ',1a cathédrale de Reims présente, en revanche,
un trait qui lui est commun avec beaucoup d'autres édifices
gothiques de Chanipagne et de Brie et qui, à l'époque romane, ne
se rencontre que dans l'Ecole germanique ; je veux parler de ces
frontons qui couronnent les quatre faces des tours ^ : ils exis-
taient également sur les tours de l'église à jamais regrettable de
Saint-Nicaise de Reims, et ils ont été copiés par l'artiste cham-
penois qui a élevé en Chypre, vers le second quart du xiv*' siècle,
la façade de la cathédrale de Famagouste, copie réduite de celle
de Reims 3.
Si nous examinons d'autres façades de grandes églises
gothiques, nous serons frappés d'un autre rapprochement.
Quelle disposition, en apparence originale, que cette galerie qui
passe devant le pignon de la façade de Notre-Dame de Paris
et de Notre-Dame de Mantes et qui forme comme un double
pont reliant entre eux les étages des deux tours ! Rien de sem-
blable ne se voit dans les églises romanes françaises, mais, si
nous jetons les veux au delà de la frontière, nous trouverons
dans le style roman germanique de nombreux exemples de
façades terminées en ligne horizontale par une galerie reliant
entre elles deux tours ou tourelles, comme à Kônigslutter,
Notre-Dame et Saint-Servais de Maestricht, Saint-Barthélemi
de Liège. Cette construction, plus massive que dans les exemples
français et gothiques, forme une sorte d'écran gigantesque
devant l'église; du reste, cette disposition a même passé en
France à l'époque gothique sans se modifier et nous la trouvons
à Notre-Dame de Dijon dans toute sa lourdeur et non plus inter-
prétée et allégée comme à Paris et à Mantes. Le narthex ger-
manique avec ses tours forme un ensemble qui prend quelque-
fois l'aspect d'un transept occidental, comme à Andernach. On
1. D'' A. Weese. Die Bamberger Domskulpturen, Strasbourg, Heitz, 1897,
in-8. Der Dom zu Bamberg, Munich, 1898, in-fol.
2. Cette disposition dérive d'une ordonnance antique fréquente et que
l'on trouve notamment en Allemagne dans le monument funéraire romain
d'Igel près Trêves.
3. Et également dans beaucoup d'églises rurales comme à Dormans
(Marne), Presles, la Chapelle-sur-Crécy, Moi-maut (Seine-et-Marne), etc.
260 C. ENLART
sait que dans quelques-unes des premières grandes églises
gothiques de France, le bas des tours, largement ouvert sur le
narthex jusquà une grande hauteur, prend également l'aspect
d'un transept occidental : cest la disposition de Saint-Denis, de
Mantes, des cathédrales de Xoyon et de Soissons et du Mont
Notre-Dame près Soissons.
Un autre point de ressemblance et une autre originalité des
deux églises de Mantes et de Notre-Dame de Paris est le plan
primitif de leur déambulatoire, dépourvu de chapelles. Ce plan
appartient à tout un groupe d'églises de la même époque et de
la même région : Morienval à 1 époque de transition ; un peu
plus tard Deuil. Domont. Gassicourt, Gonflans, l'ancienne
cathédrale d'Arras et Saint-Pierre de DouUens. On le trouve
également en Danemark, à Roskilde, mais l'élévation de cette
cathédrale est une flagrante copie de lancienne cathédrale
d'Arras, dont un tableau du xvi® siècle * nous a conservé un
portrait exécuté avec un très grand soin. De même trouve-t-on
le plan en question à Nicosie de Chypre, mais l'archevêque
Thierry qui en 1209 en posa la première pierre était un pari-
sien, frère du sous-chantre de Notre-Dame.
D'où vient ce plan? Il ne semble pas que la région du Centre,
où il s'en trouve quelques exemples romans ~, ait influencé l'Ile-
de-France à l'époque qui nous occupe ; en revanche, l'Ecole ger-
manique présente dès le xi^ siècle des exemples de déambula-
toires sans chapelles à Saint-Michel d'Hildesheim et dans l'église
de plan tréflé de Sainte-Marie du Capitole, à Cologne. La tradi-
tion se maintient à l'époque gothique dans les cathédrales de
Bàle et de Munster. Une des églises françaises qui présente ce
type de déambulatoire, Saint-Pierre de DouUens, a, du reste, un
triforium extérieur de pur style germanique "'.
i. Conservé dans la cathédrale actuelle.
2. Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme), Bois-Sainte-Marie (Saône-et-Loire),
Champagne (Ardèche), Veauce (Allier).
3. Le maître de l'œuvre de Saint-Pierre de Doullens venait probablement
de Tournai, où règne un style germanique mitigé, et où les églises de
Saint-Jacques et de Saint-Martin présentent la même disposition. Sur
Saint-Pierre de Doullens, voir l'excellente monographie publiée par
M. George Durand, Amiens, 1885, in-8.
INFLUENTE GERMANIQUE DANS LE NORD DE LA FRANCE 261
Le plan tréflé lui-même, si fréquent dans l'architecture romane
allemande, est devenu de mode dans le nord de la France au
moment où le style gothique y produisait ses premiers chefs-
d'œuvre : ce plan incontestablement germanique ne se rencontre
pas seulement dans des édifices de l'extrême nord français
comme la cathédrale de Cambrai, les collégiales de Lille et de
Valenciennes, la cathédrale de Soissons et de Noyon, il a été
adopté à l'abbaye de Chaalis, aux portes mêmes de Paris, et
dans un de nos édifices de transition les plus dignes de regrets,
Saint-Lucien de Beauvais.
En pleine Picardie, à l'époque de transition, un plan tout
aussi germanique apparaît dans les ruines de l'église abbatiale
de Dommartin commencée en 1153, consacrée dix ans plus tard,
l'année même de la dédicace du chœur de Saint-Germain-des-Prés
et de la pose de la première pierre de Notre-Dame de Paris ; la
grande église de Dommartin a été un des monuments les plus
sompteux, les mieux bâtis et les mieux ornés de la période de
transition. Son plan est le même que celui de l'abbaye cister-
cienne allemande de Heisterbach, qui lui est postérieure, mais
l'une et l'autre procèdent de modèles communs, et l'Ecole germa-
nique en fournit plusieurs : les cinq absidioles du déambulatoire
empâtées extérieurement dans un énorme mur appartiennent au
type lombard et germanique représenté en Italie à Sainte-Sophie
de Padoue, Saint-Fidèle et Saint-Abondio de Côme, Santa-Maria
delTiglio près Gravedona, Saint-Pierre de Civiate ; en Allemagne,
à Saint-Paul de Worms, dans les cathédrales de Spire et de
Limbourg, à Saint-Géréon, Saint-Cunibert, les Saints-Apôtres
et Saint-Martin-le-Grand à Cologne, Andernach et la chapelle
basse de Schwarzrheindorf. Dans l'église des Saints- Apôtres à
Cologne, ce parti architectural a été adopté dès les années 1020
à 1035.
Une influence germanique aussi nettement accusée dans une
des principales églises de l'Ordre de Prémontré n'est pas pour
surprendre : on sait combien cet ordre s'est développé en Alle-
magne, mais cette influence ne s'est pas exercée directement :
des fouilles récentes viennent d'en fournir la preuve.
La cathédrale de Térouane avait été rasée en 1553 lors de la
barbare et totale destruction de cette ville par Charles -Quint ;
262 C. EN L ART
de ce grand et magnifique édifice, on ne connaissait plus que
quelques silhouettes peintes ou dessinées, lorsque la curiosité
intelligente et la générosité du propriétaire du terrain viennent
de rendre à l'histoire de l'architecture un document d'un très
hautintérèt'. Des fouilles poursuivies depuis 1899 ont mis à jour
la moitié des fondations de la cathédrale des Morins, et le chœur
de cette cathédrale offre précisément le plan de Dommartin.
Le rapport historique entre les deux édifices est indiscutable,
car le bienheureux évêque Milon qui éleva ce chœur avait été
abbé de Dommartin - et resta toujours le protecteur de l'ordre
de Prémontré ^, dont il avait été un des fondateurs et un des
membres les plus éminents.
Or, le déambulatoire qu'il fit bâtir à Térouane est antérieur à
celui de Dommartin : fondé en 1131, il fut consacré en 1133 ^,
et Ion y installa en 1134 les reliques du saint évêque Maxime,
enlevées de Boulogne ; cette translation avait été le mobile de la
reconstruction ; la cité de Boulogne réunie à celle de Térouane
ne cessait de protester contre cette réunion et de réclamer
d'avoir son évêque propre, comme dans les temps anciens ; la
possession du corps de saint Maxime était pour elle un argument;
après la translation des reliques, les réclamations s'éteignirent
bientôt. Une vieille chronique des évêques de Térouane ^
s'arrête à cet événement qui fut une victoire, et la construction
de la cathédrale s'arrêta alors aussi pour un siècle environ.
Cette construction est parfaitement datée.
Elle est, de plus, parfaitement caractérisée malgré le peu qui
nous en reste : les bases des groupes de trois colonnes adossées
qui soutenaient les voûtes du déambulatoire étaient disposées de
1. Tous ceux qui s'intéressent à Fhistoire des cathédrales françaises
doivent être reconnaissants à M. Félix de Bayenghem qui a entrepris à
ses frais ce travail considérable pour la seule satisfaction de rendre à l'his-
toire des documents précieux.
2. Voir A. de Galonné, Hist. des abbayes de Dommartin. et de S. André-
au-Bois, Arras, 187o, in-8.
3. Il fonda l'abbaye de Selincourt, qui parait avoir eu beaucoup d'analo-
gie avec Dommartin; il fit venir des religieux de son ordre à Saint-Augustin
de Térouane.
4. Gallia Christiana, t. X, col. 1546.
5. Bihl. Nat., ms. lat. 15139, fol. 247 v" et 248.
INFLUENCE GERMANIQUE DANS LE NORD DE LA FRANCE 263
face et de biais, normalement à un arc doubleau et à deux arcs
ogives; une voûte d'ogives était donc prévue dès 1138 sur ce
déambulatoire ; le chœur de Térouane est par conséquent un des
plus anciens édifices de transition dont on puisse établir la date ;
il se place avant le chœur de Saint-Denis.
Ce qui rend cette construction de Térouane particulièrement
intéressante, c'est qu'on ne peut douter qu'il n'y ait eu communi-
cation entre ses auteurs et ceux du chœur de Saint-Denis, dont les
plans s'élaboraient au moment où elle s'élevait : le bienheureux
Milon était un ami de Suger et s'est incontestablement intéressé
à l'œuvre architecturale du grand abbé, car il assiste en 1140 à
la pose de la première pierre de Saint-Denis, puis en 1144, non
seulement il assiste à la consécration, mais il y prend une part
active : il consacre un autel ; il signe enfin l'acte de la donation
faite par Suger pour l'achèvement de son église '.
Saint-Denis a certainement été un centre artistique et un foyer
d'élaboration du style gothique. M. Anthyme Saint-Paul a mon-
tré combien Suger s'est personnellement préoccupé des travaux
d'art 2. M. de Grévecœur a reconnu plusieurs des premières mani-
festations du style gothique dans des églises du diocèse de Paris
qui appartenaient à la grande abbaye et que Suger fit rebâtir ^ ;
enfin M. Lanore '' a montré les relations intimes qui unissaient à
Suger l'évêque GeolFroi de Lèves, constructeur des célèbres por-
tails de la cathédrale de Chartres. Suger et ses amis semblent bien
avoir été les protecteurs et les apôtres de l'art nouveau ; parmi
ces amis, le bienheureux Milon occupe une place importante, et le
bienheureux Milon avait adopté un plan germanique pour sa
cathédrale, édifice précurseur de Saint-Denis. Voici donc l'in-
fluence germanique nettement accusée dans une des premières
œuvres gothiques du nord de la France.
1. Gallia Chrisdana, t. X, col. 1547.
2. A. Saint Paul, Suger, l'église de Saint-Denis et Saint-Bernard [Bulletin
archéologique, 1890).
3. L. de Grévecœur. Etude sur l architecture religieuse aux XI" et XIP
siècles dans l'ancien diocèse de Paris (Positions de thèses de l'Ecole des
Chartes, 1896).
4. Maurice Lanore. Reconstruction de la façade de la cathédrale de
Chartres au XII<' siècle [Revue de l'art chrétien, 1891), p. 328 cl 1900, p. 32)
(137).
264
ENLART
■ Est-ce à dire que le système «gothique doive rien à l'Allemagne?
Tout au contraire, semble-t-il ; jamais les maîtres de l'Ecole
germanique ne l'auraient créé ; ils l'ont bien manifestement
emprunté de toutes pièces à la France. Il n'en est pas moins vrai
que les mêmes relations qui favorisèrent la diffusion du style
gothique français en Allemagne avaient fait pénétrer en France
au début de la période gothique une certaine quantité de formes
germaniques ; elles n'ont pas eu d'influence sur l'esprit, l'es-
sence et l'évolution du style gothique, mais elles confirment sin-
gulièrement les vues de M. le Professeur Dehio sur la collabora-
tion des maçons allemands aux premiers et principaux édifices
gothiques du nord de la France.
C. Enlart.
UN POÈME INCONNU
DE
GAUTIER DE CHATILLON
On a bien des fois, surtout pendant le moyen âge, attribué à
Gautier de Ghàtillon, « le versificateur pompeux, élégant et
même raffiné, à qui nous devons le chef-d'œuvre métrique du
xii"^ siècle ^ » des pièces dont il n'a pas été ^certainement l'au-
teur; mais personne, au contraire, n'a jamais sonné mot d'un
grand ouvrage qui serait bien à lui, un poème didascalique sur
la culture de la terre, dont quelques lambeaux presque mécon-
naissables, hélas!, sont arrivés jusqu'à nous dans un manuscrit
parisien. Ce silence ne laisse pas d'être for.t étrange, sans doute;
mais est-il tellement inconcevable qu'il nous autorise à nier de
la façon la plus absolue l'authenticité des fragments attribués par
un recueil d'une ancienneté très respectable au grand « clerc »
de Lille, que ses admirateurs jugeaient, tout comme Virgile,
nullius disciplinac expers ~ ? M. Hauréau, qui a seul touché, et
1. Cf. Hauréau, Not. sur un ms. de la reine Christine, etc., in Notic. et
Extr. des mss., t. XXIX, 2e p., p. 292 et suiv. Dans ce mémoire l'incomparable
connaisseur de la littérature latine du moyen âge a démontré combien à
tort M. W. MûLDENEit, Z>/(? zehn Gedichte des Wallher von Lille genannt von
Chàtillon, Hannover, 18o9, attribuait au poète de Lille les dix pièces du
ms. lat. 324'j (anc. 8.359) de la Nationale de Paris, VApocalypsis Goliae y
comprise, qui appartiennent à plusieurs auteurs et ont été écrites en temps
divers. Cf. Romania, IX, 466.
2. C'est, comme on le sait bien, le mot de Macrobe (Comm. in Somn.
Scip. I, VI, 44). Un admirateur de Gautier n'a pas hésité à écrire sur son
compte :
Quidquid gentiles potuerunt scire poetae,
Totum Galtero gratia summa dédit.
Cette opinion était encore partagée au xiv» siècle par les savants
d'Italie; et Pieraccio Tedaldidans le sonnet où il exprime ses regrets pour
266
FRANÇOIS NOVATI
en passant, à la question, croit qu'il en est ainsi ^ ; nous sommes
au contraire d'un avis différent. Le regretté savant, pour justifier
son incrédulité, raisonne de la façon suivante : Personne n"a parlé
jamais de ce livre, si ce nest le copiste du manuscrit parisien :
donc le copiste s'est trompé et ne dit rien qui vaille. Ces objec-
tions auraient de la valeur, si la vie et les ouvrages de Gautier
avaient été au moyen âge, voire même plus tard, l'objet de
recherches consciencieuses ; mais il n'en est rien. Des notices assez
vagues, des anecdotes fort sujettes à caution, recueillies par les
grammairiens qui ont glosé avec plus de zèle que de discernement
VAlexandréide; voilà tout ce que le moyen âge nous a transmis
sur le poète de Lille - ; voilà ce qu'ont répété jusqu'ici presque
la mort du Dante, dit que sa science surpassait même celle de Gautier :
fu piû copioso in iscienza
Che Catone, Donato o ver Gualtieri.
V. RimecIiP. Tedaldi, Florence, 1885, sonn. XVllI, p. 51. Et cf. ma note
dans Le Moyen Age, IV, 1891, p. 185.
1. Cf. Xoiic. et Extr. de quelques inss. de la Bihl. Nat., Paris, 1892, t. IV,
p. 306 suiv. Après avoir donné une description assez sommaire du ms. Iat.l5,
135, voilà tout ce qu'il dit sur le sujet qui nous intéresse :« Au même feuillet :
Georgicorum Galteri de Caslellione. Ce titre est-il exact"? Aucun bibliographe,
ancien ou moderne, ne donne des Géorgiques à Gautier de Châtillon, et
vainement nous avons recherché quelque manuscrit de ce poème, avec ou
sans son nom. Les vers que nous en avons ici sont donc peut-être les seuls
qui subsistent. C'est pourquoi nous allons en transcrire quelques-uns, les
meilleurs. [Il transcrit, en effet, ici les vers 22-2.3, 43, 60, 70, 74, 75 de
notre Appendice], Ces vers, quoique les meilleurs de l'extrait, ne rappellent
aucunement ceux de VAlexandréide. Mais sont-ils vraiment de Gautier?
Nous en doutons. Pour parler sans détour ni réserve, nous croyons que le
copiste s'est trompé, et que Gautier n'est pour rien dans ces Géorgiques
dont [lersonne n'a parlé si ce n'est lui. »
2. Au milieu de ce fatras on peut glaner toutefois des renseignements fort
utiles; tels ceux communiqués par M. Thurot à la Revue critique, 1870,
p. 123 : cf. Hauréai; in Not. et Extr. t. XXIX, p. 295 suiv. Il faudrait exa-
miner avec attention tous les commentaires, dont VAlexandréide a été
l'objet; mais ce serait un rude travail à faire, car les mss. du poème, qu'on
lisait, comme tout le monde sait, dans les écoles, sont très nombreux et
presque tous présentent des notes et des éclaircissements. « Des dix-neuf
exemplaires qu'a de ce poème la Bibliothèque Nationale, il n'en est pas
un qui ne soit plus ou moins rempli de ces notes, ou marginales ou interli-
néaires » ; écrivait Legrand d'Aussy dans sa notice sur VAlexandréide
{Not. et Extr. des inss. t. V, p. 104). Un spécimen très remarquable de
ces mss. glosés, a été donné par M. P. Meyer dans les Héliogravures de
UN POÈME INCONNU DE GAUTIER DR CHATILLON 267
tous les savants qui se sont occupés de lui '. Il n'est donc pas
très étonnant qu'on ait oublié bien vite que Gautier de Chàtillon
n'avait pas borné son ambition à rivaliser avec Virg'ile dans la
composition d'un poème épique, mais s'était efforcé aussi de se
rapprocher de lui en écrivant des Géorgiqiies. Pour être sûrs que
le copiste s est trompé, il faudrait donc d'abord étudier la ques-
tion de tous les côtés. C'est ce que M. Hauréau, contre son habi-
tude, n'a pas fait, et ce que nous allons tâcher de faire.
Bien avant que M. Hauréau publiât le tome quatrième des
Notices et Extraits de quelques mss. latins de la Bibliothèque natio-
nale de Paris, j'aA'ais étudié avec beaucoup d'intérêt le n° 15, ioo
du fonds latin ~, qui contient un florilège très riche de poèmes de
l'antiquité et du moyen âge, compilé, si je ne me trompe, par
un clerc Orléanais dans la première moitié du xiii^ siècle ^. Ce
recueil, qui a été composé, sans doute, à l'aide d'une anthologie
préexistante et probablement très ancienne ^, est tombé, aujour-
V Ecole des Chartes, 1896, n. 397. (On y trouvera reproduit le feuillet 67 a
duras. Nouv. acq. lat. 594, écrit en 1293 par un clerc nommé Jean de Luzé).
1 . Leur nombre est assez restreint. Après le mémoire de Legrand
d'Aussy déjà cité, Daunou publia une bonne notice de Gautier dans Yllist.
littér. de la France, t. XV, p. lOOsuiv., en utilisant les données biogra-
phiques d'une glose de VAlexandréide, qui se trouve dans le manuscrit lat.
4oi)0. De nos jours, après M. W. A. F. Muldener, De vita Phil. Gualteri
de Insulis, dicti de Castellione, Gôttingen, 18o4, ont traité du poète :
M. Léon Bellanger, De Gualtern ah Insulis diclo de Castellione, Angers 1877,
et R. Peiper, ^Valther von Chàtillon, Breslau, 1869. Il faut encore citer
une dissertation de M. J. Ivancic, Wie hat Wallher von Castillione Vergil
nachgeahnit ?, Mitterburg, 1878; et une petite note publiée dans la Roma-
nia, XVIII, 1889, 283 suiv., par l'auteur de ce travail.
2. Au printemps de l'année 1889.
3. Sur le dernier feuillet du ms. (139 a), parmi des nombreux griffonnages
des ex-libris efTacés, etc., on peut lire encore cette note : Henric Francisci
Aurelian. vendidil h Henricus Vlid' de ceretomago émit . Les deux lettres
initiales de ce nom ceretomago ont été effacées. Je reste donc incertain sur
la lecture du mot. Toutefois il n'y a pas moyen de penser à Rotomago. La
note a été écrite évidemment au xiv« siècle. Bien peu de temps après, le
ms. entrait dans la librairie de l'abbaye de Saint- Victor à Paris, dont on
voit les armoiries sur le feuillet 2 b avec la double inscription en rouge du
xv^ siècle, qu'on trouve dans tous les mss. victorins : Ihs. M"^. S. Victor.
S.Augustinus. Cf. aussi f. 2 a, 139 a.
4. Dans les feuillets arrachés au ms. parisien (voy. la note suiv.) on
lisait autrefois non seulement des extraits des Odes d'Horace, dont le bas
moyen âge a presque ignoré l'existence, mais aussi, fait bien plus remar-
quable, des Élégies de Properce, dont le recueil a été jusqu'à la fin du
268 FRANÇOIS NOVATI
d'hui, dans l'état le plus piteux ; car trois au moins parmi les
cahiers qui le formaient, ont disparu à une époque fort reculée
du reste, en emportant avec eux une notable portion des flores
metrici cueillis par l'auteur dans les jardins de la littéra-
ture ancienne et médiévale '. Le malheur toutefois, à tout
prendre, n'est pas irréparable, la plus grande partie des ouvragées
utilisés par le compilateur nous étant bien connue. D'ailleurs la
table dvi manuscrit, dressée lorsque celui-ci était encore entier,
suffit à elle seule à nous renseigner sur les parties du recueil
qui n'existent plus 2.
Nous trouvons donc ici les grands poètes de Tàge d'or frater-
xiv^ siècle presque introuvable (cf. De Nolhac, Pétrarque et l'humanisine,
Paris, 1892. p. 145), tandis que les pièces de Tibulle avaient été l'objet d'ex-
traits divers et assez étendus. On peut donc avancer la conjecture que le
noyau du Florilège parisien remonte très haut : peut-être à Tâge carolin-
gien.
i. Le ms. avait dans l'origine 176 feuillets, distribués en cahiers de cinq
à sept feuillets chacun, numérotés progressivement. Il est donc bien facile
de constater qu'après le feuillet 27 a, dix feuillets formant le troisième
cahier sont tombés, et après le feuillet 99 b ancien (110 b) ont disparu
les cahiers dizième et onzième (c'est-à-dire 27 feuillets). De cette façon le
ms. n'a plus que 139 feuillets, 37 ayant disparu.
2. Quoique M. Hauréau dans l'ouvrage déjà cité ait donné une ana-
lyse assez précise du contenu de notre ms., il ne sera peut-être pas désa-
gréable aux lecteurs de trouver ici l'ancienne table dressée par le compila-
teur même, telle qu'on la trouve au premier feuillet. Les noms précédés
d'un astérisque sont ceux des auteurs dont les extraits manquent, à
cause de la mutilation du ms. :
Flores Catonis primum — Auiani ueteris — Auiani noui — Maximiani —
Claudiani — Stacii — Pamphili — Esopi — Thobie — Marcialis — *Pru-
dentii — 'Tibulli — "Horestis — 'Boethii Eulefhici (sic) — 'Anthiclaudiani —
*Architreni — 'Homeri — *Seduln — "Propertii — "Artis mefrice — Yliados
frigii dareiis — Gethe — Comédie de Aida — Bernard! Siluestrisloci descrip-
piio — Mathei Vindocinensis loci descriptio — Georgicorum Galteri — Ma-
thei de amore proteruo — Mathei de Fortuna-[ Hildeherti] — Mathei tempnrum
descriptio — Mathei cornmendatiopape — Commendatio militis — Commendatio
sapienlis — Vituperiuin stiilti — Commendatio matrone — Commendatio
pulcre mulieris — Ouidii Epistolarum — Ouidii de arte — Ouidii de remediis —
Ouidii sine titulo — Ouidii de fastis — Ouidii magni — Ouidii de tristibus —
Ouidii deponto — Ouidii de medicamine faciei — "Oudii de nuce — *Ouidii
de uetula — *Ouidii de pulice et sompnio — "Ouidi in yhin — * Virgilius
in buccolicis — * Virgilius in georgicis — * Virgilius enegdos — "Oratii in
poetria — 'Orafius in lihro sermonum — * Epistolarum Oratii — *Odarum
Oratii — "Juuenalis — *Persii — Lucani — Alexandri [Gualterus] — De
puero non preferendo puelle — Versus Troie — Cathonis secundi — Con-
temptus mundi — Extractiones proverbiorum.
UN POÈME INCONNU DE GAUTIER DE CHATILLON 26H
nisant non seulement avec les écrivains de la décadence, mais
avec les nombreux versificateurs du moven âg-e. Les voilà tous,
pêle-mêle, les adores^ comme on avait l'habitude de les appeler.
Grands et petits, célèbres et obscurs, peu importe ! le moyen âge
les chérissait tous; même il avait quelquefois des préférences mar-
quées pour les plus humbles, car il trouvait dans les vers éclopés
et sonnant faux des clercs d'Orléans ou de Tours, ses idées à lui,
et puisait dans leurs ouvrages modestes et pieux des enseigne-
ments, des conseils, des mores, que les maîtres de l'antiquité
païenne étaient bien incapables, à coup sûr, de lui fournir. Les
voilà donc tous, aux côtés de Virgile, d'Horace, d'Ovide, de
Properce, de Tibulle, de Lucain^ de Juvénal, de Perse, de
Martial, de Claudien, le u sage » Caton ouvrant la marche,
Avien, Maximien, Sédule, Boèce, les auteurs anonymes de ces
mauvaises pièces tant goûtées par nos aïeux, YlUas latine,
Y Aesopus, la Horesiias, les Versus Troiae, le Coniemptusmundi.
Naturellement, la pléiade française du xii^ et du xiu^ siècle y brille
de tout son éclat : voici Hildebert de Lavardin, Alain de Lille,
Bernard Silvestre, Vital de Blois, le poète de Pamphylus : voici
surtout, à la place d'honneur, Mathieu de Vendôme, avec ses
poèmes si curieusement travaillés, ses épîtres fantasques, ses
invectives boursouflées et grossières, toutes émaillées de coq-à-
Fàne et de calembours. Comment aurait-on pu oublier, lorsqu'on
moissonnait si largement dans le champ de 1 art contemporain,
Gautier de Lille ? L'écolâtre de Ghâtillon avait sa place toute
marquée dans notre recueil : il y paraît même deux fois pour
une, car après avoir donné des extraits assez considérables de
V Alex and réide , le compilateur en ajoute d'autres tirés des Géor-
giques.
Le titre Georgicorum Galteri de Castellione (suppléez Flores)
s'étale en tète de trois feuillets 41 b-43 b du manuscrit parisien,
qui comprennent cent seize vers, après lesquels commencent des
extraits dune pièce de Mathieu de Vendôme : De amore protervo.
Ces fragments de l'ouvrage perdu du chanoine d'Amiens seraient
donc, en somme, assez considérables, si on pouvait croire,
avec M. Hauréau, que tous découlent d'une même source.
Malheureusement rien n'est plus douteux. Parmi les hexamètres
qui paraissent bien frappés au coin du poète qui a chanté les
270 FRANÇOIS NOVATl
exploits d'Alexandre le Grand, nous voyons se faufiler des vers
rvthmiques, des léonins même, à l'allure sautillante, tout à fait
dans le goût de Bernard de Morlas et des chétifs rimailleurs
qui ont éparpillé par le monde une si étonnante quantité de ver-
sus magistrales. Or il n'y a apparence aucune de vérité dans la
conjecture que Gautier, poète impeccable s'il en fut, ait intro-
duit dans un de ses poèmes des bigarrures aussi regrettables '.
11 faut conclure que dans l'ancien exemplaire du Florilège, dont on
a tiré le manuscrit parisien, des lecteurs, désireux d'enrichir à tout
prix le recueil de « fleurs » nouvelles, avaient ajouté dans les
marges des feuillets correspondants à ceux qui contiennent dans
le manuscrit, tel que nous le voyons, les excerpf a des Géorgiques,
nombre de vers sentencieux, extraits de sources fort différentes,
qu'un copiste plus zélé que sensé a ensuite introduits dans le
texte même. De cette façon, au milieu des hexamètres de
l'écrivain fameux se sont glissés les vers mal tournés d écolâtres
inconnus ^.
Démêler cette fusée, cela n'est pas une petite affaire. On a bien
vite fait, à la vérité, d'écarter les vers rythmiques (une trentaine
au plus 3) ; mais qui pourrait prendre à la tâche, lorsqu'on aborde
les vers métriques, de séparer ce qui appartient à Gautier de
ce qui n'a jamais été écrit par lui? Voudra-t-on appliquer des prin-
cipes artistiques? C'est plus facile à dire qu'à faire; car au fond,
il n'y a pas de ressemblances frappantes entre les vers des Géor-
giqueset ceux de 1' Alexandréide ^. Contentons-nous donc d'étudier
1. Il est très extraordinaire que M. Hauréau, Not. et Extr., t. IV, p. 306,
voulant donner un échantillon des » meilleurs » parmi les vers attribués à
Gautier par notre recueil, ait choisi des léonins (22-23, 60), qui sont, bien
sûr, des versus proverbiales :
Spina parit florem, flama petra dura nitorem,
Mel calamo rapitur, iaspisque luto reperitur.
Si manus est parca, cur marchas continet archa?
Qu'en dirait-il, grands Dieux, ce pauvre Gautier, s'il pouvait le connaître,
du choix de M. Hauréau?
2. Il suffit de jeter un coup d'œil sur toutes les additions dont sont char-
gée à présent les marges du recueil, pour comprendre combien cette sup-
position se rapproche de la vérité.
3. Ils seront im^^rimés dans V Appendice en italique.
4. M. Hauréau a observé la même chose; mais il faut se souvenir que
presque tous les vers des Géorgiques contiennent des sentences et que
UN POÈME INCONNU DE GAUTIER DE CHATILLON 271
le contenu des vers mêmes. Mais nous voilà tout de suite en
présence d'un obstacle nouveau.
Le compilateur du Florilège, malheureusement pour nous, a
achevé avec trop de conscience sa tâche : il n'a choisi dans le
poème de Gautier que des aphorismes, des sentences bien
graves, quelquefois même banales à force de gravité. Et de cette
manière, quoiqu'il ait sauvé de la destruction une centaine de
vers des Géorgiques, il en a conservé bien peu qui puissent nous
aider à connaître l'ouvrage en lui-même, son sujet, ses propor-
tions. Chose très regrettable ; car, enfin, l'apparition d'un poème
sur la vie rustique à la fin du xii'^ siècle, c'est un événement
fort intéressant, à notre avis.
Ni en France, en effet, ni ailleurs on ne nourrissait en ce temps-
là aucune tendresse pour l'agriculture. Qu'ils étaient loin les jours
dans lesquels les poètes de l'âge carolingien avaient aimé parer
de rustiques atours leurs protecteurs ! A la campagne les clercs
français ne rencontraient guère des Tityres et des Mélybées; ils
n'y voyaient que ces « animaux noirs », dont parlera encore
Labruyère, les a vilains », nuisible engeance, objet de mépris
et de moquerie pour tout le monde. Le moyen âge dans son
horreur pour le a vilain », a enveloppé aussi la terre et sa cul-
ture : il n'a jamais montré aucun intérêt pour les ouvrages qui
se rapportent à la vie des champs ; les vieux auteurs romains
eux-mêmes ont été alors presque oubliés. 11 faut venir jusqu'à
la fin du XIII'' siècle pour rencontrer des poètes qui ne jugent
pas inconvenant à leur dignité d'écrire des pièces où l'on
s'adresse aux vilains dans un autre but que celui de les prêcher
ou de les honnir.
Je ne crois donc pas du tout, tant s'en faut, que le dessein de
composer un poème sur les travaux des champs ait été inspiré à
Gautier par des goûts champêtres que personne de son âge ne
partageait. Il y a là, ou je me trompe fort, des motifs tout à fait
littéraires et personnels. Le protégé de Guillaume P"", le vénérable
évêque de Reims, a été harcelé toute sa vie par l'ambition d'être
dans V Alexandréide il n'y en a presque pas. Toutefois bien des vers de notre
recueil rappellent le langage pompeux et ovidien, pour ainsi dire, du chan-
teur d'Alexandre !
272 FRANÇOIS .NOVATI
envisagé comme Témule de Virgile. Ses admirateurs n'avaient-
ils pas paraphrasé à son usage, lorsqu'on attendait la publication
de YAlexandréide, un vers fameux de Properce :
Nescio quid malus nascitur Aeneide ?
Et quoiqu'il eût été appelé par Alain, son rival le plus
redouté. M^evius •, n"avait-il pas préparé son épitaphe, en calquant
le distique bien connu du poète de Mantoue ?
Insula me genuit, rapuit Caslellio nomen ;
Perstrepuit modulis Gallia tota mais.
Un homme, qui était dans ces dispositions d'esprit, devait
donc accueillir avec empressement le projet de faire suivre au
poème épique, qui lui avait donné la gloire, un poème didasca-
lique. Lui aussi aurait, après cela, eu le droit de dire : Cecini
pascua. rura, duces.
En voilà bien assez, il me semble, pour conclure que lattribu-
tidïidu manuscrit parisien est très acceptable. On pourrait toutefois
demander encore : Comment se fait-il qu'un poème considérable,
écrit par un auteur qui a joui dune renommée extraordinaire au
xii^ siècle, soit tombé dans un oubli si complet, qu'aucun biblio-
graphe ancien ne le mentionne, aucun manuscrit ne le conserve ?A
cela il y a une réponse toute prête. Gautier a été enlevé, sinon à la
fleur de son âge, du moins en pleine vigueur d'esprit, aux études,
à la poésie, par une maladie affreuse, la lèpre, qui le força à
s'ensevelir tout vivant au fond d'une " meselerie '-. » Peut-être,
lorsqu'il fut frappé par ce fléau épouvantable, les Géorgiques
étaient encore sur le métier; demeurées inachevées, elles restèrent
inconnues à la plus grande partie des admirateurs de Gautier ;
personne n'en prit que par exception des copies, et, une fois
l'original disparu, l'ouvrage entier sombra.
Est-il impossible maintenant de tirer des vers qui nous sont
restés, des renseignements sur le poème, sa conduite, ses par-
ties? Voici le peu que nous avons à dire à ce sujet.
1. Cf. Hisl. littér. de la Fr., XV. H 9.
2. Cf. Romania t. XVIII, p. 284.
UN POÈME l.NCOM DE GAUTIEU DE CHATILLON 273
Les extraits des Georgica Galteri sont précédés, dans le Florilèg^e
parisien, parle premier vers de lépig-ramme que le poète avait com-
posé en son nom. On peut sans hésiter (il nous semble) déduire de
cela que cet épig-ramme avait sa place à la tête des Géorgiqaes,
dans l'exemplaire utilisé par le rédacteur de l'anthologie ; tout
comme dans les manuscrits des ouvrages de Virg-ile on trouve bien
des fois, en iêie de V Enéide^ l'épigramme Mantiia me genuit ou les
vers fort connus Ille ego qui. Les vers 2 et 3 dérivent évidemment
de l'invocation du poème, car l'auteur y supplie le Christ, qu'il
appelle « le plus grand des laboureurs » [praecelsus colonus), à
favoriser le laboureur qui met toute sa confiance en lui, et s'ex-
cuse, peut-être, d'écrire des choses vulgaires, en faisant remar-
quer que c'est au vulgaire qu'il s'adresse. Les vers 4,5-6,
semblent indiquer que toutefois il ne voulait pas dévoiler ses
secrets à des auditeurs qui n'étaient pas dignes de les connaître.
Avec les vers 7, 8, 9, nous sommes transportés déjà in médias
res : on y traite de la nature des terrains et des semailles. Est-ce
métaphoriquement que, au vers 13, on parle de la charrue? Quoi
qu'il en soit, le vers suivant présente des mots adressés par un
laboureur à ses bœufs... Malheureusement le fil très mince, que
nous avons eu jusqu'ici entre les doigts, se brise tout à coup...
Il y a bien encore par-ci par-là des fragments, où il est question
de grains (v. 33), de fruits (v. 47), des boissons (v. 72), d'ob-
servations météorologiques (v. 80), de réflexions sur la pauvreté
heureuse (v. 59) et les devoirs des pâtres vis-à-vis de leurs
troupeaux (v, 83-84). Mais tout cela est fort décousu et ne
mène à rien!
Les débris des Géorgiques de Gautier peuvent donc être com-
parés à ces cailloux multicolores qu'on trouve bien des fois dans
les- décombres des anciens édifices. Ces petites pierres, réguliè-
ment taillées, ont servi autrefois aux maîtres mosaïstes pour for-
mer des entrelacs capricieux et charmants, devenus méconnais-
sables. Les archéologues recueillent tout de même ces pauvres
restes éparpillés. Pourquoi n'aurions-nous fait tout autant, nous,
les archéologues de la littérature, pour ces fragments d'un
ouvrage du plus grand poète français du xii'' siècle?
François Xovati.
Mélanges Paul Fuhre. 18
274 FRANÇOIS NOVATI
APPENDICE.
GEORGICORUM GALTERI DE CASTELLIONE.
[Bibl. nat., lat. 15, 155, c. 41b-43 b]
Insula me g"enuit, rapuit Gastellio nomen.
C. 42 A. Qui uulgo loquitur uulgaria dicat.
Ghriste, tuo faueas, precelse colone, colono.
Nam secretorum maiestas uilet iniquis.
5 Immundis si quis porcis sécréta reuelet
Semen harenosa périt in tellure.
Naturamque modumque nota non omnia terre :
Producunt omnes : hec i'ortia seniina querit.
Nam uariis uarius quoque congruit usus.
10 Est ager incultus culture uoniere dignus.
inhonestum uincat honestum,
Iniustum iustum superet, céleste scelestum.
Est stimulus talis tali fabricandus aratro.
Ite boues leti : uestro retroibo labori.
15 Ad nauem reclor, ad caula pastor, ad artem
Sutor, ad arma sator, aduertat ad horrea messor.
Omnia uana fluunt, sunt omnia lubrica uanis.
Subiacet inmundis mundus.
Ascendit doctor quando Celestia pandit.
2. Ms. uulgalia.
14. Ms. reboiho.
15. Cau/a est expliqué en interligne : ovile.
16. Ms. tutor.
18. Ms. inmundus.
UiN POÈME INCONNU DE GALTIEK DE CIIATILLON 275
nieliusque in mente moratur
20 Usus quani moles uerborum compositorum.
Uerbiim specletur sed non persona notetur.
Spina parit florem^ flame petra, dura nitoreni,
Mel calamo rapitur^ iaspisque luto reperitur.
Quod non maiori claret qiiandoque niînori.
25 Uilis nobilitas ortu est.
Uirtus et uicium non una sede morantur.
Patrem cum nato uidi suspendia passum ;
Exemplis patrum nati quoque furta sequuntur;
Matris adulterii mechatur conscia nata.
C. 42 B. 30 Est odium nec amor uehemens dilectio prolis,
Odit enim pueri profectum uerbere parcens.
Nil prius arescit lacrima durareque nescil.
Far namque ferax telluri feraci.
Egregie fatur qui caute premeditatur.
35 Mendici casulas, regum mors culmina puisât.
Posce pelenda, caueto cauenda, fugato fuganda.
Dulcia uerba timor fingit sed plena ueneno.
Non timeas seruum si uis non seruus haberi.
Non est curandum uiuas ut tempore longo ;
40 Mortuus est pridem qui curât uiuere multum.
Nascitur a limo mentis limosa loquela.
Plus est simplicitas bona quam uerbosa potestas.
Propria probra loquens mea uel tua quando tacebit?
Pro domino seruus semper solet esse uerendus.
45 Quod fornax auro facit, hoc tribulatio iusto.
Est puluis mundanus honor qui cecat ocellos.
33. On a expliqué en interligne ferax, feraci par fertilis, fertili.
39. Ms. longue.
276 FRANÇOIS NOVATl
Pomaque de duro generantur niollia li<,'-ao.
Sabbala mentis habe : ueiiies ad sabbata uite.
Imo stare loco tutuni est elato (?) cliuo.
30 Sola superhia se super omnia. uult reperiri ;
Est ffeneralis, sed speciali's querit haheri ;
Ad loca puhlica postulat unica helua stare;
Solaque fortia, sola decentia uult superare;
Dona redarffuit, inuida diruit inclita facta :
53 Vult ea fallere fidaque perdere, soluere pacta.
Pulsam post iram placitum l'ers munus ad aram.
Fratri quando places facis ut Dominum prece places.
Stercore dehemus pigrum lapidare houino.
P^elix paupertas paruo gratatur.
C. 43 A. 60 Si manus est parca, cur marchas continet archa?
Plus caro lasciuit quo plus sine pondère uiuit.
Plehi fecunda sunt talia: pams et unda.
Indulge studiis quasi morteni non hahiturus ;
Exutus uiciis uiuas quasi mox moriturus.
6â Lectio multorum mater solet esse honorum.
Balantis sub pelle lupus, sub termine claua.
Gracia que tribuit ne uendas munera
Pax fluctus cordis sedat mentemque serenat,
Estus corporeos tranquillat, bella refrénai.
"0 Latitat sub milite predo.
Uigilem uigilatio saluât.
Unda tamen post forte merum potata iuuabit.
Pêne est patientia portus.
Est liber qui non peceato subiacet ulli.
66. Balantis est expliqué en interligne par : ouis.
69. Ms. transquillat.
UN POÈME INCONNU DE GAUTIER DF-: CHATILLON 277
■?â Multotiens latitat sub diilci melle uenenum.
Pro re proque loco prudencia se uariabit.
Uana est religio quam prudencia condit.
Ere larem quare multo sudaho parare^.
Lerto mei claustrum lan's ad hoream uel ad austrum.
80 Temperies uotis gades imponit auaris.
Absque plica sit simplicitas, sit uera, modesta.
Quodjnos incipimus celestis compleat actor.
Nox densatur : adest lupus, insidiatur ouili :
Pastor abest, dormit grex, preda predo potitur.
85 Sit breue quod proferre paras; compendia serues,
Tedia ne parias, ne rugas naribus addas.
Multi mondanos per honores fede loquuntur :
Non prodesse petunt, sed eis est cura preesse.
Diuicie uane te dicunt esse beatum,
90 Te fore securum promittunt : denique fallunt.
Sepe ueneficium solet inler dulcja poni,
Ut lateat iiicium proximilate boni,
C. 43 b. Arrident census, ut plores; surgit aceruus,
Ut tu mendiées ; res ditant te, spoliant te.
95 Diuicie tamquam stériles nascunlur auene,
Labuntur leuiter, que sunt palee quasi uane.
Qualis es in mente uerbum depingit in ore.
Lingua loquax spéculum fît mentis.
Nubere commodius quam flamma fornicis uri,
100 Nam quandoque latent dominum manifesta clienti.
80. Gades est expliqué en interligne par mefas.
81. Ms. aubsque
87. Us. fede.
278 FRANÇOIS NOVATI
Quo mag'is indulges seruo magis ocia tractât.
Scripta legens relegas, quia lecta relecta placebunt.
Non pudeat magnos a paruis discere doctis.
Inspiciunt marcham, sed nolunt cernere Marchum.
105 Est multo melius clausis orare lahellis
Quam si uoce mera uicium tegat aurea pellis.
Gorpore si dormis surgat uigilatio mentis.
Non est seruorum iustum punire reatum,
Imo iustorum rectumque Deoque paralum.
105 Xon damnare reum del^et reus, ut latro furem.
0 magnum regem, de quo sunt multa relata.
Vita domo breuiter régnât, mors omnia uastat.
Ebrietas est absque bria fecunda tumultu.
Sufficit exigui doctis potatio uini.
115 Sitis ebrietatem fouelur.
Nobilitas luctus persone tempérât undas.
101. Ms. occia.
H3. bria est expliqué en interligne par rnensura.
UN POÈME RYTHMIQUE
ET UNE LETTRE
D'ETIENNE DE TOURNAI
Etienne de Tournai, connu surtout par ses lettres et par ses
sermons, eut de son temps la réputation d'un habile versifica-
teur \ Lui-même, en deux endroits au moins de sa correspon-
dance, parle des vers qu'il avait composés dans sa jeunesse ~ ;
cependant, ce qui reste de ses poésies se réduit à fort peu de
chose ; quatre pièces seulement, toutes quatre très courtes, ont
été jusqu'à présent imprimées avec ses autres œuvres ^.
Le poème rythmique dont on trouvera le texte plus loin est la
production poétique la plus considérable de beaucoup que nous
connaissions d'Etienne. Elle date de son séjour à Bolog-ne, où,
comme l'on sait, il étudia le droit sous le célèbre Bulgaro ^ ;
c'est donc une œuvre de jeunesse; nous aAons là évidemment un
de ces badinages ipuerilia) auxquels il fait allusion dans une
lettre plusieurs fois citée au cardinal Pierre, évêque de Tuscu-
lum 5.
Le texte que nous imprimons ci-après de ce poème, a été éta-
bli d'après deux copies anciennes, conservées l'une à Paris,
l'autre à Rome.
1. Histoire littéraire de la France, t. XV (1820), p. 385-587.
2. Lettres d'Etienne de Tournai, nouv. édit. par l'abbé Jules Desilve,
Valenciennes et Paris (1893), n° L, p. 64, n" CCLXXVII, p. 349 ; cf.
n« CCXC, p. 363.
3. Migne, Pa/ro/. lat.,{. CLXXXV, col. 1231-1252, et CCXI, col. 566-568;
Lettres..., édit. Desilve, p. 443-444.
4. Histoire littéraire de la France, l. c, p. 326. — Lettres d'Etienne de
Tournai, édition Desilve, n°XLIV, p. 37, n« LXXVIII, p. 92-93, n° CXXXVI,
p. 139, et la note à cette page.
5. Lettres d'Etienne de Tournai, édition Desilve, n° L, p. 64.
280 L. ALVRAY
■ La première se trouve, sans nom d'auteur, dans le précieux
recueil de morceaux de prose et de vers, de la fin du xiii® siècle,
qui forme le manuscrit latin 11.867 de la Bibliothèque nationale;
elle en occupe les feuillets 104 v°. col. 2-10o r°, col. 2 ; cette
copie a été connue de M. Hauréau. qui se réservait d'insérer le
poème dans un recueil de textes littéraires qui n'a jamais paru, et
de M. Karl Hampe, qui en a cité les trois premiers mots dans un
dépouillement partiel de ce manuscrit 11.867, imprimé il y a
trois ans dans le Xeues Archiv ' ; nous la désignerons par la
lettre P.
L'autre copie, que nous appellerons Y. nous est fournie par le
manuscrit 157 du fonds de la reine Christine de Suède, à la
Bibliothèque du Vatican, exemplaire encore inutilisé des lettres
d'Etienne de Tournai % bien qu'il ait été signalé par L. Bethmann,
dans le t. XII de Y Archiv de Pertz •\
Cette copie, plus ancienne que la précédente, otîre cet intérêt
tout particulier, qu'elle fournit le nom de l'auteur ^; en effet, sur
le feuillet préliminaire (A) du manuscrit, aussitôt après le titre
général, qui est :
Incipiunt epistole magistri Stephaai Aurelianensis. Tornacen-
sis episcopi,
1. Xeues Archiv der Gesellschafl fur altère deutsche Geschichtskunde,
t. XXIII (1898), p. 638.
2. Il n'a pas été connu de l'abbé Desilve. dont l'édition constitue néan-
moins un progrès très réel sur les précédentes. — Ce manuscrit se compose
de 72 feuillets de parchemin numérotés, plus un feuillet Ai initial, sur
lequel a été transcrit notre poème, et, à la fin, 3 feuillets de garde, en par-
tie occupés par une analyse des premières lettres, dune écriture un peu
plus récente que le reste. Longues lignes, d'une fine écriture de la pre-
mière moitié du xiii^ siècle. Ce volume mesure 165 centimètres sur 123.
Simple reliure en parchemin; anciens numéros 1392, 1364, 349, plus la
cote V, 36, sans doute celle qui avait été affectée à ce manuscrit dans la
collection des Petau. Le n° 1392 est celui sous lequel cet exemplaire est
désigné dans Montfaucon, Bihliotheca hibliothecarum manuscriptorum,
t. I, p. 43, col. 2.
3. Archiv der Gesellschafl ..., t. XII 1874 , p. 269.
4. La présence seule de cette pièce en tête d'un exemplaire des lettres
d'Etienne de Tournai serait déjà un argument sérieux en faveur de l'attri-
bution à cet auteur.
UN POÈME RYTHMIQUE d'ÉTIENNE DE TOURNAI 281
vient le titre particulier du poème, titre ainsi libellé :
Qiioddam fîgmentum Bononie ah eo metrice composiium et
editum.
Dans l'un et dans l'autre de ces deux manuscrits, le texte du
poème a été, par endroits, assez sensiblement altéré. Le manus-
crit de Rome présente, outre un certain nombre de leçons fran-
chement mauvaises, plusieurs lacunes, soit d'un ou de plu-
sieurs mots dans un vers (v. 6, 80, 92, 470), soit de vers entiers
(v. 110 et 138-139). Ces lacunes ne se rencontrent heureuse-
ment pas dans le manuscrit de Paris, qui n'en offre pas moins,
principalement dans les noms propres [Macthus pour Bacchus,
Sillieus pour Silenus, Planctus pour Plaufus), des leçons extrê-
mement fautives. Mais en combinant ces deux copies, et en les
corrigeant l'une par l'autre, nous espérons être arrivé à dresser
du petit poème d'Etienne de Tournai un texte à peu près sûr.
Le sujet n'en est pas nettement défini. La « Vision » que l'au-
teur imagine (v. 1 et 184), n'est pour lui que l'occasion de trai-
ter à sa manière quelques-uns des lieux communs auxquels on se
plaisait tant alors.
Un fils est né à Jupiter et à Junon (v. 5-8) ; le ciel, la « Cour
céleste » est dans la joie (v. 9-10); et aussitôt, convoquées
par un héraut, toutes les divinités de l'ancienne mythologie
classique d'accourir avec leur offrande pour le nouveau-né
(v. 11-14). Tel est le point de départ des développements qui
suivront.
Tout d'abord, passe devant nos yeux un cortège qui n'est pas
sans grâce, celui des dieux et des déesses de l'Olympe; les pré-
sents qu'ils apportent au jeune enfant remplacent ici les attributs
traditionnels (v. 13-64). Les demi-dieux ou demi-déesses,
Grâces, Satyres, divinités rustiques, ferment cette première partie
du cortège (v. 65-72).
Puis, voici une divinité moins classique : c'est l'Année (v. 73),
suivie des Saisons (v. 74-76) et des. Mois (v. 77-80); si l'auteur
les fait ainsi intervenir, ce n'est, comme on le pense, que pour
en prendre occasion de décrire, après tant d'autres, les occupa-
tions des douze Mois de l'année (v. 81-96).
282
AUVRAY
C'est ensuite un nouveau défilé, d'un caractère plus sévère : la
Sagesse paraît (v. 97), escortée de l'Eloquence (v. 98-100 i et des
Sept Arts. De là un nouveau développement, tout didactique, qui
se prête moins aisément aux descriptions faciles et élégantes, et
au cours duquel le jeune dieu du début semble quelque peu
oublié.
L'auteur s'est imposé la tâche assez vaine de décrire tour à
tour, dans ses vers, le Trivium (v. 100), avec la Grammaire
(v. 101-112), — étroitement unie à la Poésie (v. 113-124), —la
Logique et la Dialectique (v. 12o-132), et la Rhétorique (v. 133-
144); puis le Quadrivium (v. 143), avec l'Arithmétique (v. 146-
lo2), la Musique (v. lo3-lo6), la Géométrie (v. 137-160) et
l'Astronomie (v. 161-168); enfin l'Ethique (v. 169-172) et la
Physique (v. 173-176).
Dans les deux dernières strophes, dont le texte semble tronqué
(v. 177-184), l'auteur se ressouvient enfin de la Cour céleste, et
explique sommairement pourquoi le Droit, — qu'il étudiait alors
à Bologne, — n'a rien à y faire; finalement, — et c'est ici seu-
lement que derrière l'écrivain peut se laisser deviner un chrétien,
— il souhaite qu'à ce jeune fils de Jupiter, instruit dans toutes
les disciplines, soit révélée la parole sacrée.
Le caractère tout profane de cette pièce n'a rien qui doive sur-
prendre. On sait combien la poésie latine du xii^ siècle, qui fut,
en un sens, un siècle d'humanisme, est imbue et pénétrée de
souvenirs classiques ; ce souci d'imiter les anciens se trahit
presque à chaque vers de V Archithrenius de Jean d'Auteville,
de V Anticlaudien d'Alain de Lille, du Polycraticus de Jean de
Salisbury, sans parler de Y Alexandride de Gauthier de Châtil-
lon. Qu'Etienne de Tournai partageât le goût de ses contempo-
rains pour la littérature classique, ses lettres et ses sermons per-
mettaient déjà de n'en guère douter ; les citations ou réminis-
cences d'Ovide et d'Horace n y sont pas rares.
Il serait difficile de déterminer avec précision les sources aux-
quelles Etienne de Tournai a puisé. Les sujets qu'il a dévelop-
pés dans son petit poème appartiennent à ce fonds commun de
thèmes très généraux, sur lesquels, au moyen âge, maîtres et
écoliers exerçaient leur habileté, leur connaissance du métier : les
occupations des douze Mois de l'année étaient un de ces thèmes,
UN poè:mp: RYTn:\riQi'E d'étienne de toi'Rnai 283
et cela dès l'époque carolingienne ' : la description, des Sept
Arts en était un autre -.
Du rythme adopté ici par Etienne de Tournai, nous ne pour-
rions rien dire qui ne soit bien connu. Qu'il suffise de rappeler
que sa « Vision » appartient à un type qui fut assez à la mode,
au xii^ siècle notamment et au xm'', dans la poésie rythmique
profane, soit élégiaque, soit satyrique : c'est le type que l'on
retrouve, — pour ne citer que des exemples célèbres, — dans
VAltercatio Phillklis et Florae, dans la Philomela, dans la
satyre de Schismate diioruin paparum^ dans la satyre de Pierre
de La Vigne contre le Clergé.
Au point de vue littéraire, ce petit poème du futur évêque de
Tournai n'est pas tout à fait sans valeur. Si dans la dernière
partie, dont la matière est des plus ingrates, il y a bien des
lourdeurs et bien des vers prosaïques, il s'en trouve, dans la
première, d'une heureuse inspiration et de vraiment gra-
cieux : ceux, par exemple, où l'auteur représente Mars agitant
devant le petit enfant la crinière de son casque ; ou bien le vieux
Silène aA^ançant péniblement sur sa monture ; ou encore Pluton,
gagné lui aussi par la joie universelle, et devenu, ce jour là,
pour ses sujets infernaux un tyran moins terrible. — Quoi qu'il
en soit, il nous a paru que cette petite pièce méritait d'être
publiée, tant à cause du nom de l'auteur, qu'en raison de sa
nature même : le nombre des poèmes rythmiques profanes que
le moyen âge nous a laissés, est en effet trop peu considérable
pour qu'aucun soit négligé ^.
1. Cf. la pièce XI des Carmina Salisburgensia, dans Poetae latini aevi caro-
lini, édit. Dûmmler (Moniim. Germ. histor.), t. II, p. 64b-646, et surtout le
poème de Wandalbert, De mensium duodecim nominihus, signis, culturis,
IbiJ., p. 604 et suivantes. On en retrouverait le prototype dans Ausone. —
Sur les Saisons et les Mois dans les littératures anciennes et du moyen âge,
on peut consulter l'Introduction de M. L. Biadene à son édition des Carmina
fie Mensihus, de Bonvesin de la Riva (SiudJ di filologia romanza, vol. IX,
fasc. 24, 1901).
2. Cf. la pièce XX des Carmina hihernici exulis, dans Poetae latini aevi
carolini..., t. I,p. 408-410, — la pièce XLVIde Théodulphe,7/)/c/., p. 544-547,
— et la pièce de Théodulphe publiée en appendice, Ibid., p. 629-630. — On
sait quel rôle important jouent les Sept Arts dans V Anticlaudien d'Alain
de Lille, auteur tout à fait contemporain d'Etienne de Tournai.
3. La liste dressée par Wattenbach, Zeitsclirift fiir deutsches Alter-
thum, année 1872, p. 473 et suiv., comprend 760 numéros ; en y ajoutant les
284 L. AIT RAY
Nous donnons, a la suite du poème, une lettre sans nom d'au,
teur et sans nom de destinataire, fournie égalemement par le
manuscrit 157 du fonds de la reine Christine; bien quelle v pré-
cède immédiatement la série depuis longtemps connue des
lettres d'Etienne de Tournai, cette lettre ne figure pas dans les
éditions de sa correspondance.
C'est une requête en faveur de labbaye de Ghistelles. primi-
tivement au diocèse de Tournai, au diocèse de Bruges depuis
loo9. On y trouvera des remarques, intéressantes pour le temps
où elles furent écrites, sur l'origine du nom de sainte Godelive
ou Godeleine, qui était particulièrement vénérée dans ce monas-
tère K L'auteur de cette lettre est un évéque de Tournai, évi-
demment Etienne ; le destinataire, un évêque d'une région sans
doute voisine, avec lequel il était lié d'amitié, vraisemblablement
Lambert de Bruges, évêque de Térouanne. l'un des correspon-
dants bien connus de l'évêque de Tournai.
L. AUVRAY.
QUODDAM FIGMENTfM BONOME
[a MAGISTRO STEPHANO AURELIANENSI, TORNACENSI EPISCOPOJ
METRICE COMPOSITIM ET EDITIM
In commune theatrum visionem fero,
Finem cujus utilem et honestum spero ;
Quia nec superfluus nec obscurus ero,
4 Dociles, benivolos et attentos quero.
Juno, diu sterilis magis quam effeta.
Timens de repudio, quod est thorimeta,
V. Ms. i^)! du fonds de la reine Christine, au Vatican (feuillet prélimi-
naire A).
P. Ms. latin 11867 delà Bibl. nat.. à Paris fol 104 v".)
5. P. affecta. — 6. V. omisU est.
pièces du même genre publiées depuis, on n'atteindrait vraisemblablement
pas le millier. Ce chiffre est bien éloigné du total des pièces rythmiques
de caractère pieux aujourd'hui connues.
1. Gallia. chrintiana, t. V (17.31), col. 276; — Acta Sanctorum, Jul., t. II
(1721), p. 359.
UN POEME RYTHMIQUE d'ÉTIENIN'E DE TOURNAI 28o
Novum parit (ilium, novo partu lela,
8 Post conceptuni tercio luna ter impleta.
Sonat celum laudibus exultacionis,
Et applaudit filio Jovis et Junonis ;
Convocata curia studio preconis,
12 Plena sunt celestia celitum personis.
Mundi partes coeunt et accedunt toti,
Currunt cum muneribus Superi devoti.
Dat Saturnus aureum seculum nepoti,
16 Fer annorum milia temporis ignoti.
Phebus offert puero radium decoris,
Qui viginti quatuor variatur horis ;
Intus motum conferens et splendorem foris,
20 Frigus benefîcio tempérât caloris.
Sequitur Mercurius, et concedit ei
Pilleum talarium, virgam caducei,
Ut sit cautus, agilis, rector sue rei,
24 Gaudet et Archadii deus dono dei.
Mars exultât lituis et clangore tube,
Et in ludi speciem movet crestam jubé ;
Sed ad Jovis monitum latuit in nube, .
28 Donec puer pavidus induatur pube.
A Neptuno balnei temperatur unda,
Liquida, potabilis simul et fecunda;
Dédit hune ternarium, aléa secunda,
32 Ut tridente regeret equoris profunda.
Puerilem Mulciber dat ornatum coUi,
Auro bullas fusiles, celatura molli ;
Quas ut sibi viderat parvulus attoUi,
36 Manus extra protulit, et subrisit oUi.
7. P. novit parit. — 11. P. pconis. — 14. V. devota. — 19. V. motium.
— P. motus. — 20. V. coloris. — 24. V. Gaudet ei... dona dei.— P. Gau-
det ex. — 25. P. exultât preliis. — 26. V. Et ludi... cestam. — P. Ei ludi...
cristara. — 27. V. Se ad. — P. intervertit les deux vers Sed... et Donec...,
mais la lettre h, placée devant Donec, et la lettre a, placée devant Sed,
avertissent de cette interversion. — 29. P. O Neptuno. — 31. P. trinarium.
— 32. P. regerit. — 33. P. Puerulem. — 35. P. Quos.
286 L. AUVRAV
Bacchus ore madidus, rubicundus gêna,
Motu risum concitat, sonum cantilena,
Et balbutit puero verba seniiplena,
40 Et nutrices hilarat temeti lagena.
Hune Silenus sequitur, asina gestante,
Rétro passus quatuor, duos ponit ante ;
Sompno graves oculi, tremule sunt plante;
44 Ridet celi curia sene titubante.
Pluto cum Proserpina voluit exire :
Sed, quia cum gaudio non est locus ire,
Cerberus hune tenuit, et sorores dire;
48 Minus tamen solito cepit desevire.
Pallas in Tritonio lavit eum fonte,
Et serpentes egidis arriserunt sponte ;
Deinde supercilia manu transeunte,
52 Signa verecundie posuit in fronte.
'Ante cunas célébrant Driades choream :
Phebi soror ordinat et disponit eam ;
Subsequuntur virgines pharetratam deam,
56 Nec admittit aliquam turpis rei ream.
Ceres, nuper hilaris filia reperta,
De semenstri spatio post raptorem certa,
Ubertatem nunciat, spicea dans serta,
60 Fertiles areolas, horrea referta.
Venit in palacium Venus gratiosa,
Cunas ornât violis, pavimentum rosa;
Resonat amancium vox deliciosa,
64 Salutantis notule murmura jocosa.
Dive dee fdii, matrem subsequti.
Et sorores Gratie, gremii soluti,
Pollicentur gaudia grata juventuti,
68 Sicut Jovis filium decet eis uti.
37. V. Bachus... matidus. — P. Macthus. — 39. P. balbucit. — 40. P.
hyllarat timeti. — 41. V. Sillenus. — P. ;Sillieus... asino. — 47. P. ire. —
48. P. deservire. — 49. P. Lallas. — 53. P. Driadis. — 56. V. amittit. —
57. P. Feres nuper. — 58. P. semenstri. — 59. V. picea... certa. — 60. P.
areolos. — 61. V. Venus gratia. — P. Veaus... venit. — 64. P. Salutantes. —
65. V. Due dee. — P. Duo dee.
UN POÈME RYTHMIULE d'ÉTIENNE DE TOURNAI 287
Numina silvestria veniunt a rure,
Panes ' et caprij^ene Salyri figure,
Quibus edilîcia rustica sunl cure,
72 Et agrestis offerunt munera nature.
Vocat Annus copiani toto cornu pleno,
Quatuor temporibus mense duodeno :
Flore Ver cunabula cingit, Estas feno,
76 Stat Autumpnus gravidus, caret Hyemps ceno.
Sua per officia Menses occupati,
Plaudunt in obsequium divi recens nati,
Parituri congruos fructus ubertati,
80 Ne, si currant stériles, currant et ingrati.
Janus anni circulum renovans immutat,
Et ingressum dedicans exitum salutat.
Piger Februarius ante focum nutat.
84 Marcius excodicat vineas et putat.
Aprilis multiplici terram flore pingit,
Et severos animos paululum confringit.
Juvenes et virgines Maius discingit.
88 Prata secat Junius et acervos stringit.
Hudat agrum Julius frugibus honustum,
Ut eas excuciat, provocans Augustum.
Lassât hic in area juvenem robustum,
92 Et September humidus effluit in mustum.
•
Seminans Octobrius sata, sulcos régit,
Et November suibus suis glandem legit.
Mactat Duodecimus pingues quos abegit,
96 Dormit, bibit, comedit, ociosus degit.
70. P. Danes. — 72. V. agrestes. — 73. P. anus. — 76. P. auptunus gravi-
dus. — V. tiyems caret. — 77. V. mensis. — 78. V. dira recens. — 80. V.
omis, stériles, currant. — 81. V. sanus. — 82. P. ingressus. — 83. V. nuttat.
— 87. P. decingit. — 88. V. fecat. — 89. P. Nudat. — 90. V. Ut eat. —
P. Ut eam... agmentum. — 91. V. in aéra. — 92. V. omis, humidus. —
93. V. sulco. — P.Octobris... succo.
1. Cf. le début de la lettre CCXLIX de l'édition Desilve (p. 308) : « Ruri
habitans inter Faunos ficarios Panesque silvanos... »
288 L. AUVRAY
Mater Sapiencia, puerum doctura,
Prius Eloquencie tradidit in cura,
Ut loquatur plenius etas inmatura,
100 Probet, persuadeat, Trivdo secura.
Quia puerilia puero sunt digna,
Docet hune Gramatica litlerarum signa,
Et conjungit sillabas, aspere benigna,
104 Et interdum virgula perculit saligna.
Docet quot ex partibus sint orationes,
Quaruni movet quatuor per inflexiones.
Barbarisnii vitio purgat dictiones,
108 Nec soloecensium sunt constructiones ;
Qualiler constructio fiât trarisitiva,
Qualiter reciproca vel retransitiva * ;
Quo significatio transeat activa,
112 Absolvalur neutra, claudicet passiva.
Venit ad Gramatice Poesis hortatum,
Ut, quem prius fecerat illa litteratum,
Hec, nov'em Pyeridum trahens comitatum,
116 Prosa, rithmo, versibus faciat ornatum.
Poetarum varias excitât camenas.
Flaccus agit liricas ode cantilenas,
Plautus et Terrencius comédie scenas,
120 Tityri Virgilius tenjies avenas.
Récitât Ovidius elegos amorum,
Juvenaiis satyras, hostes viciorum.
Fratrum movet acies Stacius duorum,
124 Et Homeri pagina casum Trojanorum.
98. F. tradit. — 100. V. parsuadeat. — 102. P. gramaticam. — 104. P. vir-
gulas. — 105. V. quod. — 107. P. Sillogismi. — 108. P. Qualiter oracio nec
soleciûm. — Soloecensium est vraiseinblahleme/it pour Solœcismorum. Le
vers est dans tous les cas gauche et obscur, et sans doute altéré. — 109. P.
Qualiter oratio. — 110. Le vers 1 10 manque dans V. — 116. V. hornatum. —
118. V. Flacus. —P. agitliveas. —119. P. Planctus. — 120. V. Titurus Vir-
gilii. — P. Premier mot incertain, suivi de Virgilii.
1. Tout ce passage parait dérivé plus ou moins directement de Priscien.
UN P0ÈM1-: RYTHMIQUE d'ÉTIENNK DE TOURNAI 289
Logica, diffiniens, ad divisionem
Monel, ad judicium et invcntionem ;
Jungens Dialectice denionstrationem,
128 Trahit hinc litigium, hinc contentionem ;
Post universalium latebras obscuras,
Dat predicabilium decem posituras,
Tradit sillogisticos modos et figuras,
132 Et resolvit alias aliis juncturas.
Tria fert Rhetorica gênera causarum,
Cum judicialibus demonstrativarum,
Et de liberalibus imbuit hune parum,
136 Qui bus ante ponitur caro magis carum.
Distinguendo partibus sex orationem,
Prius ponit prologum quam narrationem ;
Sedet conlirmatio post partitionem ;
140 Sequitur epilogus conlirmationem.
Per adjuncta roborat vim probationis,
Alia negociis, alia personis ;
Tandem flores colligit elocutionis,
144 Pondère sentenlie, specie sermonis.
Aperit Quadrivium Mathesis docti'ina;
Fundat Arismethica nos in disciplina,
Ubi ligat numéros copula divina,
148 Pianos uno medio, cubicos'per bina;
Eam tam multipliées quam particulares
Proportionaliter jungere putares,
Comités cum ducibus, impares vel pares ;
152 Illos vocat feminas, istos vocat mares.
Musica vocalium vim conjunctionum
Artificialiter colligit in sonum,
Ut hinc semitonium temperet in tonum,
156 Per inflexus varios modulationum.
128. P. contentioni. — 132. P. victuras (jucturas). — 133. V. et P. retho-
rica. — 134. P. demonstraturarum. — 135. V. Et liberantibus. — 138-139.
Les vers 138 et 139 manquent dans V., sans qu'aucun blanc avertisse de
cette lacune. — 140. V. ephilogus. — 145. V. Apperit. — 146. P. arsme-
thica. — 152. P. Islos... illos. — 153. P. conjunctonum. — 154. V. artifica-
liter.
MèliiiKjes Paul l'ubre. 19
290 L. AUVRAY
Ea que vocabulum trahit a mensura,
Angulos multiplici variât figura,
Et per theoremata resonat obscura
160 Qualiter e circulo fiât quadratura.
Régulas celestium clat Astronomia,
In novenis circulis et epiphania,
Que sit in zodiaco planetarum via,
164 Quorum domicilia signa quater tria.
In eorum collocat gradibus ter dénis
Martis infortunium et Saturni senis ;
Venus est placabilis, Jupiter est lenis ;
168 FlectiturMercurius variis habenis.
Postquam septem didicil artes libérales,
Hinc intus interserit Ethica morales,
Per virtutes quatuor, que sunt principales,
172 Et quadratos animos faciunt equales.
De natura Phisica tradit documenta,
Ejus qualitatibus ligans elementa;
' Elevât subtilia, premit corpulenta,
176 Et humores corporum dividit attenta.
Quia de civilibus et humano Jure
In celesti curia non habentur cure,
Nec apertum séparât ab occulto fure
180 Nec vult ut in mutuo veniant usure.
Ut, post omnipharie genus discipline,
Capiat sententiam pagine divine,
Crescat summi filius régis et regine,
184 Quia tali claudimus visionem fine.
157. V. vocalium. — 158. P. Angeles. — 159. P. Et pro... resoai. —
161. V. Astrimonia. — 162. P. et V. In novelli. — 163. P. Que sic...
planetarum. — 170. V. omis. Hinc intus. — 173. V. naturi. — P. naturis.
— 174. V. qualitabus. — 175. P. premït elementa. — 178. V^. habetur. —
P. hêtur. — 182. Divine a été ajouté après coup dans P.
LIS POÈ.AIE RYTHMIQUE d'ÉTIENNE DE TOURNAI 291
LETTRE D ETIENNE DE TOURNAI
[a LAMBERT DE BRUGES, ÉVEQUE DE TÉROUANNE?] *
Jocunde sunt amicitie quarum primicias et honesta juventus seminat
et matura seiiectus earumdem décimas metit. Ex earum radiée fructus
inmarcessibiles surgunt, quos nec erugo nec tinea demollitur, nec
fures elîodiunt aut furantur ^. Hoc felici commercio credimus vos
nobisteneri, et audaci confidencia in peticionibus nostris justis presu-
mimus exaudiri. Est in diocesi nostra monasterium virginum, exi-
guum nomine, precipuum honestate. Earum religionem commenda-
bilem facit et exclusa curiositas et paupertas inclusa. Matrona sancta,
cujus ibi memoria celebratur, beata Godelef dicitur. Gujus nomen,
etsi barbarum nobis videatiir, meritum tamen inestimabile estimatur.
Primani sillabam, que dicitur God, teutonico sive anglico sermone
Deum credimus interpretari. Reliqua[m] vobis, qui lingue idioma intelli-
gitis ^, id est lief, relinquimus exponendam •*. Habent ille pauperrime
virgines decimam unam in diocesi vestra, quam longissimo tempore,
bona fide et justo titulo, elemosinam possederunt. Supplicamus vobis,
supplicant et ipse virgines nobiscum, ut pro amore Dei et interventu
nostro defendatis earum jura et decimam illam, si videri[ti]s juste fieri,
et auctoritate vestra et sigillé confirmetis.
1. Ms. 157 du fonds de la reine Christine, au Vatican (fol. 1 r°).
2. Matt. XVI, 19 et 20.
3. Cette remarque incidente paraît pouvoir bien s'appliquer à Lambert
de Bruges, à qui nous avons supposé que cette lettre était adressée.
4. Ms. : exponendum.
LA FIN
SEIGNEURIE DE TUSCULU
L'Institut autrichien d'Études historiques à Rome a publié,
dans les fascicules de Tannée 1886 de [la revue romaine Sfudi
e Documenti di Storia e diritto^ une série de documents très
importants pour l'histoire ecclésiastique et civile de Rome. L'un
d'eux, inséré sous le n° XXX dans le fascicule d'octobre-
décembre, ne porte dans l'orig-inal aucune indication chronolo-
gique ; la date qui lui a été attribuée par l'éditeur nous semble
inexacte et nous croyons utile à\ proposer une rectification qui
permettra de le placer à son rang parmi les actes relatifs à la
seigneurie de Tusculum insérés dans le Liher Censuum i.
Cette pièce tirée des Archives du Vatican (Arm. xi, caps, vu,
n° XXX vi) est un projet de convention entre Raino de Tusculum,
1. Comme Paul Fabre l'a montré dans son Élude sur le Liher Censuum
de V Eglise Romaine, p. 15 et ss., à la suite d'Enr. Stevenson, Cencius Ca-
merarius semble avoir inséré dans la -seconde partie du Liher Censuum
deux collections antérieurement formées, Tune datant du pontiQcat d'Eu-
gène III, l'autre de celui d'Adrien IV. Elles contiennent les documents rela-
tifs à la seigneurie de Tusculuni dont il sera fait usage dans cette étude.
Le cardinal Boson, camérier d'Adrien IV, auquel est attribuée la composi-
tion de la seconde de ces collections, n'a pu la compléter par les actes du
temps d'Alexandre III, la mort l'ayant atteint avant la fin de ce pontificat
(cf. DucHESNE, Liher Pontifîcalis, t. II, p. xl). Mais il a rédigé, au jour le
jour, semble-t-il, une biographie d'Alexandre III, où il transcrivait des
documents qui auraient sans doute été ajoutés à sa collection. Cette bio-
graphie a été insérée avec d'autres, notamment celle d'Adrien IV, compo-
sées par le même auteur, dans le manuscrit du Liher Censuum de la biblio-
thèque Riccardià Florence, peu après la recension du Liher Censuum faite à
l'époque d'Innocent IV. Cf. P. Fabre, Étude, p. 182 et Les vies des papes
dans les manuscrits du Liher Censuum, dans Mélanges de l'École de Rome,
t. VI, p. 147-161. Nous nous sommes servi pour cette biographie de l'édi-
tion donnée par Dlchesne, Liher Pontifîcalis, t. II, p. 397 et ss.
LA FIN DE LA SEIGNEURIE DE TUSCULUM 293
d'une part, les frères Fran^ipani et le Saint-Siège, de l'autre. Dans
une première partie, Cencius Frangipani s'engage par serment,
pour lui et pour son frère Othon, à céder à Raino de Tusculum,
en leur nom et au nom du Saint-Siège, la ville de Terracine. Ils
le mettront en possession dans un délai s'étendant du 3 juillet à
l'Assomption, et obtiendront du Saint-Siège des privilèges rati-
fiant cette cession et lui attribuant, à titre de location, Segni
avec les domaines de Vico, Cori et Norma. La convention con-
tient en outre une alliance garantie sous serment et une promesse
de secours effectif, aux frais des Frangipani et du Saint-Siège, au
cas où, dans le délai stipulé, le seigneur de Tusculum serait atta-
qué « de Rome ou d'ailleurs ». En échange, Raino de Tusculum
jure de céder au Saint-Siège, à Cencius et à Othon Frangipani,
Tusculum et la forteresse de Monte Gavo avec leurs dépen-
dances, sauf une partie de l'Algide qui a fait l'objet d'une con-
vention antérieure de son père avec le pape Eugène III. II
renonce à toute réclamation au sujet de la ditTérence de valeur
entre Tusculum et Terracine et contracte de même une alliance
garantissant aux Frangipani leurs personnes et leurs biens.
Jusqu'à l'exécution de cette convention principale, les Fran-
gipani mettent leur forteresse de Monte Gavo entre les mains de
Jean de Supino, qui la tiendra, à titre de séquestre, pour la resti-
tuer dans les conditions fixées par la convention. Dans le texte,
tel qu'il est publié, cette convention accessoire est ainsi formu-
lée : « Hec conventio facta est inter dominum G[encium! Fraja-
panem et dominum R[ainonem] de Tusculano.. ; dominus nam-
que C[encius] dédit roccam que vocatur de Papa ad tenendum
domino Johanni de Supino, hoc pacto ut quonclam dominus
papa Alexander faciet privileghim domino Rainoni de Tusculano
de Terracina... hue usque ad festum secundum S. Marie de
Agusto, et, si hoc non perficietur hinc usque ad predictum fes-
tum, ut superius dictum est, dominus Johannes de Supino res-
tituet roccam domino Rainoni. » Ge sont les indications con-
tenues dans cet engagement du séquestre qui, jusqu'ici, ont servi
à dater le document. Il y est fait mention de quondam dominus
papa Alexander ; l'éditeur en a conclu que cette convention était
postérieure à la mort d'Alexandre III et il l'a placée <( vers 1 18a. »
M. Tomasetti, dans les notes qu'il a consacrées à ce document
294 GEORGES DIGARD
[Studi e Documenti, 1887, p. 230), a aperçu une des difficultés que
soulevait cette date. En 118o, il y avait déjà quinze ans qu'aux
termes d'un acte du 8 août 1 170, connu par l'insertion qu'en a
faite Boson dans la biographie d'Alexandre III', Raino de Tus-
culum avait cédé au pape tous ses droits sur Tusculum, si bien
que M. Tomasetti en est réduit à supposer qu'il ne s'agit pas
ici de la ville de Tusculum, mais simplement de propriétés
situées sur son territoire. Cette hypothèse, d'ailleurs très peu
satisfaisante, étant donnée l'importance de Terracine qui sert de
contre-partie dans l'échange, est inutile. D'autres indications
comprises dans la première partie du document prouvent en effet
qu'il est non seulement antérieur à la mort d'Alexandre III
(1181), mais encore à la paix de Venise (1177). Que lisons-nous
en effet dans les clauses de la convention relative à l'alliance
promise par Cencius Frangipani à Raino de Tusculum ? « Asse-
curabimus tibi... et... tam per nos te juvabimus quam per ter-
ram, quam vel modo abemus vel in antea... abebimus, et per
totum nostrum posse usque ad finem scismatis. » Cette indica-
tion, qui se retrouve exactement dans l'engagement correspon-
dant de Raino de Tusculum, est parfaitement claire. L'alliance
entre les Frang-ipani et Raino de Tusculum est conclue jusqu'à
la fin du schisme ; elle l'a donc été à une époque où Frédéric
Barberousse n'avait pas encore renoncé à soutenir un antipape
et où le schisme, qui devait se terminer à la paix de Venise, durait
encore.
Il reste à expliqvier la phrase où il est parlé d'Alexandre III
comme d'un personnage défunt : « hoc pacto ut quondam dominus
papa Alexander faciet privilegium domino Rainoni de Tusculano
de Terracina ». Sa construction logique est absolument vicieuse et
la formule quondam dominus papa serait insolite, la formule
usuelle pour désigner un pape décédé étant hone memorie et non
quondam. Tout porte à chercher une correction à ce passage.
Or, d'après le calque qui nous a été envoyé par notre confrère
M. Coulon, l'abréviation qui a été résolue par quondam se com-
pose de deux lettres, une n et une autre lettre qui peut être lue
q, mais qui correspond aussi à la forme de Vi majuscule un peu
1. Boson, Vie d'Alexandre III, dans Duchesne, Liber pontificalis, t. II,
p. 422.
LA FIN DE LA SEIGNEURIE DE TUSCULUM 295
bouclé au sommet avec une haste se prolongeant au-dessous de
la ligne. Suivant nous il faut lire inde et non quondam. Mais à
supposer que cette lecture ne soit pas admise, rien ne peut pré-
valoir contre la mention formelle du schisme qui exclut toute
date postérieure à 1177.
L'année 1185 une fois écartée, à quelle époque faut-il placer
cette convention ? A notre avis, elle a été rédigée au mois de
juillet 1170, quelques semaines avant l'acte du 8 août dont
Boson nous a conservé le texte, et elle éclaire d'un nouveau jour
la politique des papes du xii^ siècle dans les États de l'Eglise,
On connaît le rôle des ancêtres de Raino de Tusculum dans les
préliminaires de la querelle des investitures ^ l.orsqu'Othon III
eut fortifié par son installation à Rome la souveraineté
impériale, les descendants de la seconde fille de Théophylacte,
qui avaient recueilli l'héritage de la puissance fondée par Albéric,
se divisèrent en deux factions. Les uns, représentés par les Cres-
centii, soutinrent le parti de l'indépendance, les autres, héritiers
de Grégoire de Tusculum, « sénateur et préfet naval » sous
Othon III, les combattirent au nom des droits de l'Empire et
réussirent ainsi à accaparer le pontificat romain pendant plus de
trente ans. Benoît VIII, le fils de Grégoire, fut remplacé par son
frère Jean XIX, leur neveu Benoît IX leur succéda avant même
d'être arrivé à l'âge d'homme et les scandales qui suivirent son
élévation provoquèrent l'intervention de l'empereur Henri III,
Malgré la déposition de Benoît IX au concile de Sutri, les sei-
gneurs de Tusculum ne désarmèrent pas ; ils ne cessèrent de
combattre Léon IX et, à la mort d'Etienne IX, ils essayèrent
encore de créer un pape sous le nom de Benoît X. Ce fut à la suite
de cette tentative que fut promulguée la décrétale de Nicolas II
sur l'élection pontificale.
Il serait trop long d'étudier ici l'attitude des seigneurs de
Tusculum dans la grande lutte qui suivit bientôt cette démarche
décisive du parti réformateur. Nous voudrions seulement attirer
l'attention sur un point qui ne nous paraît pas avoir été suffi-
samment mis en lumière. Un des premiers actes de Grégoire VII
1, Il faut consulter sur cette période Duchesne, Les premiers temps de
l'État pontifical. Paris, 1898.
296 r.EOKGES DIGARD
avait été de publier une bulle où figuraient, parmi les biens dont
la propriété était confirmée à la basilique de Saint-Paul ^, « la
moitié du château que l'on appelle la Colonna, avec toutes ses
dépendances, et Monteporzio ». Or, trois ans après, en 1077, Pierre,
frère cadet de Grégoire de Tusculum, donne au monastère du
Gassin une église située à Monteporzio 2 ; en 1102, il apparaît
sous le nom de Pierre « de la Golonna » comme seigneur de
Zagarolo et de la Golonna 3; enfin en 1117, tandis que son neveu
Ptolémée de Tusculum se fait confirmer par Henri V tous les
biens « que son père Grégoire et ses autres parents avaient eus
ou possédés ))^, ce même Pierre défend Rome contre les Impé-
riaux aux côtés de Pierleone '. Dans quelles circonstances se
produisit ce démembrement de la seigneurie de Tusculum, dont
Pascal II recueillait ainsi les premiers fruits? Grégoire VII
n'avait-il consenti à abandonner les revendications de la basi-
lique de Saint-Paul qu'en faveur de Pierre « de la Golonna ** » ?
Grégoire de Tusculum avait-il jugé nécessaire de confier à son
frère cadet des biens qui avaient besoin d'être défendus ? De
quelque façon qu'on A^euille préciser l'origine des Golonna, ce
qu'il y a de certain, c'est que la division de la maison de Tus-
culum en deux branches devait durer et qu'elle allait continuer
à servir les intérêts du Saint-Siège.
Bientôt, en effet, une nouvelle puissance entra en scène dans
les Etats de l'Eglise. Au lieu de rester l'exécuteur docile des
volontés pontificales, le « Gommun » de Rome prétendit exercer
tous les droits d'une seigneurie collective et s'assurer des res-
sources par l'établissement dune banlieue étendue, dont Tivoli
et Tusculum devaient faire partie. Ges ambitions, dont les papes
1. Cette bulle publiée par Margarini, Bullarium Casinense, p. i07, doit
être datée dii 14 mars 1074. Elle ne porte pas de date d'indiction ; mais
la date du jour correspond au grand synode tenu en 1074 par Grégoire VII
et c'est alors qu'elle a dû être promulguée.
2. Gattula. Historia monasterii Cassinensis. Venise, 1743, p. 236.
3. Pandolphus, Vita Paschalin II, dans Duguesne, Liber Pontificalis, t. II,
p. 298.
4. Petrus Casinensis dans Mon. Germ., t. VIII, p. 191.
ij. Ann. Rom. dans Duguesne, Liber Ponti/icalis, t. II, p. 344.
6. Monteporzio et la Colonna ne figurent plus dans la bulle où l'antipape
Anaclet confirme les propriétés de la basilique de Saint-Paul, le 27 mars
1130. Margarini, p. 139.
LA FIN DE LA SEICxNFURIE DE TLSCILLM
297
auraient pu s'accommoder pourvu que leur droit supérieur de con-
trôle fût sauveg^ardé, ne tardèrent pas à devenir un danger. Sous
rinfluence d'Arnauld de Brescia, les nouveaux sénateurs rêvèrent
d'interdire aux clercs toute souveraineté temporelle et invo-
quèrent l'ancienne Lex regia pour revendiquer le droit de dispo-
ser de la couronne impériale. Le seul moyen de les convaincre
de leurs illusions était de faire appel à l'Empereur. La Cour
Romaine s'y résio^na ; mais, en même temps qu'elle négociait
avec Conrad 111 et Frédéric Barherousse, elle s'efforça de tirer
parti des événements pour l'organisation féodale du Latium. Au
milieu de la situation troublée que créaient les projets de la Com-
mune romaine ', aussi menaçants pour la puissance des barons
romains que pour l'autorité du Saint-Siège, une guerre privée était
sur le point d'éclater entre Othon Colonna et Ptolémée de Tuscu-
lum au sujet de Montefortino -. Othon Colonna prétendait rentrer
en possession de ce château, dont le père de Ptolémée s'était
emparé au mépris d'un échange conclu avec Pierre Colonna, et,
pour se procurer les ressources nécessaires, il avait engagé à Othon
Frangipani la part qui lui revenait dans Tusculum '^. Eugène III
intervint dans la querelle. En échange de 110 livres de pave-
sans, de 140 livres de lucquois et du u castrum Trebani » ^,
Othon Colonna céda à l'Eglise Romaine <( la moitié de la cité et
de la forteresse de Tusculum avec sa souveraineté et son droit
de guidage ^. toutes les actions qu'il avait du chef de ses parents
sur cette ville et sur ses dépendances, Monteporzio. avec ses
1. Sur ces projets, voir une lettre d'Eugène III à ^Yibald de Stablo,
Segni, 20 30111 1152. Jaffé, Mon. Corbeiensia dans BihI. Rer. Germ., t. I,
p. 537.
2. Tous les détails qui suivent sont extraits de l'acte conclu entre Othon
Colonna et le cardinal de Saint-Clément, mandataire d'Eugène III, le
10 décembre liol. Muratori la publié d'après le Liber Censuuin dans ses
Anfif/uitates, t. III, p. 777.
3. C'est ce qui résulte d'un acte conclu entre Othon Frangipani et le
cardinal de Saint-Clément le 29 décembre 1152, inséré comme le précédent
dans le Liber Censuum et publié aussi par Muratori. Ibid., p. 779.
4. L'acte de confirmation d'Eugène III, daté de Segni, 5 octobre 1141,
se trouverait dans Cappelleti, Le Chiese cFIfalia, Venise, 1844, t. VI,
p. 378. Nous n'avons pas pu le consulter.
5. Cette mention du droit de guidage des seigneurs de Tusculum explique
l'acharnement que mirent les Romains à conquérir cette ville.
298 GEORGES DIGARD
dépendances sauf Colonna et Zagarolo, et tous les droits qu'il
avait sur le château de Montefortino ». Grâce à cette convention,
dont Eugène III assura le plein efïet en remboursant la somme
prêtée par Othon Frang-ipani à Othon Colonna, la paix se main-
tint dans le Latium, et la souveraineté pontificale s'implanta
dans la seig-neurie de Tusculum, dont la continuité cessait avec
les domaines des Colonna.
Les troubles que déchaînèrent à Rome le supplice d'Arnauld de
Brescia et le couronnement de Frédéric Barberousse n'interrom-
pirent pas l'œuvre commencée '. En présence de la révolte des
Romains, qui le chassait de Rome en même temps que la cour
pontificale, Frédéric Barberousse craig-naitde voir le pape se rap-
procher du roi de Sicile, et, d'autre part, tous ceux que mena-
çaient les convoitises de la Commune étaient plus anxieux que
jamais. Avec un admirable sang-froid, Adrien IV sut mettre à
profit ces inquiétudes. II ne se contenta pas de faire transporter
à 1 Eglise Romaine le serment d'allégeance que Tivoli avait pré-
tendu prêter à l'Empereur au mépris des droits du Saint-Siège ;
il amena Frédéric Barberousse sur le territoire de Tusculum et
reçut, pendant le séjour qu'y fit l'Empereur -, le serment de
fidélité de Jonathan de Tusculum ^. En même temps, le nouveau
vassal du Saint-Siège obtenait, à titre viager, la moitié de la
ville de Tusculum que nous avons vu céder à l'Eglise par
Othon Colonna, et remettait au pape les forteresses de Montefor-
tino et de Fajola, que des délégués pontificaux devaient encore
garder deux ans après le rétablissement de la paix entre le pape
et les Romains. C'étaient là d'importants succès pour la poli-
tique pontificale, mais qui furent bientôt compromis par la nou-
velle lutte entre le Sacerdoce et l'Empire.
1. Pour tout le récit qui suit nous nous appuyons sur les biographies
d'Adrien IV et d'Alexandre 111 par le cai-dinal Boso.n. Duchesne, t. Il, p. 388
ss. On sait quelle est la valeur de cette source pour l'histoire des Etats de
l'Eglise.
2. Le 7 juillet llSo, in territorio Tusculano, Frédéric Barberousse expé-
dia un acte eu faveur du dauphin Guigue. Stumpf-Brentaxo, Die Beichs-
kanzler vornehmlich des X, XI und XII Jahrhunderts, t. III {Acta Imperii
adhuc inedita), p. 164, n° 128.
3. L'acte que nous analysons, daté du 9 juillet llSo, est inséré dans le
Liber Censuum d'où Theiner l'a publié, Codex diplomaticus dominii tenipo-
ralis S. Sedis, t. I, p. 16.
LA FIN DE LA SEIGNEURIE DE TUSCULUM 299
A la mort d'Adrien IV, un cardinal romain, Octavien Male-
dictus, fils de Jean Maledictus ' qui s'était signalé par son
dévouement à l'empereur Henri V, consentit à se faire l'instru-
ment d'un schisme. Alexandre III fut contraint de passer en
personne au delà des Alpes pour faire reconnaître son obédience;
mais, dès qu'il le put, il revint à Rome et s'efforça d'y faire
naître un mouvement d'union et de réconciliation analogue à
celui dont la ligue lombarde donnait alors l'exemple. Ce fut
en vain. Au lieu d'agir sans arrière-pensée contre les fau-
teurs du nouvel antipape Pascal IV^ les Romains ne songeaient
qu'à mettre leur concours aux enchères et à profiter des circon-
stances pour réaliser leurs vues d'agrandissement. Ils chassèrent
les schismatiques d'Albano, puis, au printemps de 1167, contre le
gré du pape qui ne prévoyait que trop les suites de cette entre-
prise, ils attaquèrent Tusculum. Jonathan, le bénéficiaire du
traité conclu avec Adrien IV, n'en était plus seigneur ; il avait
été remplacé par Raino, son frère cadet, qui avait séjourné
comme otage à la cour d'Allemagne 2. A la suite des premières
attaques des Romains, Raino persuada à son cousin Othon
Golonna de venir à son secours et d'invoquer pour leur commune
défense la protection de l'Empereur 3. Précisément l'archevêque
intrus de Cologne, le chancelier Renaud de Dassel, venait d'ar-
river dans les environs de Rome ; il comprit de suite l'impor-
tance de cet appel et s'empressa de le transmettre au camp
impérial d'Ancône. La majorité des conseillers de Frédéric Bar-
berousse fut d'avis de ne pas y répondre, mais Christian de
Busch, l'archevêque intrus de Mayence, passa outre ; il amena
à son collègue une bande de Brabançons et tous deux, à la tête
de leurs petites troupes, battirent les Romains devant Monte-
porzio. L'effet produit par cette victoire répondit aux espérances
des schismatiques ^. Vainement la cour pontificale essaya-t-elle
d'abord de se maintenir à Rome, en se mettant à la turris car-
i. Pandolphe dans Duchesne, p. 303. C'est à tort que dans la note 43
Johannes Maledictus est identifié avec Jean Frangipani.
2. Léo Casinensis, loc. cit., p. 840.
3. Les détails qui suivent sont tirés d'une lettre de Renaud de Dassel à
ses diocésains. Sudendorf, Registrum. léna, 1849, t. II, p. 146.
4. BosoN, loc. cil., p. 415 et ss.
300
GEORGES DIGARD
tularia sous la protection des Frang-ipani, Frédéric, accouru
d'Ancône k Tusculum, promit aux Romains de leur rendre le
butin et les prisonniers faits à Monteporzio s'ils déterminaient
Alexandre III à abdiquer en même temps que l'antipape, pour
qu'il fût procédé à une nouvelle élection. Devant ce péril le pape
se vit contraint de g-ag-ner le royaume de Naples ; Frédéric s'em-
para de la basilique vaticane, y porta la couronne reçue des
mains de son antipape, et fit sceller « à Rome, k Saint-Pierre »
par Raino de Tusculum et Othon Colonna un diplôme où il féli-
citait Dassel « d'avoir, avec laide de Dieu, grâce k son courage
et k celui des chevaliers de Cologne, glorieusement triomphé des
Romains et élevé ainsi magnifiquement le Très Saint Empire '. »
, Cet acte fut le dernier que la chancellerie impériale put dater
de Rome. Dès le lendemain une courte pluie développa dans
l'armée allemande une épidémie qui força Frédéric k une retraite
précipitée, laissant le champ libre aux représailles des vaincus
de Monteporzio.
Après avoir détruit Albano, les Romains demandèrent au
pape d'approuver l'expédition qu'ils préparaient contre Tuscu-
lum. Alexandre III s'y étant refusé, ils ajournèrent pour quelque
temps leur attaque -, et c'est pendant ce répit laissé k Raino
de Tusculum que se placent, si nous ne nous trompons, les
pourparlers dont l'acte publié par l'Institut autrichien nous a
conservé le témoignage.
La cour Romaine, établie k Veroli en mars 1170, venait de
sceller l'alliance des Byzantins et des Guelfes ^ en présidant au
mariage d'Othon Frangipani avec la nièce de l'empereur Manuel
Comnène. La reconnaissance des Frangipani était tout acquise
k Alexandre III ; ils traitèrent en son nom avec Raino de Tuscu-
lum et réussirent k lui faire accepter la convention que nous
avons analysée plus haut.
Le but poursuivi par Eugène III et Adrien IV dans leurs pré-
cédentes négociations était atteint. Raino de Tusculum, le prin-
1. Rome à Saint-Pierre, 1^'' août 1667. Lacomblet. Niederrheinisches
Urkundenhuch, t. I, p. 296, Ddsseldorf, 1840. Raino de Tusculum et Othon
Colonna figurent parmi les témoins.
2. BosoN, p. 419.
3. Ibid. et Ann. Ceccanenses dans Mon. Gerrn. t. XIX, p. 286.
LA FIN DE LA SEIGNEURIE DE TUSCllLUM 301
cipal auteur des complications dont l'Eglise avait tant à souffrir,
se trouvait définitivement éloigné de son cousin Colonna, avec
qui il ne pouvait plus reconstituer la formidable puissance des
descendants de Théophylacte. Il était transplanté dans la Mari-
time, loin de Rome, dans une région écartée où le voisinage du
royaume de Naples assurait sa fidélité. Tusculum passait sous
la souveraineté de nouveaux seigneurs, moins odieux aux
Romains, dévoués au Saint-Siège, prêts à accepter sans résis-
tance toutes les combinaisons favorables à la réconciliation du
pape et de la Commune. D'autre part, les avantages offerts à
Raino de Tusculum n'étaient pas à dédaigner ; la convention, en
le mettant à l'abri de la vengeance des Romains, lui assurait du
même coup, l'amitié du Saint-Siège, l'alliance des Frangipani
et la paisible possession de beaux domaines voisins de ceux
qu'il possédait déjà dans la vallée du Sacco.
Quelle était la valeur durable de la conception d'Alexandre III ?
L'événement ne permit pas d'en juger. Au dire de Boson, qui
fait tout au plus une allusion à notre traité i, Raino de Tusculum,
effrayé des préparatifs des Romains, crut que l'appui du parti
impérial lui serait plus utile que celui du Saint-Siège. Il se mit
en rapport avec Jean Maledictus, le frère de l'antipape
Victor IV, que Frédéric avait créé préfet de Rome, et lui offrit
de conclure au profit du schisme un traité analogue à celui que
les Frangipani lui avaient proposé au nom du pape. Maledictus
accepta avec empressement ; il donna à Raino Montefiascone et
Borgo S. Flaviano, domaines du Saint-Siège dans la Maremme
Toscane, en échange de Tusculum et s'attribua à lui-même la
propriété de cette seigneurie. La combinaison échoua. Les
Romains, qui, nous dit Boson, haïssaient également les deux
signataires de ce traité, continuèrent à attaquer Tusculum.
Maledictus effrayé abandonna sa nouvelle acquisition. Raino de
son côté ne put se faire accepter à Montefiascone et essaya vai-
nement de rentrer k Tusculum. Il ne lui restait plus qu'à
demander merci au pape en lui cédant tous ses droits sur
Tusculum ; c'est ce qu'il fit dans l'acte daté du 8 août H 70
que Boson nous a conservé et où l'on trouve parmi les
1 . Boson, p. 422.
302 GEORGES DIGARD
témoins ce Jean de Supino qui avait été désigné comme
séquestre dans la convention avec les Frangipani.
Le pape prit possession de Tusculum et y résida juqu'en
janvier 1173 ; mais il n'eut garde de consommer la ruine de
Raino. L'ancien seigneur de Tusculum conservait encore
quelques châteaux dans les monts Albains. Le o janvier 1174 le
pape lui prêtait deux cents livres de provinois contre une hypo-
thèque sur le château de l'Algide ^ ; c'était un nouvel achemine-
ment vers l'exécution du plan déjà poursuivi en 1171 et qui fut
réalisé cinq ans plus tard. Le 11 octobre 1179 Alexandre III
échangeait avec Raino de Tusculum Norma et Vico contre le
château de Lariano -. Désormais la branche aînée des descen-
dants de Théophylacte n'avait plus un pouce de terre dans les
monts Albains ; elle allait finir obscurément dans la nouvelle
région où elle était transplantée. Quant à Tusculum, elle ne put
échapper à la haine des Romains et l'on sait comment sa des-
truction fut le prix dont Henri VI paya la commune de Rome
qui avait forcé Gélestin III à le couronner.
Georges Digard
1. L'acte inséré au Liber censuum a été publié par M. Tomasetti dans
VArchivio délia Societa Romana di storia patria, t. IX, p. 423.
2. MuhATORi. Antiquitates, t. I, p. 141. Cet acte tiré du Liber censuum
fournit un nouvel argument en faveur de la date que nous proposons. En
effet, si Alexandre III échangeait en 1179 Norma et Vico contre Lariano,
ces mêmes domaines ne pouvaient pas faire en 1185 l'objet d'un nouvel
échange.
L'ADMINISTRATION DU FRIOUL
SOUS LES PATRIARCHES D'AQUILÉE
La résidence et la circonscription diocésaine immédiate des
patriarches d'Aquilée sont situées sur le territoire du duché lom-
bard de Forum-Julii ou Frioul ; c'est là aussi qu'étaient leurs pos-
sessions les plus anciennes, les plus importantes et celles dont
l'ensemble était le plus compact.
Nous voyons déjà Charlemagne conférer au patriarche Paulin,
pour les possessions de son église, l'immunité et une exemption
étendue des charges publiques'. Lui et ses successeurs, de même
que beaucoup de particuliers^ accroissent l'importance des biens de
cette église. Mais c'est toutefois depuis les empereurs saxons que
cet accroissement prend de grandes proportions. La politique
générale d'Othon P'' et de ses successeurs, et cette circonstance que
le Frioul fut, en 952, placé sous Fautorité du duc de Bavière et,
en 976, — comme partie de la marche de Vérone — sous celle
du duc de Garinthie ~, ont sans doute exercé à cet égard une égale
influence. Les donations se suivent désormais, comprenant de
grandes étendues de pays groupées ensemble. Othon F"" donne un
territoire important sur la rive gauche de la Livenza ^ ; Othon II,
les châteaux de Buja, Fa gagna, Udine, Brazzano et Groang,
chacun avec le pays et la seigneurie dans un rayon de trois
milles 4. Othon III ^ donne au patriarche et au comte Werihen
(de Frioul) par parties égales, la « villa » de Goritz et tout le
pays entre l'isonzo, la Wippach, Duino et les sommets des
1. Bœhmer-Mûhlbacher, Regesta Imperii I,, 2« édition, n°' 319-320.
2. Waitz, Deutsche Verfassuncjsgeschichte, 2« édit., t. V, p. 151.
3. Mon. Germ., Diplomata I, 466,
4. Ib., Il, 360.
5. Ib. II, 835.
304 E. VON OTTENTHAL
Alpes, c'est-k-dire une partie du comté actuel de Goritz ainsi
que les droits d immunité dans un rayon de deux milles pour
tous les villages que le patriarche a élevés en Frioul depuis
les dévastations des Hongrois sur son sol ou sur celui du roi.
Conrad 11 ajoute encore une grande forêt, qui borde le Frioul le
long de toute la lisière des Alpes, de l'Isonzo jusqu'à la Meduna
et à la Livenza ^ et qui devait être bientôt éclaircie par de
grands défrichements, de même le territoire, jusqu'alors véni-
tien, entre la Livenza et la Piave -.
Le patriarche était donc, sans aucun doute, de beaucoup le
plus grand seigneur terrien du Frioul, et aussi le plus privilé-
gié. Sans parler des nombreux châteaux dont l'établissement et
l'acquisition se rattachent au caractère primitif du Frioul
comme marche frontière en face des Slaves, des Avares et des
Hongrois, sans parler également d'une immunité étendue
vis-à-vis de lautorité comtale et ducale '^ Henri II conféra aux
patriarches les attributions judiciaires d'un nonce royal [Missus
regius) pour toutes leurs possessions ^. Conrad H leur accorda
encore la faveur du droit de battre monnaie '.
Henri IV enfin donna à cette évolution sa conclusion défini-
tive. Depuis longtemps il n'était plus question du Frioul comme
marche frontière ; mais, pour s'assurer en vue des communica-
tions de l'Allemagne avec l'Italie les passages à l'est des Alpes •>,
en l'an 1077 il conféra au patriarche Sighard, son ancien chan-
celier, le comté de Frioul, avec tous les fiefs que le comte Louis
y avait possédés, « cum omnibus ad regalia et ad ducatum perti-
nentibus, hoc est : placitis, collectis, fodro, districtionibus univer-
sis^ », c'est-à-dire le comté, y compris les droits ducaux, dans toute
1. RuBEis, Mon. eccl. Aquilejensis, 412.
2. Stumpf, Acta inedifa, 48.
3. Cf. le jugement de la Cour aulique de Vérone, Rubeis, Mon. .500.
4. Neues Archiv der Gesellschaft fur altère deutsclie Geschichlskunde, III,
122 : Sed ecclesiœ advocatiis ex nostro latere nuniius in iani dictis casfellis et
villis placitet, et si lites inter eos exorte fuerint, legali iudicio ut legalis mis-
sus potestative determinet. Cf. Ficker, Forschungen zur Reichs-und Bechts-
geschichte Italiens, II, 13 et ss.
5. Rubeis, Mon. 505.
6. C'est ce qu'a fait le premier ressortir Tangl dans Archiv fur œster-
reichische Geschichte, XI, 234.
7. Rubeis, Mon. 537.
l'aDMINISTRATULN Dr FRIOUL 305
l'étendue du Frioul ^. Ces attributions furent confirmées, de la
manière la plus précise, par Henri VI et Othon IV ~. Comme il ne
se trouvait dans ce rayon aucun territoire ecclésiastique ou
séculier qui fût indépendant du patriarche ^, celui-ci possé-
dait donc un territoire fermé, extraordinairement favorable au
développement de la souveraineté territoriale.
Le comté de Frioul, en sa qualité primitive de marche, avait
conservé la vieille circonscription du duché lombard ; il embras-
sait tout le territoire des frontières de la Carniole et de Tlstrie à
l'est, jusqu'à la Livenza, à l'ouest, depuis la crête des Alpes au
nord jusqu'à la côte marécageuse de la mer. Ce comté pouvait
donc être encore désigné, en raison de son étendue, comme une
principauté, quoique le territoire réellement soumis à l'autorité
du patriarche fût restreint, à l'est, \evs le cours inférieur de
risonzo, par le développement du comté de Goritz 4.
C'est par la royauté allemande, surtout en vue de fortifier la
domination allemande en Italie, que cette principauté ecclé-
siastique avait été fondée. Depuis le xi® siècle, la plupart des
patriarches d'Aquilée ont été pris dans la haute noblesse
allemande, j'iusieurs d'entre eux dans les familles les plus
considérables des provinces allemandes voisines. Ils acquirent
aussi des possessions et des seigneuries importantes en Carin-
thie et en Carniole, tant par la libéralité de princes leurs parents
que par collation royale. C'est de la même façon et dans les
mêmes vues qu'il le faisait pour l'évêché de Trente "^ qu'Henri IV
conféra au patriarcat, comme pays de soutien, les comtés alle-
i. FicKKn, Forschungen I, 269,273.
2. Stumpf, Acta inedita. 263 : « ducatum Fori-Julii cum omni jure et
pertinentiis suis et sanguinolentum denarium... et omnia malefîcia, quœ ad
correptionem et hannum principuni spectare noscuntur >i ; de même Boehmep-
FicKER Regesta imperii V. n° 238.
3. L'évêché de Concordia et l'abbaye de Sesto dépendaient encore au
xiv^ siècle du patriarcat. (Cf. Blanchi Thésaurus ecclesiss Aquile/ensis n°^ 10
et 11), ainsi que tous les couvents du Frioul. Egalement à Cordenone, qui
était un alleu des Babenberg, et à Pordenone, qui appartenait aux mêmes
ducs, la justice était aux mains de la « domus Aquilegie ». Mi.notto, Docu-
menta ad patriarchatuni Aquilegenseni spectantia I, 32.
4. Cf. CzÔRNiG, Das Land Gôrz und Gradisca, 610.
5. A. HuBER, Geschischte OEsterreichs I, 503, 347,
Mélanges Paul Fabre. 20
306 E. VON OTTENTHAL
mands de Garniole et distrie '. Ces territoires, il est vrai, ne
formèrent jamais avec le Frioul une véritable unité politique,
et ils ne tardèrent pas à tomber sous la puissance de grands
vassaux d'Aquilée, mais cette réunion eut cependant comme
conséquence, pour les deux grands sièg-es, une immigration
considérable d'Allemands, appartenant surtout à la chevale-
rie ^. Ces immigrés se fondirent avec la noblesse du pays, mais
par suite de leur richesse et de leur situation auprès des
patriarches allemands et des princes leurs parents, leur part
fut prépondérante dans le déA^eloppement des classes nobles dans
le Frioul. Comme dans les provinces allemandes du voisinage,
il se développa une « ministérialité » puissante •^, dont l'influence
s'accrut par l'entrée dans ses rangs de beaucoup de barons.
Cette noblesse, devenue la caste dirigeante, contribua à
former et à fixer l'organisation politique du Frioul. Le déclin
de la puissance impériale produisit à la vérité un fort mou-
vement de recul. Après la mort de Bertold, en l'an 12ol, et
pendant tout un siècle, ce ne sont plus que des candidats du pape
qui occupent le siège patriarcal ; à l'exception du Français Ber-
trand, ce sont tous des Italiens, inclinés, par la politique comme
par leurs relations de famille, à s'appuyer sur l'Italie. Les relations
avec la royauté allemande sont presque complètement rompues,
celles qui existent avec les princes allemands du voisinage sont de
plus en plus dominées par la préoccupation qu'ont ces princes
de faire passer dans leurs mains les possessions lointaines des
patriarches et d'acquérir de l'influence sur le Frioul lui-même.
Par suite les patriarches sont forcés de se rapprocher davantage,
dans leur administration même, des coutumes italiennes.
On va montrer, dans la rapide esquisse qui suit, comment sous
l'action de ces courants opposés se développèrent les institu-
tions politiques du Frioul, et on se bornera à considérer leurs
directions principales.
1. Stu.mpf, Reichskanzler n°^ 2.802-2.803.
2. Celte question est traitée en détail dans le mémoire de Zahn, Friau-
lische Studien, dans Archiv fur ôster. Geschichte 57, 279 et ss.
3. C'est ce que montre aussi par exemple, le mandement de Frédéric I^""-
Stumpf, Reichskanzler n" 4.36o.
l'administration du frioll 307
Même si on fait abstraction de leurs attrilnitions ducales, la
donation faite aux patriarches du Frioul se distingue nettement de
privilèges semblables accordés*aux évêques italiens par ce fait qu'il
n'existe pas ici de grande ville bien peuplée, ayant un trafic impor-
tant, qui forme le point central du territoire dont il est fait donation.
Aquilée était en décadence, Gividale sans importance, Udine était
encore un château et elle dut tarder bien longtemps avant
d'être reconnue à proprement parler comme capitale. Le
grand mouvement des communes, qui a décidé des destinées de
l'Italie, ne pouvait s'étendre au Frioul. Quoique la grande masse
du peuple parlât l'italien et se trouvât, au point de vue écono-
mique, dans une situation semblable à celle de toute la Haute-
Italie, quoique le droit commun se soit aussi en partie développé
dans le Frioul sous l'influence italienne — c'est ainsi par exemple
que le notariat y acquit complètement droit de cité, — cependant
la transformation du comté de Frioul en une principauté ecclé-
siastique, due à l'action des mêmes vicissitudes, a été soumise
aux mêmes causes de ralentissement ou d'accélération que l'on
constate pour les évêchés allemands, notamment pour le siège
de Trente, situé lui aussi en terre italienne.
En Italie comme en Allemagne la collation à un évêque d'un
ou de plusieurs comtés ou portions de comté ne suffisait pas à
assurer la formation d'une principauté ecclésiastique viable.
Dans l'un comme dans l'autre pays, les conditions de fait ont eu
souvent plus de puissance que les parchemins des souverains. Il
s'agissait de savoir si le prince ecclésiastique était en état de
conserver dans sa main l'administration de son territoire. Si
l'évêque allemand était amené à transmettre le comté en fîef à
un laïque puissant, ou si tout le patrimoine ecclésiastique passait à
un avoué de haute naissance et demeurait héréditaire dans sa
famille, alors une principauté séculière pouvait s'élever, ayant
pour fondements des fiefs ecclésiastiques comme nous le voyons
dans le Tyrol.
Si cela n'est pas arrivé dans le Frioul, quoique parfois on ait
pu le craindre, c'est que les patriarches se gardèrent de donner
en fief leur duché et d'établir trop tôt une avouerie unique
s'étendant sur tout le territoire. Nous sommes malheureuse-
ment bien peu renseignés sur l'ancienne histoire du Frioul
308 E. VON OTTENTHAL
en effet c'est seulement au xiii*" siècle que les chartes deviennent
plus abondantes; indépendamment de cela, d'ailleurs, je dois
me borner ici aux points dune véritable importance.
On ne se trompera pas sans doute en considérant comme une
chance heureuse pour les patriarches la rapide succession des
familles qui reçurent en lîef la dignité ducale de Carinthie. Par
suite de son union antérieure avec la marche de Vérone, ce pays se
trouvait déjà en étroite relation avec le Frioul. Au xi^ siècle les
ducs sont avoués, et le sont, semble-t-il, sur le territoire patriarcal
tout entier. Mais Henri, le dernier duc de Carinthie de la maison
d'Eppenstein, résigna cette fonction entre les mains de son frère,
le patriarche Udalric P"" '. Bientôt après, cette fonction revint aux
comtes de Goritz ; il n"a pas encore été possible d'établir avec
certitude leur origine, mais leur famille n'était pas prépondé-
rante ni par sa puissance ni par son influence. Le comte Mai-
nard, qui mourut en 1139 ou 1140, occupait déjà cette fonction ~
qui demeura héréditairement en possession de cette famille. Les
Goritz exerçaient aussi les mêmes attributions sur une série de
couvents. On paraît avoir admis, dès cette époque, ce qui fut
juridiquement constaté à la mort du patriarche Udalric II
(1182) 3, que le comte de Goritz avait l'avouerie sur tous les
couvents de ce côté i à l'est) du Tagliamento, sauf sur S. Odo-
rico.
L'enquête indiquée nous fournit également la limite de l'avoue-
rie des comtes de Goritz : c'était le Tagliamento. A la vérité ce
fait important n'est mentionné qu'incidemment dans le document
rédigé par le notaire Petrus, d'une façon qui n'est pas à vrai dire
très heureuse ; mais d'autres preuves le confirment pleinement.
C'est ainsi que, d'après ce document, le comte de Goritz doit
rendre seulement justice, sur la rive droite de ce lleuve, à Cinto, où
1. Dans le document non daté Rubei^, Mon. 519, lequel doit être placé
entre 1090, Tannée de l'avènement de Henri, et 1121, l'année de la mort
d'Udalric, il est dit : « Heinricus s. Aquilegensis ecclesiw... advocatus...
placitum advocatiae super omnibus bonis prsefatse Aquil. ecclesiœ altinen-
fihus... integerrime in manus patriarche Vodalrici... tradidit. »
2. Cf. l'actede 1140, Rubeis, Mon. 571. — D'après Enenkels Fiirsfenbuch,
dans Rauch, SS. I, 250) les Goritz auraient tenu le comté et le baillage en
fief des comtes de Peilstein; il n'y a pas lieu d'examiner ici cette assertion.
3. Rlbeis, Mon. 6^9.
l'administration du frioul 309
les agents forestiers (et probablement les habitants de la forêt) lui
sont soumis. Sur la rive droite du Tagliamento, au sud de l'an-
cienne grande route transversale, s'étendait jusque vers la
Livenza le territoire de l'évêché de Goncordia, dont les rois
Hugues et Lothaire avaient fait donation aux patriarches ^ et qui
par suite tenait de ceux-ci ses droits régaliens 2; l'avoué de cet
évèché était le comte de Prata ^. Au même endroit se trouvaient
aussi les possessions du couvent de Sesto, qui avait été donné par
Othon I" au patriarcat ^ et qui paraît avoir exercé par lui-même
les droits régaliens qui lui étaient transmis par le patriarche ^ ; en
tout cas Tavouerie n'appartenait pas au comte de Goritz, dont les
vassaux et « ministériaux » déclarèrent officiellement en 1221 :
« quod in illa parte Tiliaventi anfecessores sui numquani placi-
tare consueverunf, excopfis duahus villis, scilicet de Bania et
Gruario ^ », toutes deux situées près de Ginto.
Le large lit du Tagliamento, rempli d'éboulis, qui coupe la
plaine du Frioul h peu près par la moitié du nord au sud, forme
d'une manière générale une sorte de ligne de démarcation : tan-
dis que dans la partie orientale du Frioul le patriarche —
suivant le principe allemand — tenait presque partout réunis
dans ses mains les droits comtaux, à l'ouest du Tagliamento
ils sont transmis (notamment le droit de haute justice crimi-
nelle) à une série de vassaux ecclésiastiques et séculiers. En
dehors des églises déjà mentionnées de Goncordia et de Sesto,
nous trouvons ici les seigneurs de Prata ", de Porcileis * (Porcia)
et de Polcinigo 9, investis par le patriarche des droits comtaux.
Une série d'autres seigneurs de ce territoire ne portent pas à
1. Mittheilungen des Instituts fur ôsterr. Geschichtsforschun;/, I, 290.
2. (BiANCHi), Thésaurus n" 10.
3. Degani, La diocesi di Concordia, 141 (1192), Biaxchi, dans Arc hiv fur
ôsterr. Geschichte 21 n°8(1203). Je citerai à l'avenir simplement sous le
titre : Bianchi, Ai'ch., avec indication du volume et du numéro les Docu-
cumenta historiœ Forojuliensis summatim regesta ab I. Bianclii.
4. Mon. Germ. Diploniata I, 466.
5. Bianchi, Arch. 21 n" 76 et Fontes reruni austriacaruni. Diplomataria
24, 9.
6. Bianchi, Arch. 21n<'61.
7. (BiANCHil, Thésaurus n° 13i;i.
8. Bianchi, Arch. 21 n°s 155, 189, 222.
9. Ib. n" 86.
310 E. VON OTTENTHAL
la vérité le Litre de comte, mais ils ont des privilèges analogues ;
ainsi ceux de Frattina ', les Spilimberg-o -, les possesseurs du
château de Forgaria ■^, les seigneurs de Sacile, dont les droits
passèrent plus tard k la commune urbaine^; de même aussi
Cavolano est désigné en 1262 comme un comté ^. Par suite de
cette évolution '^ plutôt italienne il ne restait réellement plus de
champ d'action à lavoué d'Aquilée, mais, en même temps, la
domination directe du patriarche se trouvait également res-
treinte. Ce furent les luttes avec les Camino, avec Eccelin de
Romano, avec Trévise qui déterminèrent, au xiii^ siècle, les
patriarches k restaurer leur puissance, mais rependant des 28
« gastaldies » énumérées dans le Lucifer ecclesiœ Aquilegiensis ~\
composé en 1386, il n'y en a guère qu'un tiers qui appartienne
k la rive droite du Tagliamento.
Si les comtes de Goritz n'étaient pas des avoués trop puis-
sants, c'étaient néanmoins des avoués très avides. On sait
comment dans cette fonction les titulaires s'efforçaient d'aug-
menter leurs attributions légales en profitant des circonstances
et en exploitant sans scrupule les moyens d'action temporels.
A la suite de la répétition de semblables empiétements on en
vint, en l'année 1202, k fixer les attributions légales de l'avoué
dans les limites où elles étaient en 1182 ^. Des déclarations faites
k cette occasion nous pouvons inférer que les patriarches, en fai-
sant la collation de lavouerie aux Goritz, eurent toute liberté; en
effet les prestations et redevances qui appartiennent k l'avoué du
chef du Frioul ne sont pas très élevées ; elles ne frappent pas
le domaine seigneurial du patriarche, ni celui de ses vassaux
et de ses « ministériaux ».
1. BiANCHi, Arch.li n" 41. Du texte même du diplôme inséré dans la Col-
lezione Blanchi, a la bibliothèque de la ville d'Udine, il résulte que, aux
termes de l'investiture de H 72 << cum ampla concessione Popponis palriarchse >>
ils avaient le droit de haute justice dans tous leurs châteaux et domaines.
2. BiANCHi, Documenti per la storia del Friull II, 27.
3. Indice dei documenti per la storia del Friuli raccolti dal Bianchi
n° 3413.
4. Bianchi, Arch. 21 n" 120; 24 n» 320, cf. Indice n» 2686.
3. Verci, Marca Trivigiana, II, doc. 60.
6. FiCKER Forschungen I, 239, 243.
7. (Bianchi), Thésaurus p. 414 sq.
8. RuBEis, Mon. 647.
l'administration du FRIOUL M{
Au point de vue de la juridiction, la situation du patriarche
est favorable : le « placiturn advocatise » a lieu seulement une
fois par an aux différents sièges judiciaires (pas très nombreux, si
l'énumération en est complète) devant l'avoué ou son représen-
tant et devant le « nuntius » du patriarche, siégeant conjointe-
ment K Les famuli ecclesiœ -, dans les causes du grand criminel,
telles que le vol et le brigandage, ne sont pas soumis à la juri-
diction de l'avoué ; l'amende pour les peines corporelles ou capi-
tales [cruentus denariiis) est partagée par le patriarche avec
l'avoué. Il en est de même de l'engagement de se repré-
senter en justice {vadimonium) qui est déposé entre les mains
de l'agent du patriarche. Le même principe est appliqué au
combat judiciaire, sauf qu'il a lieu devant l'avoué seul. Il n'est
pas non plus sans importance que les comtes de Goritz puissent
céder les revenus provenant de l'avouerie, mais non le droit de
juridiction.
Quoique, au xiii'' siècle, les comtes de Goritz aient considéra-
blement développé leur puissance, d'après nos sources, leur
influence sur l'administration du Frioul, au point de vue judiciaire,
diminua au lieu d'augmenter. Diverses circonstances contribuèrent
à ce résultat. Les chapitres d'Aquilée et de Cividale, ainsi que
plusieurs couvents, rachetèrent les droits comtaux en faisant
cession de biens importants ^ ; dans tous ces cas, l'avouerie
est résignée entre les mains du patriarche et rétrocédée par celui-
ci à ces églises, sans que d'ailleurs le succès de ces cessions ait
été toujours durable.
1. De même qu'à Botzen, comté dont l'évêque de Trente avait donné les
deux tiers en fief au comte de Tyrol, le « gaslaldus » épiscopal présidait
avec l'avoyer du comte. Voltelini, Sùdtiroler Nolariatsimbreviaturen,
I, CCV.
2. Cette expression peut comprendre toutes les personnes dépendant de
l'Eglise, à commencer par les « ministériaux ». Waitz, Deutsche Verfas-
sungsgeschichte V, 2^ éd., 490.
3. Par exemple le chapitre d'Aq-uilée (Rubeis, Mon. 556); le couvent
d'Aquilée (Kandler, Cod. dipl. Istriano pour l'année H66, non paginé); le
couvent de Beligna en 1173 (Rubeis, Mon., 576) ; le couvent de Moggio en
1211 (BiANCHi, Arch., 21, n" 33) et le chapitre de Cividale (Rubeis, Mon.,
652); le couvent de S. Stefano en 1286 (Bianchi, Arch., 24, n" 511) ; en
1284, le patriarche rachète lui-même les droits pour quelques localités sur
la rive droite de l'isonzo {ih., 24, n" 486).
312 E. VON OTTENTHAL
; ■ Un autre amoindrissement des pouvoirs de l'avouerie résulta de
ce que le patriarche donna aussi en fief à divers barons les droits
comtaux sur leurs biens, dans Test du Frioul, ou, ce qui revient
.évidemment au même, le droit de haute justice criminelle '.
Comme les dations en fief de ce genre n'ont été confirmées par
des titres que peu à peu, nous ne savons pas à quelle époque a
commencé la concession de ces faveurs, mais en tout cas cet
état de choses remonte au temps des patriarches allemands. En
effet le patriarche se plaint en 1238 devant la cour aulique impé-
riale de ce que ses feudataires, en partie en vertu de l'avouerie',
en partie parce que des biens leur ont été conférés « cum omni
jure », usurpaient l'exercice de la haute juridiction criminelle et
d'autres droits compris parmi les droits régaliens ~. Cela ne serait
guère croyable s'il n'y avait pas eu réellement des cas où le
patriarche avait de la sorte lui-même donné aussi en fief la haute
justice criminelle. Assurément cette extension des droits de la
noblesse restreignait la puissance du patriarche aussi bien que celle
de l'avoué ; mais on peut en même temps remarquer que pour la
noblesse de l'est du Frioul, la possession du droit de haute justice
ne cessa pas de demeurer une exception.
Il est du reste incontestable que même le placitum advocatiac
perdit encore de son importance. Déjà en 1202 ou déjà en 1182 il
rdst, comme ailleurs du reste, restreint aux crimes graves ■-. La juri-
.diction dans les affaires capitales, l'exécution des peines corpo-
relles graves et des peines capitales, sont les droits que se réserve
l'avoué lorsqu'il vend ou qu'il donne en fief son avouerie, parfois
aussi lorsqu'il y renonce '*. Sous cette forme \e plaeitum advocatiae
se perpétua et, si les chartes nous manquent sur ce point,
cela ne saurait nous étonner, puisque dans le Frioul même
1. Les premiers exemples que j'en connaisse concernent les seigneurs de
Zegliaco, qui en 1232 sont investis à titre de fief iuxta forinam antiquarum
consuetudinum cum omni honore dominio comitatu jiirisilictione (Bianxhi,
Arch. 21, n° 183), et les seigneurs de Mels, qui en 1275 et 1300 reconnaissent
tenir du patriarche dominiuni et garriluni latronem et cruentam super
omnibus bonis suis donius i1/e/s (Biancui, Thésaurus, n°* 188, 189).
2. RuBEis, Mon., 698.
3. Cf. Waitz, Deutsche Verfassungsgeschichte, VIII, 63.
4. Il en est déjà ainsi en 1173 (Rubeis, Mon. 587), puis en 1235, 1240,
1280, 1289, 1312, 1320, 1323 (Bianchi, ^rc/i. 21, n°^ 116, 127; 24, n°^ 486,
519 ; 31, n° 292 ; 36, n" 586 ; Bianchi, Documenti I, 586).
l'administration du FRIOUL 313
au XIV® siècle, c'était encore la procédure allemande qui domi-
nait ^ Mais cette juridiction a beaucoup perdu de son étendue ;
ainsi, d'après le document de 1320, cité k la p. 312, note 4, elle ne
paraît plus s'appliquer qu'aux biens et aux personnes dont l'avoué
avait des redevances à percevoir. La juridiction sur ces biens,
d après ce même document, est exercée par le « gastald » des
comtes de Goritz k Flambro ; sa compétence s'étend jusque vers
Udine, ce qui ne serait guère possible, si leplacitum advocatiae eût
encore été tenu, comme d'après l'enquête de 1202, k Udine
même. Il est certain que le patriarche exerçait lui-même ou par ses
propres agents la juridiction dans les affaires les plus importantes
et sur les classes élevées.
Dans le cours du xiii"^ siècle, la situation du comte de Goritz,
comme avoué d'Aquilée, fît de plus en plus place à celle d'un grand
vassal et d'un prince voisin. C'est ainsi qu'à plusieurs reprises,
notamment sous Grégoire de^SIontelongo, des guerres dangereuses
eurent lieu entre le comte et le patriarche, que le comte de Goritz
joua souvent, comme capitaine général du patriarche, un rôle
important, et qu'il tenta de temps en temps, au xiv"^ siècle, de
s'établir solidement dans le Frioul par l'acquisition de nombreux
châteaux-forts. Cependant les patriarches empêchèrent heu-
reusement la sécularisation du ducatus et comitatus Fori Julii.
Il est toutefois caractéristique que, dans l'acte d'investiture
d'Albert IV par le patriarche Bertrand en l'an 1338 *, il n'est
aucunement parlé d'avouerie ; le mot n'est même pas prononcé.
Au contraire l'administration de la (( patria » (le Frioul), sous
le patriarche et ses agents, se développe de plus en plus.
Déjà avant l'acquisition du comté de Frioul, les patriarches
avaient besoin d'un certain personnel administratif comme
grands seigneurs terriens, suzerains et possesseurs d'un certain
nombre de droits régaliens. Par la collation du ducatus et
comitatus Fori Julii, cette administration fut plus exactement
1. Cf. lintéressante lettre d'Urbain V sur ce sujet, Rubeis, Mon. 949.
2. Rubeis, Mon. 886 ; dans le Lucifer de 1386 (Biaxchi) Thésaurus,
p. 413, la rubrique « Comités Goriiiae » ne contient non plus rien sur ce
point.
314 E. VON OTTENTHAL
fixée au point de vue territorial, et aussi investie de droits supé-
rieurs. Je suis forcé de me borner ici à suivre le développe-
ment que prirent, aux dépens des attributions de l'avoué, les
organes de l'administration patriarcale qui se rattachent à la
juridiction.
Nous sommes, en ce qui concerne les commencements de
1 administration patriarcale, renseignés d'une manière tout à
fait insuffisante. Mais si nous remarquons que la nombreuse
noblesse du Frioul se subdivise de la même manière qu'en
Allemagne : si notamment nous rencontrons à côté des barons
une multitude de « dintsmanni », nous pourrons aussi con-
clure que l'administration fut conduite de la même manière que
dans les grands évêcliés allemands. Evidemment, les « minis-
tériaux » constituèrent d'abord les cadres des fonctionnaires à
la cour du patriarche et dans les nombreux châteaux-forts qui
formaient les centres de ses patrimoines. Ce sont en effet les
vassaux libres et les " ministériaux » qui plus tard forment encore
conjointement le conseil du patriarche. Les deux classes étaient
d'autant plus rapprochées l'une de l'autre que beaucoup de
barons entrèrent dans la « ministérialité • » et que beaucoup de
« ministériaux » devinrent riches et puissants. Ce sont eux qui
sont les assesseurs à la cour aulique du patriarche, qui s'élargit
plus tard par l'adjonction des prélats et des envoyés des villes
et qui devient le parlanientuni ou colloquium générale.
Cette cour aulique, sous la présidence du patriarche ou de son
représentant, apparaît comme l'instance supérieure dans toutes
les causes civiles, notamment in causis territorii, libertatis et
servitutis ~, aussi bien lorsqu'une partie est un clerc ^ que
lorsque les deux parties sont des laïques. Le patriarche y connaît
des litiges sur les questions de propriété ^, de dot '^, de liberté
i. Cf. aussi (BiANCHi), Thésaurus, p.. 402-403.
2. Ces causes, suivant le statut imprimé (Biaxciii, Arch. 31, n" 60),
d'après un manuscrit du xiv^ siècle {Statut du patriarche Marquard) sont
réservées au patriarche, tandis que son vicaire, le successeur de l'ancien
Vicedominus, partage avec lui le pouvoir déjuger toutes les autres causes.
3. Il en est ainsi dans le premier cas que je connaisse, de H 83, copie du
xviiie s. dans le Otium Forijulii IX, 294 à Cividale.
4. BiAxcHi, Arch. 24, n° 495(1284, fief?), Bianchi, Documenti l, 331
(1319), Indice n° 1366 (1321, appellatio de manso).
5. BiANCHi, Documenti I, 438 (1311).
l'administration du frioul 315
ou de non liberté', de constitution communale ~, de redevances
seig-neuriales ^. Dans quelques-uns de ces cas, il s'agit d'appels.
Mais nous trouvons en même temps cette juridiction s'exer-
çant au criminel. 11 faut nous rappeler que déjà d'après l'enquête
de 1202 les famuli ecclesiae, par conséquent aussi les « minis-
tériaux », étaient, pour les causes criminelles, soumis à la
juridiction du patriarche lui-même ; et plus les barons entrèrent
dans la « ministérialité », plus cette cour aulique dut apparaître
comme le tribunal de droit commun de la noblesse. Tous les
vassaux du patriarche paraissent être soumis à cette juridiction.
En 1260, les barons et comtes de Prata, propter graves offensas
et énormes iniarias par eux commises au préjudice du patriarche,
en prenant parti pour Eccelin de Romano, avaient été bannis,
cum iudicamento curiae, — non pas de la cour des fîefs, mais bien
du parlement — ;/>er laudiim curiae le patriarche est autorisé à les
gracier, au cas où ils donneraient satisfaction ^. En 1296, le
patriarche ordonne en cour aulique la saisie des possessions des
seigneurs de Monteregale, pour brigandage ^; en 1327, un seigneur
de Varmo est cité devant cette juridiction pourvoi de grand che-
min 6 ; en 1332, les seigneurs de Prampero sont cités pour le
même motif ". En 1331, le patriarche en sa cour prononce le ban-
nissement à vie contre les fauteurs d'un conflit sanglant entre les
habitants d'iVquilée et les serviteurs du chapitre^; en 1292, il
condamne un espion à la prison perpétuelle 9; en 1310, Philippu-
cius de Cividale donne à son procureur pouvoir de le défendre,
deA'ant le patriarche ou devant un autre juge, de l'accusation de
trahison^o_
1. Olium ForijuUi IX, 246 (1227); Bianchi, Documenti I, 339,421, 45b
(1319-1321).
2. Bianchi, Arch. 24, n» 471 (1282).
3. Bianchi, Documentil, 449 (1321).
4. Bianchi, Arch. 21 n°* 262, 263.
5. Ih. 26, n" 751.
6. Bianchi, Documenti II, 90.
7. Ib. II, 630.
8. Ib. II, 574.
9. Bianchi, Arch. 26, n» 656.
10. Copie dans la collection Bianchi à la Bibliothèque de la ville d'Udine
{Indice n» 1060). - :--■,-,'" .■ ^
t)16
E. VON OTTENTHAL
Cette cour étend aussi son ressort sur tout le Frioul, sur
toutes les classes de la population. Elle est aussi une cour cri-
minelle, dans le sens strict du mot, et possède dans ce but un
président spécial, séculier, qui est de même Tag-ent d'exécution,
le maréchal. Le Lucifer dit ' : Officialis generalis gerens vices
patriarchales in criininalibiis est marschallus-. En dehors du soin
de la sécurité des routes, il a notamment à connaître de tous les
crimes dans les lieux où il n'y a pas d'autorité locale et aussi
lors que les autorités locales ne remplissent pas leur devoir. Les
mêmes attributions lui sont aussi reconnues dans le statut du
patriarche Marquard de 1366 3. Et il avait les fonctions de jug-e
criminel supérieur dès avant cette époque : en 1338, il poursuit
Mathieu de Manzano, pour meurtre de sa femme ^ ; en 1339, il
juge à Cividale des faits de brig-andage, de viol, de blessure ayant
occasionné la mort ^ ; en 1341, il poursuit les seigneurs de Ca-
stello pour brigandage ^\ en 13 i2, il fait prononcer pour meurtre
et brigandage le hannum perpetuum capitis "'. Ces exemples ne
remontent pas, il est vrai, avant le temps du patriarche Ber-
trand, mais la fonction elle-même est plus ancienne. Déjà en
1264, il est fait mention de Jacohus marschalcus ipsius (patriar-
chae) de cubia [se. curia) ^; en 1309, de Raynaldus de Felicia-
nis marischalcus ^; en 1319, de Spinalhus de Casara de Padua,
mareschalcus patriarchae et eius curiae ^'^ Tous ne sont pas de la
noblesse du Frioul ; c'est ce qui prouve le mieux le fait qu'ils
sont de vrais fonctionnaires. Et si sous le patriarche Berthold
Odoriciis de Ronchono^^, qui n'appartient pas à la famille des
1. (BiANGHi), Thésaurus, pp. 40.
2. Il faut bien le distinguer du maréchal du pays, qui portait la bannière
en guerre et qui était conetamment près dans la famille Moruzzo-Tricano.
— Le maréchal de la justice est appelé souvent Viccinarschallus ou Mars-
challus curiae.
3. BiANCHi, Arch. 31, n° 60. Cf. ci-dessus, p. 314, note 2.
4. Indice, n°^ 2753 et .3007.
T). Indice, n» 2861.
6. Indice, n" 2992.
7. Indice, n" 3078 (Copies de tous ces documents dans la collection
Blanchi).
8. Copie du xvme s. dans le Otium Forijiilii IX, ^iOS, à Cividale.
9. Indice n" 1032.
10. BiANCHi, Docuinenti I, 317.
11. BiANCHi, Arch. 26, n" 647.
l'administration du frioul 317
maréchaux féodaux de Moruzzo-Tricano, est mentionué comme
maréchal, il en résulte que le marschallus curiac existait déjà
sous les patriarches de race allemande.
Mais le Lucifer de 1386, dans les instances inférieures, ne men-
tionne que des tribunaux patriarcaux K 11 faut donc déterminer à
quelle époque ils remontent et quel a été leur point de départ.
L'enquête de 1 202 établit qu'un nuntius ou advocatus du patriarche
doit tenir le placitum advocatiae conjointement avec le sous-
avoué du comte de Goritz '-. Le fonctionnaire patriarcal est aussi
désigné ailleurs sous le nom de exactor, nuntius, gastaldio ^.
« Gastaldio » est d'ailleurs le titre que nous rencontrons de plus
en plus fréquemment, non seulement dans le Frioul, mais encore
dans tout le territoire lombard et précisément aussi dans l'évêché
de Trente, pour les agents dont la situation dépasse de beaucoup
leurs attributions originaires d'agent de gestion économique et
de juge patrimonial ^. Lorsque l'évêque de Trente fait valoir en
justice, par son « gastald » de Formiger, son droit de co-posses-
sion du comté de Botzen, le rôle du (( gastald » correspond assez
exactement à celui que joue le nuntius du patriarche au tribunal
de l'avouerie. Pendant longtemps, les « gastalds » ne nous sont
connus dans le Frioul que comme témoins dans les actes ^. Nous
commençons à connaître leurs fonctions et leurs lieux de résidence
seulement à partir de la seconde moitié du xiii'' siècle, c'est-
à-dire à partir d'une époque où ce n'étaient plus des Allemands
qui étaient appelés au siège patriarcal.
Le « gastald » eut sans doute dès l'origine une circonscrip-
tion déterminée de son ressort, bien que l'indication n'en ait été
que plus tard ajoutée au titre delà fonction ^. Les circonscriptions
1. (BiANCHi), T/iesâU7'«s, pp. 404, 406.
2. RuBEis, Mon. 648, 649.
3. Ih. 567, 386, Bi.vnchi, Arch. 21, n° 116.
4. C'est dans un sens analogue qu'il faut interpréter le titre de « Gastal-
dio» des seigneurs d'Attems 'Rubeis, Mon. 604), du chapitre de Cividale
[Otium Forijulii XXVI, 02 (1230), du couvent de femmes de Cividale
(BiANCHi, Arch. 21, n° 208), etc.
5. Pour la première fois, autant que je sache, en 1161. Rubeis, Mon. 583.
6. Évidemment le Gastald mentionne dans la note 3, était aussi Gastaldio
de Cividale, où nous rencontrons également en 1188 et 1203 un fonction-
naire de ce genre.
318 E. VON OTTEMHAL
sont d'inégale étendue, suivant la situation géographique, la
densité de la population (p. ex. à Carnia). et sans doute
aussi suivant la situation topographique des biens patriarcaux.
Comme centres de ces circonscriptions, apparaissent dès l'ori-
gine de nombreux chàteaux-forts, de nombreuses places fortes
et des villes. La possession exclusive d'un territoire dans un
rayon de trois milles autour d un de ces châteaux-forts ' est
demeurée parfois, comme à Udine, entre les mains du patriarche.
Parmi les localités où. d'après l'enquête de 1202, doit siéger le
tribunal de lavouerie, la plupart et précisément les plus impor-
tantes sont aussi plus tard des résidences de « gastalds » patriar-
caux; elles ne pourraient coïncider qu'en partie avec les sièges
du mallum du temps des tribunaux publics. Mais les « gastaldies »
patriarcales sont beaucoup plus nombreuses que les sièges de tri-
bunaux de l'avouerie et elles se répartissent d'une manière beau-
coup plus uniforme sur tout le Frioul. D'après le Lucifer de 1386,
il y en a 28, ainsi qu'il a été dit ; mais, d'après l'indication
« quaedam patriae loca numeranda siint », cette énumération
ne prétend pas être complète et de fait, nous trouvons encore, à
d'autres époques, d'autres " gastaldies ».
Le « gastald » apparaît, depuis que les documents nous per-
mettent' de délimiter plus exactement ses attributions, comme
l'agent du patriarche dans chaque district pour l'administration,
la perception des impôts et des rentes et pour la police -.
Notamment, il est déjà officier de justice dans la mesure où
le Lucifer le constate pour le xiv*' siècle ^. C'est ainsi qu'en 1276,
la juridiction civile et criminelle au marché de Uovoli est réservée
au (' gastald » de Canea "^ ; en 1291, le jugement des vols est
déclaré appartenir au k gastald » de Cividale (par opposition au
juge du marché ^ ; en 1318, le (( gastald » de la même ville menace
1. Cf. p. 303.
2. II a aussi à contrôler l'incorporation des hommes appelés pour la
guerre. Bianchi, Arch. 26. n° 731.
3. Bianchi), Thésaurus, p. 406 : habent potestatem plenariam in civilibus
et criniinalihus, in lacis duntaxat ubi deputati sunt, ducendo homineni per
lauduni et sententiam.
4. Bianchi,. 4 rc/i. 22, n» 381.
o. Ib. 26, n" 610.
l'administration du FRIOUL 319
de la perte d'un pied l'individu coupable de rupture de ban i. Un
brigand est livré en 1311 au « gastald » de Gemona ; en 1319, une
affaire de brigandage est jugée devant lui-; en 1323, le podestat
d'Aquilée juge une affaire de meurtre et vol '^; en 1330, un con-
damné à mort est livré au « gastald » de Carnia pour être
exécuté '* — et l'on pourrait aisément multiplier ces exemples.
Pour le patriarche, s'il était important que ses agents locaux
eussent ainsi une compétence générale dans les cas civils et cri-
minels, en sorte que lappel de leurs jugements allât à sa cour
aulique ^, il ne l'était pas moins qu'il conservât toute liberté de
pourvoir à ces emplois, d'autant plus que les « gastalds »,
étaient aussi les agents de perception de ses rentes. Si les « gas-
talds, » sans aucun doute, furent pris d'abord comme on vient de le
remarquer, parmi les a ministériaux », il en résultait, d'après
l'usage général, que leur fonction n'était pas héréditaire. Je n'ai
du moins rencontré aucun cas de « gastaldie » donnée en fief ou con-
servée d'une autre manière dans la même famille. On ne relève
que des exemples d'engagement '°. Nous savons qu'à Trente, dès
le commencement du xiii" siècle, la durée de la fonction dépendait
du bon plaisir de l'évêque et qu'elle ne passait aucunement pour
viagère ^. C'est aussi le cas dans le Frioul, du moins à l'époque
pour laquelle nous sommes plus exactement renseignés. Si nous
y trouvons encore, au commencement, une durée de dix ans et
plus 3, nous rencontrons dès 1274 la nomination d'un podestat de
Portogruaro seulement pour l'année courante '-*. Puis, c'est la
garde de Sténo, en 1289, qui est conférée pour deux ans, avec
les revenus du territoire'^. Depuis 1291 enfin, on peut considérer
1. Otium Forijulii, XXVII, 358 à Cividale.
2. BiANCHi, Docurnenti, I, 32o; cf. aussi 389, où la connaissance d'un
procès de « exfortia » ne lui est enlevée que parce que le crime n'avait pas
été commis dans son capitanal.
3. /A. 1,702.
4. Ib. II, 441.
5. Par exemple dans une affaire de liberté, Bianchi Docurnenti I, 293.
6. Cf. par exemple en 1268, Bianchi, Arch. 22, n" 318 ; en 1270, n° 353.
7. VoLTELiNi, Siidtiroler Notariatsinibreviaturen 1, CCIV.
8. Les preuves s'en trouvent dans les documents édités par Bianchi
dans Archiv fur ôsferr. Geschichle (cf. p. 309, note 3), passini.
9. Bianchi, Arch. 22, n" 374, à la vérité dans des circonstances excep-
tionnelles.
10. Ib. 24, n° o57.
320 E. VON OTTENTHAL
Comme règle la collation des a g^astaldies », dans tout le Frioul,
pour un an ou deux seulement, par voie d'affermag'e, c'est-à-dire
contre paiement d'une somme fixe pour tous les revenus de la
fonction '.
Par cette mesure, d'un caractère bien italien, importée sans
doute de Milan, patrie du patriarche Raimond délia Torre,
les patriarches s'assuraient la pleine disposition de ces emplois,
aussi bien au point de vue du profit pécuniaire à en tirer que de
la liberté absolue d'y pourvoir, aussi souvent que cela leur
paraissait désirable et seulement en faveur de personnes
ayant leur confiance. Tandis que, dès l'origine, nous trouvons
bien rarement les membres des grandes familles de « minis-
tériaux » dans ces emplois, le patriarche, avec le système de
l'affermage, est absolument libre dans le choix des personnes.
Celui de Raimond délia Torre s'est souvent porté sur des membres
de sa famille, qui avait été chassée de Milan.
La noblesse du Frioul ne dut pas accueillir volontiers ces trans-
formations. Nous voyons beaucoup de ses membres témoigner au
patriarche une hostilité toujours de plus en plus aiguë. La tradi-
tion, conservée vivante, de leur origine, l'identité dans la manière
de vivre et la communauté d'intérêt de classe ne faisaient que
trop facilement de la noblesse l'alliée des princes hostiles au
patriarche, c'est-à-dire des princes appartenant aux rameaux des
comtes de Goritz, à Goritz et en Garinthie, et bientôt aussi des
Habsbourg. Le patriarche ne parvint pas à maîtriser cette oppo-
sition ; il ne lui fut guère possible de ramener à une soumission
complète et sans résistance au gouvernement patriarcal les
classes supérieures de la noblesse et leurs adhérents; ce fut là,
avec l'accroissement des dettes du siège patriarcal, la cause
principale de la sécularisation du patriarcat au xv^ siècle, non
pas à la vérité par Tavoué de Goritz, contre lequel il s'était
défendu heureusement, mais par une puissance nouvelle sur le
continent italien, par Venise.
Eniil von Ottenthal.
1. Voir BianChI comme p. 319, note n^ 8, et la collection Bianchi dans la
Bibliothèque d'Udiiie.
SAINT DOMINIQUE
A-T-IL COPIÉ SAINT FRANÇOIS?
Lorsque saint Dominique et saint François vinrent à Rome
solliciter du pape Innocent III l'approbation de leur ordre res-
pectif, ils ne se connaissaient pas ; mais, raconte Gérard de Fra-
chet ', la Vierge apparut à saint Dominique et lui montra en
saint François celui qui devait avec lui relever la vie religieuse.
'(( Le lendemain de cette vision, le fondateur de Tordre des Prê-
cheurs reconnut dans une église saint François ; il se précipita
vers lui et le serrant dans ses bras : « Tu seras mon compagnon,
« lui dit-il, tu courras avec moi ; tenons-nous ensemble, nul ne
« prévaudra contre nous. » Puis il lui confia la vision qu'il avait
eue, et dès lors, ils ne furent plus qu'un cœur et qu'une àme dans
le Christ. » Depuis, les siècles se sont représenté les deux saints
dans cette étreinte fraternelle, tels que Fra Angelico lésa peints.
Ne pourrait-on pas préciser davantage l'influence qu'ils ont pu
exercer l'un sur l'autre? Dans la biographie si attachante, mais
trop souvent contestable, qu'il a écrite de saint François d'Assise,
M. Paul Sabatier s'est posé cette question et, dans son enthou-
siasme pour le poverello, l'a résolue au détriment de saint Domi-
nique.
S'il trouve juste que \art et la poésie aient associé insépara-
blement saint Dominique et saint François, c'est parce que la
gloire du premier nest qu'un reflet de celle du second '-^. Lors-
qu'ils allaient à travers les chemins de FOmbrie parlant de
l'abondance du cœur aux ignorants et aux humbles, ouvrant leur
âme à toute la nature, vivant soit d'aumônes, soit du travail de
1. Gérard de Frachet, Vitae fralrum ^éd. Cormier), p. 4. Ce chroniqueur
dominicain écrivait vers 1258.
2. Paul Sabatier, Vie de saint François d'Assise, p. 247.
Mélanges Paul Fabre. 21
322 JEAN GUIRAUD
leurs mains, les premiers franciscains pratiquaient vraiment la
pauvreté évangélique. Ils n'avaient que mépris pour les livres et
les biens de ce monde : une léproserie abandonnée était leur
demeure et les élans de leur cœur toute leur science. Tout autre
était l'idéal de l'Espagnol qui. vers le même temps, prêchait et
argumentait contre les Albigeois. Sa dialectique venait de l'esprit,
sa prédication était savante, théolog-ique et partant cléricale. Cha-
noine lui-même, il rêvait de créer des congrégations de cha-
noines Augustins, vivant honorés dans le monde avec des revenus
assurés. Voilà pourquoi, devenu l'ami de Simon de Montfort et des
croisés vainqueurs, saint Dominique accepta d'eux des donations,
et pour en assurer la paisible possession à ses disciples, les plaça
sous la sauvegarde du Saint-Siège ^ Mais par une étrange ironie,
c'était le mystique k qui comprenait les besoins du siècle et de
l'Eglise », tandis que le profond théologien ne rencontrait sur
ses pas qu'une inditïerence voisine de l'impopularité. Ce fut le
chapitre franciscain de 1218 qui ouvrit les yeux à saint Domi-
nique. Il y assista à côté de saint François, et lorsque, n'ayant
pu réunir autour de lui que quelques disciples, il vit « la joie
des franciscains, la sympathie du peuple pour eux, la pauvreté
des huttes de la Portioncule », il comprit que la supériorité des
Mineurs sur les Prêcheurs venait de leur absolu détachement des
biens de ce monde. « Il en fut si ému que dans un élan d'enthou-
siasme, il annonça sa résolution d'embrasser la pauvreté monas-
tique... et de transformer son ordre de chanoines de Saint- Augus-
tin en un ordre de moines mendiants... A partir de cette époque —
c'est-à-dire de 1218 — ou pourrait dire qu'il est sans cesse
occupé à copier saint François... la transformation de sa manière
de vivre fut si évidente que plusieurs de ses compagnons s'en
émurent et refusèrent de le suivre dans sa nouvelle voie ~. »
1. ((La lîuUe Religiosarn vitam du 30 mars 1218 énumère les possessions
des Dominicains. » Ihid., p. 245. k Les historiens de saint Dominique n'ont
pas fait bon accueil à ces détails. Mais un point incontestablement acquis
par des documents diplomatiques, c'est qu'en 1218, Dominique, à Rome,
se faisait donner des privilèges où les propriétés de son ordre étaient
Indiquées et qu'en 1220, il amenait ses frères à pi-ofesser la liberté. »
Ibid., p. 249.
2. Ibid., pp. 2oi et 252 passini.
SAINT DOMINIQUE A-T-tL COPIÉ SAINT FRANÇOIS? 323
Voilà donc une série d'affirmations bien précises et que l'on
peut résumer en ces deux propositions :
1" L'Ordre des Prêcheurs n'est devenu un ordre mendiant
qu'après le chapitre général des Mineurs de 1218.
2° En assignant à ses disciples un idéal de pauvreté évangé-
lique, saint Dominique a copié saint François de telle manière
que son ordre n'est qu'un plagiat de l'ordre franciscain.
Ces affirmations sont de pure fantaisie, et pour le prouver,
il nous suffira de montrer que dès ses premières prédications en
Languedoc, bien avant 1218, avant même sa première rencontre
avec saint François à Rome, en 1245, saint Dominique avait
fait de la pauvreté l'idéal de sa vie et de son ordre.
Lorsque, en 1205, l'évéque d'Osma Diego et son fidèle com-
pagnon Dominique se rencontrèrent pour la première fois avec
les moines cisterciens qui prêchaient contre les Albigeois, ils les
trouvèrent découragés. Par l'austérité de leurs mœurs, les Par-
faits avaient conservé un grand ascendant sur les populations,
et « chaque fois que l'on voulait prêcher les hérétiques, ils
objectaient la mauvaise vie des clercs, ohjiciehant haeretici con-
versationcm pessimam clericorum^ .» Les moines cisterciens eux-
mêmes semblaient avoir oublié le sévère idéal de saint Bernard ;
placés dans l'alternative « de changer complètement leur manière
d'être ou de renoncer à leur mission », ils étaient à la veille de
prendre ce dernier parti, lorsqu'ils convoquèrent à leur réunion de
Castelnau Diego et Dominique. « Cet évêque opposa à leurs per-
plexités des conseils salutaires ; il les engagea à se consacrer uni-
quement à la prédication et à y dépenser toutes leurs sueurs. Il
fallait fermer la bouche aux médisants et pour cela marcher dans
l'humilité, aller à pied, sans or ni argent et imiter en toutes
choses l'exemple des apôtres ^. »
C'était donc une vie de missions et de pauvreté absolue que
l'évéque d'Osma proposa à l'assemblée de Castelnau, et celui
qui nous le dit, ce n'est pas un écrivain dominicain, jaloux de
faire remonter jusqu'aux origines les plus lointaines de son ordre
1. Pierre de Vaux-Cernay, Historia Albigensium, dans dom Bouquet,
Les historiens des Gaules, t. XIX, p. 7.
2. Ihid.
324
JEAN GlIRAUD
des pratiques ultérieures: c'est Pierre de Vaux-Cernay, un moine
cistercien qui. en faisant ce récit, avouait la décadence de son
ordre et la supériorité des premiers Prêcheurs !
Diego ne tarda pas à mettre en pratique les conseils qu'il
avait donnés. « Cet homme de Dieu renvoya toute sa suite à
Osma et ne gardant avec lui qu'un compagnon, il alla à Mont-
pellier K » Les missionnaires, cisterciens ou laïques, espagnols
ou français, qui se placèrent sous sa direction et sous celle de
saint Dominique, partagèrent la même pauvreté. Ceux qui nous
le disent, ce sont les témoins, étrangers à Vordre dominicain,
qui déposèrent sur les premières années de l'ordre des Prêcheurs.
Lorsque, en 1233, le pape Grégoire IX fit faire sur la vie de
saint Dominique l'enquête canonique qui devait précéder la
béatification, il institua deux commissions '. L'une, qui siégea à
Bologne, devait rechercher comment saint Dominique avait vécu
après son départ de Toulouse, de 1217 à sa mort; l'autre, qui
siégea k Toulouse, devait recueillir des témoignages sur la vie
apostolique que le saint mena en Languedoc avec ses compa-
gnons, de 120o à 1216. Nous ne nous occuperons que de ces der-
nières dépositions, puisqu'elles nous décrivent la vie que mena
la petite communauté dominicaine avant le chapitre franciscain
de 1218.
L'abbé cistercien de Boulbonne, qui avait pris part à la
croisade de Simon de Montfort, déclare que saint Dominique
était « un amant de la pauvreté » et que ses vêtements étaient
grossiers. Cette affirmation est répétée dans les mêmes termes
par Guillaume de Vernola et Bernard de Baulhanis. L'abbé de
Saint-Paul de Xarbonne, qui avait fréquenté le saint pendant ses
prédications, insiste lui aussi sur ce trait de son caractère : u 11
était tellement épris de pauvreté, qu'il refusa les donations
qui lui avaient été faites, renonçant aux villae. aux châteaux,
aux rentes dont, en divers pays, on avait enrichi l'ordre.
Lorsque le sommeil le gagnait en voyage, il se couchait à terre
et dormait sur la route. » Un moine de Boulbonne qui avait
1. Pierre DE V .wx-Gersay, Historia Albigensium.
2. Les procès-verbaux de ces deux commissions d'enquête ont étt- publiés
par les Bollandistes, Acta Sanctorum, 4 août, p. 632 et suiv.
SA1^'T DOMINIQUE A-T-IL COPIÉ SAINT FRANÇOIS ? 325
quitté l'ordre des Prêcheurs, parce que la règle de la stricte
pauvreté l'avait rebuté, Guillaume Claret, ne faisait aucune
difficulté de reconnaître que, lorsqu'il accompagnait saint Domi-
nique dans ses courses apostoliques, il vivait avec lui dans le
plus grand dénuement : dixit quocl pauper erat duni ipse secum
iret. Les vêtements que le saint distribuait à ses compagnons et
aux pauvres, lui avaient été donnés à lui-même.
Etrangers à l'Ordre et aux discussions qui purent l'agiter, ces
témoignages confirment celui de Jourdain de Saxe et lui rendent
toute sa valeur. Après avoir rapporté les paroles de Diego à Gastel-
nau, Jourdain décrit en ces termes la vie que menèrent, dès 1203,
l'évêque d'Osma, saint Dominique et leurs compagnons : « Ils
allèrent dès lors à pied, sans argent, vivant dans une pauA^reté
volontaire et annonçant partout les vérités de la foi, pedites sine
expensis in volunfaria paupertate fidem annuntiare cœperunt '. »
L'ordre des Prêcheurs naissait donc dans la pauvreté comme
celui des Mineurs ; de même que saint François, saint Domi-
nique allait à pied de bourgade en bourgade, sans demeure fixe,
demandant à la charité des fidèles, pour lui et les siens, le toit
qui devait les abriter, la nourriture qui devait les soutenir, les
vêtements qui devaient les couvrir, et lorsque des âmes géné-
reuses ne se rencontraient pas sur leur chemin, les Prêcheurs,
comme les Mineurs, se confiaient à Dieu, vivant de privations et
dormant sous la voûte des cieux.
Un passage discret de Jourdain de Saxe semble indiquer que
les libéralités des croisés soumirent à de dures épreuves l'esprit
de pauvreté des premiers Prêcheurs "-. « On n'avait pas encore
édicté la Constitution de l'ordre qui interdisait de recevoir des
propriétés et de les garder. » Nous voyons, en effet, Simon de
Montfort accorder à saint Dominique des possessions et même
des seigneuries. Avec le consentement de ses compagnons,
il donna à Dominique, à ses successeurs et à tous ceux qui
l'aideraient dans ses missions, l'important village fortifié de
Gasseneuil en Agenais, vers la fin de septembre 1214 ^. En
1. Acta Sanctorum, 4 août, p. .o47.
2. Ibid.
3. Balme, Cartulaire de saint Dominique, t. I"^"", p. 480 et suiv. Dans cet
ouvrage, le P. Balme a réuni tous les documents diplomatiques inédits ou
326 JEAN GUIRAUD
même temps, Foulques, évèque de Toulouse, fit don à l'ordre
naissant de plusieurs églises avec leurs revenus et assigna à saint
Dominique lui-même la paroisse de Fanjeaux. La faveur des
croisés allait donc « enrichir » Tordre et lui enlever son idéal de
pauvreté.
Le saint vit le danger, et par un acte d'énergie le conjura. Ce
fut alors que, selon la déposition de l'abbé de Saint-Paul, « il
refusa les donations qui lui avaient été faites et renonça à tous
les biens qui avaient enrichi l'ordre '. » « De peur d'être distraits
de leur mission par des soins matériels, dit Jourdain de Saxe -,
les Prêcheurs décidèrent de ne garder aucune propriété et de
n'accepter désormais que des revenus. »
Ce récit de Jourdain semble placer cette grave décision après
le concile du Latran et le premier voyage de saint Dominique à
Rome. Il la mentionne en effet après avoir parlé de l'adoption
de la règle de saint Augustin ; or cette règle ne fut imposée à
l'ordre naissant que lorsque Innocent III, pour mettre à exécution
une décision du concile du Latran, eut ordonné à saint Dominique,
pendant son premier séjour à Rome, de placer ses frères sous
une règle déjà approuvée. Mais un document diplomatique de
la plus haute importance nous prouve qu'avant son départ pour
Rome, vers le mois de juillet 1215, saint Dominique pratiquait,
dans toute sa rigueur, la stricte pauvreté.
A cette date, avant de partir, lui aussi, pour le concile.
Foulques institua les Prêcheurs missionnaires dans son diocèse
de Toulouse, et pour subvenir à leurs nécessités, leur assigna non
des propriétés déterminées, mais des rentes, « le sixième des
dîmes que prélevaient les paroisses pour les ornements et
les édifices sacrés ^ ». Les raisons par lesquelles il justifia
cette attribution nous prouvent qu'à ce moment les Prêcheurs
étaient fidèles, ou du moins étaient revenus à l'idéal de pau-
déjà édités qui concernent saint Dominique. Ce savant religieux se propo-
sait de faire des publications semblables pour saint Raymond de Pennafort
et d'autres illustres dominicains, lorsque la mort l'a enlevé à l'Église et à la
science, après une vie des mieux remplies,
i. Acta Snnctoriiin, 4 août, p. 646.
2. Ihid., p. 549.
3. Cartulaire de saint Dominique, t. !<"■, p. 515,
SAINT DOMINIQUE A-T-IL COPIÉ SAINT FRANÇOIS? 327
vreté évang-élique. Si l'évêque de Toulouse a jeté sur eux les
yeux pour faire d'eux les prédicateurs attitrés du diocèse contre
l'hérésie, c'est « parce qu'ils se sont proposé de vivre dans
la pauvreté évang-élique et de parcourir à pied le pays pour
annoncer les vérités divines, in paupertate evangelica pedites
religiose proposuerunt incedere et veritatis evangelice verbum
predicare. n S'il affecte à leur entretien une partie des dîmes
paroissiales, c'est parce que « le droit canon a stipulé qu'une
portion des dîmes doit être réservée et distribuée aux pauvres ;
et ceux là sont des pauvres qui, embrassant pour Vamour du
Christ la pauvreté évangélique, travaillent à enrichir l'ensemble
des fidèles et chacun d'eux des dons célestes, en prêchant par
la science et par l'exemple ^ ».
Dans ce texte, Foulques prend les mots pauvre et pauvreté
dans leur sens le plus rig-oureux. Pour légitimer sa donation il
invoque l'article du droit canon qui assig-ne à des œuvres d'assis-
tance et de charité une partie des dîmes paroissiales ; cela est
si vrai qu'il va jusqu'à préciser que si les sommes allouées ainsi
à ses missionnaires dépassent leurs besoins, le reliquat reprendra
sa destination et fera retour aux pauvres. Les Prêcheurs sont
donc assimilés à des indigents assistés par l'Eg-lise. Si l'ordre
naissant s'était comjiosé de chanoines, enrichis par de nom-
breux dons, l'évêque de Toulouse n'aurait jamais osé donner
à son acte des considérants dont la fausseté aurait déterminé de
vives protestations de la part des paroisses lésées, peut-être
même des recours en annulation devant la curie romaine.
Ce qui a trompé M. Sabatier ^, c'est que plusieurs fois saint
Dominique se fit confirmer par le Saint-Sièg-e des donations de
biens. « Un point incontestablement acquis par des documents
diplomatiques, c'est qu'en 1218, Dominique, à Rome, se faisait
donner des privilèges où les propriétés de son ordre étaient indi-
quées... La bulle Religiosam vitam (privilège de N.-D. de
1. Cartulaire de saint Dominique. « Cum enim Jure cautum sit quod ali-
quanta pars deciniarurn deheat semper pauperihus assignari et erogari,
constat illis pauperihus nos teneri partent aliquani deciniarurn potius assi-
gnare qui pro Christo evangelicain paupertatem eligenles, universos et
singulos exemple et doctrina donis celestibus nituntur et élaborant ditare. »
2. SABATiEa, op. cit., p. 245.
328 JKAN GUIRAID
Prouille) du 30 mars 1218 énumère les possessions des domini-
cains. » M. Sabatier aurait encore pu citer plusieurs autres
actes que le R. P. Balme a réunis dans son Cartulaire de
saint Dominique, et qui nous montrent le bienheureux recevant
de Simon de Montfort et de ses croisés de nombreuses largesses.
Mais sans manquer à son idéal de pauvreté, saint François lui
aussi reçut des donations. Lorsque, en 1211, il transporta sa
petite communauté de la léproserie de Hivo-Torto à la Portion-
cule, ce fut après la cession qui lui fut faite de cette église par
les Bénédictins du Subasio. Maliirré leur indiofence, les Pénitents
d'Assise lîrent en quelque sorte œuvre de propriétaires lors-
qu'ils clôturèrent dune haie le petit emplacement qu'ils venaient
de recevoir, et y élevèrent leurs huttes. Sans doute, cette posses-
sion était bien misérable; mais était-elle plus riche, cette église
délabrée de Prouille ^ avec son territoire contigu de trente pas,
où les premiers Prêcheurs s'établirent en 1206? Et lorsque saint
François parcourait l'Ombrie, la Toscane et la Sabine, fondant sur
sa route des ermitages et des couvents, il recevait encore des
donations du même genre : nous le savons d'une manière certaine
pour les solitudes de l'Alverne. Et même si aucun document
ne nous le disait, nous pourrions nous en douter ; car enfin
saint François n'était ni un anarchiste, ni un communiste, il
respectait le bien d'autrui, et il ne s'établissait que sur les terres
qui lui avaient été régulièrement abandonnées. Saint Dominique
n'agissait pas autrement lorsqu'il recevait de ses protecteurs les
champs et les biens nécessaires à sa subsistance.
Remarquons d ailleurs que presque toutes les donations que
mentionne le Cartulaire de saint Dominique sont faites non à
l'ordre mais au monastère de Prouille ; ce sont encore les biens de
Prouille que vise cette bulle du 30 mars 1218 que cite M. Sabatier.
Or cette maison était avant tout un couvent de femmes ; issues de
familles pauvres, ne pouvant pas, à cause de la sévérité de leur clô-
ture, demander à l'aumône leur subsistance, elles étaient bien obli-
gées pour vivre de recevoir les biens qui leur étaient donnés. Sans
1. Fanjeaux est le chef-lieu d'un canton de l'arrondissement de Castel-
naudary, département de l'Aude. Le couvent de Prouille est au bas de la
colline sur laquelle se dressent les constructions de Fanjeaux.
SAINT DOanNIQUE A-T-IL COPIÉ SAINT FRANÇOIS? 329
doute, des Prêcheurs vivaient aussi à Prouille, mais ils n'étaient
que les administrateurs temporels et les directeurs spirituels du
couvent, et la vie qu'ils y menaient ne saurait représenter celle
de l'Ordre tout entier. En réalité, lorsque saint Dominique prit
part au chapitre o^énéral des Mineurs, en 1218, ses frères et lui
ne possédaient que peu de chose. La bulle de 1216 qui celle-là
est adressée non plus à Fouille, mais à l'Ordre des Prêcheurs,
dont le siège était au couvent de Saint-Romain de Toulouse, ne
mentionne parmi ses biens que la villa de Casseneuil et les reve-
nus bien précaires de deux églises K L'acte de Foulques de 1215
nous décrit les compagnons de saint Dominique parcourant
les campagnes à pied, sans provisions, sans équipages; à ce
signalement, nous voyons que les Prêcheurs de 1215 ressem-
blaient tout à fait à ceux qui, dès 1205, s'étaient groupés autour
de Diego. La pauvreté évangélique était restée leur idéal,
et pour 1 introduire dans son ordre, saint Dominique n'avait pas
eu besoin de copier saint François.
D'ailleurs pour expliquer les ressemblances de ces deux fonda-
tions religieuses, est-il si nécessaire de recourir à l'hypothèse
du plagiat? Ce qui avait rendu si inefficace la mission cister-
cienne en Languedoc, c'était le luxe des moines : à l'austérité des
Parfaits, les Prêcheurs devaient opposer la pauvreté évangélique.
D'autre part, ce qui pouvait rendre vraiment humble et méprisée
la vie que les Pénitents d'Assise voulaient mener, c'était le déta-
chement absolu des biens de ce monde ; saint François devait
célébrer ses fiançailles mystiques avec la Pauvreté. Pour atteindre
lé but qu'ils s'étaient proposé, chacun de son côté, saint Fran-
çois et saint Dominique n'avaient qu'à copier l'Evangile.
Jean Guiraud.
1. Balme, Cari, de saint Dominique, t. II, p. 272.
JOURDAIN D'OSNABRUCK
ET LA NOTICIA S^CULI^
Depuis que Georg-es Waitz, en 1869, dans le XIV^ volume
des Mémoires de l'Académie Royale des sciences de Gottingue, a
rendu accessible au monde savant, par une nouvelle édition cri-
tique, le livre du chanoine Jourdain d'Osnabriick suc le Saint
Empire Romain, jadis très répandu et très lu, notamment
au xv*" siècle, et plus tard négligé pendant des siècles, l'intérêt
de ceux qui s'occupent d'histoire politique et ecclésiastique a été
de nouveau captivé par cet écrit curieux et justement célèbre.
L'auteur traite en détail, au point de vue de l'histoire, de la
politique ecclésiastique et de la politique générale, de la situation
1. Les développements qui suivent sont publiés ici, en substance, tels
que je les ai produits, en aoiit 1897, au 4^ Congrès international des savants
catholiques à Fribourg en Suisse, en présence de notre inoubliable ami
Paul Fabre. Depuis, M. Fhanz Wilhelm a publié dans les Millheilungen des
Instituts fur œsterreichische Geschichtsforschung , vol. XIX, 1898, pp. 615 et
sq., son intéressante dissertation sur die Schriften des Jordanus von Osna-
hriick. Ein Beitrag zur Geschichte der Puhlizistik im 13. Jalirhundert et a
eu le mérite d'y joindre une nouvelle édition de la Noticia sseculi (pp. 661-
675). 11 s'est appuyé pour ce travail sur trois manuscrits de lui connus,
dont deux appartiennent à la Bibliothèque de la Cour de Vienne, mss. n"
595 saec. XIV et n° 435 saec. XIV; le troisième est le ms. 2777 saec. XIV
de la Bibliothèque Grand-ducale de Darmstadt. J'ai eu deux autres mss.
sous les yeux : Clm 27256 chartac. saec. XIV de la Bibliothèque Royale de
Munich ; il contient la Noticia sseculi et ce qu'on appelle le Pavo; puis j'ai
pu aussi examiner le texte de la Noticia, tel qu'il se trouve sous le titre de
Liber de cursu sœculi, dans le ms. 3184 fonds latin de la Bibliothèque Natio-
nale à Paris. Contrairement à Franz Wilhelm, je persiste à penser que la
Noticia Sœculi et le Pavo n'émanent pas de Jourdain d'Osnabriick, mais
du chanoine Alexandre de Roes et que la Noticia est adressée à un Romain.
Sous ce rapport, je m'écarte aussi de l'opinion du P. Emile Michael S. J.,
qui a publié récemment dans la Zeitschrift fur Kalholische Théologie
XXIV, Innsbrûck, 1900, pp. 751-756, une petite étude intitulée Zum Pavo
des Jordanus von Osnabrûck.
JOURDAIN D OSNABRUCK
33i
du Saint Empire Romain, telle qu'elle s'offrait à la fin du
xiii^ siècle aux reg-ards de l'observateur intelligent et réfléchi.
Les relations de la puissance impériale avec la papauté et la
situation vis-à-vis de ces deux grandes puissances des trois
grandes nations de l'Occident placées à la tête de la civilisa-
tion, des Italiens, des Allemands et des Français, et les rela-
tions de chacune de ces trois nations vis-à-vis des deux autres,
retiennent d'une façon particulière son attention dans cet
examen.
Une conception réellement élevée de la signification, dans
l'histoire du monde, de la puissance impériale anime tout l'écrit,
mais au même degré un esprit de fidélité et de dévouement vis-
à-vis de la papauté et de l'Eglise. Avant tout l'auteur v cherche,
au plus fort de la lutte des trois nations rivales du continent
européen, des Italiens, des Français, des Allemands, à émousser
l'acuité des oppositions internationales et à établir entre les
intérêts lég-itimes des trois nations l'harmonie et la conciliation
nécessaires pour le salut de la chrétienté tout entière.
Son observation personnelle lui a fait connaître et appréciei
les mérites comme les défauts des trois nations : le penchant des
Romains pour la domination, la cupidité et la discorde intérieure,
mais aussi leur attachement absolu et unanime à la foi catho-
lique. Les Allemands, aussi, font fausse route, lorsque leurs
princes, tant ecclésiastiques que séculiers, dans l'excès de leur
penchant pour la domination et la cupidité, s'arrogent les droits
de l'empereur ; quant aux allures de vie séculière des évêques
allemands, il ne veut pas trop les blâmer, car ils ne sont pas
les .successeurs de l'apôtre qui, lors de la passion du divin Sau-
veur, s'enfuit nu en abandonnant son vêtement, mais ceux, à
bien des égards, de cet autre apôtre (Pierre), qui tira le glaive
et coupa l'oreille du serviteur du grand prêtre. Comme Pierre,
ils renient parfois le Seigneur en répondant à la servante ; mais
après la chute, ils ne se relèvent, souvent, qu'avec plus de
vigueur.
Quant aux Français, ce n'est pas mal à propos, d'après Jour-
dain, qu'ils îtont nommés Gallici; car comme le coq, le gallus^
ils ont de mauvaises, de bonnes et de très bonnes qualités qui
sont énumérées en détail. Notre auteur exprime à cette occasion
332
H. GRAUERT
une manière de voir digne de remarque : les mauvaises qualités
des Français appartiennent au bas peuple, elles sont dans sa
nature ; les bonnes à la noblesse ou à ceux qui, sortis du
peuple, ont chang-é par une bonne habitude leur nature en elle-
même inférieure. Les très bonnes qualités des Français, la cir-
conspection, la vigilance, le bon gouvernement des subordonnés,
le souci du bien-être matériel du prochain distinguent les bons
et solides prélats français.
Chacune des trois nations rivales a sa mission dans l'histoire
du monde et, si l'on veut v voir régner le bon ordre qui con-
vient, il faut la maintenir et la défendre : aux Romains donc la
papauté; aux Allemands, lEmpire; aux Français, doués par-
dessus tous les autres de la force de Tintelligence, la
puissance universelle de la science telle qu'elle s'est concentrée
dans l'Université de Paris. Charlemagne, pour distinguer les
Français, l'y transplanta jadis de Rome et c'est à Paris, désor-
mais, que l'intelligence et l'éloquence françaises démontrent la
vérité de la foi catholique. Cette foi a son plus ferme appui dans
la ferme confession des Romains ; la magnanimité des Allemands
la propage en tous lieux par la puissance de l'Empire. Par ces
trois puissances universelles, parla papauté, l'Empireet la science,
la sainte Eglise catholique est, comme par trois forces vitales,
vivifiée, accrue et gouvernée. Par ces trois éléments, qui forment
en quelque sorte le fondement, la paroi et le toit, l'édifice de
l'Eglise est aussi extérieurement achevé.
Mais Charlemagne donna encore aux Français en partage une
distinction toute particulière. En décidant, avec l'assentiment du
pape et en son nom, d inspiration divine, qu'il serait à jamais
pourvu à l'Empire Romain par le choix canonique des princes
électeurs allemands^ il donna à ses descendants de la maison
carolingienne un privilège important. 11 avait reçu lui-même
par droit d'héritage le grand royaume des Francs embrassant
l'Allemagne et la France. Dès lors, il lui sembla qu'il ne serait
pas convenable, qu'il serait même dur de dépouiller entièrement
ses héritiers de la dignité royale, ce qui pourtant pouvait facile-
ment arriver si le choix des princes électeurs allemands plaçait à la
tête de l'empire un personnage n'appartenant pas à la race caro-
lingienne. C'est pourquoi il jeta les fondements de cette disposi-
JOURDAIN D OS^ABRUCK
333
tioa, que dans une partie du grand empire des Francs, savoir
dans la France proprement dite, ses descendants devaient régner
comme rois par droit d'héritage, et qu'ils ne devaient être placés
sous l'autorité d'aucun chef temporel, pas même de l'empereur,
et seraient au contraire complètement affranchis de la souverai-
neté de l'Empire. Et pour fortifier encore la considération dont
jouirait cette France, détachée d'un plus grand empire, mais
indépendante, il transféra ultérieurement l'Université de Rome à
Paris. Mais l'Empire doit rester aux Allemands et ce serait une
témérité de troubler l'ordre existant, lequel sans aucun doute a
été établi par le Saint-Esprit à la mesure des qualités et des
mérites des hommes. Ce n'est pas seulement la sagesse humaine
qui a ainsi disposé les choses par des mobiles nécessaires et
rationnels; des présages divins ont longtemps à l'avance annoncé
que l'Empire à la fin des temps devait être transmis aux Alle-
mands.
Les indications de cette courte esquisse suffisent à faire recon-
naître quelle est la haute importance des développements histo-
riques et politiques contenus dans le Tractatus de praerogativa
Romani imperii. Aujourd'hui encore ils sont de nature à attirer
notre vif intérêt.
Nous éprou-Ç-ons le désir de .savoir quand, où, dans quelles
circonstances et dans quel but Jourdain d'Osnabrûck écrivit son
traité, s'il ne fit que suivre, comme savant, ses goûts historiques
ou si, comme politique, il se proposa également d'exercer ainsi
une action pratique sur la marche générale des événements.
Pour répondre avec sûreté à ces questions, tournons d'abord
notre attention sur un autre écrit, qui fut composé quelques
années après le traité De praerogativa Romani imperii, la Noticia
sseculi, comme on l'appelle, que Th. G. von Karajan a publiée
dans les années 1849-50, pour la première et unique fois, non
sans erreurs, dans les mémoires de l'Académie Impériale de
Vienne, d'après un manuscrit de Vienne ^ Ce dernier écrit pré-
1. Th. g. von Karajan, Zur Geschichte des Konzils v. Lyon 1 243, dans le
W^ volume des Denkschriften der philosoph. histor. kl. der Kaiserl. Acad.
zu Wien, 18o0. Depuis, comme il est déjà dit ci-dessus, p. 330, n. 1, Franz
WiLHELM a établi une nouvelle édition critique de cet écrit, dans les Mit-
theilungen des Instituts fur œsterreich. GeschichtsforscJiung 1898.
334
H. GRAUERT
sente divers points de contact avec le traité de Jourdain d'Osna-
brûck. Le titre IVoticia sœculi pourrait être à bon droit traduit par
« Coup d'œil sur la situation du monde ». Le sujet est beaucoup
plus succinctement traité que dans Fécrit de Jourdain, mais les
pensées fondamentales sont les mêmes. Plus d'une fois, on
rencontre des emprunts textuels au traité du chanoine dOsna-
briick ; çà et là, on a plus complètement et plus exactement mis
à profit les sources que le chanoine a dû aussi avoir sous les
yeux. Dune manière générale, les sources sont aussi nommées
directement dans la Xoticia sxculi. un peu plus fréquemment que
cela nest le cas dans le traité du chanoine. Notre iSoticia par-
tage l'histoire de l'humanité en cinq âges, ceux de l'innocence,
de la loi de nature, de la loi civile, de la grâce et de la gloire.
Le premier ne dura que peu de temps, jusqu'à la chute de
l'homme ; le second, depuis cette chute jusqu'à la législation de
Moïse ; le troisième, depuis la législation du Sinaï jusqu'au
Christ; le quatrième, depuis le Christ jusqu'à la fin du monde ;
le cinquième, depuis la fin du monde pendant toute l'éternité.
L'âge de la grâce peut à son tour être subdivisé en quatre
parties : 1° la période des apôtres et des martyrs, alors que les
tyrans pa'iens persécutaient l'Eglise ; 2° la période où les saints
confesseurs avaient à souffrir des persécutions de la part d'héré-
tiques notoires ; 3° la période oîi le clergé à cause de ses péchés
sera en butte aux vexations du peuple chrétien, c'est-à-dire le
iemps où l'Eglise sera purifiée de l'hérésie simoniaque [ah heresi
simoniaca); et enfin 4° la période où les vrais chrétiens auront à
subir sur toute la surface de la terre la persécution de l'Anté-
christ.
La ISoticia sseculi n'expose en détail que la troisième période ,
c'est-à-dire celle qui est encore en cours, dans laquelle le clergé
a à endurer de mauvais traitements de la part du peuple chré-
tien et où l'Eglise doit être purifiée de la simonie. D'après une
prophétie datant de l'année 1205, contenue dans le livre de la
semence des Ecritures [in lihello de semine scripturarum), cette
période prendra fin en l'année 1315 et en même temps la Terre
Sainte sera affranchie de la domination des infidèles.
- Comme l'auteur, ainsi qu'il le dit expressément, écrit au com-
mencement de l'année 1288, pendant la vacance du siège ponti-
JOURDAIN d'osnabruck 335
fîcal qui eut lieu par suite de la mort du pape Honorius IV, le
3 avril 1287, les derniers grands événements de Thistoire de
l'humanité jusqu'à la venue de l'Antéchrist doivent donc, d'après
son opinion, s'accomplir dans les vingt-sept prochaines années.
Depuis le couronnement de l'empereur Frédéric II, auquel le
pape Honorius III procéda en l'année 1220, la puissance de
l'Empire s'est évanouie jusqu'à n'être presque plus qu'une ombre;
la puissance de l'Eglise et de la papauté , par contre, au tempo-
rel comme au spirituel, a grandi en proportion démesurée. L'Em-
pire ne peut pas être affaibli davantage sans être voué à la ruine
complète, la papauté ne peut pas monter plus haut sans rejeter
complètement son caractère spirituel et se transformer en une
puissance laïque. Depuis le deuxième concile de Lyon au con-
traire, depuis 1274, c'est-à-dire depuis Grégoire X et Rodolphe
de Habsbourg, c'est l'évolution inverse qui a eu lieu. La puissance
de l'Eglise diminue, la souveraineté de l'Empire prend un nouvel
essor. C'est sur les royaumes des Romains et des Francs que
repose l'organisme extérieur [l'es publica) de l'Eglise romaine
en Europe; mais ces peuples se répartissent entre les trois
pays d'Italie, d'x\llemagne et de Gaule. De même, d'après
l'ordre établi par le Dieu en trois personnes, le sacerdotium
(la papauté), le reffiiuni (l'Empire) et le studiiim (la science)
composent l'Eglise une. La foi de Jésus-Christ doit être diri-
gée [regatui') par ces trois puissances { principatihus) : le
sacerdotium, le recjnuin et le studium. Le sacerdotium doit
avoir son siège en Italie, le regnum en Allemagne et le stu-
dium, en Gaule. Les trois nations qui habitent ces trois pays
ont des mœurs différentes. L'auteur de la Noticia sœculi énumère
alors, dans une exposition plus détaillée encore que ne l'avait
fait Jourdain dOsnabrûck, leurs bonnes et leurs mauvaises qua-
lités. Chez les Italiens, il reconnaît Vamor habendi ; chez les
Allemands, Vamor dominandi ; chez les Français, Vamor sciendi.
Il mentionne en outre comme bonnes qualités : chez les Italiens,
la sobriété, la discrétion, la longanimité, la prudence; chez les
Allemands, la magnanimité, la libéralité, la résistance aux
méchants, la compassion pour les malheureux; chez les Français,
ia justice, la modération, l'esprit de concorde, la politesse. Les
mauvaises qualités sont : chez les Italiens, la cupidité, la
336 H. GRAUERT
« ténacité » [tenacitas), Tenvie, les dispositions vindicatives;
chez les Allemands, la cruauté, la rapacité, l'impolitesse, l'es-
prit de discorde ; chez les Français, la superbe, la luxure, la
vantardise [clamor), la loquacité, l'inconstance, l'amour-propre,
le mépris des autres. Parmi ces mauvaises qualités sont
attribuées principalement : aux Italiens, la cupidité, l'envie;
aux Allemands, la rapacité [rapacitas]^ l'esprit de discorde; aux
Français, la superbe, la luxure.
Ces mauvaises qualités se montrent, pour chacun de ces trois
pays, dans la classe qui domine dans chacun d'eux ; ainsi, en
Italie, dans le peuple, Yavaritia et Yinvidia ; en Allemagne, dans
la chevalerie, la rapacitas et la discordia\ en France, dans le
clergé, la superhia et la luxuria. C'est à cause de leurs péchés
que les Français ont dû, dans les années qui ont précédé, subir
de la part des Aragonais une profonde humiliation.
De même, dans le temps qui va suivre prochainement, le clergé
séculier sera humilié par les ordres mendiants, et principalement
par les Frères Mineurs auxquels le Christ a mystérieusement
donné pour ceinture le fouet de chanvre avec lequel il chassa les
vendeurs et les acheteurs du temple. Les Italiens, les Allemands
et les Français ne peuvent pas être gouvernés d'après les mêmes
lois. Mais comme le gouvernement du monde a son point cul-
minant dans l'Eglise Romaine, il faut que le pape, en sa qualité
de père de famille plein d amour et de sagesse, guide le peuple
français comme un lils obéissant, l'allemand comme un frère
qui aspire au même rang, l'italien, par contre, comme une
maison un peu récalcitrante (tamquam familiani recalcitran-
tem \ et les autres peuples comme des proches et des voisins.
L'inobservation de ces principes a, sous le précédent pape,
Martin IV, français de naissance, montré d'une manière par-
ticulière ses dommageables effets. Car, dans son amour pour
la France, il a bouleversé toute l'Eglise de Dieu, en voulant
gouverner le monde entier à la manière des Français. Mais
par cette prédilection contraire à l'ordre, il a fait plus de mal
à la nation française et à la maison royale de France que n'eût
pu le faire une persécution ouverte. Combien de Français,
dans les pays d'outre-mer, en Grèce, en Sicile, en Calabre,
en Apulie, dans la Romagne, en Catalogne, en Aragon et
JOL'HDAI.N D OSNABRUCR
337
r
en Hongrie, sur terre et sur mer, ont péri par la peste, par la
faim et par la g-uerre ? il est absolument impossible d'en faire le
compte. L'auteur voudrait ne pas parler des Grecs se retirant,
sous le pape Martin IV, de l'obéissance vis-à-vis de l'Eglise
Romaine et de l'unité de la foi, tandis que sous Grégoire X encore
le vénérable Frère Jérôme d'Ascoli, alors général des Frères
Mineurs, présentement, au commencement de 1288, cardinal-
évêque de Palestrina, avait avec beaucoup de peine établi l'union
des Grecs avec l'église d'Occident. Déjà pour ce motif, il paraît
être avantageux au plus haut degré qu'un Romain, ou au moins
un Italien soit élu comme pape et un Allemand comme empe-
reur. Car ce n'est pas sans motif, c'est Fopinion de l'auteur, que
le Saint-Esprit a établi que la papauté serait aux Romains et
l'empire aux Allemands. Il ne faut pas voir là à la vérité l'indi-
cation d'une nécessité absolue, mais celle seulement d'une con-
venance particulière [cong mitas). Car beaucoup de Français, de
Grecs et d'hommes d'autres nations — viri sanctissimi — ont
été appelés par Dieu à la papauté et beaucoup de Romains ne
sont pas même aptes à des emplois inférieurs ; encore moins
donc à la papauté. On l'a éprouvé [vidimus] avec le seigneur
Jean Buccamazi, cardinal-évêque de Tusculum, qui avait été
envoyé en Allemagne comme cardinal-légat, en l'année 1286.
Pa;- sa faute, il répandit l'agitation dans l'Allemagne entière et
pour ce motif il fut renvoyé par les prélats et le clergé, d'une
façon irrespectueuse, au concile qu'il avait convoqué (le
16 mars 1287) à Wûrzbourg. En quittant l'Allemagne, il se
rendit en France, à Cambrai, où il eut à subir un aftVont plus
grand encore, puisque l'évêque de cette ville fit jeter en prison
par son bailli {halivuni), le propre frère du cardinal, un cheva-
lier.
On pourrait dire aussi avec quelque vraisemblance qu'un
membre d'un ordre religieux ne convient pas pour être pape;
car, de même que l'amour pour son propre peuple, l'amour
pour son propre ordre peut aussi devenir pour le pape un motif
dirigeant.
11 suffit donc d'élire pour pape un prêtre romain ou italien (du
clergé séculier), qui extirpe la cupidité et l'envie et qui soit ferme
dans la foi. énergique dans l'action et ardent dans l'amour,
Màlancies Paul Fahre. 22
338 H. GRAUEKÏ
comme Pierre. Comme empereur [ad regnuin) qu'on élise un
Allemand, appartenant à la chevalerie, de haute naissance,
magnanime et prudent, comme Charlemagne l'a été (generosus,
magnanimus et priidens sicut fuit Carolus). Le mot allemand
« Koenig » est en effet l'expression de ces trois vertus; car
« Cunig » sij^nilîe <( de race illustre, hardi et instruit. » Sans aucun
doute aussi, Gharlemagne était un Allemand, quoiqu'il régnât
sur des Gaulois. C'est dans sa langue maternelle, c'est-à-dire
par des noms allemands qu'il nommait les mois et les jours et
presque tous les rois francs portent aussi des noms allemands,
comme Childerich, Theodorich, Dagobert, Sigebert, Pépin,
Charles, Louis, Lothaire. En français, ces noms ne sont que des
désignations de personnes ; mais en allemand, ils ont une signi-
fication particulière, que lauteur expliquerait facilement, s'il ne
craignait pas la raillerie des Français.
Telles sont en substance les idées maîtresses de la Noticia
ssecnli. Elle a, comme le fait voir la comparaison, beaucoup de
points communs avec le traité de Jourdain d'Osnabrûck. Les
ressemblances de texte, comme cela a déjà été indiqué, sont nom-
breuses. Dans les deux écrits, on fait fortement ressortir la
mission mystique de Xlinperium romain-allemand. Tant que la
puissance impériale sera debout, l'Antéchrist ne viendra pas.
C'est seulement après sa destruction que le « fils de perdition »
[filius pcrdifionis) pourra donner libre cours à sa funeste mission.
C'est pourquoi, dans les deux écrits, le pape et les Romains
sont énergiquement avertis de ne pas hâter la chute de la puis-
sance impériale.
L'auteur de la Noticia sœculi, lui aussi, est un Allemand ; ses
observations plus haut reproduites sur la signification particu-
lière donnée dans la langue allemande aux noms des rois francs
ne laissent place à aucun doute à cet égard.
D'après tout ce qui précède, Georges Waitz, auquel, lorsqu'il
donna son édition de Jourdain d'Osnabrûck. la Noticia sxculi
n'était sans doute pas connue, n'a pas hésité plus tard, dans le
court article qu'il lui a consacré dans Y Allgemeine Deutsche Bio-
graphie, à lui attribuer aussi la Noticia.
Je tiens que c'est là une erreur; mais à la vérité, je crois
aussi, pour ma part, que des relations personnelles ont existé
JOURDAIN d'osnabrlck 339
entre les auteurs des deux écrits et même que l'auteur de la
Noticia sseculi a aidé Jourdain d'Osnabriick par des communica-
tions personnelles et en mettant des sources à sa disposition,
lorsque Jourdain, quelques années avant que fût composée la
Noticia Sceculi, à la fin de 1280 ou au commencement de 1281,
écrivit son célèbre traité. Peut-être l'auteur de la Noticia sseculi
a-t-il ajouté au traité, une fois terminé, du chanoine d'Osna-
briick une phrase ou deux.
Mais, malgré toute la concordance de vues des deux auteurs,
il se manifeste dans divers passages une différence de vues
digne de remarque, qui exclut à mon avis l'hypothèse de l'identité
des auteurs.
Jourdain désigne, constamment et justement, l'autorité impé-
riale comme étant V imperium Romanum ; la Noticia à la vérité
parle aussi çà et là de V imperium Bomanum, mais le nomme —
ce qui est surprenant — précisément dans des passages décisifs,
le regnum ou regnum Romanorum.
Une autre différence me paraît plus significative. Jourdain est
un ami de l'Empire et un admirateur de Rodolphe de Habsbourg,
mais malgré cela, ou peut être précisément à cause de cela, un
adversaire décidé de la maison de Hohenstaufen. Frédéric P"" et
Frédéric II encourent tous deux son blâme. En ce qui concerne
Frédéric P'', il ne veut pas décider s'il a acquis la dignité royale
prece vel pretio, virtute vel vitio. En tout cas, il veut par cette
remarque jeter sur lui un certain discrédit. Il développe cette
pensée, que Frédéric P' a pu arriver à la dignité royale par
VAmbitus et la corruption.
A cet ordre d'idées se rattache d'une manière immédiate cette
déclaration faite par Jourdain avec une grande précision : il sait
qu'à partir de l'époque de Frédéric P"", les empereurs, par con-
séquent ceux de la maison de HohensLaufen, ont peu fait ou
n'ont rien fait qui soit digne de louange ou de blâme avec le
plein assentiment des princes proprement allemands, c'est-à-
dire, d'après Jourdain, des princes de sang franco-allemand des
pays bas-allemands et du nord de l'Allemagne. Ils ont au con-
traire, dit-il, gouverné l'Empire avec l'aide des Souabes, des
Bavarois et des Alamans établis tout à fait aux frontières [ulte-
riores Alamanos), de sorte que depuis lors l'Empire a été uni-
340 H. GRAUERT
versellement désigné dans le peuple non plus comme nnregnum
Germanie vel Theutonie seu Romanorum, mais comme regnum
Almanie. Ita sub Suevorum imperio, ajoute Jourdain, potestas
et auctoritas imperialis augeri desiit et vehementius clecrescere
incepit.
Toute l'aversion du Saxon du nord de l'Allemag'ne contre la
dynastie souabe de la haute Allemag-ne trouve ici sa complète
expression.
Enfin le jugement de Jourdain sur le dernier qui fut puissant
parmi les Hohenstaufen, Frédéric II, est aussi sévère que pos-
sible. Sa déposition par le pape Innocent IV est seule mentionnée,
et il est fait application à ce souverain des paroles du pro-
phète Habacuc, c. III, v. 13 : Percussisti capiit de domo itnpii^
denudasti fundamentum iisque ad colliim, maledixisti sceptris
eius, capiti bellatorum eius. Les condamnations du pape contre
Frédéric II frappent ainsi la tête de limpie, c'est avec justice
que sa puissance est ébranlée et que la malédiction s'étend
sur son sceptre et sur la tête de ses guerriers.
De cette disposition particulièrement hostile à l'égard des
Hohenstaufen, aucune trace ne se trouve dans la Noticia sseculi.
L'auteur ne mentionne pas la déposition de l'empereur, mais
bien son couronnement par le pape Honorius III, et il fait plutôt
entendre des paroles de glorification lorsqu il dit encore de
Frédéric II quez/î statu potcnfissimo Romanum tenuit imperium K
Je ne crois donc pas me tromper en attribuant la Noticia
sseculi non pas à Jourdain d'Osnabrûck, mais à un autre auteur.
Celui-là aussi, je l'ai déjà désigné plus haut comme un Alle-
mand. Je répète ce que j'ai dit :
La ]\oticia sœculi, d'après la propre déclaration de son auteur,
a été écrite au commencement de l'année 1288 -. Le pape Hono-
1. Le sentiment gibelin, favorable aux Hohenstaufen se fait jour d'une
manière plus vive encore dans le Pavo, qui est du même auteur que la
Xotiria sseculi. Comp. aussi P. E. Michael dans la Zeitschrift fur Kathoî.
Theol. XXIV, p. 752. C'est par ambition que le paon, c'est-à-dire le pape
Innocent IV, dépouille l'aigle, c'est-à-dire Frédéric II, de ses plumes et
les ajoute à son propre plumage. Cf. l'édition de Karajan, loc. cit., tirage
à part, pp. 45 et 50, et Franz Wilhelmdans les Miltheilungen fur œsterr.
geschichtsforschung X\X, p. 652.
i. Tirage à part de Karajan, p. 38.
jouRDAiis d'osnabreck 341
rius IV est mort, le sièg-e pontifical est vacant ^, le successeur,
Nicolas IV, n'est pas encore élu ; il ne porte pas encore la
tiare et il est encore désigné sous le nom de Jérôme d'Ascoli,
cardinal évêque de Palestrina -. Gomme l'élection du pape, où
le choix tomba sur Nicolas IV, eut lieu le 22 février 1288, il
faut donc que la Noticia ait été écrite entre le l''"' janvier et le
22 février 1288; tout au plus les derniers jours de décembre
1287, après la fête de Noël, pourraient-ils encore entrer en ligne
de compte.
Pour qui a été écrite la Noticia sœculi'l
Celui auquel elle est adressée n'est pas nommé ; néanmoins
on indique avec une précision suffisante à quel monde il appar-
tient.
Dès le début, à la seconde ligne, on l'appelle vestra dominatio,
« Votre seigneurie » , et quatre lignes plus bas ce personnage est
désigné avec encore plus de détails comme appartenant à la spec-
tabilis Romani nominis nobilitas. On prie ce Romain si haut
placé de ne pas dédaigner de pauperis ohsequio cartulam reci-
pere, que legenti risum infer séria tribuat et utiqiie dignuni
risurii quod ego talis qualisvohis tanto quantoscriptiim taie quale
transmittere non verecundor. Le pauvre prêtre allemand, car
c'est ce qu'est l'auteur, fait donc au Romain haut placé auquel
il transmet son écrit, en se déclarant à son service [obsequium]
une profonde et humble révérence. Le Romain, dit-il, à la lec-
ture de l'écrit, se sentira maintes fois, à côté de pensées
sérieuses, l'envie de sourire ; mais, lecteur bienveillant, il com-
plétera ce qui n'est pas achevé et, même de développements qui
ne seraient ni bons, ni vrais il tirera un profit quelconque. L'au-
teur continue : la lecture d'un long et obscur travail serait
pénible aux hommes de goût [lectoribus delicatis). Il veut donc
rappeler à la mémoire des lecteurs qui, occupés de grandes et
importantes affaires, ne peuvent par suite se consacrer à une
étude approfondie [qui magnis occupati negociis studio non pos-
sunt intendere), quelques considérations sur le cours des événe-
i. Karajan, p. 38 : nunc vacante sede per mortem Honorii (mort le
3 avril 1287).
2. Ibid., p. 42.
342 H, GRAUERT
riients et la situation de la communauté chrétienne, c'est-à-dire
de 1 Eglise catholique, dans l'espoir qu'on voudra bien être indul-
gent pour un travail simple, court et nullement achevé. L'auteur
laisse de côté, nous l'avons déjà vu plus haut, l'explication phi-
lologique de la signification particulière qui appartient dans la
langue allemande aux noms des rois francs. Childerich, Theodo-
rich etc., pour ne pas s'exposer aux railleries des Français^. Le
contenu de la Xoticia entière peut être considéré comme un
court aperçu sur la situation générale du monde. L'auteur donne
des conseils sur la manière dont le nouveau pape devra diriger les
trois différentes nations de la chrétienté, chacune suivant son
tempérament, d'après des principes différents et d'une manière
utile. Le choix comme pape d'un religieux ne lui paraît pas dési-
rable. Les membres du clergé séculier conviennent mieux pour
cette haute dignité.
D'après tout ce qui précède, la vraie signification de la Noticia
sseculi saute aux yeux. Elle a été écrite par un prêtre allemand,
au commencement de l'année 1288, pour un Romain de haute
naissance. Les expressions employées pour s'adresser à lui, telles
que Vestra dominatio et speclahilis Romani nominis nohilitas.,
font d'abord penser à un laïque Romain haut placé.
Pour le monde de la noblesse romaine le conclave, dans les
trois premiers mois de Tannée 1288, excitait aussi le plus vif
intérêt. Est-ce peut-être à Pandolphe Savelli, le frère du défunt
pape Honorius IV, ou à Pierre Colonna, ou à un autre membre
de la noblesse romaine que l'on s'adresse ? c'est ce que l'on ne
saurait décider avec certitude.
1. Franz Wilhelm, dans sa nouvelle édition et son examen critique de la
Noticia sseculi, s'est rendu singulièrement difflcile den reconnaître la vraie
destination en admettant dans son texte, au début du traité, la leçon : Non
dedignetur igitur spectahilis Romani imperii nohililas au lieu de Romani
yoMisis nobililas. 11 |:)ense par suite que le traité est adressé aux princes de
l'Empire, Miftheilungen XIX, pp. 638, 6"44-646. La leçon Romani imperii se
trouve à la vérité dans le manuscrit de Paris et dans celui de Darmstadt.
Mais les deux manuscrits de Vienne ont à la place nominis et le manuscrit
de Munich porte simplement s/)i?c/a6j7ts Romani nobilitas et permet par con-
séquent aussi de reconnaître que l'ouvrage est adressé à un Romain haut
[)lacé. Quant aux princes allemands, ils doivent être absolument écartés,
attendu que l'auteur a en vue comme lecteurs les lectores delicati et par
Conséquent pas en tout cas des princes séculiers de mœurs guerrières, et
aussi, au conclave, les Français. Cf. ci-dessous.
JOURDAIN d'osnabruck 343
Mais l'auteur, dans ses développements, pensait aussi aux
membres du coUèg-e des cardinaux et au conclave qui_^avait préci-
sément lieu, et il nomme en particulier les Français '. C'est pen-
dant le conclave qu'il compose ses développements, qu'il confie
au parchemin ses appréciations de politique ecclésiastique sur
la situation générale pour exercer par là une certaine inlluence
sur la grande décision à intervenir, sur l'élection imminente du
pape. En d'autres termes la Noticia sœciili peut en un certain
sens être considérée comme l'appel au conclave d'un prêtre alle-
mand.
Je crois devoir déclarer par avance qu'à mon avis le livre de
Jourdain d'Osnabriick présente un caractère semblable ; il faut
aussi, dans un certain sens et en partie, le comprendre comme
un appel au conclave. Seulement ce n'est pas Jourdain lui-même,
mais l'auteur de la Noticia sseculi, que nous devons en consé-
quence supposer séjournant à la curie depuis déjà quelques
années avant 1288, qui a transmis le traité de Jourdain à un
cardinal.
A la vérité, ainsi que je crois j)ouvoir l'admettre, Jourdain a
voulu, en même temps, agir aussi par son traité sur la haute
société allemande, sur le roi Rodolphe et les princes électeurs.
Il met en garde . contre les projets qui tendaient à établir
l'hérédité de la couronne impériale. Il parle à la conscience
'même des princes allemands, ecclésiastiques et séculiers, et
les avertit de cesser les usurpations par lesquelles ils s'arrogent
les droits et possessions de l'Empire 2.
Mais il ne faut pas anticiper. Cherchons d'abord à fixer exac-
tement la date de la composition du traité de Jourdain d'Osna-
briick.
Dans l'épître dédicatoire, laquelle à la vérité ne précède l'ou-
vrage que dans quelques manuscrits, qui sont toutefois bons, et
dont Waitz fait avec raison précéder le texte, la mort du pape
Nicolas III (22 août 1280) est mentionnée comme un événement
s'étant produit récemment : Nuper itaque vacante sede per
1. Au commencement de 1288, deux Français siégeaient dans le Sacré
Collège : Bernard de Languisel, cardinal-évêque de Porto, et Jean Cholet,
cardinal-prêtre du titre de Ste-Cécile.
2. Gœttinger Abhandlungen, p. 52, v. ci-dessous.
34 i H. GHALERT
rnortem sanctissimi patris domini Xicholal pape tercii. Sans
doute, comme nous allons le voir, lépître dédicatoire n'émane
pas de Jourdain dOsnabriick ; elle accompagne seulement l'écrit
de Magister Jordanus, lors de sa transmission à un haut person-
nage que l'on appelle pater sancte.
Mais cette épître dédicatoire a été sans aucun doute écrite dès
l'achèvement du traité proprement dit de Jourdain. D'un pape
postérieur, il n'est fait mention ni dans le traité ni dans l'épître.
Dans le traité lui-même il est fait allusion à des événements que
l'on a pu conslater peu après la mort de Nicolas III. Il s'y trouve
également des développements d'une haute importance correspon-
dant à des tendances politiques qui s'étaient fait jour sous le pon-
tificat de Nicolas III. A cet ordre d'idées appartient avant tout
le grand plan qui nous a été conservé par Ptolémée de Lucques
dans son Historia Ecclesiastica et qui consistait à diviser le
domaine de l'Empire romain-allemand, tel qu'il existait à la fin
du xiii*^ siècle, en quatre royaumes indépendants, les royaumes
d'Allemagne, de Bourgogne, de Lombardie et de Toscane, à
rompre le lien organique qui avait jusqu'alors existé entre
l'Allemagne, l'Italie et l'Emjîire et, pour cela, à rendre la
royauté allemande héréditaire dans la maison de Rodolphe de
Habsbourg. Arnold Busson a le premier, dans une importante
dissertation, répandu une lumineuse clarté sur ce grand plan K
Récemment, il est vrai, un jeune historien allemand, Auguste
Giese, élève de Théodore Lindner à Halle, et les articles qui
viennent d'être consacrés au pontificat de Nicolas III dans la
Civ'dtà CattoUca ont essayé de contester la valeur des renseigne
ments de Ptolémée de Lucques 2. Mais je trouve dans le traité
i. A. Bussox, Die Idée des deutschen Erbreichs und die ersten Habs-
huryer dans Sitzungsherichle der Kais. Akademie zu Wien, 1878 et
A. Bussox. Zu Xicolaus III Plan einer Theilung des Kaiserreiches, dans
Mitlheilungen des Instituts fur œsterreich. Geschichtsforschung, t. VII,
pp. 156 et sq.
2. MuR.\TORi, Scriptores rer. Italie. XI, p. 1183. Aug. Giese, Rudolf I von
Hahsburg und die rômische Kaiserkrone, Halle a. S. 1893. Fedele Savio,
Xiccnlao III (Orsini) dans la Civiltà CattoUca, série XVI, vol. I, 1895,
pp. 286 et sq. et 546 et sq. C'est à bon droit que Oswald Redlich s'est pro-
noncé contre les doutes ainsi émis dans la nouvelle édition des Begesta
de BœHMER, Regesta Imperii, VI, Innsbruck 1898, pp. 290 et sq. V. aussi
JOURDAIN D OSNABRLCK
345
de Jourdain d Osnabrùck une confirmation de ces renseigne-
ments K
Il sutïit en effet de se représenter qu'il a pu s'agir non pas
encore dun plan complètement mûri, mais seulement de combi-
naisons politiques, qui n'obtinrent pas avant la mort du pape
Nicolas III sa pleine approbation, mais qui pouvait néanmoins
réapparaître sous un nouveau pape.
Jourdain compare, comme je l'ai indiqué plus haut ~, la
papauté au fondement de l'édifice sous la forme duquel il se
représente l'Eglise, la science au toit de l'édifice, l'Empire à la
paroi, ou, pour compléter comme nous le devons dans le sens de
Jourdain, aux parois. D'après Jourdain il suffit d'un fondement
et d'un toit à l'édifice ; mais, pour les parois, il en faut quatre, c'est
une nécessité. Ainsi, poursuit-il, il a été aussi attribué à l'Empire,
par la disposition du Saint-Esprit, quatre « loca principalia », en
quelque sorte quatre parois, à savoir : Aix-la-Chapelle, Arles,
Milan et Rome, c'est-à-dire les capitales des quatre royaumes
dans lesquels sous Nicolas III on songeait à diviser l'Empire :
l'Allemagne, la Bourgogne, la Lombardie et la Toscane romaine.
Jourdain ajoute ces paroles significatives : Studeant ergo ilU.
quorum interest, ut hec donius intégra maneat et intacta, ne,
quod absit, parictibus dissolutis, fur ille Antichristus vel sui
precursores intrent aliunde quani per ostiuni et gregem ovium
interficiant cum pastore ^.
Jourdain d'Osnabriick est donc réellement inquiet ; il craint
que le démembrement du territoire de 1 Empire en ses quatre
parties constitutives ne soit tenté de quelque côté et considère un
pareil essai comme préparant la voie à l'Antéchrist.
A. Demski, Papst Xicolaus III und das Kœnigreich Arelat dans u Akten
« des V internationalen Kongvesses Katholischer Gelehrlen in Mûnchen,
« p. 303 et sq. )>
1. Je me réjouis de pouvoir établir que Franz Wilhelm a ici, d'une
manière complètement indépendante de moi, reconnu comme il convient
l'importance de notre traité dans les Mittheilungen des Instituts fur œsterr.,
Geschichtsforschung XIX, pp. 633-636 ; par contre je ne saurais être de son
avis lorsqu'il place le traité avant la fin du pontificat de Nicolas 111.
2. Ahhandlungen der Gesellschaft der Wissenschaften zu Gœttingen.
T. XIV, p. 71; V. ci-dessus, p. 332.
3. Ahhandlungen v. Gœttingen, XIV, pp. 71 et sq.
346 H. GRAUERT
• Il nous est sans aucun doute permis de reconnaître dans ces
paroles inquiètes l'écho des combinaisons dont il avait été ques-
tion du temps de Nicolas III.
Ce qui déplaît avant tout à l'Allemand, c'est le rétablissement
d'un royaume lombard indépendant. C'est à bon droit (Juste) que
Gharlemag-ne jadis dépouilla les Lombards de la dignité royale
et confisqua leur pays pour l'attribuer à l'Empire romain. La
tentative des Lombards, à la fin du ix*^ siècle et au com-
mencement du x*^, d'aller jusqu'à attribuer à des souverains
propres, qui ne peuvent passer pour rois en droit, mais seule-
ment en fait, le titre d'empereur, apparaît à Jourdain comme un
crime '.
De plus, il est contre les règ-les de l'Empire et c'est une per-
versitas de vouloir faire reconnaître l'hérédité dans l'Empire.
Saint Charlemag-ne, avec l'assentiment du pape et en son nom,
a, d'après une disposition divine, introduit cette règle qu'il
serait à jamais [in perpetuum) pourvu à l'Empire romain par
le choix canonique des princes électeurs allemands, désignés par
Charlemagne lui-même. Mais Charlemagne n'a d'abord désigné
comme princes électeurs que quatre princes allemands, les trois
archevêques rhénans et le comte palatin du Rhin. Non enim
CONVENIT, ainsi continue Jourdain, Sanctuarium Dei, ici est
regnum ecclesie, ilre iiereditario possideri ~.
L'hérédité, en ce qui concerne l'Empire, ne peut pas être plus
énergiquement condamnée. Si Jourdain se monte à ce ton, c'est
qu'il avait connu, dès le temps de Nicolas III, des tendances
contraires qui lui paraissaient dangereuses.
Jourdain a aussi connaissance d'opinions et de courants d'idées
qui avaient surgi de son temps chez des prêtres et des laïques,
chez de simples fidèles et des prélats, et qui contestaient aux Alle-
mands la prérogative impériale. Dans ce monde, qui était
défavorable aux Allemands, on posait, nous dit-il, la ques-
tion de savoir pourquoi le pape avait jadis, dans la personne
de Charlemagne, transmis l'Empire aux Allemands, à ce peuple
si grossier et si peu civilisé? L'Empire aurait plutôt dû
1. Abhandlungen, pp. 73 et sq.
2. Abhandlungen, pp. 69 et 73. Comp. ci-dessus p. 332 sq..
JOURDAIN d'osnabruck 347
demeurer chez les Romains; ou, si on voulait le transmettre, on
aurait dû plutôt le transmettre aux Français, d'autant plus que
Charlemagne avait été roi des Francs, n'est-ce pas? et que les
Français étaient des gens qu'à tous les points de vue on devait à
bon droit préférer à tous les autres hommes.
C'est aux insinuations et aux tendances de ceux qui dans la
curie ont représenté et représentent publiquement de semblables
idées que Jourdain veut répondre. Il poursuit donc en fait un
but de politique pratique avec son ouvrage de polémique ecclé-
siastique. L'ordre établi du sacrum imperium remonte à la dis-
position du Saint-Esprit et au jugement prévoyant de saints
princes. Le changer est témérité et crime. Pour le soutenir,
Jourdain, remontant dans l'antiquité germano-franque, touche à
l'histoire légendaire des saints Eucher, Valerius et Maternus K
En conséquence le mieux est d'élire pour pape un Romain,
pour empereur un Allemand. Quant aux Français et aux Lom-
bards, Henri P'" de Saxe (ou Othon L"") leur a pour toujours
imposé silence, en ce qui touche leurs prétentions à l'Empire,
d'une façon magnanime et vraiment impériale -. Les Français
trouvent une compensation et une distinction dans la situation
indépendante de leur royaume déjà mentionnée, et dans la pos-
session de la souveraineté de la science sur le monde. Par suite
aussi chaque pape — sanctissimus pater Romanus pontifex, qui
pro tempore fuerit — doit agir pour que l'Université de Paris
continue à prospérer et il importe peu que parmi les clercs étu-
diants de Paris, qui affluent de tous les pays, parmi lesquels il
s'en trouve de jeunes delicatiores, il se produise çà et là quelques
désordres, une indiscreta dissolutio.
Ici nous trouvons une allusion aux désordres qui se produi-
sirent parmi les étudiants, à Paris, dans les années 1276 et
suivantes ^.
Tout prouve donc que notre traité a été écrit après la mort de
1. Abhandliinffen, pp. 53 et sq. et 86 et sq.
2. Gœttinger Ahhandlungen, XIV, p. 75.
3. Que l'on compare par exemple le rescrit du cardinal Simon, du titre de
Sainte-Cécile, plus tard pape sous le nom de Martin IV, dans Denifle et
Châtelain Chartulariuni Universitalis Paris. I n" 470, pp. 540 et sq., du
6 décembre 1276.
348
H. GRAUERT
Nicolas III (22 août 1280), mais avant le choix de son succes-
seur, le pape Martin IV (11 février 1281) et quil a été écrit en
Italie, près du siège du conclave, tenant ses séances à Viterbe.
Georges Waitz, malgré tout le mérite de son édition et des
observations qui la précèdent, a rendu singulièrement difficile
la juste appréciation de notre traité en donnant à 1 epître dédi-
catoire qui le précède la suscription : Memoriale reverendi patris
domini Jakobi de Coliimpna Sancte Marie in Via lata diaconi
cardinalis de prerogativa imperii Romani.
En conséquence, Waitz déclare que la seconde partie de
l'épître, la plus longue, est l'œuvre du cardinal Jacques
Colonna ; quant à la première partie, la plus courte, il voudrait
l'attribuer à Jourdain lui-même. Mais ce serait le cardinal
Jacques Colonna, d'après Waitz, qui aurait remis au pape
Martin IV, le successeur immédiat de Nicolas III. le traité de
Jourdain en même temps que son épître dédicatoire.
Toutes ces hypothèses ne sont pas conformes à la réalité. La
distinction en deux parties de l'épître dédicatoire, qui s'annonce
elle-même comme prohemium, est inadmissible. Elle est d'un
seul jet. Comme Waitz l'a déjà remarqué, les mêmes formes de
modestie et d'humilité profondes, avec lesquelles l'auteur se
représente comme penitus incxperfus, se rencontrent dans les
deux parties. Dans les deux parties aussi la personne à laquelle
on s'adresse est évidemment la même. On l'appelle dans les
deux vestra dominatio et sancte pater ; dans la première révé-
rende pater se rencontre aussi. Ce ne peut pas être le pape ; cela
résulte de ce que dans la première partie il en est parlé comme
de sinceritas vestra. Vis-à-vis du pape cette qualification serait
absolument irrespectueuse. Au contraire, appliquée à un cardinal,
elle est usuelle et correcte.
Le cardinal Jacques Colonna ne peut pas avoir écrit la
seconde partie de l'épître dédicatoire; c'est ce dont on se rend
compte en y réfléchissant un peu. Celui qui dédie l'ouvrage
raconte un événement qui lui est arrivé à lui-même pendant la
vacance du siège après la mort de Nicolas III fpar conséquent
après le 22 août 1280), à Viterbe, au siège du conclave. Pendant
qu'il — dum ego indignas peccator — célébrait la sainte messe
à Viterbe, il fut surpris de ce que dans le missel à lui prêté par
JOURDAIN D OSNABRUCK
349
la chapelle papale il manquât l'oraison d'usage dans le canon
pour l'empereur.
Cela, le cardinal Jacques Colonna ne peut pas l'avoir écrit,
parce que, sans aucun doute, il n'a pas dit une seule messe
dans toute sa vie.
Le cardinal Colonna n'a jamais été, aussi longtemps qu'il a été
cardinal, à peu près quarante ans, autre chose que cardinal-
diacre de S. Maria in Via lata, la diaconie connue, proche des
palais Colonna modernes, sur le Corso d'aujourd'hui, à Rome '.
Il en résulte déjà, d'après moi, que jamais de sa vie il n'a
reçu la prêtrise. De nos jours encore il y a eu des cardinaux-
diacres, siégeant dans le Sacré-Collège, qui n'ont jamais été
prêtres et par conséquent n'ont pu célébrer la sainte messe, par
exemple le cardinal Mertel et celui qui fut cardinal secré-
taire de Pie IX, le cardinal Antonelli.
Au moyen âge cela se présentait beaucoup plus fréquemment.
Augustinus Triumphus dit encore au xiv'^ siècle, dans sa grande
Summa de potestate ecclesiastica, que les cardinaux-diacres, en
ce qui touche VOrdo sacramentel, prennent rang après les prêtres
ordinaires.
De toute une série de cardinaux-diacres duxiii^ siècle finissant,
issus des grandes familles romaines ou italiennes, on peut formel-
lement établir que comme tels ils n'ont pas reçu la prêtrise. Il doit
en aller de même pour Jacques Colonna. S'il eût été prêtre, déjà
nommé cardinal par Nicolas III en l'année 1278, il eût certaine-
ment été, pendant son long cardinalat, promu par un des papes
qui ont précédé ou suivi Boniface VIII à VOrdo supérieur des
cardinaux-prêtres. On peut citer, comme une habitude régulière,
ces promotions en faveur des cardinaux réellement devenus
prêtres. Colonna, grand personnage, resta quarante ans cardi-
nal-diacre, parce qu'il ne reçut jamais la prêtrise -.
i. En laissant de côté le petit nombre d'années pendant lesquelles Boni-
face VIII l'avait déclaré déchu de toutes ses dignités.
2. Voj'ez P. M. Baumgarten, Die Translationen der Cardinale von Inno-
cenz III bis Martin V dans Historisches lahrbuch XXII, 1901 p. 93. Parmi
les célèbres cardinaux-diaci-es du xv« siècle, le savant canoniste François
Zabarella, cai'dinal-diacre des ss. Cosmas et Damien, n'était pas encore
prêtre, lorsqu'il fut promu le 18 juillet 1410 à révêché de Florence par le
350 H. GRAUERT
Ainsi il n'a pas pu célébrer à Viterbe le saint sacrifice de la
messe, ni conséquemment avoir écrit notre épître dédicatoire.
Mais qui l'a donc écrite ? Dans la première partie de l'épître
dédicatoire l'auteur dit qu'il s'est nommé, sans recherche de
gloire, dans la rubrica, par conséquent dans la suscription.
En réalité, dans le manuscrit de Vienne, Lat. n°o9o (autrefois
Hist. profan., n" 900), lequel compte parmi les plus anciens,
remonte certainement au xiv^ siècle et doit même avoir été écrit
avant l'année 1354, la suscription est plus complète que dans
le texte de Waitz :
Memoriale reverendi patris clomini Tacohi de Columpna Sancte
Marie in Via la fa diaconi Cardinalis, quod sihi, ad honorem
nominissui, Alexander de Roes, canonicus Sancte Marie in capi-
tula Coloniensi, omnium clericorum suorum minimus et humil-
limus, de prerogativa imperii Romani ^. Il y a sans aucun doute
à compléter ici, à la fin ou après humillimus, par scripsit ou
tradidit. Dans cette suscription donc un chanoine de Cologne,
du nom d'Alexandre de Roes, se nomme comme le plus petit
des prêtres du cardinal Golonna, et transmet au cardinal l'écrit
de Jourdain d'Osnabriick.
C'est à mon avis lui qui est l'auteur de toute l'épître dédica-
toire. Les similitudes de style existant entre cette épître et la
Noticia sseculi ne permettent pas de douter qu'il est aussi l'au-
teur de cette Noticia. Il est aussi le poète du Pavo. D'après tout
ce qui précède il doit aussi, dans un certain sens être considéré
comme le collaborateur de Jourdain pour le traité de celui-ci,
J)e Romano imperio ou De praerogativa Romani imperii.
Quant à celui auquel il transmet le Traité de Jourdain, le
pater reverendus^ la dominatio et sinceritas vestra, ce n'est rien
moins que le cardinal Jacques Colonna, depuis célèbre par la
violence de ses luttes avec Boniface VIII. On peut dans un cer-
tain sens le considérer comme le représentant, dans le collège
pape Jean XXIII. En même temps Zabarella était déjà archiprêtre de
l'église de Padoue. H. F'inke, Acta Concilii Constanciensis I, Munster 1896,
p. 2o2.
1. Waitz dans : Gœttinger Abhandlungen XIV p. 39. Karajan, tirage à
part, p. 33. F. Wilhelm dans : Mitthellungen des Instituts f. œsterreich.
Geschichtsforschung XIX, pp. 661 et 665. Note IV.
JOURDAIN d'osNABRUCK 351
des cardinaux, des idées favorables à lEmpire. Le « Memo-
riale » du cardinal Golonna n'est donc pas autre chose qu'un
mémoire pour le cardinal Colonna.
Ou bien, le manuscrit du traité qu'Alexandre de Roes trans-
met au cardinal devait lui servir comme « Merkbuch », comme
Memoriale, comme aide-mémoire lorsqu'il aurait à examiner des
questions touchant à l'Empire.
C'est donc dans les années 1280-81, pendant le conclave d'oîi
sortit Martin IV, qu'Alexandre de Roes a transmis au cardinal
le traité fameux.
Dans l'épître dédicatoire, vers la fin, Alexandre de Roes dit
que le très savant et vénérable Magister Jordanus, chanoine
d'Osnabriick, a écrit son célèbre traité à la prière de quelques-
uns de ses amis. C'est d'abord à Alexandre de Roes lui-même
que nous devons penser ; c'est lui qui engagea Jourdain
à composer son écrit et qui l'aida en lui indiquant les maté-
riaux. L'incident du missel de Viterbe arrivé à Alexandre est,
plus tard, mis ég-alement à profit par Jourdain.
Jourdain d'Osnabriick, appartenant, à mon avis, à la noblesse
saxonne, écrivit son traité en Italie, à l'instigation du chanoine
de Cologne, sorti, lui, d'une sphère moins élevée et qui apparte-
nait, nous devons le supposer, à la familia du cardinal Jacques
Colonna.
Mais Jourdain écrivit pour exercer aussi, de son côté, par
l'intermédiaire d'Alexandre de Roes et du cardinal Colonna, une
influence déterminée sur les décisions du collèere des cardinaux
réunis en conclave. 11 souhaitait l'élection d'un pape Romain''
c'est-à-dire d'un Italien ou d'un Romain, et plaide chaleureu-
sement en faveur du maintien du système de l'Empire et de
l'Empereur.
Nous pouvons donc, en un certain sens, considérer le célèbre
traité du chanoine d'Osnabriick comme un appel au conclave, de
même que la Notlcia sœcull, plus jeune de sept ans.
Tous deux représentent les plus anciens spécimens que je
connaisse de cette littérature qui devient abondante dans les
siècles suivants. Ils se distinguent de beaucoup des produits
ultérieurs de cette littérature de conclave par l'ambition de la
pensée. De grandes idées y sont développées. Si dans la Noticia
352 H. GRAUERT
sœculi la couleur g'ibeline et la couleur anti-française sont un
peu plus vives, les pensées du chanoine d'Osnabriick se dis-
tinguent par la noblesse de l'essor et la chaleur du cœur, et
aussi par un esprit de douceur, de réconciliation et de concorde
qui cherche à donner satisfaction aux deux grandes puissances
trop souvent séparées par des querelles [Imperium et Sacerdo-
tium) et aux trois nations que leur culture met réellement en
relief, les Italiens, les Français et les Allemands. Il faut seule-
ment ajouter que Jourdain mérite l'éternel élog-e d'avoir proclamé
souveraine du monde la science, dont l'éminente culture a
permis aux Français de mériter aussi bien de l'Eg-lise que les
Italiens par la papauté qui leur appartient et les Allemands par
la possession de l'Empire.
H. Grauert.
UNE BIBLE FBANÇAISE
COPIÉE EX ITALIE
L histoire de la Bible au moyen âg'e est si attrayante que l'on
comprendra que j aie eu la pensée d'apporter ici la description
(l'un manuscrit nouveau, qui contient la traduction française de
quelques-uns des livres saints. Il me semble que Paul Fabre
aurait aimé qu il fût ([uestion de la Bible dans un livre consacré
à son souvenir. Le texte biblique que j'ai à faire connaître pré-
sente cette particularité intéressante, qu il a été copié en Italie,
tandis qu'on y relève des traces très nombreuses de dialecte
picard. Si le manuscrit est du xiv'^ siècle, le texte lui-même (à
en juger par le lang-age) paraît plus ancien. Peut-être ce nou-
veau texte biblique contribuera-t-il à hâter la solution d'un des
problèmes les plus intéressants de Ihistoire de la Bible fran-
çaise.
Commençons par la description matérielle du beau volume qui
contient notre traduction.
Le manuscrit n° X du fonds latin de la Bibliothèque de Saint-
Marc de Venise ' provient du cardinal Contai^ini. 11 se compose
d'un texte latin du Nouveau Testament, occupant le milieu des
pag-es et encadré par une traduction française écrite d'une autre
main que le texte. L'écriture est du xiv" siècle^ elle paraît italienne.
1. Reliure veau brun, au lion de saint Marc. 335 milimètres sur 230.
247 feuillets numérotés au xviii^ siècle, y compris une garde au commen-
cement et trois à la fin, plus une garde non numérotée. 2 colonnes d'envi-
ron 50 lignes. Rubriques; réclames; titres courants bleu et rouge; initiales
alternativement bleues et rouges. Les cahiers sont numérotés en tête, au
coin droit de la marge inférieure. Nombreux grattages dans le latin. Au
fol. 16 v", le français n'est pas copié. — Voyez Zanetti (« saec. cire, xv »);
Valentinelli, t. I, p. 242 m" 77 ; « saec. xiii ») ; D. Ciàmpoli, / cof/tcj francesi
délia R. hibl. naz. dl S. Marco, 1897, p. 224.
Mélanrjes Paul Fahre. 23
3o4 SAM r El, iîi:h(;i:r
La décoration du manuscrit est évidemment italienne : il suffi-
rait, pour en donner la preuve, des tons roses qui dominent.
En tète des Evangiles, on remarque de grandes et belles pein-
tures, sur fonds dor, dans le style du -Mv"" siècle. En tète de
rÉvangile selon saint Matthieu est figuré l'arbre de Jessé; aux
deux côtés, deux hommes portent le titre de l'Evangile, en latin
et en français. Devant saint Marc, on voit la Résurrection et le
Xoli me tanière, et, aux deux côtés, l'évangéliste et son lion,
avec des grotesques. En tète de saint Luc. la Cène, où Judas
reçoit le pain, et le Crucifiement. Devant saint Jean, la Trinité et
la scène de la Pentecôte; sur les côtés, l'apôtre Jean et son
aigle.
L'ordre des livres du Nouveau Testament est fort inusité : Evan-
giles, saint Paul, Apocalypse et Épitres catholiques. La traduction
française de l'Apocalypse n'existe qu'en partie, celle des Epitres
catholiques manque. Les Actes des Apôtres devaient terminer le
manuscrit, mais ils n'ont pas été copiés. Je n'ai trouvé nulle
part cette disposition des livres bibliques, sinon dans deux bibles
latines, dont l'une (Bibl. Nat., lat. 140 est un cvu-ieux manuscrit,
copié en Allemagne au xv^ siècle, qui porte les armes dune
famille noble du Tyrol. les Schiller von Herdern.
Le texte commence, au folio 2 recto, par ces mots :
UEpistre saint Jérôme al pape Damase. Très saint pape Damase... '
(Fol. 3 r°) Ci commence la préface sour.uij. libres des évangiles.
Les ramembrans perseverans dusques al tans présent declairent avoir
esté pluseurs qui escrirent les évangiles -
[¥o\. 4) Ci commence l'arcfumenl . Mathius fu de Judée
Cet arsTument est suivi immédiatement de ceux des trois
autres Évangiles.
(Fol. 6) Li livres de la génération Jhesucrist fîll de David fil de
Abraham. Mais Abraham engendra Ysaac, mais Ysaac engendra
Jacob
t. Novum opus me rogis facere...
2. Traduction peu exacte de la préface des quatre Evangiles, attri-
buée universellement (mais peut-être à tort) à saint Jérôme et que les
auteurs prétendent tirée du commentaire de ce Père sur saint Matthieu :
F lures fuisse qui Evangelia scripaerunt et Lucas evangelista testatur...
LNE BIBLE FRAXgAISE COPIÉE EN ITALIE 355
L'Evangile selon saint Marc commence ainsi, sans titre et
sans les premiers mots :
(Fol. 36) Veci je envoie mon anoxie devant ta face, qui apparellera ta
voie devant toi. La vois dou criant el désert : .Appareilliés la voie de
notre Signour, faites droites ses sentes...
Ainsi qu'un grand nombre d'autres manuscrits du moyen âge,
notre texte détache de TEvangile selon saint Luc les quatre pre-
miers versets, considérés comme une préface :
(Fol. 53 V") Certes poui'ce que mult se sont etforciet ordener les
narrations des choses qui sont en nous complies...
Le chapitre P"' commence par les mots (v. o) :
Es jours de Herode roi de Judée fu uns prestres Zacharies par non...
(Fol. 86 v°) Jean, I, (^). El commencement estoit parole, et parole
estoit à Diu et Dius estoit parole. ("-) Ce estoit el commencement a
Dieu. (^) Toutes choses sont faites par lui, et nule chose n'est faite sans
;lui]. (■*) Ce qui fu fait en celi estoit vie ', et vie estoit lumière des
hommes
Je relèverai, pour le moment, un mot seulement dans les
Evangiles. On y voit toujours, chose assez remarquable pour
mériter d'être retenue, les mots de filius hominis traduits par
« li Fius de la Virge. »
Math., xxiv. 30 : Et adonques apparra el ciel li signes del fill de la
virge... et verront le lill de la virge venant es nues del ciel...
Luc, xvn, 24 : ... li tîus de la virge en son jour -...
Les Epîtres de saint Paul sont précédées des préfaces tradi-
tionnelles :
1. Les manuscrits latins et presque toutes les éditions anciennes écrivent :
Quod factum est in ipso vita erat. Au contraire, les meilleurs manuscrits
grecs, suivis par saint Jérôme dans ses Quaestiones hehraicae, par tous les
modei'nes depuis Erasme et par la Vulgate officielle, mettent la ponctua-
tion avant : In ipso vita erat.
2. Cette singulière traduction se i^encontre également dans l'Apocalypse
française, dans une bible provençale, dans la bible vaudoise, dans la bible
catalane, dans la bible italienne et dans la bible allemande. — Voyez
Romania, t. XVIII, p. 400, et t. XXIII, p. 405.
356 SAMUEL lîERflER
(Fol. 108 V") La cause de Tepistre saint Paul as Romains est celé * ...
Ilem autres prologues. R. (Romains?) On demande premièrement
pourquoi après les évangiles '^...
Arf/uniens. Li Rommain sont qui des juis et des païens creïrent^ ...
Hem arguinens. Li Rommains sont es parties de Ytalie '...
(Fol. Jll) Romains. Pauls serjans de Jhesuscrist apelés apostres
desevrés en le évangile Diu, (-) laquele il avoit promis devant par
ses prophètes en saintes escriptures, (^) de son fîll, qui fu fais de la
semence de David selonc la char, (') qui fu devant destinés fils de
Diu en virtu se[lonc] le esperit de sanctitication de la résurrection des
mors de Jhesucrist nostre signour, ("^j par lequel nous avons pris grâce
et office de apostre...
Nous (lonnorons, comme exemple du style du traducteur, un
passage de la I'"'' Epître aux Corinthiens. Ce style est fort
médiocre.
I Cou., \ni. Se je parlerai par langues de tos hommes et de angles,
mais je naie pas carité, je sui fais aussi comme li arains sonnans ou
cimbale tentissans. ('^) Et se je aurai eu prophecie, et aurai conneu les
misteres tous et toute science, et se je aurai eue toute la foy, si que
je tresporte les montaignes, mais je ne avérai pas eu carité, je sui
nient. (■*) Et se je aurai donné en viandes de povres toutes mes
richesces et se je aurai balliet mon cors si que je arde, mais je n'avrai
pas eu carité, il ne profite nient à moi. ('') Certes carités est soufrans
et est débonnaire, certes carités n'a point de envie, ne ne fait pas con-
traire. Ele ne enfle pas, (") ele n'est pas convoiteuse, n'ele ne quiert
pas les choses qui sont soies, ele ne esmuet pas ire, ele ne pense
mal. (^) Ele ne se esjoïst pas sour felonnie, mais ele se esjoïst a vérité
ensamble. (") Toutes choses suelfre, toutes choses croit, toutes choses
espoire, toutes choses soustient. (^) Carités ne dechiet jamais... ('^)
Mais orendroit sont fois, espérance et carités, ces trois, mais la plus
grans d'iceles est carités.
Les Epîtres de saint Paul se suivent dans l'ordre ordinaire.
Chacune est précédée de son argument. Les peintures qui sont
en tête de chacune d'elles représentent des scènes de la vie de
1. Epistolao Failli nd Rnmanos cnusn haec est... (préface des Epîtres de
siint Paul).
2. Prinium f/micriliir (fuan; posl Evanf/eli.a...
3. Romini sunl qui ex Judaeis et (jentUjus crediderunt...
4. Romani sunt in partes (?) Italiae...
UNE BinLE FRANÇAISE COPIÉE EN ITAEIE 3o7
IWpôtre. En tête de l'Epître aux Romains est figurée la scène du
chemin de Damas. La miniature qui forme l'initiale P, au com-
mencement de lEpître à Philémon fou « a Pliylomene, » comme
dit le manuscrit), est accompag-née du nom ■' P;tuls. » en lettres
dor.
Les Epitres de saint Paul sont suivies de lApocalypse, précé-
dée d'une miniature qui représente le Christ entre les sept
chandeliers, et à côté saint Jean dans son île.
(Fol. 186 v°). Chi fenissent les Epistres ad (sic) Hebrieus. Chi
commence l'Apocalipse de saint Johen apostre.
Apocalipse de Jhesucrist, que Diex li dona faire aperte a ses ser-
jans les choses que il estuet astre faites tost, et les senefia envoiant
par son angre a son serjant Johan, (^) qui dona tesmoi[n]g a la parole
de Dieu et tesmoing de Jhesucrist, toutes les choses que il vit.., (^) Je
Johan vostre frère et parchonniers eu tribulation et ou règne et en
pacience en Jhesu, ai esté en une islle qui est apelée Pathmos, pour
la parole de Dieu et pour le tesmoing de Jhesu. ("^') Je fui en esprit
diemence,et oïaprés moi .i. grant vois aussi comme de .i. busine, (")
disant : ce que tu vois, escrif en .i. livre et l'envoie à .\ij. églises, a
Ephesum, etc.
La traduction s'arrête à la fin du chapitre VP. Après l'Apoca-
lypse, on lit les Epitres catholiques, lesquelles ne sont accom-
pagnées d'aucune traduction.
La première (juestion qui se pose à nous est celle-ci : Cette
version incomplète du Nouveau Testament a-t-elle été faite en
Italie ou en Picardie? Le picard, très incomplètement corrigé,
en forme le fond. Pour autant que je l'ai étudiée, il ne s'y trouve
pas d'italianismes. Le fait que la traduction est incomplète ne
suffit nullement à rendre probable que nous ayons ici une œuvre
réellement inachevée et. dans ce cas, d'origine italienne comme
le manuscrit. Empressons-nous d'ajouter que la vérité est proba-
blement du côté opposé, ainsi que nous pensons le montrer tout
à l'heure.
Assurément, le fait d un manuscrit copié en Italie par des
Picards n'aurait riçn qui pût nous étonner. Nous en avons ail-
leurs un curieux exemple. Il se trouvait à la cour des Malatesta.
à Rimini, dans les années 1321 à 1323. un petit groupe d'écri-
3o8 SAMUEL BERGER
vains et de copistes picards, qui nous ont laissé une œuvre fort
remarquable. On conserve au Vatican un très beau manuscrit, con-
tenant un commentaire sur le Nouveau Testament, qui est signé
de Geoffroi de Picquigny comme traducteur et compilateur, et de
Pierre de Cambrai comme copiste ; cet ouvrage est mêlé de
formes picardes et d'expressions italiennes K Mais il ne s'agit
pas ici. sans doute, d'un ouvrage de ce genre et nous allons dire
pourquoi.
Grouper les textes est, dans l'histoire des versions bibliques,
le premier devoir de la critique. Sans ce travail, qui doit précéder
tous les autres, et pour lequel il faut surmonter les obstacles que
créent les différences de dialecte et d'époque et les changements
de toute espèce apportés par les reviseurs, chaque manuscrit for-
merait une unité et la science se perdrait dans l'étude du détail.
Or il existe une traduction française de la Bible dont le caractère
a été pour nous jusqu'à présent un mystère ; elle est représentée
par trois manuscrits, tous trois anglo-normands de langage -, et ce
langage, il faut l'avouer, est fort mauvais. J'avais cru pouvoir
donnera cette œuvre le nom de « Bible anglo-normande », et je
lui avais attribué l'Angleterre pour patrie. M. Paul Meyer s'est
aussitôt élevé contre l'origine anglo-normande que je donnais à
la version dont il s'agit. « Je la croirais, dit-il, plutôt d'origine
française, et je l'attribuerais plus volontiers au xiii*' siècle qu'au
xiv^ siècle -K » Aujourd'hui, je suis porté à donner raison à
M. Meyer ^, et il me semble pouvoir ajouter que l'original, fran-
çais ou picard, de la Bible anglo-normande a été assez rapproché
de notre Nouveau Testament vénitien. Si les différences des deux
1. J'ai publié la préface de ce curieux ouvrage <La Bible française au
moyen âge, p. 266; et M. Ernest Langlois a apporté à ma transcription
d'excellentes corrections. (Notices des manuscrits français et provençaux
de Rome, 1889, in-4o. p. 294 — tiré des Notices et extraits, t. XXXIII, 2^
partie).
2. Mss. B. N. fr. 1 ^milieu du XIV^ siècle), M. B. i. c. 3 (xv" siècle),
celui-ci ne comprenant que la première moitié de l'Ancien Testament, et
B. N. fr. 9562 (Actes des Apôtres, 2« moitié du w'^ siècle). — ^'^oyez la
Bible française au moyen âge, p. 230 et suiv.
3. Romania, t. XVII, p. 137.
4. Ce n'est toutefois pas pour cette raison, que la Bible de Jean de Sy
aurait été une revision de la Bible anglo-normande, car cette hypothèse,
que j'avais avancée (p. 243), me paraît aujourd'hui sans aucun fondement.
UNE niHLF: FRANÇAISE COPIEE EN ITALIE
359
textes sont nombreuses, les ressemblances ne sont pas moins
remarquables. Il nous faut, pour en jug-er, comparer quelques
passages de l'une et de l'autre traduction :
MS. VENISE LAT. X.
(Fol. 10) Math., vi, ['']. Pères
nostres qui es es chiuls, tes nons
soitsaintefiés. f'*'jTes règnes avie-
gne. Ta volentés soit faite si
comme en ciel et en terre. (")
Done nous hui no pain soursus-
tantial, ('"-) et laisse a nous nos
detes, ensement si comme nous lais-
sons a nos deteurs, ('^j et ne nous
maines en temptation, mais de-
livre nous de mal.
(Fol. 75) Luc, XV, (^'). Uns hons
eut .ij. fius, (^"-) et li plus jounes
d'eaus dist al père : Pères, dones
moi le portion de la sustance
qui me avient. Et il li devisa sa
sustance. f'^) E après non mult
de jours, toutes ses choses asam-
blées, li plus jounes fius s'en ala
hors del pais en l'egion lointaine,
et illuec il dissipa sa sustance en
vivant luxurieusement. (*^) Et
comme il eust consommé toutes
choses, fains grans fus fais en la
région, et il commença avoir
mesaise. ('■') Et s'en ala et se
ajoinst a un des citoiens de celé
région, et l'envoia en sa ville
pource qu'il paist les pors. ('^) Et
convoitoit emplir son ventre des
choses que li porc mengoient, et
nus ne li donoit. ('") Après il,
repaii'iès a lui, dist : Quant merce-
naire en la maison mon père
abondent de pains, mais je péris
de faim, ('^i Je me lèverai étirai
MS. BIBL. NAT. FR. 1.
Nostre Pierre qi es en ciels,
seintitiez soit ton noun. (^^)
Aviegue toun règne. Soit faite
ta volentèe si come en ciel et en
terre. (") Xostre pain cotidien do-
netz a nous huy, (*'^) et laiz a
nous nos dettes, si come nous les-
soms a noz dettours, ('^) et ne nous
menez en temptacioun, mais nous
deliverez de mal.
Un home avoit deux lilz, ('-) et
le plus jœvene de eaux dist al
père : Père, donez a moy la por-
cioun de la substaunce qe me
coutiegnt. Et il devisa a luy la
substaunce. ('^) Et après nient
multz des jours, totes les choses
assemblez, le plus jœvene filz fist
pelrinage en lointeinz regioun, et
illœqes degasta ses biens vivaunt
lescherousement. i^') Et come
il eust tiniz totes choses, ('■') il
aherdi a un des citezeins de celé
regioun, et il l'envoia en une sa
ville q'il pesteroit porcz. ('^j Et
graunt famine est faite en celé
regioun, et il comença a bosoi-
gner. ('®) Et il covoita emplir la
ventre del drasche qi les porcz
mangoient, et nul home le dona
a luy. ;'") Et retourné en soi il
dist : Quantzdes merceneres en la
masoun mon père habundent des
pains, et jeo périsse issi de faim.
C*^) Jeo lèverai et irrai a mon père
360
SAMUEL BERGER
a «ion père et H dirai : Pères, je
ai pechié el ciel et devant toi, ('")
et ne sui ja dignes de estre ape-
lés tes fîus. Fai moi aussi comme
un de tes merchenaires. (-**) Et
levans soi vint a son père. Après
comme il lust encore loing, ses
pères le vit et [fu] meus par misé-
ricorde, et acourans cheï sour son
col et le baisa... (^-) Apres li pères
dist a ses serjans : Aporlés tost la
première vesteûre et le vestes et
lidonés leanel en sa main etchau-
sement en ses pies, ( -"*) et amenés
un veel cras et l'ociez, et mengons
et gaudissons. [-^) Car cil mes fius
estoit mors et est revesquus, estoil
péris et est retrouvés. Et com-
mencierenl a gaudir.
(-'') Mais li fius ainsnés estoit
el cham, et comme il venist et
aproçast [ms : aportast) a la mai-
son, oï la ciphonie et le canterie,
et apela un des serjans et li deman-
da quels choses ce estoient. C^"^)
Et chil li dist : Tes frères est reve-
nus et tes pères a ocis un veel cras
pour ce quil Ta receu sauf. {-^)
Après il fu desdaigneus et ne vaut
entrer. Mais li pères de icelui,
issus fors, le prist a prier. (-^) Et
chil respondans dist a son père :
Veci que je serf a toi tans ans, et
ne passai nnques ton mandement,
et ne me donas onques unchevrel,
que je mengaisse avec mes amis.
(•*") Mais puis que tes iîus ici, qui
a devouré sa sustance avec les
meretrices, est venus, tu li as ocis
un veel cras. (^') Et li pères li
dist : Fils, tu es tous jors avec
moi, et toutes mes choses sont
et dirrai a luy : Père, jeo ai pecché
el ciel et devaunt toi,('^j ja ne sui
jeo dignes de estre appelles ion
lilz. Faites a moy come a un de
tes servauntz. (^") Et levaunt il
vignt a son père. Et come un-
qore il fust de loinz, son père luy
vist et il est meu de merci, et ac-
curraunt chaïst sur son col et luy
beïsa... (") Le père dist a ses ser-
vauntz : Aportez tost ma primere
robe et le vestez et donez un anel
en sa main et chauceures en ses
piez, (-•*) et amesnez un veal en-
crassi et le occiez, et mangoms et
fesoms feste. (-^) Carcist mon illz
est mort et revesqui, et il fust pe-
riz et est trovée. Et il comen-
cerent a manger.
{-'■') Et le lilz einsnée estoit el
champ, et come il feust vcnuz
et eust approsché a maisoun, il
oïst simphanye et chore, et il ap-
pella un des serfs et demaunda
queles choses cestes fuissent. (^')
Et cil luy dist : Ton frère est reve-
nutz et ton père ad occis un cras
veal pur ceo q'il le ad sauf res-
ceu. ("-^) Et il, desdegné, ne voleit
entrer. Son père donqes, issu,
luy comença a prier. (-') Et il
responaunt dist a son père : Voi,
jeo te ai servi taunt des anz, et
jammais ne moy donastesbukerel,
qe je mangeasse ovè mes amys.
(^") Mais puis qe ton filz cist qad
devourée sa substance ové putes,
est venutz, tu occi as a luy un craas
veal. (3») Et il luy dist : Filz, [tu
es] tous dys ovesque m y, et totes
mes choses sount les tues. (^'^)
^Manger et esjoïr il covenist,
UNE BIBLE FRANÇAISE COPIEE EN ITALIE
;}() 1
liues. (^-) Mais ilestevoit meng'ier
et esjoïr soi, car chil les frères es-
toit mors et est raveschus, il estoit
péris et est retrouvés.
(Fol. 117) Rom., viii, (3'). Que
dirons nous donc a ce ? se Dius
est pour nous, qui est contre
nous? (3^) Qui ne espargna pas a
son propre till. mais le bailla pour
nous tous, mais comment ne nous
a il donné toutes choses avec lui ?
(^•') Qui accusera contre les elleus
de Diu?Dius qui justefîe. ('''') Qui
est qui condampne? Grist Jhesus
qui fu mors, mais qui ensement
resuscita, qui est a la destre Diu,
qui vraiement prie por nous.
(3'') Qui donc nous devisera de
la carité de Diu ' ? Tribulations,
ou angoisse, ou persécutions ^, ou
faims, ou nuetés, ou perill, ou es-
pée?... (3'^) Mais en toutes choses
nous sourmontons pour celui qui
nous ama. {^^) Car je sui certains
que ne mors, ne vie, ne li angle,
ne les principas,ne le[s] virtus, ne
les choses présentes, ne celés a
avenir, ne force, {^^) ne haulece,
ne parfondece, ne créature autre
ne nous pourra dessevrer de la
carité de Diu, laquele est en Grist
nostre si^nour.
pour ceo qe cist ton frère fus
mort et revesquist, il estoit periz
et est trovée.
Quei dirroms nous donques a
cestes choses ? Si Dieu soit por
nous, qi est encountre nous?('^-)
Lequel ne esparnist point a son
demesné filz, eiiiz le ad il donée
por nous tous, coment ne nous
dona il totes choses od ly ? (■^•^'i Qi
acusera contre les eslitz Deu ?
Deu qe justifie, (^'j Qi est cil qe
condempnera ? Jhesuxpit qe mort
est et ensement releva, lequel
est a destres Deu, et ensement
qe prie por nous.
[^'^) Qi nous departera donqe de
la charitée de Dieu '. Tribula-
cioun, ou anguisse, ou persecu-
cioun ^, ou famyne, ou nuditée,
ou péril, ou espée ?... (3^) Mais en
totes cestes choses surmountoms
nous por celui qe nous ama. {■^^)
Jeo sui certein qe ne la mort, ne
la vie, ne les angles, ne les princi-
palitez, ne les poestez, ne [les] ver-
tues ^, ne cil qe ore sont, ne ceux
qe sont a venir, ne force, (•^^) ne
haltesce, ne parfoundesce, ne
nulle créature, ne nous poet disse-
verer de la charitée Dieu, qe est
en Jhesuxpit nostre seignour.
Il ne suffirait pas de ces passages, où bien des mots diffèrent,
pour que nous puissions conclure à une origine commune des
1. En latin : a charitate Christi.
2. Les mots : an persecutio ? se trouvent api'ès an angusda ? dans un grand
nombre de manuscrits latins, généralement antérieurs à la revision pari-
sienne du milieu du xui"^ siècle.
3. Neque potestates, neque virtutes se lit dans quelques textes, presque
tous du midi de la France ou des régions voisines.
362
SA ML" EL BERGER
deux versions. Mais voici un texte qui semble intermédiaire
entre les deux, et il est picard comme celui qui nous occupe.
Notre nouveau texte a été conservé par deux manuscrits, tous
deux du xv'' siècle. Le meilleur ne comprend que les Epîtres de
saint Paul, c est le manuscrit 29 d'Amiens. L'autre est un Nou-
veau Testament qui a appartenu à Jean Daillé ; il porte le
numéro C. 173 à la Bibliothèque de la Ville de Zurich •. Il sera
peut-être intéressant d'en donner quelques extraits, qui pour-
ront faire voir la ressemblance qui peut exister d'une part entre
les deux manuscrits picards et la bible, également picarde, de
Venise et, d autre part, entre les divers manuscrits picards et les
bibles anglo-normandes.
MS. ZLRICH C. 175.
(Fol. 110 r"; Luc, XV, ("l Uns homs avoit .ij. fieus, ('-) et li plu.s
josnes dist a son père : Pares, donne moy la porcion de la substanche
qui afiert a moi. Et il lui divisa, f'^) Et non après moult de jours, li
plus josnes fieus, toutes coses asamblées, alla en lointaine région et la
dissipa sa substance luxurieusement vivant, f'^) Et après che qu'il ot
tout consumet, une grant famine fu faite en celle région, et il, com-
menchant de avoir indigence, ('"') s'en alla et se aherst a .i. chitoyen de
celle région, et il l'envoia en sa ville, qu'il gardast les porchiaux. (*^)
Et il desiroit son ventre estre empli des viandes que ilz mangoient,
et nulz ne l'en donnoit. ('"i Voir il, retournez en soi, dist : Com grant
habondanche de pains ont les merchenaires en la maison de mon père,
et je péris chi de faim. "^ Je me lèverai et irav a mon père et dirai :
Pères, je ay pechiet ou ciel et devant toi, ('^) et ja ne sui dignes d'estre
évoqués tes fieus. .Mais fai moi comme uns de tes merchenaires. i'^^)
Va levans vint a son père, ^'oir comme fust encore loing, ses pères le
vit et fu meus de miséricorde et contrecourans chey subz son col et le
baisa... (--j Voir li pères dist a ses serfs : Aportez tost la première
viesture et lui viestez, et donnez .aniel en sa main et cauchementes
es pies, (^^) et amenez le viel encrassiet et le ochissiès, et mengons et
faisons fieste. {'^) Car cilz mes fieus avoit esté mors et il est ravesquis,
il avoit péri et il est retrouvez.
1. J'ai connu ce manuscrit tro|) tard pour en tirer parti pour ma Bible
française. Dans la description (jut- j'en ai, du moins, donnée à la fin du
livre, je l'ai attribué par eri-eur à la Bibliothèque cantonale de Zurich.
UNE BIBLE FRANÇAISE COPIÉE EN ITALIE 363
MS. AMIENS 29.
(Fol. 57 v°) Rom., VIll, (3<). Que dirons nous dont a chou? Se
Dieux est pour nous, qui sera contre nous? (^^) Liquels n'espargna
mie son propre fil, mais le livra pour nous tous, coument dont et ne
nous donna il avoec celui touttes coses ? (^') Qui acusera encontre les
eslus de Dieu? Dieux qui justifie. (•*'] Qui est chieux qui condamp-
nera ? Jhesucrist qui est mors, il meismes qui resuscita, qui est a la
diestre de Dieu, qui ossi prie pour nous.
(^^) Qui nous sépara ' dont de la caritet de Crist ? Tribulasions, u
ang-ousses, u famine, ou nuesté, ou persecjsion, ou périls, ou espée -.
1^'') Mais en touttes ces coses nous sournionterons pour celui qui nous
a amez. (^^) Je suis certains que ne mors, ne vie, ne angeles, ne prin-
chées, ne poestez, ne virtus ^, ne coses présentes, ne avenir, ne
forche, [^^) ne haultesce, ne parfondesce, ne aultre créature ne est qui
nous puist séparer de le caritet de Dieu laquelle est Jhesucrist nostre
signeur.
Nous avons ainsi déterminé trois versions bibliques, une
anglo-normande et les deux autres picardes, toutes trois d'un
littéralisme presque servile et qui, par cela même, se distinguent
de toutes les autres versions françaises. Ces trois versions pré-
sentent une telle ressemblance entre elles qu'il ne nous est pas
possible de ne pas nous demander si elles n'ont pas une même
origine. Elles semblent remonter toutes trois, par les textes qui
leur ont servi de modèles, à une époque assez relevée; la ver-
sion du manuscrit de Venise, la plus ancienne des trois par son
langage, paraît appartenir au xiii*' siècle. 11 faudrait les avoir
étudiées les unes et les autres de plus près pour décider si elles
ont réellement, comme il n'est guère permis d'en douter, une
souche commune et dans quelle mesure elles en dépendent. Quoi
qu'il en soit, plus nous avançons dans l'histoire de la Bible fran-
çaise, plus aussi nous voyons grandir le rôle joué dans cette his-
1. Vulgate : separabit. Théodulfe : sepnravit.
2. Ici les mots du verset .33 sont disposés comme dans les manuscrits
latins de la revision du xiii® siècle.
.3 Remarquons ici la leçon : neque poteslates, neque virtntes, que nous
avons relevée plus haut dans la version anglo-normande et qui est fort
rare en latin.
364 SAMUEL RERGER
toire par la race picarde. Il y a toute une littérature biblique en
lans^age picard, et nous pourrions suivre ce mouvement reli-
g'ieux jusqu'au xvi*^ siècle, où la Picardie donne à la France les
premters traducteurs modernes de la Bible. Lefèvre dEtaples et
Olivetan. L'histoire de la Bible nest jamais plus intéressante
que lorsqu'elle se mêle à l'histoire locale et quand on y voit une
page de l'histoire religieuse des peuples et des races. Il y a là
une source très riche d'observations, d'études et de réflexions.
Samuel Berger.
K:g. 1. — Le sarcupliage de rempcrcui' Heni'i A'II. a\L'c la slaUie gisante de
l'Empereur, parle sculpteur siennois Tino di Camaino. Camposanto de Pise.
LE MAUSOLEE
DE L'EMPEREUR HENRI YII A PISE
Le mausolée que les Pisans élevèrent à l'empereur Henri VII
a subi bien des vicissitudes depuis le mois de juillet de l'année
1315 1, où il fut achevé par le sculpteur Siennois Tino di
Camaino. Le monument funéraire du souverain, qui avait emporté
dans la mort les espérances de Pise et de Dante, fut érigé dans
la cathédrale de la ville g-ibeline, au point où convergeaient les
reg-ards des citoyens, derrière l'autel, au fond de l'abside. Il y resta
moins de deux siècles. Lorsquen 1 494, on voulut faire place contre
le mur de l'abside à des stalles de marqueterie et à quelques
1. Style pisan 1316,
3I)G E. BERTAUX
tableaux, on enleva le mausolée de Tempereur oublié. 11 fut placé
contre une paroi de la chapelle de saint Ranieri, dans le bras
septentrional du transept. Là, il fit pendant au tombeau neuf, dans
lequel furent enfermés les restes de 1 archevêque Pietro Ricci,
mort en 1418, et dont la première sépulture était sans doute dans
le chœur de la cathédrale. En 1727, pour donner une place d'hon-
neur à un tableau des frères Melani, représentant la mort de
saint Rànieri. on dérangea une seconde fois le monument
importun : le sarcophage impérial fut relégué, avec le tom-
beau de larchevêque Ricci, au-dessus de la porte de la
sacristie. Enfin, en 1829, les deux tombeaux de l'empereur et
de l'archevêque furent expulsés de la cathédrale, et transportés
au Gamposanto, parmi les autres reliques de l'histoire pisane '.
Dès la première translation, le mausolée avait perdu son sup-
port primitif, et, dans la chapelle San Ranieri, il avait été installé
sur une base neuve, où une inscription fut gravée en caractères
élégants du xv^ siècle. Les autres voyages que fit le monument
achevèrent de le démembrer. Ce qu on montre aujourd'hui, au
Gamposanto, comme le tombeau de Henri VII n'est plus qu'un
sarcophage, orné de figures d'apôtres, et sur lequel la statue de
l'empereur est couchée, tête nue, dans un manteau semé d'aigles
héraldiques. Pourtant les anciens historiographes des monu-
ments de Pise font allusion à des fragments « d'architecture »
et « d'arabesques » et à des " statues », que le mausolée de
Henri ^ 11 aurait perdus avec le temps. Peut-on songer aujour-
d'hui à rassembler et à reconstituer ce qui est dispersé et ce
qui a disparu ? Retrouvera-t-on limage complète du mausolée
impérial?
I
G'est de nos jours seulement qu'un savant italien, mieux
informé que personne des questions pisanes, M. Igino Benvenuto
Supino, a tenté une première restauration du monument funé-
raire, dont on ne connaissait avant lui que le sarcophage et le
1. Pour l'histoire de ces translations, voir le livre de Trenta, La toni-
ha (li Arrirjo VII imppratore, Pise, 189.3, in-S", p. 0.3 et suiv., et les docu-
ments publiés en appendice.
LK MAUSOLÉE DE l'eMPEREUK HENRI Vil A PISE 'Mîl
(( g-isant ». Il a lui même fixé ces conjectures dans une esquisse
d allure monumentale'.
Le sarcophage est porté par deux g-roupes de statues; le mort
couché se trouve abrité sous un dais, d'où pendent des courtines,
que deux angles tirent à eux; deux autres anges, debout derrière
le cadavre, tiennent l'eau bénite et Tencensoir de l'absoute. Une
statuette de la Vierg-e, avec l'Enfant sur ses genoux, est assi.se
au sommet du pavillon. Enfin un haut baldaquin à fronton trian-
g'ulaire, porté sur quatre colonnes, couronne le monument. Les
deux colonnes antérieures du baldaquin sont surmontées de
deux statuettes. l'Ange et la Vierge de l'Annonciation.
L'édifice ainsi rebâti est semblable presque en tout point aux
mausolées princiers que Tino fut appelé, à élever dans les églises
de Naples. pour la dynastie angevine. Mais quelle est l'origine,
la valeur historique, en un mot la solidité des matériaux réunis
par l'auteur de la restauration?
Du pavillon et du baldaquin, il ne reste à Pise aucune trace :
M. Supino a supposé lexistence de ce double dais d'après les
monuments napolitains, qui sont postérieurs au mausolée pisan
et n'ont pu lui servir de modèles -. Au contraire les deux groupes
de statues qui font office de cariatides sont conservés à Pise. Ils
avaient été considérés par tous les historiens comme des oeuvres
notables de Giovanni Pisano et comme des parties essentielles
d'un monument célèbre, la grande tribune octogonale qui se dres-
sait autrefois dans la cathédrale de Pise. Les statues et les bas-
reliefs, qui passaient pour avoir constitué les supports et le para-
])et de cette tribune, avaient été dispersés : on les réunit en 1880
au Museo Civico de Pise, et Ton étudia diverses combinaisons
pour une restauration du monument. Dans l'étude critique que
1. Archivio storico delTArte, 2" série, l""" année, 1895, p. 185.
2. Une sorte de baldaquin, dont les courtines sont soutenues par deux
anges, se trouve figuré sur un dessin qui représente le tombeau de Henri VII,
et qui fait partie des soixante-treize illustrations du fameux Codex Balduini
Trevirensis, exécuté vers 1345. Mais ce tombeau, où la statue couchée et le
sarcophage, porté sur trois lions, difTèrent notablement du monument con-
servé au Camposanto de Pise, ne représente qu'un mausolée idéal, celui que
l'archevêque Baudouin de Trêves voulait élever à son frère infortuné sur le
sol allemand (Cf. G. Ir.meb, Die Romfart Kaiser Heinrich's Vil im Bildercy-
clus des Codex Balduini Trevirensis, Berlin, Weidmann, 1881, in-4''; pi. 37,
p. 104-105).
3()8 E. BERTAUX
M. Supino fit de tous les morceaux rassemblés, à propos de la
restauration défendue par M. Fontana, il écarta résolument de
l'œuvre de Giovanni Pisano deux g-roupes de statues, oîi il crut
reconnaître la main plus lourde de Tino di Camaino '. Ces deux
fj^roupes étaient évidemment destinés à se faire pendant. Ils com-
prennent 1 un et lautre une base flanquée de quatre statues, et,
sur ce pompeux piédestal, une statue plus grande. D'une part,
le Christ debout, au-dessus des quatre Evangélistes ; de l'autre,
quatre allégories de Vertus, et au-dessus d'elles une femme cou-
ronnée, allaitant deux enfants. Cette dernière statue passait, au
moins depuis le xvn'" siècle, pour une image allégorique de Pise,
la ville aux campagnes nourricières. Du moment où ces deux
groupes, enlevés à Giovanni Pisano et attribués à Tino di
Camaino. devenaient disponibles, M. Sujiiud imagina de les utili-
ser comme supports du sarcophage de Henri VII. Les person-
nag-es mêmes que représentaient les deux grandes statues lui
semblèrent appropriés à la fonction qu il leur prêtait : Pise était
la ville bien-aimée de l'empereur, et le Christ n'était-il pas le
soutien de celui que les Pisans avaient salué comme l'eïivoyé de
Dieu : « Imperafor Enricus qui Christo fertur aniicus... »?-
La conjecture qui a séduit M. Supino n'est pas de celles qui
s'imposent avec la force de l'évidence. A supposer (pie la femme
couronnée qui se montre au-dessus des quatre Vertus, comme
leur reine, soit vraiment l'image allégorique d'une ville, et non pas
elle-même une Vertu, comme la Charité '"^^ le rôle que M. Supino
prête à la statue du Christ est fondé sur une conception dont la
hardiesse peut sembler téméraire. Qu'un Dieu vienne plier le col
sous la dépouille mortelle d un empereur, cette idée romantique
est faite pour étonner chez un contemporain de Dante. Au moins
faudrait-il appuver l'hypothèse d un texte, qui jusqu'ici n'a pas
été produit.
1. Arch. .s/or. drlfArle, i89o. p. oS-oO.
2. Cf. rinscription quon lisait autrefois sous la statuette agenouillée de
l'empereur, œuvre de Giovanni Pisano, dans le tympan de la porte de la
cathédrale qui fait face au Campanile [IbuL, p. 48 .
.3. Il est certain que Giovanni Pisano représenta la ville de Pise à genoux
en face de l'empereur, et devant la Vierge, sous la figure d'une femme qui
tenait deux enfants suspendus à son cou : virgims ancilla sum pisa
QUIETA SUB ILLA [Ihïd .\ .
I
LK MAUSOLÉE DE l'eMI'EREUR HENRI Vil A PISE 369
Mais il est inutile d'insister sur les difficultés « morales » que
rencontre la conjecture aisément admise par M. Supino : les
difficultés matérielles sont assez graves pour couper court à la
discussion.
Tout d'abord les deux: groupes de statues installés sous le
sarcophage de Henri VII, à l'imitation des mausolées napolitains,
sont disproportionnés au sarcophage qu'ils doivent porter.
Dans les tombeaux angevins qui ont été exécutés à Naples
sous la direction de Tino di Gamaino, les piliers, avec figures
adossées, qui servent de supports aux sarcophages, n'ont jamais
plus de 1 mètre 40 de hauteur, en comprenant les lions sur les-
quels ils reposent et les chapiteaux qui les surmontent. A Pise,
le Christ et la femme couronnée atteignent, sur leurs piédestaux
flanqués de statues, une hauteur de 2 mètres 40. L'énorme exagé-
ration de ces caryatides, par rapport au dessein général du monu-
ment imaginé par M. Supino, éclatera aux yeux de quiconque
voudra comparer le croquis de restauration, présenté par le
savant italien, avec des photographies des mausolées napolitains.
Par l'iconographie les quatre allégories de Vertus qui
accompagnent, à Pise, la statue de femme couronnée différent
totalement des diverses figures de Vertus que Tino a représentées
dans les églises de Naples. Les Vertus du mausolée de Marie de
Hongrie, dans l'église de Santa Maria di Donna Regina, sont
des anges à la face juvénile et mâle ; celles du tombeau de
Charles, duc de Calabre, dans l'église de Santa Chiara, sont de
robustes femmes, qui portent des ailes puissantes; celles du tom-
beau de Marie de Valois, dans la même église, sont des femmes
plus jeunes et plus sveltes, sans ailes. Où sont, dans tout ce
groupe d'œuvres authentiques du sculpteur Tino, les trois
vieilles ridées et la Vénus toute nue, qui représentent à Pise les
quatre Vertus ?
Le style même des statues, où M. Supino a cru reconnaître
la manière de Tino, peut fournir l'argument le plus fort
contre l'attribution proposée. Le Christ, avec les Evangé-
listes, la femme couronnée, avec les quatre Vertus, ont des
faces dures et anguleuses, des traits irréguliers et carrés ; le cou
est allongé et tendu en avant. Au contraire, dans toutes les œuvres
de Tino, qu'il s'agisse des apôtres du sarcophage de Henri VII, ou
Mélanges Paul Fabre. 24
370 E. BERTAUX
des Vertus et des anges des mausolées napolitains, les corps sont
pesants et courts, les têtes rondes, le cou perdu dans les épaules.
Ainsi les supports, qui, dans l'esquisse de M. Supino, soute-
naient le sarcophag-e. doivent être écartés. Le pavillon et le bal-
daquin disparaissent d'eux-mêmes comme les produits inconsis-
tants dun simple raisonnement par analogie. Autour du sarco-
phage et de la statue, il ne reste que quatre statuettes, retrou-
vées par M. Supino au Camposanto de Pise : l'Ange et la Vierge
de l'Annonciation, qui semblent avoir pris place dès la fin du
xv^ siècle sur la nouvelle base préparée pour le sarcophage de
l'archevêque Riccio. Ces quatre statuettes sont incontestablement
un ouvrage de l'artiste qui a sculpté les figures d'apôtres sur
le sarcophage de Henri VII. Mais il est impossible de fixer la
place qu'elles ont pu occuper par rapport à la statue gisante, et
qu'elles devraient reprendre dans une restauration.
II
Le savant qui a distingué ces quatre statuettes a passé
sans s'arrêter devant cinq statues, groupées dans une autre
galerie du même Camposanto, et bien faites pour frapper
un historien de Henri VII et de son mausolée. En effet l'une
de ces statues, qui est de grandeur naturelle, représente l'em-
pereur Henri VII en personne, assis, la couronne en tête, et
un ample manteau sur les épaules ; les deux mains, aujourd'hui
coupées au poignet, tenaient sans doute le sceptre et le globe.
On reconnaît aussitôt dans la statue assise le personnage couché
sur le sarcophage voisin, le visage carré, les joues osseuses, les
yeux profondément enfoncés K Quatre personnages plus petits,
— trois laïcs et un moine, — sont groupés deux à deux, à droite
et à gauche de l'empereur, et tournent la tête vers lui.
1. Les érudits pisahs se souvenaient encore, au début du xix^ siècle, que
la statue assise du Camposanto représentait le même personnage que la
statue couchée du sarcophage sculpté par Tino di Camaino. Cette « sta-
tue assise de l'école de Nicola, qui passe pour le portrait de l'empereur
Henri Vil » est notée parmi les sculptures historiques du Camposanto par
MoRRONA (Pisa antica e moderna, 1821, n^ 149 du catalogue des sculptures)
et par Rosi.xi [Descrizione délie pUture del Campo santo^ 3'- éd., 1829, p. 217).
LE MAUSOLÉE DE L EMPEREUR HENRI Vil A l'ISE
371
Ces quatre statues, de travail plus grossier que la statue impé-
riale, sont étroitement apparentées aux apôtres du sarcophage.
Avec leurs têtes épaisses, leurs visages ronds, leurs mentons
lourds, leurs cous enfoncés dans les épaules, elles sont, comme
les deux effigies de l'empereur assis et couché, l'œuvre de Tino,
ou tout au moins des praticiens qui ont aidé à Pise le maître
Yia. 2. — L'empereur Henri VII, au milieu de quatre Gibelins.
Statues en ninde bosse par Tino di Camaino. Camposanto de Pise.
siennois, pendant les six mois qu'a duré l'exécution du mausolée.
Du moment où ce groupe de statues est sorti de l'oubli,
il ne saurait plus être négligé, dans un essai de restau-
ration du tombeau de Henri VII. Ces cinq statues de ronde
bosse, où se retrouvent les traits distinctifs des figures authen-
tiques de ïino di Camaino, ont évidemment appartenu à un
monument commémoratif de l'empereur. Or tous les monu-
ments élevés en Italie, avant le milieu du xv"^ siècle, pour perpé-
tuer la gloire d'un homme, sont des tombeaux. Il faut attendre
le grand arc de marbre élevé par Alphonse d'Aragon, entre deux
tours de Gastel Nuovo, et les statues équestres des condottieri
372 E. BERTAUX
de Padoue et de Venise, pour trouver, à l'entrée d'un château ou
sur une place publique, un monument triomphal qui ne recouvre
pas un cercueil.
Il est certain que les cinq statues du Camposanto ont
fait partie du mausolée de Henri VII. Mais comment dis-
poser le personnage assis et les personnag-es debout par rapport
au sarcophage et à la statue couchée ? Avant de proposer une res-
tauration nouvelle, il faut se rendre un compte exact du rôle que
jouent les statues de ronde bosse, à genoux, assises ou debout,
dans la composition des tombeaux toscans du xiv® siècle.
Arnolfo di Cambio, dans son monument du cardinal de Brave,
à San Domenico dOrvieto, a créé un premier type de monument
funéraire, où, au-dessus du lit de parade entouré de courtines,
le mort est représenté une seconde fois, à genoux devant la
Vierge Marie, assise et tenant 1 Enfant. C est la disposition qui fut
adoptée dordinaire en Toscane, el que Tino di Gamaino repro-
duisit dans la plupart des mausolées qu'il éleva à Naples.
II existe en Toscane quelques monuments funéraires où le
mort est représenté, non point à genoux, mais assis, à la place
d'honneur qu'occupe, sur la plupart des tombeaux du xiv*^ siècle,
une image de la Vierge. Tel est le mausolée de lévéque de Flo-
rence. Antonio Orso (f 1321) ', que Tino di Camaino lui-même
exécuta pour le parti guelfe, six ans après avoir achevé le monu-
ment du souverain bien-aimé des gibelins. Le mausolée de
Tévêque a été déplacé en 18oi : il est aujourd'hui appliqué
très haut, contre la paroi latérale de la cathédrale, du « côté
de l'Epître ». La statue assise de l'évêque est directement posée
sur le sarcophage orné de bas-reliefs bizarres, où des anges aux
grandes ailes se mêlent à des squelettes, en une sorte de ronde
macabre. La tête est inclinée sur l'épaule et les mains croisées
comme si l'artiste s'était contenté de redresser et d'asseoir le
cadavre dans ses ornements pontificaux. Cette unique statue,
posée sur le couvercle nu du sarcophage, constitue une décoration
bien grêle, et l'on peut se demander, comme pour le mausolée
de Henri VII, si sarcophage et statue ne sont pas les restes d'un
monument plus riche en sculptures.
1. M. Reymond, La sculpture florentine, I, p. 104.
LE MAUSOLEE DE L EMPEREUR HEXRI YII A PISE
373
La cathédrale de Pistoia renferme un tombeau, à l'image
duquel on compléterait A'olontiers le tombeau de l'évéque de
Florence. C'est le monument élevé en 1337 par le sculpteur
Fig. :V
lonibeaii du juriste Cauo cla Fisloia, par le sculpteur
siennois Cellino di Nese. Cathédrale de Pistoia.
siennois Cellino di Nese en mémoire du juriste Cino da Pistoia,
qui fut le maître de Pétrarque. Ici les statues posées sur le
sarcophage sont au nombre de sept. Au milieu du groupe, le
professeur enseigne, la main gauche posée sur une colonne, la
droite arrêtée dans un sieste de dialecticien. Les six auditeurs.
37 i E. BERTAUX
de taille plus petite, qui lui font cortèg-e, sont quatre laïcs, un
moine et une jeune femme.
Ce groupe des disciples debout, (jui tournent vers le maître
assis leur attention respectueuse, ressemble de la manière la
plus frappante au g-roupe du Camposanto, où les quatre g'ibelins
debout dirigent leurs reg-ards vers l'empereur assis, qui les
dépasse de sa taille surhumaine, comme les fîg-ures divines, au
pied desquelles s'inclinent de minuscules donateurs. Le modèle
qu'a suivi le Siennois Cellino est une œuvre identique au g^roupe
des cinq statues sculptées par son compatriote, Tino di Camaino.
Une seule difficulté subsiste : l'évêque Orso et le juriste Cino
sont représentés une seule fois sur leur toml^eau. Près de la
statue assise, à qui le sarcophage lui-même sert de piédestal, il
n y a pas de statue couchée, comme la statue de Henri ^'ll. sur
le sarcophag-e décoré de ligures dapôtres. Pour trouver deux
statues du mènie personnage rapprochées sur un monument
funéraire, il faut sortir de la Toscane, et suivre lart toscan dans
le royaume de Sicile en deçà du Phare, où il fut porté, au temps
de Robert d'Anjou, par Tino di Camaino, par Giotto, partout un
groupe de peintres et de sculpteurs siennois ou florentins.
L'église de Mercato San Severino, — un bourg, non loin
d'Avellino, — conserve le tombeau dun des plus puissants sei-
gneurs de la cour de Jeanne P^ le connétable Tommaso di San
Severino, mort en 13o8'. C est l'œuvre d'un médiocre artiste
florentin ou d'un napolitain, son élève. Le mort est couché sur un
sarcophage, porté, comme ceux qui font partie des tombeaux
angevins de Naples, par quatre allégories de Vertus. Puis, der-
rière la statue gisante, s'élève un socle, orné des écussons de la
famille de San Severino, et sur lequel reparaît, figuré par une
statue en ronde bosse, le connétable Tommaso. Il est assis, dans
une attitude grave ; à sa droite et à sa gauche, ses enfants sont
rangés : quatre tils et deux lîUes, beaucoup plus petits que le
père. C'est, dans une église perdue, entre Naples et Bénévent,
le groupe qui surmonte à Pistoia le sarcophage du maître de
1. Voici i'insci'iplion inédite qu'on lit sur le sarcophage :
HIC JACET CORPUS MAGNIFICI VIRI DOMIXI THOMASI DE SANCTO SEVERINO COMITIS
MABSICI BARONIARUM SANCTI SEVERINI CILEN'TI LAURIE ET CASTRI SANCTl GIORGII
nOMINI ET MAGNI REGNI SICILIE COMËSTABULI QUI OBIIT ANNO DOMINI MCCCLVIII
XXVII APUILIS XII INDICIONIS CUJUS ANIMA REQUIESCAT IN PAGE. AMEN. AMEN.
LE MAUSOLÉE DE L EMPEREUR HENRI VII A PISE
375
Pétrarque. Mais, à
Mercato San Seve-
rino , une statue
gisante est étendue
aux pieds de la sta-
tue assise.
Rien ne serait
plus facile que de
restituer, d'après le
tombeau du conné-
table napolitain, le
mausolée de l'em-
pereur Henri VU.
Sans imaginer un
pavillon et un bal-
daquin dont il ne
reste pas le moindre
morceau, il suffirait
de replacer au fond
de l'abside de la
cathédrale de Pise
le sarcophage et les
statues conservés
au Camposanto.
Au-dessus de l'em-
pereur couché, on
dresserait contre la
paroi l'empereur
assis et les quatre
gibelins : les sta-
tues s'applique-
raient aisément au
mur, car du côté
du dos, le sculp-
teur a eu soin de
les aplanir. Elles
formeraient, sans
l'addition d'un bal-
daquin, un couron-
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Fig. 4. — Tombeau de Tommaso di San Severino,
connétable du royaume de Sicile (f 1358).
376 E. BERTAUX
"nement aux lignes triangulaires, et comme un fronton de
statues.
Pour préciser l'ordonnance du monument, il faudrait seule-
ment déterminer la forme qui a pu être donnée aux supports du
sarcophage et du groupe supérieur. C'est encore dans l'Italie
méridionale, et précisément dans un second tombeau de la
famille San Severino, qu'on trouvera des indications suffisantes
pour fixer les lignes essentielles du mausolée de Pise.
Le tombeau du jeune comte Errico di San Severino, dans la
cathédrale de Teggiano (Val de Diano) a été sculpté, après 1336 ',
par un disciple très habile d'Andréa Pisano, qui, dans certains
détails de son œuvre, s'est souvenu de modèles analogues au
monument de Henri VII. Ainsi, sur le sarcophage, porté par trois
colonnes torses, l'artiste a représenté en bas-relief les douze
apôtres (huit sur la face antérieure, deux sur chacune des faces
latérales). Au-dessus de la statue couchée, un groupe de neuf
statuettes est aligné sur une tablette de marbre portée par quatre
consoles. Au milieu du groupe, et plus grande que les autres
personnages, la Vierge est assise avec l'Enfant. Un saint debout,
en longue draperie à l'antique, peut-être saint Henri, le patron
du jeune comte, présente à l'Enfant Dieu un autre enfant, qui est
l'àme du trépassé. A droite, à côté du saint, le comte Errico, à
genoux, une grande épée à la ceinture; derrière lui un enfant en
maillot, représenté debout, une jeune fille et une fillette; à
gauche, une jeune femme, le menton serré dans une guimpe étroite,
et deux hommes. L'idée religieuse qu'exprime le groupe
agenouillé devant les deux saints est la même qui avait dicté la
composition du mausolée d'Arnolfo di Cambio, à Orvieto. Mais
l'arrangement des statues, sur une console fixée directement au
mur, permet de se faire une idée du support sur lequel Tinoa pu
faire reposer, contre labside de la cathédrale de Pise, les statues
de Henri VII et de ses quatre fidèles. De même, l'ange qui, à
Teggiano, est debout, aux pieds du jeune homme étendu, et
auquel un autre ange devait faire pendant, nous indique la
place que devaient occuper, dans le mausolée impérial, les deux
1. L'inscription est la suivante : axno domixi mcccxxxvi hic translatum
EST MEXSE NOVEMBRIS IIII IND. CORPUS EXGELLENTISSIMI DOMINI DOMINI HERRICI
DE SAXCTO SEVERINO OtIM COMITIS MARSICI PRIMOGENITI MAGNI REGNl SICILIE
COMESTABULI MORTIIS.T. {SUÏ tempOriS 'D ANNO XXIIl.
I
LE MAUSOLÉE DE L EMPEREUR HENRI VII A PISE
377
anges sculptés par Tino, qui ont été transportés, après 1494,
aux deux côtés du tombeau de l'archevêque Ricci. Seules les deux
Fig. 5. — Tombeau du comte Errico di San Severino (vers 1336).
Cathédrale de Teggiano (province de Lagonegro).
figurines ,de { TAnnonciation ne peuvent retrouver une place
précise dans le monument reconstitué.
378 E. BERTALX
III
Nous avons complété le mausolée mutilé de l'empereur
Henri Vil, non point en recourant à des additions conjectu-
rales, mais en employant des matériaux réels et solides, des
sculptures de marbre que chacun peut voir de ses yeux au Cam-
posanto de Pise, et dont la comparaison avec des monuments
intacts, retrouvés dans des bourgades peu visitées, nous a permis
de déterminer la place respective. Si l'on admet notre restaura-
tion, on en pourra tirer des conclusions remarquables. D'abord
le mausolée de Henri VII, rétabli dans son état primitif,
éclaire l'histoire de l'art funéraire du xiv" siècle en Toscane. Les
cinq statues de Henri Vil et des Gibelins, ses acolytes, appar-
tiennent à la même série de monuments que les tombeaux de
l'évêque Orso, de Cino da Pistoja et de Tommaso di San Seve-
rino : il est probable quelles ouvrent cette série. Si Arnolfo di
Gambio a créé le type du tombeau surmonté de limage du mort,
à srenoux devant la Vierg'e, Tino di Camaino a sans doute donné
le premier exemple d'un tombeau qui a pour couronnement des
statues de personnages vivants, groupées autour d'une statue
assise du défunt commémoré.
Les cinq statues du Camposanto de Pise se montrent encore
à nous comme le modèle direct du plus magnifique mausolée
qui ait été élevé en Italie avant la Renaissance. Revenons une
fois encore au tombeau de Tommaso di San Severino : nous y
pouvons relever un détail curieux, que n'explique point l'imi-
tation des sculptures conservées en Toscane. Le connétable,
sur son lit de mort, est vêtu de la bure des franciscains et a
les pieds nus. Si l'artiste l'a enserré dans cet humble costume,
c'est pour imiter l'effigie du feu roi Robert, qui, sur son mauso-
lée de Santa Ghiara, sculpté par les deux frères florentins
Giovanni et Pace, est couché dans une robe de moine mendiant.
Peut-être le monument tout entier de Mercato San Severino, qui
offre des affinités si évidentes avec le tombeau de Cino de Pistoia
etlesstatuesdumausoléedeHenri Vil, n'est-il, dans son ensemble,
qu'une réduction simplifiée du mausolée de Robert le Sage. Entre
le tombeau du connétable Tommaso et les tombeaux toscans, dont
LE MAUSOLÉE DE l'eMPEREUR HENRI Vil A PISE 379
le mausolée de Henri VII a été le prototype, un intermédiaire
réclame sa place. Cet intermédiaire, c'est le mausolée du roi
Robert. Dans l'église napolitaine de Santa Chiara, au-dessus du
cadavre vètude bure et couronné, que veillent sept jeunes femmes,
symboles des Arts libéraux, le monarque reparaît, dans toute
la pompe de son costume de cour, assis sur son trône, la cou-
ronne au front, le g"lobe et le sceptre en main. Il n a point à ses
côtés, comme Henri VII sur le mausolée de Pise, des fidèles
représentés par des statues de marbre ; mais les courtisans, dont
les sculpteurs ont négligé d'exécuter l'image, sont peints à
fresque, des deux côtés de la statue royale.
C'est ainsi que les deux Florentins qui ont travaillé au mau-
solée de Robert se sont inspirés du mausolée de Henri VII,
autrefois sculpté par le Siennois Tino di Camaino. Le roi des
Guelfes qui, en 1316. faisait acheter pour son usage les dépouilles
de son rival, la couronne et les joyaux « de l'Empereur Henri, soi-
disant roi des Romains^ », eut, pour conserver sa mémoire, un
monument qui, dans ses figures essentielles, fut une imitation
directe de celui que Pise avait élevé à lempereur des Gibelins.
Emile Bertalx.
1. Reg. Ang. 1317-18 A, n« 214, f« 10 v» (Mimeri-Riccio, Saggio di
Codice diploniatico, Naples, 1879, II, p. l'j).
UN REGISTRE EGARE
DU TRÉSOR DES CHARTES
I
La belle série des registres du Trésor des Chartes conservée
aux Archives nationales ne présente pas moins de quinze défi-
cits ; mais cinq des absents ont été successivement retrouvés
dans des dépôts publics de la France et de 1 étranger. Le registre
IX est au Vatican, le registre II à Saint-Pétersbourg ', tandis
que les registres VI, XXVII et XXIX ont été signalés parmi les
collections de notre Bibliothèque nationale ; c'est également à la
Bibliothèque que j'ai pu, sans grande difficulté, en identifier un
quatrième. Il s'en fallait bien d'ailleurs que ce A'olume fût
ignoré ; la plupart des documents qu'il contient ont même été
déjà publiés, mais personne, je crois, ne s'était avisé d'y recon-
naître un registre du Trésor.
Dans le recueil bien connu où l'archiviste de Philippe le Bel,
Pierre d'Étampes, avait réuni les tables ou les catalogues des
principales matières confiées à sa garde -, la série des tables
est interrompue, après celle du registre dit du chancelier
Guérin (aujourd'hui JJ 26), par une série d'extraits de ce même
registre suivis eux-mêmes d'extraits tirés de documents étran-
gers au Trésor, notamment de rouleaux de la Chambre des
Comptes, extraits tous relatifs à des hommages ou à des services
féodaux dus à la couronne. Ainsi que les éditeurs du tome XXIII
1. Je ne parle pas ici du registre conservé aux Archives de Bruxelles.
Ainsi que l'a démontré M. Ch.-V. Langlois, ce registre est un double du
registre XLV destiné sans doute à servir de formulaire, et ne trouvait point
sa place dans la série des registres officiels établie par Gérard de Mon-
taigu.
2. Arch. nat., JJ I'.
UN REGISTRE ÉGARÉ DV TRÉSOR DES CHARTES 381
des Historiens de France l'ont démontré depuis long'temps', ce
hors-d œuvre n'est que la transcription presque intégrale d'un
petit volume de la Bibliothèque nationale, le manuscrit latin
10.932.
Or lun des registres aujourd'hui en déficit est ainsi décrit par
le trésorier des Chartes de Charles V, Gérard de Montaigu,
dans l'inventaire où il a donné aux registres le classement qui
leur a été conservé jusqu'à nos jours:
Decimus septimus continet plura feuda et servicia debila régi "^.
Ce sont là précisément les matières contenues dans le manus-
crit latin 10.932. De plus, dans une des premières rédactions de
son inventaire où Montaigu donnait quelques détails sur l'ap-
parence extérieure des registres, celui qui nous occupe, alors
classé le XLP, était dit tenais 3; or le manuscrit latin 10.932
est bien mince puisqu'il ne se compose que de 34 feuillets. Mais
voici un fait qui ne laisse plus de place à aucun doute : il existe
aux Archives un vaste répertoire alphabétique des matières con-
tenues dans le Trésor des Chartes, répertoire que la tradition
fait remonter à 1420 ^. En dépouillant ce répertoire, jai relevé
une quinzaine de renvois au registre XVII, et ces renvois se sont
tous trouvés concorder avec le recueil qui nous occupe. L'iden-
tité de ce manuscrit avec le registre XVII de Gérard de Montaigu
est donc un' fait certain.
Je ne sais comment il est sorti du Trésor des Chartes où il figu-
rait encore au xvii^ siècle, lors du récolement de Dupuy. Au
siècle suivant, il avait déjà disparu et sa place était occupée par
un fragment de répertoire alphabétique des matières du Trésor,
dont Joly de Fleury fit faire deux analyses conservées à la Biblio-
thèque nationale sous les n°' 7274 et 7275 du fonds français '^.
i. Historiens de France, XXIII, p. 724.
2. Notices et extraits..., XXXVI, p. 585.
' 3. Ibid., p. oo3.
4. JJ 278-280.
5. Ce fragment de répertoire était ainsi décrit par les Commissaires du
Triage des titres, en frimaire an VI : (f Un petit inventaire en papier cette
sur la couverture XVII. GH JLM. — L'écriture est de vers 1450 » (Arch.
nat. J 1165 n» 58 fol. 73 v«).
382 H. -FRANÇOIS DELABORDE
II
La description minutieuse du reg-istre XVII permettra de faire,
chemin faisant, quelques remarques intéressantes.
On ignore malheureusement comment il entra à la Biblio-
thèque ; après y avoir porté le n" 190 du Supplément latin, il
est, ainsi qu'on l'a déjà dit, conservé sous le n° 10.932 du fonds
latin. Il se compose de 3i feuillets de parchemin mesurant 252
sur 167 millimètres.
(Fol. /.) Dans la moitié supérieure du premier feuillet se
trouvent deux notes constatant le prêt de deux documents du
Trésor des Chartes fait en 1314 et 13lo. Ces notes déjà publiées
par les éditeurs du tome XXIII des Historiens de France fp. 724)
sont assez intéressantes pour être remises sous les yeux du lec-
teur.
Anne Domini millesimo trecentesimo quartodecimo, die Sahbati
post festum Nativitatis Domini, tradidi eg'o FeHs. domino Johanni
Maillardi, clerico secretario domini Ludovici Francorum et Navarre
régis, in domo sua quam dominus rex quondam Phihppus sibi dédit
versus Sanctam Crucem vel domum Crucesignatorum,litteram Guido-
nis quondam comitis Marchie de conventionibus et confederationibus
quas contra dictum dominum regem quondam cum senescallo Vas-
conie régis Anglie nomine inierat. Et fuerunt présentes in traditione
dicte littere Jacobus de Virtuto (?) et Symon Clericus, dicti domini
Jacobi nepos, et duo aUi famuli ipsius domini Johannis.
Anno Domini millesimo trecentesimo quinto decimo, die Martis
post festum sanctorum Egidii et Lupi, tradidi ego F. magistro J. de
DonnoMartino in Caméra compotorum Htteram conventionum habita-
rum inter dominum regem et mercatores Nemausenses et Ytalicos
sigillatum sigillo mercatorum ipsorum presentibus reverendo pâtre
dominico Symone Meldensi episcopo, magistris P. de Condeto magis-
tris Compotorum, Parisio, R. Palquerii, Gervasio notario et magistro
P. Tesson notariis, G. Quoquatrici et Billouart, quam tradidit idem
magisterJ. domino Michaeli, capellano suo. — D'une autre encre, hes-
tituta est michi.
La seconde de ces deux notes a été cancellée sans doute à la
suite de la restitution. La présence de lune et de l'autre sur le
LN REGISTRE ÉGARÉ DU TRÉSOR DES CHARTES 383
feuillet de garde du présent reg-istre prouve que celui-ci devait
faire partie du Trésor ou tout au moins appartenir à l'un des
clercs qui en avaient la g-arde. L'écriture — qui, soit dit en pas-
sant, n'est pas celle du manuscrit — rappelle tout à fait celle
d'une note inscrite par l'un d'eux dans la marg'e d'une liste des
bulles concédées aux rois de France que nous avons encore ^.
Le folio 2 est blanc. Au verso se trouve une note sur laquelle
je reviendrai tout à l'heure.
(Fol. 3.) De Registre veteri quod habui a magistro P. de Marchia
ligato in asseribus, cujus simile eral apud niagistrum G. de Crispeyo,
extraxi feoda et servicia que sequntur.
Cet intitulé fournit sur deux registres célèbres des renseigne-
ments que l'on n'a pas encore relevés. Le Registrum vêtus n'est
pas autre chose que le registre XXVI du Trésor exécuté par
Etienne de Gallardon sous la direction du chancelier Guérin -.
Nous apprenons ici qu'il avait été entre les mains de Robert de
la Marche, c'est-à-dire de lun des plus anciens gardes du Tré-
sor connu 3. Quant au registre similaire possédé par maître
G. de Grépj, c'est évidemment le registre XXVII, aujourd'hui
latin 9778, décrit par M. Léopold Delisle ^.
Plus tard, lorsqu'il s'est agi de faire passer le contenu du ms.
latin 10932 dans le recueil de Pierre d'Etampes, on a modifié
ainsi cet intitulé : « Item extraxi de eodem registre Guerini Sil-
« vanectensis feoda et servicia que secuntur, » et l'intitulé ainsi
modifié a été inscrit en regard, au verso du folio 2. Je crois que
c'est la même main qui a commencé à noter, aux folios 3 et 4,
1. Arch. nat. JJ 3, fol. 7. c Révérende domine, hic sunt intitulate omnes
« bulle quas habeo in Thesauro ; sub correctione vestra signa vi aliquas
« quas jam posui ad partem. De aliis signabitur secundum quod vobis
>( videbitur expedire, et cras, vel quando vobis placuerit, de hiis vestram
« mihi mandabitis voluntatem. »
2. Voir L. Delisle, Catalogue des actes de Philippe Auguste, Introduction
p. XIV, et Etienne de Gallardon, clerc de la chancellerie de Philippe Auguste,
chanoine de Bourges, dans la Bibl. de V Ecole desChartes, 1899, p. o.
3. Dessales, Mémoires présentés à l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, t. I, i'''= partie, p. 37o.
4. L. Delisle, Catalogue des actes de Philippe Auguste, p. xix.
384 H. -FRANÇOIS DELABORDE
une concordance avec la pagination du registre XXVII : « xv fol.
registri. — xv fol.reg-istri in fine — xvi fol. registri. »
Le dépouillement du registre de Guérin commence par ces
mots : (( Robertus Bertran pro baronia de Briquebec débet ser-
« vicium quinque militum » et s'étend jusqu'au folio 17 r°.
Il a été copié dans le recueil de Pierre d'Etampes, JJ 4', aux
folios Lxni à lxx.
Les folios 17 v° et 18 sont blancs.
{Fol. 19.) De Caméra Compotorum habui quendam rotulum cujus
signum est. 8. Item ejus superscriplio a parte exteriori est taHs :
Milites et armigeri et alii qui debenl servicium domino régi et vene-
runt in exercitu Fuxensi ; et confessi fuerunt per cedulas suas servicia
sicut scripta sunt in rotulo isto.
De quo rotulo ego extraxi ea que secuntur.
La liste qui suit a été copiée dans JJ 1 ' aux fol. lxxi et sui-
vants, et publiée dans les Historiens de France.^ t. XXIII, p. 767.
[Fol. 27 .) In quodam rotulo de Caméra Compotorum cujus signum
est. 5. inveni quod isti qui sequntur debent servicium et non declareat
[sic] illud servicium ; et submoniti fuerunt apud Chinon ad crastinum
octabarum Pasche pro eundo super comitem Marchie anno Domino
M ce quadragesimo secundo.
La liste qui suit a été copiée dans JJ 1' aux fol. lui^^ v° et sui-
vants, et publiée dans les Historiens de France., t. XXIII, p 726.
[Fol. 28 v".] Item in quodam alio rotulo de Caméra Compotorum
cujus signum est. 0 '. inveni quod ista sunt servicia Normannie et isti
sunt qui ea debent.
Et est titulus dicti rotuli talis :
Ista sunt servicia Normannie et isti debent, scilicet
La liste qui suit a été copiée dans JJ L au fol. iii^^ ii v° et
publiée dans les Historiens de France, t. XXIII, p. 729.
1. Faute d'un caractère spécial, nous figurons ainsi l'O barré obliquement
qui servait à désigner ce registre.
UN REGISTKF: K(i.\KIO 1)1, rKh;S()l! DKS CIIAKIKS 385
{Fol. 29 r°.) Provinciale rcgni Francie.
In Francia :
Archiepiscopatus Lugdunensis habet hos suffraganeos...
Suit une liste des archevêchés français et des sièges suffra-
gants. Au bas de la page, on lit cette formule mnémotechnique
sur les douze pairies :
Belves, Noviomum, Cathalanum sunt comitatus ;
Remis, Laudunum, Lingones, ecce duces.
Flandria, Tholosa, Gampania sunt comitalus ;
Est dux Normannus, Burgundus sic Aquitanus.
Au fol. 29 v", à côté d'une liste des bailliages se trouvent
énumérés les personnages qui, dans Paris, avaient droit à un
prix spécial pour les denrées alimentaires.
Precium habent suum Parisius ad cibaria :
Rex, regina.
Liberi eorum.
Episcopus Parisiensis ad j panerium vel summam.
Domus Dei Parisiensis ad j panerium vel summam.
Gamerarius,
Gonstabularius,
Buticularius,
Dapifer et i si essent,
Gancellarius mabent precium.
Nulli alii habent.
In libre Arrestorum.
On sait que ce titre, Liber arrestorum, désigne le second
volume des Olim ^. On y lit en effet le passage ci-dessus- qui a
été reproduit dans l'édition de Beugnot -K
Une main différente a inscrit ici dans la marge les mots
usque hic complétant une phrase commencée de la même main,
dans la marge supérieure du fol. 29 r" : Non scribatiir... Cette
1. L. Delisle, Essai de restitution (F un volume des Olini à la suite de Bou-
taric, Actes du Parlement, I, p. 297.
2. Archives nationales, X''^ 2, fol. 97 v».
3. Beugnot, Olim IF, p. 348, n» XXXI V.
Mélanges Paul Fahre. 25
380 H. -FRANÇOIS DELARORDE
recommandation sadressait évidemment au copiste du registre
de Pierre d'Etampesqui a omis en effet de transcrire dans JJ 1',
ce qui est compris entre ces deux moitiés de phrase. Il a par
contre reproduit les notes suivantes qui se trouvent au même
folio :
In Epiphania anno Domini M GG octogesimoquinto dominus noster
rex Philippus fuit coronatus.
Gustodia abbatie Sancti Juliani Turonensis pertinet ad dapiferatum
sicut patet per litteras Reg. H- quondam dapiferi, cuj us ténor est in
ultime folio libri registrorum cum asseribus conglutinato cum assere
libri.
[Fol. 30 r".) Garta Johannis Marescalli. — Inventa fuit in registro
cum asseribus magistri R. de Marchia. (Suit le texte d'une charte de
Jean Glément, maréchal de France, datée de Soissons, 23 août 12*23,
publiée par le P. Anselme, Histoire généalogique..., t. VI, p. 62,
d'après « une charte du Trésor du Roi. »)
Qualiter puniuntur nobiles qui submoniti non fuerunt in exercitu
Fuxensi. — In registro R. de Marchia sine asseribus. (Ordonnance de
septembre 1274 contre les réfractaires publiée dans les Ordonnances
des rois de France, t. XI, p. 351).
Item in registro magistri N. de Garnoto sine asseribus piloso inventa
fuerunt ista tria arresta que sequntur. (Voir Essai de restitution d'un
volume des Ohm par M. Léopold Delisle, publié à la suite du tome I
des Actes du Parlement de Paris de E. Boutaric, p. 299).
Les pièces qui précèdent ont été copiées dans JJ 1^, au fol.
iiii'"' III r" et v°.
[Fol. ,31 v*^.) Item in quodam rotulo Gamere Gompotorum cujus
signum est . 3. inveni quod anno Domini M G XXX sexto isti qui
secuntur submoniti fuerunt ad très septimanas Pentechostes apud
Sanctum Germanum in Lava ad servicium.
La liste qui suit a été copiée dans JJ 1^, fol. iiii^^ iiii v°, et
publiée dans les Historiens de France, t. XXIII, p. 725.
[Fol. 31 v".) Item in quodam libro cum asseribus cooperto corio
viridi quem habui a magistro Petro la Reue inveni scripta servicia et
rubricas que sequntur.
L"N HEGISTRE KGARK DL TRÉSOR DES CHARTES 387
Hii subscripti tenentur facere domino rep Anglie et exercitus et
homagia racione terre Agenensis et pertinenciarum de ultra Garonnam.
La liste qui suit a été copiée dans JJ l', fol. iiii"^ v v", et publiée
dans les Historiens de France, t. XXIII, p. 783.
Le fol. 33 est blanc.
Au fol. 34, on lit les extraits suivants qui n'ont pas été repro-
duits dans JJ 1 '.
Ce sont les oroiz au quels.
Ou buef achaté, la hampe et le roiguoii. Du présenté, le cuir et la
hampe et le roignon et la couverture, s'il est présenté couvert.
Dou porcel, le colier et les bronnes ; mes les panes sunt en débat.
Ou mouton de présent, la pel ; en l'acheté, ii deniers.
Ou cerf, autel droit corne li veneeurs : c'est le cuer et les espaules et
les nombles et le col et les cornes.
Ou senglier, autel droit corne li veneeur; il n'ont riens en poisson
fors que ce on l'an l'aporte quant il est présenté.
Ou chevrel, le cuir et les espaules et les nombles.
Ou chevreau et es aigneaux, en chescun n deniers et les peaus de
toz ces que l'on meine devers le roi.
Es conins présentés, les peaus. En ces de chace, la moite.
Ce sont les droiz aus aideeurs.
Ou beuf acheté, xn deniers. Ou présenté, les tripes et xii deniers.
Es porceaus, les cueex si comme l'an les levé, n neuz et demi d'es-
chine.
Les nacheus et les cous des ciers quant il vienent entier.
Es chevrex et es sangliers ausinc, quant il vienent entiers.
En lesturjon, v s.
Ou saumon très, xn deniers ; ou salé de Meuse, vi deniers ; en celui
d'Escosse, ini deniers.
D'un porcel, se l'an le meine, xn deniers ; et se l'an emmainoit xl le
jor, si n"an auront il que xii deniers.
Des morues salées, les testes. Des pleiz, les testes.
Des anguilles salées, les testes. De l'alose, ii deniers tournois. De
la roie, la teste et la queue. De chesqun porpois, m s.
Ce sont les DROIZ ALS HASTEELRS.
Des motons, les cous. Des oes, les petites oes. De la poillaile, les
cos, les foies et les jesiers.
Dou bacon quant l'an le meine, nn d.
Es pleiz frites, les testes. EL si ont le sain arsis et Tuile arsice.
.'-{88 I1.-FKAN(;01S DFI.AHORDK
Ou lièvre... ' De 1 alose fresche en rost. ii deniers.
Des anguilles en rost, les testes et les queues.
Les pages si hont, quant on fet char menue, le sain qui en demeure
et si hont les pareures don lart à larder et une robe Tan.
Ce fu pris eu livre m. r. qli n, .1. de Cauz.
Les lettres M. R. pourraient bien désigner maitre Robert de
la Marche qui fut, avec Nicolas de Chartres, l'un des plus anciens
clercs du Trésor des Chartes -. Quant à Jean de Caux, son nom
est resté attaché à un registre que nous n'avons plus, mais dont
deux tables nous ont été conservées et ont été publiées par
M. Ch. \ . Langlois. Or dans ces tables, les articles numérotés
par M. Langlois, 41 o à 418 '-^^ sont ainsi intitulés :
Item jura que coci régis habent.
Item jura auxiliatorum.
Item jura hus hasieurs.
Item : Les pages ont...
Les extraits qui viennent d'être publiés correspondent donc
exactement k ces intitulés ; ils ne sont pas dénués de tout inté-
rêt puisqu'ils contiennent un fragment, malheureusement trop
court, d'un volume disparu.
III
Est-il possible de découvrir l'auteur du registre que nous
venons de décrire?
Les éditeurs du tome XXlll des Historiens de France avaient
conclu des deux notes ajoutées sur le fol. 1 que le recueil tout
entier devait être attribué à celui qui les a écrites, mais ils ajou-
taient, non sans raison, que son rôle avait dû se restreindre à
celui de scribe et qu'il avait dû travailler sous l'inspiration ou
même la direction de Pierre d'Etampes *. Cette dernière hypo-
i. Ces points existent dans loriginal.
2. Cf. Dessales, Mémoires présentés... à l' Académie des Inscriptions et
Belles-lettres, tome I, l""^ partie, p. 375.
3. Xotices et extraits, t. XXXV, 2^ partie, p. 810.
4. Historiens de France, t. XXIII, p. 724.
UN REGISTRE ÉGARÉ DU TRÉSOR DES CHARTES 389
thèse paraît être bien fondée et M. Léopold Delisle la adoptée
dans Y Inventaire des manuscrits latins * en mettant le manuscrit
latin 10932 sous le nom du garde du Trésor des Chartes. Quant
à la première, elle peut êire contestée.
Les éditeurs des Historiens de France avaient relevé le nom
de Felisius parmi ceux des \ofarii curiœ en 1316; j'ajouterai
que ce personnage s'appelait Félix Coulon, qu'il fut chantre de
Saint-Rieul de Senlis ^ et qu'il est certainement l'auteur d'un autre
recueil coté JJ 1 '- aux Archives nationales, recueil dans lequel il
s'est nommé deux fois et qui fut, lui aussi, Tune des sources du
registre de Pierre d'Etampes ^. Mais tandis que l'écriture de ce
recueil rappelle celle des deux notes du ms. latin 10932, l'écriture du
corps de ce dernier manuscrit est absolument difîé^rente. Il est vrai
qu'on ne doit pas plus y reconnaître l'écriture de Pierre d'Etampes
dont nous avons un spécimen dans le brouillon de sa préface
surchargé et raturé '*. Mais ce fait n'empêche nullement de croire
que le recueil en question ait été exécuté sous sa direction, et il
est, en tout cas, certain que le garde des Chartes a pris soin de
donner lui-même les instruclions nécessaires lorsqu'il s'est agi
de l'insérer dans son registre : on en voit la preuve dans les
mots Xon scrihatur inscrits au commencement, et iisque hic
inscrits à la fin ^ de la liste des provinces ecclésiastiques et des
bailliages de France, liste qui, comme on le sait, n'a pas été
reproduite dans le registre de Pierre d'Etampes ; ces mots, où
l'N initial est surtout caractéristique, me paraissent écrits de la
même main que le brouillon de préface dont il vient d'être question.
H. -François Delarorde.
\. P. 103.
2. Arch. nat., J 1166 n» 5.
3. Voyez la description de ce registre dans la \olice sur le reçjistre de
Pierre d'Etampes que jai publiée dans la BihI. de VEcole des Chartes,
année 1900, p. 443. On y trouve notamment les inventaires des Littere
super factis Francie et Anglie (fol. 69), Sicilie (fol. 75), Alemannie (fol. 80),
Arragonie (fol. 77), qui devaient être copiés dans le titre IX, et celui des
Littere tangentes comitatum Burgundie copié dans le titre XI (JJ 1', fol.
176).
4. JJ 2, fol. 48.
0. Latin 10932, fol. 29 r» et 29 v".
NOTE SUR DEUX FONCTIONNAIRES
DE LA
CHAMBRE APOSTOLIQUE
AU XlVe SIÈCLE
Le développement historique de l'Europe au moyen âg-e avait
placé la papauté à la tête de toute la société chrétienne de l'Oc-
cident. La grande réforme opérée dans l'Eglise par Grégoire VII
et ses successeurs du xn*^ siècle avait affermi ce pouvoir central,
que la lutte des empereurs de la maison de Souabe contre les
papes ne réussit pas à briser. Cette position de la papauté
amena en même temps ou, du moins, favorisa la centralisation
de l'administration ecclésiastique à la cour de Rome, sur la base
de la primauté du Saint-Siège. Or, tout pouvoir spirituel est
obligé, par la nature des choses, à se procurer les moyens tem-
porels nécessaires p'our l'accomplissement de sa mission. Et
plus ce pouvoir est étendu, plus aussi les ressources dont il doit
disposer devront être considérables. Il n'y avait pendant tout
le moyen âge aucune administration si vaste et si ramifiée que
celle de l'Eglise romaine. De là donc la nécessité pour la
papauté de se créer les ressources nécessaires pour suffire aux
besoins si multiples du gouvernement ecclésiastique et politique
qui se trouvait placé entre ses mains. Aussi l'administration
financière a-t-elle joué un rôle important à la curie romaineet
dans les relations entre la papauté et les princes tant ecclésias-
tiques que séculiers du monde chrétien. De nos jours seulement,
les historiens ont commencé à envisager les nombreux pro-
blèmes qui se rattachent à cette partie de l'histoire du moyen
âge, dont ils ont compris la grande importance. L'étude de ces
problèmes n'est pas sans difticultés. L une des principales pro-
DEUX FONCTIONNAIRES DE LA CHAMBRE APOSTOLIQUE 391
vient de ce que, pour le moment, la publication des documents
orig^inaux concernant l'administration financière pontificale est à
peine commencée. Pour la première partie du moyen âge,
jusque vers la fin du xui® siècle, l'une des sources principales
est formée par le Liber Censuum de l'Eglise romaine avec la col-
lection de documents qui s'y rattachent ; M. Paul Fabre en avait
commencé l'édition complète, dont malheureusement il ne put
publier que le premier fascicule. Son ■( Etude sur le Liber Censuum
de l'Eglise romaine » est en quelque sorte l'Introduction à cette
édition. En même temps il a traité, dans de nombreux articles,
plusieurs questions spéciales qui se rattachent à l'étude des
finances pontificales au moyen âge. A partir de la fin du
XIII® siècle, les registres et les livres de compte de la Chambre
apostolique, qui forment plusieurs séries aux Archives secrètes
du Vatican, nous font connaître les détails de l'administration
financière et l'organisation de la Caméra apostolica. Celle-ci
comprenait en premier lieu un certain nombre de fonctionnaires
chargés de la gestion financière proprement dite. Ils devaient
percevoir les impôts et les redevances dus au Saint-Siège, sur-
veiller et contrôler la perception, conserver, administrer et
dépenser les sommes d'argent qui entraient au trésor pontifical.
Ces fonctionnaires et leurs diverses attributions sont assez bien
connus d'une manière générale par quelques travaux publiés
dans le courant des dernières années *. Quand on parle de la
Chambre apostolique et de sa hiérarchie de fonctionnaires, on a
toujours en vue cette partie de l'administration.
Mais la caméra avait aussi des attributions judiciaires qui
n'ont pas encore été mentionnées ni étudiées jusqu'ici. La source
la plus ancienne qui, à ma connaissance, nous fait connaître ce
côté de l'administration camérale est le vol. num. 19 de la série
Introitus et exitus des Archives du Vatican, avec le vol-
1. L'ouvrage le plus récent qui présente un aperçu général est le volume
du R. P. KœNiG, S. J., Die paepslliche Kammer unter Clemens V und
lohann XXII. Wien, 1894. J'ai pu ajouter un certain nombre de détails dans
les Introductions aux deux volumes : Die paepsflichen Kollektorien in
Deutschland waehrend des XIV. Jahrhunderts, Paderborn, 1891 ; et Die
Rûckkehr der Paepste Urhan V. und Gregor XI. von Avignon nach Rom,
Paderborn, 1898 (Quellen und Forschungen aus dem Gebieteder Geschichte,
her. von der Gorres-Gesellscbaft, t. 111 et t. VI).
.392 .I.-P. KIRSCH
nuin. 378 de la même série, lequel, dans sa première partie,
contient les mêmes notes que le num. 19. Ce reg^istre porte le
nom de Liber de diversis * ; on y a noté des recettes et des
dépenses qui ne se trouvent pas dans les Lihri ordinarii. Nous
pouvons le conclure des notes marginales que nous y lisons en
plusieurs endroits. Parfois, en effet, des recettes enregistrées ont
été annulées avec l'indication du motif. Istiid vacat et est cancel-
latum quia scriptum est in lihro ordinario aniii XVIII^ (p. ex.
num. 19, fol. 7). J'ai comparé pour les recettes des années
1318 à 1319 et 1329 à 1330 du pontificat de Jean XXII le vol. 19
avec les Lihri ordinarii de ces mêmes années, num. 24 et
num. 29 de la série Introitus et exitus ; ceux-ci ne contiennent
pas ce qui se trouve dans l'autre registre. Le num. 19 est un
registre original, dans lequel certaines catégories de recettes et
de dépenses extraordinaires furent notées durant tout le ponti-
ficat de Jean XXII au fur et à mesure qu'elles furent faites. C'est
un manuscrit du plus haut intérêt pour l'étude de l'administra-
tion financière pendant cette époque.
Parmi les recettes enregistrées dans ce A'olume nous trou-
vons des sommes qui furent versées par un « auditor causarum )>.
C'est ainsi cjue nous lisons par exemple num. 19. fol. 28:
Anno tercio.
Die XIIII* mensis Novembris anno a nativitate domini MCCC
XVIII". dominus Raimundus Juvenis, scolasticus Petragoricensis,
auditor causarum camere domini nostri pape de obventionibus pro
inhobedientiis, forefactis, legatis defunctorum relictis camere et aliis
obventionibus curie a die ultima aprilis anno a nativitate Domini
1. Num. i9, fol. loi ; num. .378, titre de la première page non numéro-
tée. — La notice consacrée par M. J. de Loye dans son volume sur les
Archives de la Chambre apostolique au XIV" siècle. Paris 1899, p. 118, au
num. 378 de la série Introitus et exitus ne correspond pas avec mes notes
et avec linventaire que j"ai fait en 1888. Depuis ce temps, un remanie-
ment des archives de la caméra eut lieu pour extraire des deux séries Intr.
et exitus et Collectoriae les volumes contenant les Obligationes et solutio-
nes, dont a fait une série à part (Voir J. de Loye, 1. c. p. 181 ss., et l'ou-
vrage de Mgr Baumgarten, Untersuchungen und Urkunden ûber die
Caméra collegii cardinalium fur die Zeit von 1 295- 1437 , Leipzig 1898,
p. iii-xxiiiV Peut-être à l'occasion de ce remaniement le volume ancien
num. 378 fut-il coté autrement.
DEUX FONCTIONNAIRES DE LA CHAMBRE APOSTOLIQUE 393
MCGCXVII usque ad dieni primam mensis iioveinhris de anno
Domini MGGGXVIII per ipsum receptis assignavil :
MXXXVIII flor. auri
XVIII den. cum ag-no de auro
II den. cum massa de auro.
Item assignavit 1111°'^ lassias granatas et très tassias plenas et quin-
que cloquearia de argento ponderis in universo VI niarch. minus
medio cart.
Item très décrétâtes cum aparatu [sic) et unum librum decreti et
duas summas Innocencii et summam Hostien. vocatam copiosam et
duodecim quinternos unius summe Hostien. non complète et sextum
librum decretalium cum aparatu Joannis Monachi et unum libellum
Joannis de Blauosco et unum librum medicine vocatum \ iaticum.
En marge, une autre main a ajouté : Nichil assignavit de
sigillo * .
Peut-être s'agit-il ici d'un juge du tribunal de la justice crimi-
nelle. Mais voici d'autres textes qui me semblent plus clairs :
Dans la même catégorie de recettes enregistrées dans ce
volume, nous rencontrons un « vice auditor curie camere
domini nosf ri pape », lequel doit avoir exercé les mêmes fonc-
tions que Y auditor lui-même. Au fol. 29 nous lisons la notice
suivante :
Anno VII.
Anno a nativitate Domini MGCGXXIII" die XVIII* mensis Augusti,
magister Stephanus de Pinu, prepositus Sistaricen. viceauditor curie
camere domini nostri pape, qui curiam predictam tenuerat et rexerat a
die XXVIIP mensis novembris de anno Domini MCGGXXI° usque ad
diem XXIIIP" mensis februarii de anno Domini MGGGXXII" assi-
gnavit de emolumento sigilli predicte curie predicto tempore
recepto
GLXXXIIII flor. auri
II den. ad agnum de auro
V lib. XIIII sol. V den. Tur. gross. cum o rolunda.
1. Plus bas, fol. 28v une autre indication de ce genre commence ainsi :
Anno VI". — Item eodem anno de bonis per ipsum auditorem receptis ab
illis personis eeclesiasticis, que in curia Romana decesserant intestate et a
condempnatis in curia sua assignavit (e<c.).
39^
.1.-1'. KIRSCH
Item de pecunia recepta per mayistrum Sicardum Atfredi. notarium
dicte curie, de emolumento dicti .«.igilli a dicta die XXIII* mensis
febroarii de anno Domini MCCCXXII usque ad diem ultimam augusti
eiusdem anni assignavit dictus magister Sicardus
111-= VI (306) ftor. auri
W libr. V sol. Tur. gross. cum o rotunda
XI sol. XI den. Tur. gross. cum o longa
XI den. \'iennen.
Ces notes nous font connaître rexistence d'un tribunal spécial
(curia) de la Chambre apostolique, avec son ju^e {auditor cau-
sarum) et son greffier [notarius, sous le pontificat de Jean XXII.
Avant ce pape je ne trouve mentionnée nulle part une institution
pareille. L'auditeur de la curie camérale existait-il sous les pré-
décesseurs de Jean XXII ? Il m'est impossible pour le moment
de résoudre cette question. Peut-être cette charge fut-elle créée
seulement par ce pape, à la suite des nombreuses réservations de
bénéfices ecclésiastiques renouvelées ou instituées par lui. La
décrétale de Clément IV Licet ecclesiarum du 2o août 1263
réserva au Saint-Siège le droit exclusif de conférer tous les
bénéfices qui avaient appartenu à des clercs morts au siège
même de la curie romaine *. Boniface VIII. Clément V et surtout
Jean XXII lui-même ont encore élargi le cadre de ces réserva-
tions ; ce dernier pontife en particulier ajouta aux bénéfices
réservés par ses prédécesseurs tous ceux qui étaient devenus
vacants par une disposition du pouvoir central relative au pré-
bendaire ~. Le même pape prit une autre disposition relative
aux bénéfices ecclésiastiques, par laquelle le nombre des cas, dans
lesquels le pouvoir central seul pouvait disposer d'une prébende
vacante, fut encore augmenté. Par sa bulle << Exsecrabilis ».
Jean XXII défendit à tous les membres du clergé de réunir
dans une seule main deux ou plusieurs bénéfices auxquels était
attachée la cura animarum. La Collation de tous les bénéfices
qui devenaient vacants par cette disposition fut encore réservée
au pape seul-^ Or. ces réservations entraînaient souvent, peut-
1. Corp. iur. can. Sextus, lib. III, tit. iv. c. 2 (éd. Friedberg, II, 1021).
2. Décrétale <( Ex debito » dans les Extrav. comm. lib. I, tit. III, c. 4
fCorp. iur can. éd. Friedberg, II, 1240, s).
3. Constitution « Exsecrabilis » dans les Extrav. Joanni^ XXII, tit. III,
cap. un (Corp. iur. can. éd. cil. II. 1207-9.)
DEUX F0NCT10>'i\AIKES DE LA CHAMBRE APOSTOLIQUE 395
être même toujours sous Jean XXII, des conséquences finan-
cières : les revenus d'une prébende qu'un clerc avait possédée
contrairement à ces lois ecclésiastiques, de même que les revenus
qui provenaient ou étaient censés provenir d'un bénéfice pendant
la vacance, devaient être versés dans le trésor de la Chambre
apostolique. Dans le dernier de ces deux cas, il n'y avait ordi-
nairement aucun motif de faire un procès proprement dit. Mais il
en était autrement lorsqu'un prébendaire avait été en possession
d'un ou de plusieurs bénéfices ecclésiastiques d'une manière
illicite. Ici des contestations étaient presque inévitables, et on
peut s'imaginer que toutes les questions qui se présentaient dans
cette matière ne pouvaient pas être résolues par voie adminis-
trative, mais qu'il fallait dans certains cas recourir à des procédés
judiciaires. Les (( inhobedientie » dont il est question dans le
texte cité plus haut (p. 105) me semblent être des délits de ce
genre : refus de payer les taxes ou de restituer les revenus de
bénéfices dans certains cas, qui tombaient sous les constitutions
pontificales dont nous venons de parler. En effet, les délits de
droit commun et la procédure criminelle étaient de la compétence
d'autres tribunaux de la curie. La caméra n'avait en principe
que des attributions financières ; nous devons en conclure que
l'auditeur de sa curie était compétent seulement dans des procès
qui se rattachaient aux questions financières. Une notice qui se
trouve au fol. 36 du vol. num. 19 confirme ce que nous venons
de dire. Nous y lisons ce qui suit :
Die XII* mensis Julii de anno qiio supra (ISIS) dominas Paulus de
Bonafide, canonicus Bellimontis, prier prioratus de Veiteriis Vabren.
diocesis de condempnatione mille florenorum in quibus camere domini
nostri pape per ipsiuscamereauditorem extiteratcondempnatusassigna-
vit permanum Bernardi de Bonafide procuratoris sui V'^ (500) flor. auri.
Dicta condempnatio fuit pro eo, quia fructus prepositure Bellimontis
tempore quo vacabat dispositioni sedis apostolice réservâtes receperat
dictus Paulus *.
Les textes de notre regristre mentionnent encore une seconde
i. La seconde moitié de la somme de 1000 flor. d'or iul payée un peu
plus tard.
396
J.-P. KIRSCH
catég-orie d'afîaires de la Chambre apostolique à régler par lin-
termédiaire de son auditor : les leg-s faits à la caméra et la suc-
cession des personnes ecclésiastiques qui venaient à mourir au
siège de la curie romaine sans avoir fait de testament. Ceci doit
être compris non seulement des nombreux clercs attachés au
service de la curie, mais encore des autres membres du clergé
qui sV trouvaient de passage, pour traiter leurs affaires, et qui
mouraient pendant leur séjour au lieu de résidence de la curie. Il
paraît que les biens laissés par ces clercs défunts, lorstjue ceux-ci
n'avaient pas fait de testament, devenaient la propriété du
Saint-Siège. Ici encore on comprend facilement 1 intervention
d'une autorité judiciaire attachée à la Chambre apostolique. A
l'occasion des actes qui émanaient de l'auditeur de la Chambre
et qui étaient munis du sceau de celui-ci, on percevait une taxe
dont le produit devait être versé dans la caisse de la caméra :
c'est Vemolumentum sigilli dont il est question dans les textes
cités et ailleurs, comme par exemple dans une note au fol. Oo" :
Item anno prerlicto MCCCXWII die XXVIII' mensis aug^usti
dictas magister Guillermus Gipberti de pecunia par ipsum recepta de
emoluniento dicti sio;iUi curie auditoris caméra in quatuor mensibus
proxime preteritis terminatis in kalendis huius presentis mensis
augusti asignavit (.s;'c) caméra supradicte
CLXXXXVIII flor. auri
Y libr. et II sol. VIII den. Tur. gross. cum o rotunda
XVI den. ^'iennen.
Ce sont des sommes assez rondes pour le temps relativement
court dans lequel elles furent perçues.
Mes notes ne me fournissent pas d'autres détails pour le
moment sur ce juge du tribunal de la Chambre apostolique, et
bien des questions restent encore en suspens, notamment celles
qui concernent ses rapports avec la Chambre apostolique et le
camerarius domini papae. De même nous voudrions connaître
plus en détail quelle était la nature des procès que Yauditor avait
à juger et quelle était sa position vis-à-vis des autres auditeurs
des différents tribunaux de la curie. Peut-être des recherches
ultérieures nous vaudront-elles une connaissance plus complète
DKL'X KONCTION.NAIKES DE LA OIlAMBKE APOS ICJLIQLE 397
du fonctionnement de la curia camcrac et de son auditor pendant
le XIV'' siècle. Ajoutons encore qu'une réorganisation des taxes
à percevoir par cette curia fut faite au commencement du
XV* siècle par l'archevêque de Narbonne, François de Gouzié,
camérier du pape d'Avig-non Benoît XIII. Le registre num. 377
de la série Introitus et exitus contient des renseignements à ce
sujet '.
Un autre fonctionnaire encore de la curie pontificale avait des
rapports officiels avec la Chambre apostolique : le Procureur du
fisc [procurator fiscalis). Comme son titre l'indique, il était le
représentant officiel de l'Eglise romaine pour tout ce qui con-
cernait les revenus temporels et il avait la charge de sauvegar-
der les droits de la papauté relativement à ses possessions. Il
n'avait donc pas d'attributions judiciaires, mais il représentait,
devant les tribunaux de la curie et ailleurs, l'Eglise romaine
comme partie quand des droits de propriété de celle-ci étaient
engagés. Ces fonctions devaient mettre le procurator fiscalis en
relations assez suivies avec la caméra, et quand celle-ci au
XI v^ siècle avait fini par embrasser toute l'administration finan-
cière de la papauté, le procureur du fisc semble être devenu un
fonctionnaire de la Chambre.
Comme pour tant d'autres membres de la curie romaine, la
position officielle et les attributions du procurator fiscalis sont
loin d'être nettement définies et clairement limitées. Nous
devons avouer, en général, que notre connaissance de la vaste
administration de la curie pontificale au moyen âge est encore
bien vague. Quelques notes tirées des registres de la Chambre
apostolique contiibueront à nous faire connaître un peu plus
clairement les fonctions du procurator fiscalis.
Celui-ci intervient dans plusieurs documents publiés par les
RR. PP. Bénédictins à la suite de l'introduction des Regesta
démentis V. Il s'agit de l'acquisition de quelques immeubles
dans la ville d'Avignon sous le pontificat du pape Benoît XII,
qui, comme on sait, a commencé la construction du palais pon-
1. Voir J. DE LoYE, Les archives de laChainbre apostolique au XIV^ siècle
(Bibliotht'que des Ecoles franc, de Roma et d'Athènes, fasc. LXXX, Paris,
1899, p. 117).
398 .l.-P. KIRSCH
tifical dont le R. P. Ehrie S. J. nous a donné 1 histoire '. Par
acte du 30 janvier 133(i, le trésorier pontilical fit lacquisition
du palais qui avait appartenu au défunt cardinal Arnaud de
Via, neveu de Jean XXll. Cet acte fut passé dans la caméra
domini pape, et parmi les témoins nous voyons figurer, à côté
des clericicamere,le procurafor fiscalis qui était alors Ludovicus
de Petragrossa, archiprêtre de l'église de Viviers '. Quelques
mois plus tard, le pa])e échangea ce palais contre le palais épis-
copal d'Avignon, lequel avait été la résidence de Jean XXII et
devint dès lors la propriété de l'Eglise romaine, tandis
que la maison du cardinal Arnaud passa comme palais épisco-
pal à l'église d Avignon. A 1 occasion de cet échange, qui fut
passé devant deux commissaires pontificaux nommés par
Benoit XII par bref du o juin 1336, le représentant de l'église
romaine fut le procurafor fiscalis. nommé dans l'acte /jrocura^or
domini pape et ecclesie Romane, tandis que l'église d Avignon
était représentée par son évèque Jean de Cojordan. Ce fut
encore le procureur du fisc qui reçut la remise du palais devenu
propriété de la papauté '. Cette intervention nous fait connaître
une partie des fonctions du procurator fiscalis comme représen-
tant du pape dans des transactions d'immeubles faites par l'in-
termédiaire de la Chambre apostolique ou de délégués
particuliers. Un autre côté de ses attributions nous est révélé
par un procès intenté par le collecteur pontifical Jean Guilaherti
à 1 évèque et au chapitre de la cathédrale de Wurzbourg sous le
pontificat d Innocent VI ^. L'accusation portée contre l'évêque et
le chapitre de Wurzbourg par le collecteur fut des plus graves.
Celui-ci avait été nommé par bulle pontificale archidiacre de la
cathédrale de Wurzbourg, et un canonicat de celle-ci lui avait
été réservé. Au mois de mars 1338, un archidoyenné et une pré-
bende se trouvant vacants, le collecteur envoya trois clercs
1. Franc. Ehrle S. J.. De historia palatii Romanorum Pontificum Avi-
nionensis, dans le vol. 1 de ÏHislnria hihliothecae Boni. Pont. Rome
1890.
2. Regestum Clemenfif V, vol. I. Prolefromena, p. ccXvii.
3. Ihid., p. ccxviii ss.
4. Les fragments des actes de ce procès sont réunis dans le vol. 110 de
la série Cotlecforiae aux archives du Vatican. Les feuilles n y sont pas
numérotées.
DEUX FONCTIONNAIRES DE LA CFIAMBRE APOSTOLIOLE ^VM)
d entre ses familiares comme délégués à Wurzbourg- pour
prendre possession en son nom de ces bénéfices ecclésiastiques
et des revenus qui y étaient attachés. Les délégués furent très
mal reçus. D'après le récit de la bulle pontificale de citation
dirigée contre Févêque, sous la date du 24 avril 1358, les servi-
teurs de quelques chanoines de la cathédrale se précipitèrent sur
les délégués pendant que l'un de ceux-ci lisait la bulle de nomi-
nation dans la cathédrale elle-même, leur arrachèrent le docu-
ment pontifical et les firent prisonniers pour les remettre au che-
valier Jean Atker, rector de la ville au nom de l'évêque. Les
hommes de celui-ci, aidés par les serviteurs des chanoines,
lièrent les mains et les pieds des délégués et, sans autre forme de
procçs, les jetèrent dans le Mein, oîi ils périrent misérablement.
On prétendit à Avignon que ce meurtre n'était que la consé-
quence d'un décret arrêté par l'évêque et le chapitre, défendant
sous peine de mort à quiconque, clerc ou laïque, de porter à
Wurzbourg et d'y publier un document pontifical contenant une
grâce accordée par le pape ou une décision de droit ecclésias-
tique. Quand ces faits furent connus à la curie, le pape chargea,
puisqu'il s'agissait d'un fonctionnaire de la Chambre aposto-
lique, le camérier et le trésorier de faire une enquête. Sur le
rapport de ceux-ci, l'évêque et les dignitaires du chapitre de
Wurzbourg furent cités avec le rector de la ville et son com-
plice principal à comparaître personnellement devant le pontife,
tandis que le chapitre de la cathédrale devait envoyer un procu-
reur ayant les pouvoirs nécessaires. Les accusés n'attendirent
pas que le terme indiqué pour leur comparution fût échu ; vou-
lant prévenir l'action qui leur avait été intentée, ils envoyèrent
des délégués pour prouver leur innocence. Le pape désigna Guy
de Boulogne, cardinal-évêque de Porto, et, plus tard, François
de Aptis, cardinal-prêtre de Saint-Marc, comme juges dans cette
affaire. Dans le procès instruit par ces deux cardinaux, le pro-
curator fisc a lis fut le représentant de la Chambre apostolique,
laquelle plaida la cause de son collecteur contre l'évêque et le
chapitre de Wurzbourg. Dans les actes du procès, les deux
parties en présence sont toujours le procureur du fisc et l'évêque
avec le chapitre de Wurzbourg. La copie d'un acte du cardinal
Guy passé dans le palais de celui-ci, à Villeneuve près d'Avignon,
400
.l.-P. KtRSCH
lé 16 juillet 1338. porte en marge, à côté du passage concernant la
demande des représentants de l'évèque et du chapitre à être admis
il prouver leur innocence, la remarque suivante : Attende quod
super istis erat vocanda pars vidolicet procurator fiscalis. La
supplique adressée à Innocent l\\ après le départ du cardinal
Guy, dans le but de faire désigner par le pape un autre juge,
commence par la phrase suivante :
Dignetur Sanclitas \'estra causam el causas civiles et etiam crimi-
nales omnes et singulas que vertitur, vertuntur ac verti sperantur el
verti possunt inter procuratoreni tiscalem ex una parte et rev. patrem
dominum Albertum, episcopuni Herbipolen. et venerabiles vires
dominos Albertum de Hossenborgh prepositum, Henricum decanum,
Radulfum de Homborgh, Krastonem de Hanouwe et Johannem de
Grumbach et ceteros canonicos et capitulum ecclesie predicte necnon
Johannem Atker militem ac rectorem et custodem dicte civitatis Her-
bipolen. ac Haselach familiarem Radulfi prœdicti et omnes alios et sin-
gulos quorum interest et qui sua putaverunt interesse coniunctim seu
divisim, super quibusdam conspirationibus, statutis et ordinationibus,
inhobedienciis et rebellionibus factis et commissis per eos com-
mittere alicui de reverendis patribus dominis sancte Romane ecclesie
cardinalibus audiendam et decidendam cum dependentiis emergen-
tibus yetc).
A la suite de cette demande, le pape chargea le cardinal
François de Aptis d'instruire le procès et de prononcer la sen-
tence, le 27 novembre 1358. Le 29 de ce mois, le doyen du cha-
pitre de Wurzbourg. qui s'était rendu en personne à Avignon,
comparut devant le cardinal pour demander la citation du procu-
rator fiscalis pour traiter la cause dont il s'agit. Quelqu'un a
ajouté en marge de la copie du protocole : Attende quod pet Ht
citari procuratorem fiscalem et non advocatum. En efîet, à côté
du procureur nous rencontrons aussi dans d'autres documents
l'avocat du fisc, lequel, comme son nom l'indique, avait à plaider
les causes dans lesquelles le procureur était engagé comme par-
tie. Deux jours plus tard, le cardinal accorda au doyen, en pré-
sence et avec l'assentiment de l'avocat du fisc, un délai jusqu'au
premier janvier suivant pour comparaître de nouveau personnelle-
ment devant le tribunal, nisi fuerit huinano impedimento detemp-
DEUX FONCTIONNAIRES DE LA CHAMBRE APOSTOLIQUE 401
tus vel forte concordaret curn doininis camerario et thesaurario
domini nnstri pape super contentis in comniissione supra scripta.
C'était donc réellement comme représentants de la Chambre
apostolique que le procureur et l'avocat du fisc agissaient dans
toute cette affaire. Le même terme du l""" janvier avait déjà été
assigné auparavant, le 18 septembre, au procureur de l'évêque
» de Wurzbourg- dans une audience où s'étaient trouvés en présence
du juge le procurator fiscalis, maître Jacques de Sainte-Agathe^
et le procureur de la partie adverse. Dans la suite du procès,
c'est toujours le procureur du fisc qui, nomine et vice caméra
apostolice, soutient les accusations portées par celle-ci contre
l'évêque et le chapitre de Wurzbourg. Le procès instruit par le
cardinal François resta sans résultat et, en 1360, le collecteur
Jean Guilaberti reprit personnellement à Avignon l'action judi-
ciaire contre ses adversaires. Son représentant avait obtenu du
pape la désignation d'un autre juge dans la j^ersonne de Geral-
dus de Podiofulconis, sacri palatii apostolici causaruni auditor.
Le 3 juillet, Jean Guilaberti comparut devant ce juge et obtint
de lui une citation contre l'évêque et le chapitre de Wurzbourg,
Le même jour, le procureur du fisc de son côté également fît
citer ceux-ci en justice. Dans les actes du procès nous lisons à
ce sujet la note suivante :
Eadem vero die i^M Julii) constitutus corani eodem domino auditore
in platea palatii apostolici venerabilis et circumspectus vir dominus
Petrus de Gampanhaco, procurator fiscalis domini nostri pape, dicens
quod sua intererat venire ad hanc causam pro officio camere domini
nostri pape, petiit contra Albertum episcopum et omnes alios in pre-
dicta commissione nominatos sibi citationem personalem et per edic-
tum concedi.
C'est donc au nom de la Chambre apostolique et pour repré-
senter les droits de celle-ci que le procureur du fisc intervint
dans le procès même après que celui qui se croyait blessé dans
ses droits avait pris en main personnellement la poursuite de sa
cause. La Chambre continuait à soutenir son collecteur dans le
procès qui, au fond, ne regardait que celui-ci personnelle-
ment.
Les actes, qui ne sont conservés qu'en partie, ne nous font pas
Mélanges Paul Faire. 26
402
J.-P. KIRSCH
connaître l'issue du procès. Ils ne contiennent pas d'autres ren-
seig'nemenls non plus sur le rôle du prociu^ator fiscalis. Ce que
nous venons d'en extraire peut contribuer néanmoins à nous
montrer quelques détails sur les rapports qui existaient entre la
Chambre apostolique et le procureur du fisc pontifical. Pour les
autres questions concernant la position de ce fonctionnaire vis-à-
vis du ca/?ierarfus et de la caméra apostolica, nous ne pouvons
que répéter ce que nous avons dit au sujet de l'auditeur de la
Chambre. Espérons que des recherches ultérieures nous éclaire-
ront toujours davantag-e sur 1 administration de cette institution
si importante de la curie romaine au moyen âge.
J.-P. Kirsch.
LA
SUITE DE LA CHRONIQUE D'UZERCHE
(1320-1373)
Description du manuscrit. — Le manuscrit Reg. lat. 303 se
présente sous la reliure ordinaire en chagrin rouge donnée par
Alexandre VIII aux manuscrits de la reine Christine de Suède,
après les avoir fait entrer en 1690 dans la Bibliothèque Vati-
cane. Cette reliure porte, au dos, les indications suivantes.
Dabord, à l'encre noire et en gros caractères très apparents, la
cote 303 placée au sommet. Puis, l'un sous l'autre et chacun
entre deux nervures, sont frappés cinq écussons dorés : les trois
premiers donnent les armes du pape, le quatrième celles de la
reine de Suède et le cinquième celles du cardinal Bibliothécaire
Lorenzo Brancati de Lauria '. Enfin, à l'encre noire et en petits
caractères peu apparents sous les armes du cardinal, la
cote 434.
Le plat intérieur en parchemin et le feuillet de garde qui suit,
également en parchemin, datent de la même époque que la
reliure extérieure. Sur le plat, la cote répétée de la même main
qu'au dos : 303. Sur le feuillet de garde, chiffré 1, et à son
verso, la mention du contenu : Historia Veteris et Novi Testa-
menti. Est Pétri Comestoris Historia Ecclesiastica.
Le manuscrit se compose de 169 ff. en parchemin mince et de
mauvaise qualité, chiffrés, soit à l'époque de la reliure, soit
depuis, 2-170. Le f° 4, pris au hasard, mesvire 212'"'" de large
sur SOo""'" de haut. Le texte est à deux colonnes, d'une encre
1. Mar. Guauxacci. Vitse et res gestœ pontificum romanorum et S. R. E.
Cardinaliuin a Clémente X usque ad Clementeni XII, t. I, Romœ 1751.
Venant. Monaldini, in-4'% col. 173-178.
404 GEORGES DE MAMEYER
très noire, avec rubriques et initiales en carmin ; les initiales se
présentent généralement à moitié en marg'e de la colonne où
elles se trouvent ; les trous naturels du parchemin, quand ils se
rencontrent non pas en marge mais dans l'intérieur des colonnes,
sont cerclés dun filet également au carmin. Les lignes du texte
sont réglées à la mine de plomb ; en marge, une piqûre préa-
lable de compas correspond à chacune d'elles. Le nombre des
lignes n'est pas absolument fixe. Ainsi, au P 2 r°, la 2" colonne
a 47 lignes; au f" 106 v", la 1''^ colonne en a o2 ; au f" loo r°, la
1'"'' colonne 46, au f" 167 v°, la l"^ colonne ol. Le scribe, en
approchant de la lin de son travail, craint, semble-t-il, un
manque de parchemin et augmente le nombre des lignes.
Les apparences paléographiques indiquent la seconde moitié
du xiii'" siècle pour la transcription du texte.
En raison de la disparition du f" 1, le f '^ 8 a été remonté sur
onglets de parchemin à l'époque de la reliure ; de même, l'ont été
les fî. 2 et 7 ; de même plus loin, les tï". 33 et 34.
Dans la marge supérieure du f° 3 r'', se remarque la cote à
l'encre : 17, en caractères du xvii*^ siècle.
L'assemblai^'e actuel des 160 11", du manuscrit en 21 cahiers est
le suivant :
Sur onglets, le f" 2.
1° tr. 3-6.
Sur onglets, les il". 7 et 8 ; au l)as du f° 8 \^ et en marge, la
signature : .1, '^
2° iî. 0-16; au bas du f" 16 v° la signature : .IL "^
3" tF. 17-2i-, avec la signature : .111. ■••
4° ir. 2o-32, signature : .IIII. '^
Sur onglets les ff. 33 et 3i.
o'* IF. 35-42, signature : .V.'^
6° iF. 43-50, signature : .VI. •'
• 7" fF. 51-58, signature : " .VIL '^
8° tF. 59-66, signature : .VIII. "^
9° tF. 67-74, signature : .VIIII. "?
10° iF. 75-82, signature : .XL '^
11° fî. 83-90, signature : .X.
12" fF. 91-98, signature : .XIL
9
9
SUITK DE LA CIIROMOrE D'rZEliCHK 405
13° lî. 09-106, signature : .XIII. ■>
14° IF. 107-114, signature disparue presque en totalité :[.XIIII.]''
15° ff. 115-122, sans signature.
16° fr. 123-130, sans signature.
17° ff. 131-138, sans signature.
18° ft\ 139-146, sans signature.
19° ff. 147-154, sans signature.
20° ff. 155-162, sans signature.
21° IT. 163-170, sans signature.
Le manuscrit se compose donc actuellement d'un cahier de
4 ff. suivi de 20 cahiers de 8 iT. Le premier cahier était primiti-
vement de 8 tî. comme les suivants : les 3 ff. remontés sur
onglets qui l'entourent, avec la signature placée au bas du der-
nier, en donnent la preuve ; sept feuillets subsistent sur huit et
c'est le premier de tous qui a disparu. Entre le 4*^ et le 5*^ cahiers
sont intercalés 2 ff. indépendants. Sauf le 19'' et le 21'', chacun
des cahiers porte une réclame, au verso de son dernier feuillet,
dans la marge inférieure et dans langle intérieur. Mais les
14 premiers seuls ont été signés, au centre de la même marge,
de ./. '^ à [.XIII I A '^
Maintenant, il y a lieu de relever les mentions suivantes :
Au f° 2 r°, 1"" colonne, lincipit :
R
EVER E N D 0
pat Ai et duo siio
G II illlmo cli gra se-
rt 0 t}\ensi archiepo
Pet rus scimiis xpi
pbr Trecensis ait a
honani et exituin
beatum. Causa sus-
cepti lahoris fuit instans peticio
sociorum qui cum hj/storiam
sacre scpte
t06 GEORGES DE MANïEYER
Au f° 32 y", 2" colonne, lexplicit : ineranf, suivi de la
réclame : pcrtinrfebanff/iie.
Au f° 33 r°, 1''' colonne, l'incipit : sacerdote iudeorum ;
puis, l'explicit de la 2*" colonne : in.
Au f** 33 V, ]'■'' colonne, l'incipit : tahulis ; puis, l'explicit
de la 2*^ colonne : supradixiinus epy.
Au î° 34 r", 1''* colonne, l'incipit : facta a suis ; puis,
l'explicit de cette l''^' colonne : filio sy/nonis proseqiientes.
Le restant de ce reclo est demeuré blanc.
Au f° 3i V", 1'"'' colonne, l'incipit : phaniurn dixisse ;
puis, l'explicit de la 2^* colonne : . . . . collatione.
Au f° 3o r'\ ]'■'' colonne, l'incipit : pertingehaufque
Au î° 114 v", l'explicit de la 2° colonne : onia siimmo.
Au f° llo r", d'abord, au haut de la marge et en petits carac-
tères, l'invocation du scribe :
Sci sps ad sif ndh gra
Puis, une rubrique : De commendafione iôhis hyrchani,
suivie de l'incipit : [M]ortuo symone qui ulfimus
Au f" 169 r", l'explicit : in cathacurnhis, suivi de la
rubrique finale : Explicit historia actus apostolorum.
Pour terminer, une note additionnelle, écrite d'une autre main
et relative à la sépulture de chacun des apôtres, dont voici l'in-
cipit et l'explicit :
Secundum Epifanium informationuni.
Le f" 169 v" est blanc. Le f° 170 et dernier l'était également ;
mais, dans le courant du xiv'^ siècle, plusieurs mains y ont inscrit
différentes mentions historiques dont le texte sera transcrit ci-
après.
Ces constatations faites, rien n'est plus facile que de restituer
l'état primitif du manuscrit. La numérotation actuelle des feuil-
lets intervertit deux fois à tort leur ordre réel, par suite de deux
erreurs préalables du relieur. Au lieu de laisser le 10'' cahier
entre le 9*^ et le 1 V\ l'ouvrier l'a reporté entre le 11'^ et le 12'^ ; puis
il a inséré, entre le 4'' et le 5*^ cahiers, deux feuillets dont la place
se trouvait en réalité entre le 14*^ et le lo"". De plus, il a pris le
verso véritable du second de ces deux feuillets pour son recto. Les
SUITE DE LA CHRONIQUE d'cZERCHE 407
reliures d'Alexandre VIII, fort solides et belles d'aspect, étaient
donc quelquefois exécutées sans un examen suffisant de la dis-
position intérieure des manuscrits. Si la numérotation actuelle
continue, par commodité, à être employée, il faut donc la dis-
poser ainsi qu'il suit pour rétablir Tordre réel des feuillets :
ff. 2 à 32, 3o à 74, 83 à 90, 75 à 82, 91 à 114, 33, 34 verso,
34 recto, 115 à 170.
Le manuscrit comptait donc, primitivement, 21 cahiers de
8 fî. chacun, plus 2 tî. supplémentaires entre le 14** et le 15®
cahiers, c'est-à-dire en tout 170 feuillets. Le f'^ l, actuellement
disparu, devait être blanc comme le f" 170 et dernier. L'exis-
tence des 2 feuillets supplémentaires entre les 14*^ et 15" cahiers
s'explique. Il s'agissait, en effet, de faire transcrire YHistoire
Scolastique de Pierre Gomestor '. Ce travail fut réparti entre
deux scribes et le premier devait en exécuter les deux premiers
tiers; le second, le tiers restant. Dans ce but, le premier reçut
quatorze cahiers de parchemin, avec la mission de transcrire le
texte jusqu'au !•"" chapitre du second livre des Machabées inclu-
sivement ~ ; mais, en réalité, quoiqu'il eût augmenté à la fin le
nombre des lignes de ses colonnes, il se trouva avoir besoin de
deux feuillets supplémentaires pour terminer sa tâche. Il avait
mal pris ses mesures. Le second scribe reçut sept cahiers de par-
chemin qui lui suffirent exactement pour transcrire le texte depuis
le 2'^ chapitre du second livre des Machabées •^, après avoir fait
une invocation préliminaire au Saint-Esprit qui pleinement lui
accorda la grâce. Il se contenta de mettre une réclame à la fin
de chacun des cahiers sans les chiffrer, tandis que son collègue,
sans oublier la réclame, avait chiffré les siens.
Histoire du manuscrit. — Cette transcription du texte de l'His-
toire scolastique, dans la seconde moitié du xiii'' siècle, fut proba-
blement faite pour l'abbaye de Saint-Pierre d'Uzerche, au diocèse
de Limoges ^. Du moins, le manuscrit qui la contenait ne tarda
1. J.-P. MiGXE. Patrologix séries secunda, t. CXCVIII, col. 1053-1722.
Le Reg". 303 ne donne pas les additions.
2. Ihid., col. 10o3-ly24.
3. Ihid., col. 152U-1722.
4. Gall. Christ., édil. altéra D. P. Piolin, t. 2. Parisiis, Palmé 1873, col.
385-593.
408 GEOBGES DE MANTEYER
pas à être acquis par cette abbaye et à entrer dans sa biblio-
thèque. En effet, le dernier feuillet du manuscrit, resté blanc,
fut utilisé par six scribes successifs pour écrire neuf notices
diverses, datées de 1320 au 3 mars 1373, dans l'ordre matériel
suivant :
Au f° 170 r°, du scribe Ail'"'' notice contenant les dates de
1320. de 1321 et ensuite des 13, 15, 19, 21 mai,
16 juin, 27 août 1321 K
Du scribe B : 2*^ notice contenant les dates du
5 octobre 1320 et du 1 1 janvier 1333/4.
Du scribe B : 3'' notice, 4 mai 1335.
Du scribe B : 4*^ notice, 29 décembre 1335.
Du scribe C : 5« notice, 21 juin 1348.
Du scribe D : 6" notice, 20 septembre 1370.
Au fo 170 v°, du scribe E : 7'' notice, 29 mai 1342.
Du scribe F : 8" notice, 30 juin, l'''" et 2 juillet
1354.
Du scribe D : 9'= notice, 3 mars 1372/3.
Sur neuf notices, celle du 5 octobre 1320 au 11 janvier 1334
est relative au viens Sancte Eularie^ celle du 20 septembre 1370
à la c'witas Lemovicensis : les sept autres concernent la viUa
Uzercensis. On remarque dans celle du 13 mai 1321 l'expres-
sion : in dominio nostro Usercensi^ dans celle du 29 mai 1342 la
phrase : fuit prof.estatum in ahhatis prejudicium
neque suse Jurisdictionis nec suoruni fieri exsequfio-
neni: enhn, dans celle du l''"' juillet 135i, la mention spéciale de
l'assaut donné sans succès au monastcrium. Il est donc certain
que les neuf notices historiques en question ont été écrites
dans l'abbaye Saint-Pierre d'Uzerche par six abbés ou moines
de ce monastère, dans l'ordre chronologique qui suit, peu diffé-
rent de l'ordre matériel adopté par eux.
Le premier (scribe A) écrivit la l'*^ notice sur le début du
recto, entre le 27 août 1321 et le 11 janvier 1334.
Le second (scribe B) écrivit, entre le 11 janvier 1334 et le
4 mai 1335, la 2"^ notice; puis la 3% entre le 4 mai et le 29
décembre 1335; enfin la 4«', entre le 29 décembre 1335 et le
29 mai 1342. Ces 2% 3"= et 4*^ notices se suivent, sur le recto,
immédiatement après la l'"^.
SUITE DE LA CHRONIQUE d'uZERCHE 409
Le troisième par ordre de dates (scribe E\ laissant le recto et
passant au verso du feuillet, y écrivit la 7^ notice, entre le
29 mai 1342 et le 21 juin 1348/
Le quatrième ( scribe Ci, reprenant le recto du feuillet, y écri-
vit la o'' notice entre le 21 juin 1348 et le 30 juin 1354.
Le cinquième (scribe F), laissant à son tour le recto et reve-
nant au verso, y écrivit la 8*^ notice, entre le 2 juillet 13oi et le
20 septembre 1370.
Enfin le sixième (scribe D) commença par achever de remplir
le recto du feuillet avec la ô"" notice, entre le 20 septembre 1370
et le 3 mars 1373; puis, il écrivit la 9*^ et dernière, à la suite de
la S" et au bas du verso, après le 3 mars 1373.
Ces passages successifs du recto au verso, dus au 3'' et
au o*' scribe, puis inversement du verso au recto, dus au 4" et au
6"^, s'expliquent par le fait que chacun à son tour choisissait de
préférence la page où restait le plus d'espace libre, sans se
croire tenu d écrire immédiatement à la suite de son prédéces-
seur.
Chacune de ces neuf notices a dû être transcrite, sinon sur le
moment même des événements quelle relate, du moins peu
après : on en a la preuve pour la 2^ et la 3*^.
La 9*" notice se réfère à un fait passé anno domini M" CCC^
LXXII, die jovis post festum beati Matliie apostoli que fuit
tercia dies mardi ef secunda XD^. Ainsi, l'usage de 1 abbaye
d'Uzerche était de faire commencer l'année après le 3 mars,
soit à l'Annonciation, soit à Pâques, et cette date est en réalité
celle du jeudi 3 mars 1373 selon le style actuel. Par conséquent
la 2'' notice donne la date du mardi 11 janvier 1334, selon
le style actuel, et non pas du mardi 12 janvier 1333. Comme
Uzerche se trouvait dans le diocèse de Limoges, on peut préci-
ser : antérieurement à l'an 1301, le style suivi avait été celui
de l'année à Pâques; mais, depuis 1301, il s'agit du style de
l'année à l'Annonciation'.
On reconnaît dans ces neuf notices du 13 mai 1321 au 3
mars 1373, écrites par les moines d'Uzerche sur le dernier feuil-
let resté blanc de l'Histoire Scolastique qui forme le Bec/, lat.
1. A. GiRY, Manuel de Diplomatique, Paris, 1894, p. 116.
410 GEORGES DE MA^TEYER
303, la suite, sans contestation possible, des notices également
relatives à Uzerche et datées des 15, 28 mai 1276, 11 août, 5
septembre 1290, 4 avril, 19 mai 1291, 23 février 1317 et 14
juin 1320 qui se trouvent transcrites dans le ms. lat. 4893 de
la Bibliothèque nationale ^.
Ces manuscrits, actuellement à Paris et à Rome, proviennent
tous deux de l'abbaye Saint-Pierre dUzerche. Les moines de
cette abbaye lèsent utilisés, l'un de 1276 à 1320, puis l'autre de
1321 à 1373 pour y insérer les événements qui les intéressaient:
le procédé est le même. Ces notices de 1276 k 1373, écrites
ainsi à Saint-Pierre d'Uzerche se présentent comme une conti-
nuation de la chronique de Guillaume Godel, moine de Saint-
Martial de Limoges qui s'arrêtait en 1273 ~.
Les historiens qui s'occupent du xiv'' siècle trouveront, dans la
nouvelle série encore inédite dont le texte suit, quelques dates et
quelques détails permettant de préciser certains faits intéres-
sants. Qu'il suffise de mentionner l'exécution judiciaire des
soixante lépreux d'Uzerche du 13 mai au 27 août 1312 ; commen-
cée, sur le cri de l'opinion publique, avant l'ordonnance royale
du 21 juin elle prit fin sur celle du 16 août. Les indications
fournies par cette notice complètent utilement les documents
les plus récemment signalés -^ Les mères, malgré la justice,
attiraient à elles leurs petits enfants sur le bûcher et cherchaient
à les défendre du feu : cette scène horrible forme . devant les
yeux un tableau saisissant. Qu'on y joigne, en ce qui concerne
la guerre de cent ans, la surprise de la ville d'Uzerche le 30 juin
1354 par les Anglais ; ils durent l'abandonner le 2 juillet après
l'avoir mise k feu et k sang, mais sans avoir réussi à emporter
d'assaut l'abbaye. Qu'on y joigne, enfin, la prise de Limoges le
20 septembre 1370 par le Prince noir, après un siège de trois
semaines ^ ; le pillage et l'incendie suivirent encore, naturelle-
1. Le texte en est publié dans le Rec. des Hist. des Gaules, t. 21, 18o5,
pp. 760-761.
2. AuG. PoTTHAST. BUjl. fiisf. inedii œvi, zweile auflage, 1896, p. o57.
3. J.-M. Vidal. La poursuite des lépreux en 1321 d'après des documents
nouveaux. Rome, Ph. Cuggiani, 1900, in-S" (Extrait des Annales de Sainl-
Louis-des-Franrais, iv" année, fasc. IV, juillet 1900, pp. 419-478).
4. D'après M. J. Moisant, ce siège aurait duré plus d"un mois (Le
Prince Noir en Aquitaine, Paris, Picard, 1894, p. 148).
SUITE DE LA CHRONIQUE d'uZERCHE 411
ment, ce succès des Ang-lais. Ils emmenèrent entre autres, dans
leur retraite, Tévêque avec les abbés de Saint-Martin et de
Saint- Augustin. En dehors de ces trois faits d'ordre politique et
de l'exécution d'un criminel qui, opérée par la justice royale,
lésait la juridiction de l'abbaye sur Uzerche, l'attention des
moines ne paraît avoir été frappée que d'une manière intermit-
tente par les tremblements de terre et les incendies dont le
voisinasre eut à souilVir.
Le dernier feuillet k utiliser du manuscrit ayant été ainsi
rempli en un demi-siècle, tout porte à croire que celui-ci demeura
dans la bibliothèque de labbaye jusqu'aux troubles du xvi'^ siècle
et à la formation des cabinets d'amateurs de cette époque.
Dans la seconde moitié de ce siècle, l'abbaye, subit, en effet
le pillage des protestants : son cartulaire lui fut enlevé par eux
et porté à Bergerac. Les moines d Uzerche réussirent à le rache-
ter plus tard * ; mais la dispersion violente de leur bibliothèque
était chose faite.
On retrouve leur Pierre Comestor, au xvïi® siècle, dans la
bibliothèque d'Alexandre Petau à Paris - ; de là, il passe en
1630 dans celle de la reine Christine de Suède. Lorsqu'elle fît
dresser, vers 1660, le catalogue des manuscrits qui lui apparte-
naient, il reçut comme cote le n° 17 que l'on lit encore à
l'encre, au f" 3 r°, comme on l'a noté ci-dessus. C'est, en
effet, la cote sous laquelle il figure dans ce catalogue, tel qu'il
a été publié quatre-vingts ans plus tard par Montfaucon 3.
En 1690, il entra à la Bibliothèque Vaticane et se trouva du
nombre de ceux dont la reliure fut bientôt refaite en chagrin
rouge, sous l'autorité du cardinal Bibliothécaire Lorenzo Brancati
de Lauria. A ce moment, il reçut dans le fonds provenant de la
1. A propos du cartulaire d'Uzerche, voir Baluze : Historiée Tutelensis
libri très, Parisiis Typ. reg. 1717, pp. 82d-8oO. Voir aussi VHisloire des
Capitulaires des rois français., par M. de Chiniac... Paris, Benoit Morin,
1779, in-8, pp. ix-xvi, 249-265. Ce cartulaire vient, d'ailleurs, d'être édité par
M. J.-B. Champeval, à Paris, Picard, et Tulle, Craufîon, 1901, in-8, de o44 pp.
2. Sous l'indication suivante de son catalogue : Pétri Comesloris Historia
Ecclesiastica 119-251. (B. de Montfaucon. BilAiotheca Bibliothecarum
Manuscriptorum nova, Parisiis, Briasson, t. I, 1739, p. 68).
3. Sous l'indication suivante : 17. Pétri Comesloris Historia Scholastica
(B. DE Montfaucon. Bihl. Bihliotli. manuscr. nova, t. I, 1739, p. 14).
412
GEORGES DE MANTEYER
Reine le n° 434 comme cote nouvelle : on l'a notée comme
subsistante au bas du dos à lencre noire et en petits caractères
peu apparents. Enfin, au début du xviii'' siècle, dans le remanie-
ment de ce fonds, il reçut la cote définitive 303 qu'il porte,
on la vu, au sommet du dos ainsi que sur le plat intérieur, à
l'encre et en gros caractères très apparents.
Rome, '21 mai 1898 — Manteyer, 7 septembre 1900.
Georges de Mantever.
TEXTE DE LA CHRONIQUE DUZERCHE (1320-1373)
I '. 1320: mercredi 13, vendredi [15]. mardi [19], jeudi ^21" mai,
mardi 16 juin, jeudi 27 août 1321.
Noverint universi quod, anno Domini. M'\CCC°.XX'', reges et princi-
pes terre statuerunt quod omnes leprosi signum déferrent de panno
lineo, ut inter omnes alios agnoscerentur ; et, inde, introivit tanta
iniquitas in omnibus leprosis de regno quod inter se conspiraverunt
et secrète ordinaverunt ut per eos omnes fontes et omnes aque de
mundo venenarentur et toxicarentur, taliter quod omnes utentes
aut bibentes ex illis subito morerentur, aut leprosi fièrent: et de hoc,
per confitionem ipsorum, infraannum vicesimumprimum -, in omnibus
aquis et fontibus fecerunt suum posse. Unde, ad comburendum omnes
confitentes condempnati fuerunt ; et, bac ratione, est sciendum quod
anno Domini. M'^CCC*^. XX. primo, diemercurii in crastinum sanctorum
Nerei et Achillei, tercio ydus maii, in dominio nostro Usercensi ^, très
leprosi cum maiori matrona cremati fuerunt. Item, sequenti die
veneris, similiter undecim tam homines quam mulieres. Item, sequenti
die martis, septem tam homines quam mulieres. Item, sequenti die
jovis, octo tam homines quam muheres. parvi et magni. Item,
sequenti mensejunio, die martis ante festum corporis Xpisti, eadem
ratione cremati fuerunt similiter quindecim tam homines quam
mulieres: de quibus erant alique habentes infantulos in cunabulis et,
ultra voluntatem dominii, ipsos in ignem traebant et suptus se pre-
1. Les numéros I. II, III, IV, V et VI distinguent chacun des six rédac-
teurs successifs.
2. Le rédacteur avait d'abord écrit, après primuin, les mots rlie mercurii
qu'il a effacés pour continuer par in omnibus.
3. Uzerche, Corrèze, arr. Tulle.
SUITE DE LA CMROiMQLE D'uZEIiCHE 413
dictos ponebant et de igné quantum poterant defendebant. Item,
sequenti mense augusto eodem anno ^ die iovis ultima mensis predicti,
sexto calendas mensis, quindecim tam mulieres pregnantes quam
pueri. tam masculi quam femelle qui remanserant, omnes clausi fue-
runt in quadam domo leprosie de las corsaria.s - ut ibi perpétue in
pane et aqua linirent dies suos; et, in introitu domus, omnes panier
iueruut cum quadam clave fervente faucibus sigillati ut, si quis ipso-
rum evaderet, inter alios nosceretur; et infram ensem fuerunt resoluti,
ratione testimonii terrarum, et hinc inde habierunt liberi prout
ante.
II. 5 octobre 1320, mardi [11 janvier] 1333/4.
Nota quod anno Domini. M°. CCG*^. XX°., III*^ nonas octobris, cre-
matus fuit viens sancle Eularie ^ ante vesperos ; et iterum, in aliqua
parte, anno Domini .M".CCG'\XXX°.Iir, die martis post Hpiphaniam,
post vesperos.
[i] mai 1335.
Nota quod anno Domini. M". CGC". XXX*^ quinto, in crastinum
sancte Crucis de mayo, cremate fuerunt quadraginta '' et octo domos ^
in villa L'zercensi, in parroquia Béate Marie de Becharia, circa terciam
in momento.
Vendredi 29 décembre 1335.
Nota quod die veneris post Natale Domini, in festo sancti Tome
martyris, quarto kalendas ianuarii, in ortu solis, factus fuit terremotus
magnus per universum orbem, clamante ahere clamore magno tan-
quam si essent tonitrua magna, aut voces aquarum multarum, anno
Domini .M".GGG».XXX". quinto.
III. [29 mai] 1342.
-Anno .M°.CGG''.XLII''., régnante Philippo Francorum rege, quo
tempore Glemens .\'I"'. Lemovicensis dyocesis oriundus fuerat de
1. Le rédacteur avait d'abord écrit, après a/i/îo, les mots in die iovis ullinia
mensis pi^eclicli qu'il a efTacés pour continuer par die iovis, etc.
2. Las Corsai-ias. Localité des environs d'Uzerche à déterminer.
3. Sainte-Eulalie, Corrèze, arr. Tulle, cant. et comm. Uzerche ; à 1 kilo-
mètre d'Uzerche.
4. Le rédacteur avait d'abord écrit sexaginla, mot qu'il a remplacé par
quadraginta.
3. Sic.
414 GEORGES DE MANTEYER
•novo creatus, vir quidam proditor, oniicida, agressorque itinerum
coadiinalus cum quadam mulLiludine sibi similium qui proditioneni
machinaverant multarum bonarum villarum ac destructionem aliqua-
rum, qui lohannes de Pessat ^ vocabatur, ia Corporis Xpisti vigilia
per Grimoardum de Sancto (lenesio domicellum servieutemque armo-
rum regium, cum magna gentium armorum multitudine, ad villam
Userchie fuit diligenter adductus pro sui corporis exsequtione, secun-
dum delictorum suorum mérita probata et per ipsum confessata,
gravissima facienda. Verumptamen, antequam ad predictum exse-
quendum negocium prossederetur, fuit protestatum et declaratum in
abbatis preiudicium neque sue iurisdictionis nec suorum, de quo sunt
instrumenta publica, non fieri exsequtionem prefati hominis ibidem.
Quibus quidam peractis, de domini nostri régis mandato, seu officia-
riorum suorum cum peritorum concilio, per quendam carnificem fuit
predictus lohannes in quatuor partes divisus, capite cum intestinis et
épate separatus. De quibus quatuor qarteriis, duo fuerunt, cum capite,
intestinis et épate, in parte illa sancte Eulalie, in quibusdam per pre-
dictum carnilicem suspensi arboribus seragii in duobus exciti!)us
loci predicti, astantibus gentibus multis armatis, relictis duobus
ceteris quarteriis in platea predicte ville Userchie, sub fida custodia,
dum reliqui suspendebantur. Quo facto, prefati duo quarterii illius
loliannisinalia parte ville Userchie per quam itur versus Donziniacum ^
in aliis duabus arboribus seragii eadem die per supradictum carnifi-
cem fuere suspensi, sequentibus eum pro custodia, dum fiebat exse-
qutio, gentibus armis. Que sic de predicto lohanne de Pessat, suis
exigentibus meritis peracta fuerunt die et anno supradictis ut ceteris
de cetero transeat in exemplum.
IV. Samedi 21 juin 1348.
Item, anno Domini .M°.GCC°.XL°.VIIP., die sabbati post festum
Corporis Xpisti ,.XI''. kalendas iulii, factus fuit terremotus magnus in
villa Uzercensi, ante nonam.
V. Lundi [30 juin], mardi [.!•''"] et mercredi [2 juillet] 1354.
Nota quod anno Domini. M''.CGC°. quinquagesimo 1111°., die lune
post festum beati lohannis baptiste, circa mediam noctem, latrones et
1. On Pessac? Probablement Payzac, Dordogne, arr. Noatron, cant.
Lanouaille ; ou, plus bas, Peyzac, arr. Sarlat, cant. Montignac.
2. Donzenac, Corrèze, arr. Brive.
SUITE m: LA CHRONIQUE d'uzerche 415
omicide, qui se Anglissi apellabant, furlive et latenler inl'ra villam
Uzerchie cum scalis, dormientibus custodibus, par muros inlraverunt
et in introitu carrerie cum mag;na falsitate plurimos occidenint et in
prima domo de platea videlicef fabri ignem miserunt et totam carre-
riam platée cremaverunt et per totam noctem domos et ospicia depre-
dare non sessaverunt et homines et mulicres et infantes prisionarios
prindiderunt ; et die martis in crastinum monasterium assallierunt, sed
per totum diem intrare non A-aliierunt, et die mercurii sequentis
totam villam usque prope pontem penitus cremaverunt et postea sirca
meridiem, dimissis XXX et II de eorum sossietate mortuis et plurimis
ad mortem vulneratis, cum verecundia et rubore confusi resse-
cerunt,
VI. [20 septembre] 1370.
Nota quod anno Domini. M°.CGC''.LXX". in vigilia sancti Mathei
apostoli, civitas Lemovicensis ' fuit capta per dominum principem -
qui ipsam tenuit cicuatam per .III. septimanas ; dicta vero civitas
fuit combusta, penitus destructa, disruta, spoliata et penitus desolata ;
monasteria et ecclesie depredata et polluta ab interectionibus homi-
num ; sacresancte reliquie et ornamenta queque ablata et asportata ;
crucifïîxi et sanctorum ymag"ines expoliati et rupti ; domini episco-
pus, abbates sancti Martini et sancti Aug'ustini et offîciales capti et
ducti.
Jeudi 3 mars 1372/3.
Nota quod anno Domini. M'\GGC''.LXXII°., die jovis post festum
beati ^lathie apostoli que fuit tercia dies marcii et secunda. XL*^., circa
gualli cantum, fuit in villa Uzerchie maximus terre motus, pontifficatus
sanctissimi in Xpisto patris domini Gregorii pape .XI'., Régnante
Karrolo Rege Francorum.
1. Limoges, Haute-Vienne.
2. Edouard prince de Galles, dit le Prince Noir, fils d'Edouard 111 ; né à
Woodstock le 15 juin 1330, mort le 8 juillet 1376 (Diction, of national
biography, t. XVII, pp. 90-101).
LA FAILLITE DES BUONSIGNORI
Parmi les maisons de banque italiennes du xiii'' siècle, il n'en
est peut-être aucune de comparable, pour la puissance financière
et la grandeur du rôle politique, à la société fondée, au plus
tard vers 1250, par les Siennois Orlando et Bonifazio Buonsi-
gnori ^, continuée après eux par leurs descendants et les descen-
dants de leurs associés, et communément appelée, vers la fin du
siècle, « la grande banque de Sienne », Major Tabula Senensis.
Entrée au service de la Chambre apostolique - au temps d'Inno-
cent IV, elle lui demeura attachée, sauf ime courte interruption
sous Grég-oire X, jusqu'à la lin du pontificat de Nicolas IV. Pour
ne rappeler que le plus mémorable des services rendus par elle
à la papauté, elle a beaucoup contribué, par ses avances d'arg'ent,
au succès de l'expédition de Charles d'Anjou •^. Mais quelques
années à peine après avoir été congédiée par la Chambre, elle
s'effondrait brusquement, en même temps que quelques-unes de
ses concurrentes de Lucques ou de Florence ^. Désastre financier
qui préludait à la crise, bien autrement célèbre, dans laquelle
1. La première mention que j'en connaisse est de 1250 (Berger, Les
registi^es d'Innocent IV, n" 481 :J).
2. Sur les relations des banquiers en général avec la Chambre, à la fin
du xin« siècle, on peut consulter Schneider, Die finanziellen Beziehungen
der floreniinischen Bankiers zur Kirche von 4285 bis i30i. J'ai fait agréer
par la Faculté des lettres de Paris et j'espère pouvoir publier prochainement
une thèse latine, De niercatorihus camer'œ apostolicse sœc.ulo XIII.
3. Cf. mon mémoire : Clément IV et les banquiers italiens, dans le
Compte Rendu du troisième Congrès scientifique international des catho-
liques.
4. Les Ricciardi, de Lucques (cf. des lettres de Bouiface VIII, Beg. Vat.,
49, fol. 311 V et 312; et de Clément V, Registres, n"' 2294-2296y ; et les
Mozzi, de Florence (cf. Peruzzi, Storia del coniniercio e dei hanchieri di
Firenze, Appendice,'^. 56; Reg. Clem. V, 4367-4369).
LA FAILLITE DES BUONSIfiNORI 417
sombrèrent, quelque trente ans plus tard, au commencement
de la g-uerre de Cent Ans, les Bardi et les Peruzzi.
Des documents conservés aux Archives d'Etat de Sienne
jetaient déjà quelque lumière sur cette faillite des Buonsignori.
Le 9 août 1298 ', quelques membres de cette société présentaient
une pétition aux Neuf-. Ils rappelaient d'abord l'ancienne pros-
périté de leur maison de banque, la confiance que lui avaient
témoig-née beaucoup de papes, de prélats, de princes ; les services
divers qu'elle avait rendus, par ses agences, à la commune de
Sienne et à ses ambassadeurs en divers lieux. Tout récemment,
la discorde s'était mise dans la société, et par suite de bruits per-
fides semés par des rivaux, une panique s'était produite, tous
les créanciers réclamant à la fois leur remboursement. Jusqu'alors,
on avait pu faire face aux premières exig-ences, et payer jusqu'à
concurrence de 200.000 florins; mais bien que la banque fût en
réalité solvable, la difficulté qu'elle éprouvait à recouvrer ses
propres capitaux, souvent immobilisés dans des entreprises loin-
taines, faisait craindre qu'elle ne fût forcée de suspendre ses
paiements. Les pétitionnaires demandaient : 1'' que le conseil
de Sienne décourag-eàt ceux qui propageaient la panique, et pour
cela décidât que chaque associé ne serait pas tenu des dettes
communes au-delà de sa part de propriété -^ ; 2° qu'on accordât
un délai à la société ; 3° qu'on priât le pape d'intervenir auprès
des créanciers qui appartenaient au personnel de la curie. Ils
offraient d'accepter des liquidateurs nommés jDar les consuls de
la mercanzia de Sienne. — Le conseil intervient en effet ; on
oblige les associés à accepter pour arbitre de leurs différends le
podestat de la ville et une commission de marchands ; le podestat
fut chargé de contraindre à rendre leurs comptes tous les agents
de la société *. Le détail de ce qui suit n'est pas connu par les
1. Archives d'État de Sienne, Consiglio générale LIV, fol. 4b; analysé
dans Tonimasi, Istoria di Siena, II, 141.
2. Ce collège des Neuf formait depuis 1283 la magistrature suprême à
Sienne.
3. Cela était contraire à la règle générale, qui voulait que dans les socié-
tés du type le plus ordinaire, le type cotnpngnia (cf. Goldschmidt, Hand-
buch des Ilandelsrechts, I, 271) la responsabilité fût solidaire et illimitée.
4. Archives de Sienne, Consiglio Générale, LIV, fol. 89 v".
Mélanges Pnul Fahre. 2"
418 E. JORDAN
documents siennois ; on verra jdIus loin comment Boniface VIII
essaya, en elîet, d abord de sauver la société, puis ensuite
de sauvegarder au moins les intérêts de la Chambre. La
catastrophe n'ayant pu être évitée. Clément V, en 1307,
faisait séquestrer les biens des Buonsignori en Ang-leterre,
et recouvrer leurs créances au profit de la Chambre '. Le
5 juillet de la même année, Philippe le Bel écrivait aux Siennois
pour se plaindre que les Buonsignori, qui lui devaient oi.OOO livres
tournois, se fussent dérobés par la fuite, et demander qu'on lui
assurât satisfaction -. N'ayant rien obtenu, malg^ré la bonne
volonté témoignée d'abord par Sienne '. il se vengea en faisant
saisir dans tout son royaume les personnes et les biens des
marchands siennois qui s'y trouvaient, et en les obligeant à
répondre pour leurs nationaux. En vue d indemniser ces victimes
de la mauvaise foi des Buonsignori. le conseil de Sienne résolut
enfin de faire saisir et vendre les biens de ces derniers, par les
soins des consuls de la mercanzia ^.
L'affaire n'en resta pas là. Elle eut un épilogue sous Clément VI,
épilogue que nous révèlent précisément les documents que je
me propose de faire connaître dans cet article, c'est-à-dire :
1° Le procès-verbal dune enquête à 1 effet d'établir le montant
des créances restées dues par la société des Buonsignori à la
Chambre apostolique, les noms des débiteurs et l'état de
leurs biens. Ce procès-verj^al forme un petit registre conservé
aux Archives du Vatican où il est relié dans un volume des
registres de Clément VI, n" 76 de la série d'Avignon, fol. 487-
525 ^. 2" Les pièces d'un procès intenté aux héritiers Buonsignori
pour les contraindre à s'exécuter. Ces pièces ont été transcrites
sur un cahier relié actuellement dans le registre Collectorix S8o
(folios 283-298; des Archives du Vatican ^. Ce cahier, en fort
1. Registres de Clément V, n'> 2296.
2. Cette lettre a été publiée par M. Ch.-V. Langlois (Notices et docu-
ments relatifs à l'histoire de France, dans la Revue historique, LX, 317).
3. Le conseil avait décidé d" élire une commission chargée de rafïaire
{ihid., n. 2).
4. Archives d'État de Sienne, Pergani'^ne, 2 février 1308.
•j. On en trouvera une description dans de Loye, Les Archives de la
Chambre apostolique au XIV'' siècle, p. 20o.
6. De Loye, ouv. cité, p. 161.
LA FAILLITE DFS BUONSIGNORl 419
mauvais état (le haut de presque tous les feuillets est rongé ou
arraché) est de plus mutilé du ou des premiers feuillets. Le
folio 283 commence en effet au milieu de la bulle de Clément VI
ordonnant les poursuites.
Le 2 mars 134i, Clément VI adressait la lettre suivante à
Pietro Vitali, primicier de l'Eglise de Lucques et à Francesco
dei Marzi, 0. M., son chapelain K
Clemens episcopus, servus servorum Dei, dilectis filiis Petro Vitali,
primicerio Lucane ecclesie, et Francisco de Marziis, ordinis fratrum
Minorum, cappellano nostro, salutem et apostolicam benedlctionem.
Perduxit nuper fidedigae relationis assertio ad nostri apostolatus audi-
tuni, quod olim tempore felicis recordationis Niccolaipape quarti, pre-
decessoris nostri, de pecuniis ad ipsum predecessorem et cameram
suam spectantibus summam octoginta milium florenorum auri vel circa
pênes mercatores societatis de Bonsegnoribus de Seuis, tune tempo-
ris existentes, sub nomine depositi vel alias tradita sint vel etiam assi-
gnata ; quodque de summa hujusmodi prefato predecessori vel Ecclesie
Romane nequaquam postmodum extitit satisfactum. Nos igitur,
cupientes indempnitati ejusdem camere, quantum cum Dec possumus,
super hiis providere, discretioai vestre, de qua fiduciam in Domino
gerimus specialem, per apostolica scripta committimus et mandamus,
quatenus super premissis et ea quomodolibet tangentibus veritatem,
viis et modis quibus melius et utilius fieri poterit, simpliciter et de
piano, sine strepitu et figura judicii, solerti et fideli adhibita diligentia
inquirentes, quascunque scripturas publicas vel privatas que de pecu-
niis hujusmodi mentioncm quoquomodo facerent, vel ad premisso-
rum probationem fuerint opportune, per quascunque personas eccle-
siasticas vel seculares cujuscunque status, ordinis, dignitatis vel
condictionis existant, etiam si pontilicali vel quavis alia confulgeant
dignitate, apud quas fuerint, vobis exhiberi plenarie faciendo, ab here-
dibus seu bonorum detentoribus mercatorum societatis predicte qui
erant tempore quo pecunia hujusmodi per eos fuit, ut prefertur,
recepta, exigere ac recipere cum integritate curetis, nostro et Ecclesie
predicte nomine, totam illam pecuniam, quam ipsos habuisse ac récé-
pissé repereritis de pecuniis et bonis predecessoris et Ecclesie predicto"
rum, contradictores — Non obstantibus — Invocato — \^olumus autem
quod eos a quibus pecuniam ipsam receperitis, et quorum nomme
fuerit persolula, possitis absolvere plenius et quilare de hiis que vobis
i. Reg. Avin. 76, fol. 487.
420 E. JORDAN
fueriiit persoluta, faciendo super hoc duo conHci consimilia publica
instrumenta, quorum une panes solventes ipsos dimisso, reliquum ad
nostram cameram mittere fîdeliter studeatis. Dat. apud Villamnovam,
Avinionensis diocesis, VI nouas martii, pontilicatus nostri anno
secundo.
Les délégués se mirent aussitôt en devoir dobéir. Ils dres-
sèrent la liste suivante de questions, à poser à chaque témoin.
In primis utrum ipse recordetur de tempore quo papa Nicolaus IIII
de quo lit mentio in dicto rescripto apostolico cathedram beati Pétri
obtinebat.
Utrum sciât vel audiverit dici quod mercatores et socii societatis
de Bonsignoribus de Senis tempore ipsius pape Nicolai receperint
nomine Romane Ecclesie et ejus camere aliquas quantitafes pecunie
nomine depositi seu commande ais facte de illis pro dicta Ecclesia et
ejus caméra.
Utrum sciverint vel dici audivarint quantam quantitatem et sumniam
pecunie receperint mercatores, socii et societas supradicti.
Utrum sciant vel audiveriut dici quo tempore facta fuerunt talia
deposita seu commande dictis sociis etsocietati.
Utrum sciant vel audiveriut dici ubi sint aliqui libri, instrumenta
vel scripture ipsorum sociorum at societatis et ad ipsos spectantes at
panas quem vel quos.
Utrum cognoscant filios et heredes dictorum mercatorum et qui sint.
Utrum extent bona mobilia vel immobilia vel possessiones dictorum
sociorum et que at qualia et ubi sint posita et par quos datinaantur.
Utrum da predictis sint publica vox et fama et ubi et apud quos.
Les délégués siég-èrent au monastère de San Vigilio, de l'ordre
des Gamaldules. à Sienne. L'enquête commença le 8 juillet 1344
pour se terminer le 13. On entendit trente témoins, savoir :
Frater Silvester de Senis, prieur des Dominicains de Sienne
(sa déposition est au fol. 488 v") ; Fr. Gerardus domini Luti de
Senis, 0. P. (fol. 489) ; Fr. Eneas de Senis, 0. P. (fol. 490) ;
Fr. Ghristophorus de Tholomeis, 0. P. (fol. 490 v°) ; Fr. Ambro-
sius de Golle, 0. P. (fol. 491 v°) ; Dominus Guido Bondelmon-
tis, canonicus Senensis fol. 492); Fr. Jacol^us de Montececerone,
0. P. (fol. 493 v°j ; Fr. Gerinus Guccii de Montaninis. 0. P.
(fol. 494) ; Fr. Franciscus lilius Ture de Senis, ord. Cartusien-
sis (fol. 493) ; Dominus Ginus rector hospitalis Sancte Marie
LA FAILLITE DES HLONSIGNORI 421
délia Scala de Senis (fol. 49G) ; Dominus Niccolaus domiui Ban-
dini de Senis (fol. 496 v") ; Dominus Angélus Granelli de Tho-
lomeis miles de Senis (fol. 497) ; Narius Bruni de Senis (fol.
497 v°) ; Minus Guidi de Tholomeis (fol. 498) ; Naddinus Guccii
de Senis (fol. 497 y°) ; Poppus Naldi de Senis (fol. 499 V) ;
Beringnone Chiavelli de Senis (fol. oOO) ; Dominus Niccola Con-
tis jurisperitus de Senis (fol. 500 v°) ; Ceccus Ghini de Senis
(fol. 501) ; Marsilius Scecti de Senis (fol. 502); Ceccus domini
Gori de Senis (fol. 502 v'') ; Dominus Gualterius domini Gerii
de Senis (fol. 503) ; Sjmon ser Jacobi de Senis (fol. 503 v°) ;
Angélus Frederici de Senis (fol, 504) ; Conte Jacobi de Senis
(fol. 504); Frater Naldus Johannis de Senis, 0. M. (fol. 505);
Fr. Johannes de Sancto Georgio de Senis, 0. M. ; Fr. Jaco-
bus Thosi, 0. M. ; Fr. Jacobus de Martiis, 0. M. ; Fr. Mannus
Guiduccini, 0. M. (fol. 505 v").
Les délégués déclarent ensuite être allés interroger le 17 juil-
let, aux environs de Sienne, Bindo de Sienne, protonotaire du
pape; mais le procès-verbal de l'interrogatoire manc{ue.
Il serait tout à fait inutile de publier in extenso les dépositions.
Beaucoup n'offrent aucun intérêt, soit que les témoins déclarent
ne rien savoir, soit qu'ils restent dans le vague, soit qu'ils ne
fassent que se répéter les uns les autres. Nous nous bornerons
à faire connaître, par analyses ou par extraits, les plus curieuses,
en classant les renseignements d'après les articles du question-
naire.
Quant au premier de ces articles, l'immense majorité des
témoins n'avait aucun souvenir remontant au temps de Nicolas IV.
Sur le second, certains témoins ne savent rien. D'autres
ignorent si les Buonsignori étaient débiteurs de la Chambre,
mais parlent de dépôts nombreux faits chez eux par des prélats
en cour de Rome.
Ainsi, entre autres_, frère Enée de Sienne :
«... Respondit et dixit se nunquam scivisse vel audivisse dici quod
recordaretur, quod dicti socii tenerentur Romane Ecclesie vel ejus
camere, tamen audivit dici midtotiens et a pluribus de quibus non
recordalur quod ipsi socii et societas tenebaulur multis el diversis pre
422 E. JORDAN
latis ratione dcpositi eisdem sociis l'acli in Roniana ciiria, et multis
aliis personis. »
Frère Jacques de Monte-Cetrone fait une déposition analogue
pour le fond, en y ajoutant un renseig-nement intéressant.
Boniface VIII, précisément pour sauvegarder les intérêts de ces
prélats déposants, aurait essayé de mettre un terme aux que-
relles qui ébranlaient la société des Buonsignori.
« Respondit dicens se nichil inde scire de contentis in ipso articule.
Audivit tamen dici quod dominus Bonifatius papa VIII fecit requiri
dictes socios do dicta societate Bonsegnorum ut convenirent insimul
et repararent ipsam societatem que jam erat in discordia et divisione,
ad hoc ut prelati multi qui pecunias suas deposuerant in magnis quan-
titatibus, ut ferebatur, pênes dictes seties, quas dicti prelati nunquam
petuerant recuperare, possent eorum hujusmedi pecunias a dictis
sociis redibere. Interregatus a quibus audivit, respendit quod in civq-
tate Senensi et in quibuscunque partibus ubi d ici us frater erat cen-
ventualis, a multis et diversis personis, de quorum nominibus non
recordatur. »
Frère Ambroise de Colle confirme le fait de l'intervention de
Boniface ; mais il en donne une autre explication. Ce sont les
intérêts mêmes de la Chambre que le pape aurait voulu défendre.
« Super secundo articule interregatus respondit dicens se inde
nichil scire nisi in tantum qued quande prelati qui de neve creabantur
per deminum Benifacium papam VIII, tune setii de dicta societate
cenfitebantur se nemine camere apestelice habere in depesitum quan"
titates débitas per ipses prelates, pro communi servitie camere.
Interregatus quomede scit, respondit et dixit quod ita publiée
ferebatur in Romana curia dum ibi esset aliquande ac etiam in civi-
tate Senensi, et quod ipse dominus Bonifatius papa fecit omnes
ipses seties requiri qued ipsi se convenirent apud Castrum Pie-
bis ut inibi discerdiam que erat inter ipses soties sedarent ac reinte-
grarent se invicem ut repararetur dicta societas que jam erat divisa et
in discordia. Et qued dictus dominus papa hoc faciebat fieri ex eo quia
de hujusmedi divisione dicta caméra mullum dampnifîcabatur, quo-
niam ipsa societas multa cemmoda olïerebat dicte camere dum esset in
statu pacifiée, sicut publiée de hoc ferebatur ; quia dictus frater, ut
asseruit, erat semper cum ipsis sotiis in dicte Castre Plebis.
LA FAILLITE DES BUO>SIGiNORI 423
Avec cette déposition, on voit que nous abordons le c^roupe
des témoins qui connaissent la situation jadis occupée par les
Buonsiji^nori à la cour pontificale et les opérations qu'ils accom-
plissaient pour la Chambre. Ambroise de Colle signale une des
plus ordinaires : les prélats promus par le Saint-Siège et embar-
rassés pour s'acquitter du commun service qu'ils devaient à
cette occasion, empruntaient aux banquiers de la Chambre; iL
sufïisait, sans déplacement de fonds, que ceux-ci inscrivissent
le montant de la taxe à lavoir du Saint-Siège. L'opération don-
nait lieu à la rédaction de deux obligations, l'une des prélats vis-
à-vis des banquiers, l'autre des banquiers vis-à-vis du trésor
apostolique.
On remarquera que les souvenirs de frère Ambroise sont sûre-
ment inexacts sur un point ; c'est sous Nicolas IV, en dernier
lieu, et non sous Boniface VIII, que les Buonsignori avaient été
au service de la Chambre. Ils ne sont jamais mentionnés,
comme banquiers officiels, dans les registres de ce dernier pape.
La plupart des autres témoignages confirment en termes
généraux qu'il était de notoriété publique que les Buonsignori
étaient restés endettés envers le Saint-Sièç^e. Un seul fait
exception, Marsiglio « Scecti », qui prétend avoir entendu dire
que la balance était au contraire en leur faveur. Marsiglio
ajoutait, et d'autres témoins disent avec lui, que Clément V
avait déjà poursuivi le remboursement des créances de la curie.
On a vu plus haut que les registres de Clément V confirment
cette assertion.
Deux groupes de témoignages fournissent l'occasion de relever
certaines particularités intéressantes dans l'organisation des
maisons de banque italiennes, et dans la situation des banquiers
de la Chambre vis-à-vis du Saint Siège.
L'usage ordinaire des banques italiennes était que chacun des
associés était responsable sur tous ses biens de tout le passif
social. C'est précisément à cette règle que les Buonsignori avaient
sollicité en leur faveur, du conseil de Sienne, une dérogation
générale. Nos dépositions nous apprennent que quelques-uns
d'entre eux essayèrent de négocier des concordats particuliers
avec le Saint-Siège.
424
E. JORDAN
Déposiiion de frère Gerino di Guccio dei Monlnnini. « ... Respon-
dit et dixit... quod audivit a Guccio pâtre suo siniililer ex eo quia ipse
Guccius et Montaniiius ejus frater sive germanus carnalis et patruus
dicti fratris Gerini procurabant cum domino Johanne Gaietani cardi-
nali olim et tune Sedis Apostolice legato in Tuscia ' ut ipse dominus
delegatus impetraret a domino papa pro eis absolutionem et remissio-
nem de parte continq-ente eos ad restiluendum Romane Ecclesie pro
dicto Gerio de Montnninis avo dicti fratris. Et quod ipse frater testis
scripsit manu sua cpiamplures lilleras ro<;alorias predicto quondam
domino legato ex parte dictorum patris sui et patrui, seu, si bene
recordatur priori Pisano ordinis sancti Johannis Jerosolimitani, super
impetratione gratie remissionis predicte. »
Déposition de frère François, fils de Tura de Sienne. « Audivit
dici a ser Petro Alberti de Senis, quod Tura, pater dicti fratris Fran-
cisci, et patruus ejus, fratres carnales, fdii quondam Gerii Montanini
superius nominati, qui fuil unus de dictis sotiis, si voluissent, poterant
se concordare cum ecclesia Romana de eo quod ipsi tenebantur ipsi
ecclesie Romane ratione dicti Gerii a\ i dicti fratris loquentis, et quod
dictus serPetrus consuhiit multum super bujusmodi concordia facienda
eisdem fratribus filiis dicti Gerii... »
Dun autre côté la cour de Rome, non contente de la garantie
que lui offrait la responsabilité solidaire et illimitée des associés,
prenait hypothèque, quand il s'agissait de banquiers de la
Chambre, sur les biens personnels de chacun deux. C est à cet
usage que font allusion plusieurs dépositions. Un témoin, Nad-
dino di Guccio, dit que personne n'osait acheter les biens des
Buonsignori, à raison de leurs dettes vis-à-vis de la cour de
Rome. Mine dei Tolomei (dont la déposition est reproduite en
substance par Cecco di Ghinoi, entre dans plus de détails :
« Super secundo articulo interrogatus respondit et dixit quod nescit
de dicto debito Romane Ecclesie per dictos sotios, nisi auditu, et hoc
quia postquam dicta societas defecit jam sunt fere anni quinquaginta,
audivit ipse testis dici a domino Moschiato de Senis, fratre germano
1. Il s'agit du cardinal Jean Orsini, créé sous Jean XXII, en 1316
(Eubel, Hierarchia Caiholica Medii Aevi, 14), légat en Italie de 1326 à 1334.
Peut-être du fait rapporté ci-dessus doit-on conclure que Jean XXII aussi
avait adressé des réclamations aux Buonsignori.
LA FAILLITE DES BUONSIGNORI 42o
sive carnali quondani doniini Ricciardi cardinalis de Senis ' , quod dictus
dominus cardinalis, qui l'aciebat emi terras et possessiones in comi-
tate Senensi ad faciendum construi quedain monasteria, scripserat
sibi dicto domino Moschiato quod non audereL eniere de posses-
sionibus dictorum sotiorum et sotietatis ex eo quod ipse erant omnes
obligate Ecclesie Romane ratione mag'narum quantitatum pecuniarum
in quibus dicti sotii et sotietas de Ronsig'noribus tënebatur dicte Ecclesie
Romane... »
Telles sont les principales dépositions sur l'article 2. le plus
intéressant. Sur la date des dépôts faits aux Buonsig-nori, aucun
témoin ne sait rien. Il en est de même, en général, quant au mon-
tant total de leurs dettes. Quelques déposants parlent vague-
ment de très grosses sommes. Deux seulement citent un chiffre.
Frère Gerino di Guccio parle de 60 à 70.000 florins ; Cecco di
Gliino de 80 à 100.000. On verra que ces évaluations ne diffé-
raient guère de ce que la Chambre admit être la réalité.
Frère Silvestre de Sienne, frère Enée, et plusieurs autres,
firent savoir qu'une grande quantité de livres et d'écritures, se
rapportant à la société, étaient entassés en grand désordre et en
mauvais état dans une chambre du couvent des Frères Prê-
cheurs ; le tout aurait été apporté par un certain Pepo, frère
dudit Enée.
Quant aux biens des héritiers Buonsignori, la plupart des
témoins les ignorent, ou savent qu'ils sont considérables, sans
pouvoir préciser. Mais quelques-uns font des dépositions ([ui
peuvent être d'un certain intérêt pour l'histoire locale siennoise.
Déposition de frère Cristoforo dei Toloniei : «... Respondit dicens
quod dicti socii et descendentes habent multas possessiones, ignora-
bat tamen ubi erant posite, excepto quod bene novit quod descen-
dentes domini Bonsignoris tenent castra Montis Jovis et Montis Nigri
ac Potentini ^ sita in comitatu Senensi ; tamen commune Senense non
habet ibi dominium aUquod. »
1. Riccardo Petroni de Sienne, créé cardinal-diacre de Saint-Eustache
en 1298 (Eubel, op. cit., p. 12).
2. Sur les trois bourgs de Monte-Giovi, Monte Nero, et Potentino, dans
le Val d'Orcia, qui passèrent plus tard aux Salimbeni, cf. Repetti, Dizionario
delta Toscana, III, 399 et 447, et IV, 629.
426 E. JORDAN
'Déposition de Giiido di Buondel monte « Respondit dicens quod
extant bona dicti domiiii Nicolai Novell! iiifrascripta castra videliceL :
de Montejovis et Montisnigri sita in comitatu Senensi, cum eorum
possessionibus, juribus et jurisdiclionibus, ac bonis mayni valoris in
circumstantiis et conllnibus bonorum ipsorum.
Giampolus vero lilius dicti domini Uguiccii habet castrum de Casa-
novola ^ cum multis possessionibus et jurisdictionibiis in circumstantiis
et confinibus dicti castri. Guillelmus et Niccolaus fralres, filii Landi
olim Guillelmi qui fuit unus de principalibus sociis de quibus supe-
rius non lit mentio in dicta societate, habet castrum de Monteanti-
quo ^ cum multis possessionibus et jurisdictionibus. Ileredes Gerii
Montanini predicti habent multas possessiones et magnas et domos,
videlicet infra civitatem Senensem juxta ecclesiam Sancti Pétri Sca-
larum domos et palatia nobilissima. Item et alias possessiones opulen-
tissimas in comitatu Senensi loco dicto la Montagna. Et ut credebatur
et dicebatur possessiones heredum Gerii predicti valent communi
estimatione centum milia librarum Senensium parvorum. Heredes
autem domini Orlandi predicti, videlicet domini Deus et Bartholomeus,
habent castrum de Pari, castrum Castilionis juxta Farnam, castrum
Gavorani •', et multas alias possessiones in locis qui dicuntur al Pog-
giolo et Campoflorum. Et in civitate domos et palatia nobilissima ^.
De aliis vero dixit se non bene recordari. »
Déposition de frère François fils de Tura de Sienne « dixit
quod nescit de aliquibus bonis dictorum sotiorum, nisi de bonis dicti
patris sui. Interrogatus que bona sunt et ubi sunt posita, respondit et
dixit quod domus et possessiones terrarum et vinearum posita ad
Rixianum et a Montagna districlus Senensis. Novit etiam de bonis
dicti domini Manfredi et dicti domini Fatii que sunt in dicto dis-
trictu posita loco dicto a Grotli. »
1. Probablement Casenovole di Pari dans le Val d'Ombrone (Repetti, I,
512).
2. Monte Antico dans le Val d"Ombrone (Repetti, I, 93).
3. Orlando, dont Bartolommeo et Dec étaient les fils, était un Malavolti
(cf. plus loin). Sur Pari dell' Ardenghesca et Castiglion-di-Farma, dans le
Val di Mersa, sur Gavorrano, dans la Maremme entre Massa et Grosseto, sur
les droits qu'y avaient les Malavolti et leurs démêlés avec Sienne et Massa,
cf. Repetti, IV, 59, I, 594, II, 416.
4. On sait qu'un des beaux palais du moyen âge, à Sienne, est le palais
Buonsig'nori.
LA FAILLITE DES BUONSIGNORI 427
L'audition des témoins terminée, les délégués se mirent en
devoir de rechercher au couvent des Dominicains les écritures
qu'on leur avait signalées. Le récit de leurs opérations (trop long
pour être publié), ne manque pas d un certain piquant. Les
papiers provenant des Buonsignori formaient un amas confus
dans une des caves du couvent, où on les avait abandonnés
depuis de longues années. Ils n'intéressaient plus personne,
personne n'étant plus tenté de revendiquer une succession aussi
mauvaise. Le procès-verbal décrit en termes pittoresques cet
entassement de caisses éventrées et pourries laissant échapper
leur contenu de livres et de parchemins déjà à moitié réduits
en poussière. On trouva entre autres choses les registres de
recettes de la dime perçues par les agents de la société en
Angleterre, en Ecosse, et dans l'Italie centrale et septentrio-
nale ; et deux livres presque concordants, exclusivement consa-
crés aux opérations que la société faisait avec la Chambre. Les
délégués les firent emporter et dépouiller par leur notaire. Le
procès-verljal nous a conservé le signalement suivant de l'un
d'entre eux,
« Qui quidam liber continebat in se folia sive cartas numéro cen-
tum XLI, sicut per numei'um singula carta sic^nata erat, incipiens a
secundo folio signato pro prima carta. In cujus prime carte sive folii
principio et summitate, in prima pag^ina scriptum erat sic vide-
licet :
In nomine Domini Ameii. In questo liuro ene scripte tucto cio chêne
apo la compagnia delà munela delà décima, et di quelle che atiene
ala Terra Saucta. recevuli in diversi parti, et tucto quello che avemo
pagato et prestato per la decta ragione, chom' apare partitamente
innanzi.
In secunda vero carta sive folio dicti libri in principio prime
pagine ipsius folii scriptum erat sic, videHcet :
In nomine Domini Amen. La chiesa di Roma et la Terra Santa
debbono avère LV libre X s. I d. \'enigiani grossi vintisepte di di
giugno anni settantesei, i quali ebbe Ditaviva Benelii nostro compagne
in Vinegia d'Aldiano di Trevigi priore di Santa Maria Magiore, et
fuoro delà décima di Trevigi. Feciene carta per mano di Gaio notaio
di Trevigi chom' apare ali avuti di Dietaviva al liuro d'anno setlante-
nove aie centoquarantequatro carte in una suma di mille VP IIII
libr. VIIII s. X d. di piccioli.
428 E. JORDAN
■ Il y a ensuite une lacune ; la description du manuscrit
reprend seulement avec le folio 14 ; et le notaire, au lieu
de le transcrire intégralement, s'est généralement borné à
relever ce qui 1 intéressait, c'est-à-dire le total de chaque page
en vue de dresser un total général des recettes et des dépenses.
Les quelques renseignements qu'il donne accidentellement sur
Torigine de quelques recettes pourraient être utilisées pour une
histoire du décime de Lyon et des autres taxes analogues dans
le dernier quart du xiii* siècle ; ils sont malheureusement trop
fragmentaires pour apprendre grand'chose.
En même temps que ces registres, on trouva un certain
nombres de lettres revêtues du sceau de la société écrites par les
représentants de la société à Rome à ses chefs ou capitaines rési-
dant à Sienne. Je les reproduis ci-dessous ; elles sont un inté-
ressant spécimen de correspondance d'affaires en langue vulgaire
à rapprocher entre autres des lettres déjà publiées par
MM. Paoli et Piccolomini '. et Emiliani-Giudici "- ; et elles nous
font connaître quelque chose du très orageux règlement de
comptes qui eut lieu entre Nicolas IV et ses banquiers. Ces
difficultés furent peut-être la cause pour laquelle les Buonsignori
et plusieurs de leurs confrères quittèrent la Chambre, sûre-
ment sous Célestin V, et peut-être dès les derniers mois du
pontificat de Nicolas l\. On pourrait, d'un passage de la
première lettre, inférer que les Chiarenti seuls, et peut-être avec
eux les Frescobaldi, étaient restés au service de ce pape.
« ïenores ^ quarumdam litterarum transmissarum per sotios et fac-
tures sotietatis de Bonsignoribus in Curia Roniana tune temporis
conimorantes, sotiis dicte sotietatis Senis commorantes [sic] in ell'ectu,
videlicet.
In quadani littera sic transraissa sic continetur inter cetera vide-
licet.
Domino Fazio, Bonaventiira et Compagai in Siena, domino Nic-
colo et compagni di corte salutem etc.
1. Lettere lolyari del secolo XIII scritte da Senesi.
2. Storia politica dei Municipi italiani, IV, 231 -2i0.
3. Ces lettres occupent les folios 524 et 519 (il y a eu une interversion de
folios à la reliure).
LA FAILLITE DES BUONSIGNORI 429
Noi non dovemo dare ala chiesa di Roma veruno denaio per Terra
Santia senza quella dTnghilterra, anzi dovemo avère sopressa da octo-
milia liorini d'oro, choli L" milia [sic) tornesi grossi che furo prestati
in Acri, et rabbatuto cio che dovavanio avère [da] la caméra per lo
tempo di papa Martino. Ancho dovemo avère da novemilia fiorini
d'oro perla compra di parela et per altre spese l'acte uele provincie
de la chiesa di Roma.
Somma ne die dare la chiesa dicesepte milia liorini d'oro, rabbactuto
cio che prestato avemo per li facti de Rengno.
La décima d"Inj;hilterra, ched e pervenuta a mano delà nostra
compagnia in Inghilterra et in corte si e tretequatromilia marche
sterlinni, dei quali noi avemo renduti XX" V*^ marche, et chosi dimora
XIII" V ^ marche et rebbactendone li XMI" fiorini d'oro ch'avere
dovemo, chôme dicie di sopra, si compesiamo che la chiesa di Roma
die avère oggi da noi X" ¥"= marche sterlinni.
Li Mozzi, segondo la scripta che diero unguano ai cardinali sum-
manno da X" marche, rabbactuto cio che dovieno avère dala chiesa di
Roma.
Li Ricciardi secondo la scripta che diero summanno XIIII"
marche.
Li Pulci secondo la scripta che diero summanno III" marche.
Summa questa décima d'Inghilterra XXX\'^I1" V*^ marche ster-
lini.
Lo Rex di Francia die dare ala chiesa di Roma dugiento'^ libre di
tornesi li quali lo papa si a tucti conceduti a Chiarenti che so suoi
speziali mercatanti, dei quali ne so gia ricevuti et venuti a mano de-
la decta compagnia LX^ libre e piu e li altri ricoglono ciascun di '.
Li Frescobaldi si anno di denari di Terra Santia XII" fiorini d'oro.
Ancho e conceduto alloro la décima de Cestelle, che so cinquanteduo
milia libre di tornesi, dei quali anno gia ricevuti da VI" libre, li altri si
procacciano d'avere ciascun di ^.
\. Le 31 mai 1289, Nicolas IV avait accordé à Philippe le Bel, pour
l'affaire d'Aragon, un déchue triennal, sur le produit duquel devaient être
prélevées 20U. 000 livres tournois « pour les charges et nécessités de l'ÉgHse
romaine » i l.anglois. Les Registres de Nicolas IV, n" 1004). Le 3 août 1291
[ihid. n" 7379), il accréditait les Chiarentipour encaisser le deuxième terme
dû sur celte somme, à échoir le 1^'" novembre suivant.
2. Grégoire X s'était réservé, pour les frais de son passage personnel en
Terre Sainte, la dime des revenus des ordres de Citeaux et Prémontré (cf.
sa bulle du 31 juillet 1274, dans Ch, Y. Langlois, Le Règne de Philippe III
le Hardi , p. 419 . Ce produit devait on être tenu en réserve pour le compte
430 E. JORDAN
• Summa tucta questa décima di Francia e d'Inghilterra se fusse
tucta racolta III*^ LV" libre di tornesi, dei quali verebbe per compa-
gnia da LVIIII" libre tornesi etc.
Facta XII di di septembre LXXXXI.
In quadam alla etiam littera sic missa de curia inter cetera sic
continetur.
Domino Fatio etc. Et per questa cagione i cardinali che so sopra
la décima fuoro insieme oggi so tre di, et ebbero li consorti et noi et
l'ecero venire tucte le scritte de le nostre ragioni credendole trovare
tucte assectate, et facte; etellino trovaro quasi facto niente perche dal
compangnie al camerlengo si a grandissimi dibacti perch'esso ci mecle
a dosso moite cose che non vi debbono essere, ne noi nelli a! tri non
li potemo chiarire corne ne bisongnarebbe ; che nela caméra si a assai
carte sopra noi, et spezialmente delà décima del primo mezzo anno
che fu pagata a Rex di Francia ', et di cha non avemo veruna quit-
tanza, ne li nostri di Francia non cellanno ancho mandate.
Ancho si a nela caméra sopra noi et consorti di II" VIII'- XXII
marche sterlini delà décima di Scozia le quale fuoro facte in Inghil-
terra .
E li decti denari e compagni noslri e de consorti li riconobero in
corte un altra îiata et fecierne carta com piu denari et clielle di prima
non si feciero rendare, ne ne presero quittanza. Noi le mostriamo per
le nostre scritte chôme questo fuei errore ; non ci danno fede se allro
non veghono.
du Saint-Siège. Le 14 avril 1290 (E. Langlois, Les Registres de Nicolas IV;
n° 4.302) Nicolas IV réclama au roi de France le produit du décime de
Cîteaux (évalué ici 100.000 livres).
1. Il résulte d'une bulle de Nicolas III du 31 mars 1280 fKaltenbrunner,
Mitteilungen aus dem Vatikanischen Archiv I, n° 22o) que Grégoire X avait
chargé le roi de France de faire, en attendant la croisade générale, les
dépenses courantes pour la défense provisoire de la Terre Sainte. Pour
l'indemniser, il ordonna de lui verser la moitié du produit de la premiière
année du décime dans les autres pays de la chrétienté. L'opération se fit
par l'intermédiaire de banquiers. Le registre des Archives du Vatican
Collectoriœ 213, qui contient les comptes des collecteurs du décime de
Lyon ; registre dont quelques fragments ont été publiés par Munch [Pavelirje
Auntiers Reijsukahs-nçf Dagbôrjer, 1-14), Fabre {Les Décimes ecclésiastiques
dans le royaume d'Arles de 1278 à 1283, Annales du Midi, 1892, p. .371),
et dans les Monumenta Vaficana Ilungariœ, I, 1, et dont j'espère donner
bientôt une édition complète, renferme de nombreuses traces de ces mou-
vements de fonds. — Cf. dans Ch. V. Langlois, Le Règne de Philippe le
Hardi, p. 444, l'arrêté de comptes du 21 octobre 1283 entre Martin IV et
Philippe III.
LA FAILLITE DES lîUONSlGNORI 431
Anco s'a molti tlibacti da noi alloro per cagione del cambio dele
monelc.
Siche li decti tre cardinali vedendo tacti debacli fuorne molto cor-
rucciati, et pur feciero mettare ia iscritta cio che ciascuna compa-
gnia dovie dai'e di rimanente scgondo le ragioni facte per lo camer-
lengo et per li due niercatauti che luoro posti accio.
Et puosero che li Ricciardi debbono dare XV'II" VI'- marche.
I Mozzi XXVII^' marche.
Fescobaldi III^ marche.
I Pulci VIII" ce marche.
Xoi XVI " III'^ marche, rabbactuti tucti i denari delà prestanza che
faciemo a papa Martino et tucti i denari ch'avemo prestati per le
bisongne de Rengno, et cieto mille oncie che prestamo per compagnia
sopra le gioie di Piero di Ragona.
Unde noi respondemo che pro fermo noi non dovavamo tanto dare,
et di cio fuoro moite parole da loro a noi ; e ellino per iscire ora da
cheste riecte et per ispacciare chello channo affare a Rex, si ne
comandoro che quello che giustamente ne parea essere gravati, noi il
dovessemo dire, et ne partirci da vero, accio ch'ellino non abbiano
matera di potercine domane tare vergongna.
Unde ciascuno compeso sua ragione. E li Ricciardi tornero sua
ragione a XV" II<^ marche. I Pulci a VI" Yl" marche. I Frescobaldi a
IIP' marche, chom" ess' eranno. Xoi a XII" V'IIP marche. Li Mozzi
vogliono tornare la loro a X" marche. I cardinali noU'anno assentito
nemica, et dicono i Mozzi et è vero, ch'el camerlengo ha messi
adosso molti denari ch'elli ebbero in Francia dalla lore compagnia per
messer Symone del corso delà décima del primo mezzo anno, le quali
elli tucta pagaro a Rex di Francia ; ma ellino noi possono mostrare
bene e ehiaro, siche i cardinali si tenghono fermi et pur voglono da
loro XXI" marche, etc.
Facta Venardi VIIII di di maggio LXXXXII.
In quadam alia littera sic continetur videlicet :
La nostra ragione avemo veduta per noi stessi et troviamo che noi
dovemo dare di rémanente ala chiesa di Roma intorno a XL" libre
tornesi, per che potete vedere ch'avemo assai allare, etc.
Facta gioveddi assera, XXMII di di febr. LXXXXI '
In quadam alia littera sic continetur videlicet :
Chôme scritlo v'avemo per altra lectera, la nostra ragione delà
décima avemo veduta per noi stesse, et dovemo dare di rinianente ala
1. Vieux style ; lire 1292.
432 E. JORDAN
chieza di Roma da XL" libre di tornesi, et verannosi pagare ala
Sangiovanni proxima che viene, etc.
Facta lunedi sera 111 di marzo LXXXXI *.
Outre ces lettres, d'autres, mentionnées dans le procès-verbal
de recherches, mais non transcrites, se rapportaient à un épi-
sode qu'aucun autre document ne nous sig-nale. Boniface Vlll
(sans doute après linsuccès de sa tentative de conciliation) avait
actionné la société en remboursement de ce quelle devait à la
Chambre, et notamment interdit à ceux des Buonsignori qui
résidaient à la Curie de s'en absenter.
L'enquête dont nous venons de décrire les phases aboutit à
constater que les héritiers Buonsignori restaient redevables à la
Chambre de 80.000 florins d'or. Alors commença la seconde
phase de l'atFaire -. Par lettre datée d'Avignon, le 7 des ides
d'avril de sa troisième année (7 avril 1343), Clément VI chargeait
François, évèque de Lacedogna, Pierre Vitali, et Guillaume
Truel, chanoine d'Auxerre, de recouvrer cette créance. Ceux-ci,
établis à Florence, citèrent les intéressés à comparaître devant
eux dans le délai de trente jours. Nous reproduisons le préam-
bule de cette citation, cjui fait connaître les noms des intéressés.
« Franciscus miseratione divina Laquedonensis episcopus, Petrus
Vitalis, primicerius Lucanus, et Guillelmus Truelli canonicus Autisio-
dorensis, judices delegati et commissarii ad infrascripta per Sedem
Apostolicam specialiter deputati, nobiUbus et discretis viris dominis
Xicholao domini Philippi, Conticino domiui Nicholay, Ciampolo
domini Hugonis, Facio Landi domini Facii dicte Cicognino, Guil-
lelmo et Nicholao Landi, Ciampolo lilio Bonsegnoris, de Bonsigno-
ribus, dominis Barlholomeo et Deo filiis domini Orlandi de
Malavoltis, Gilio et Deo filiis Xichole de Malavoltis, Johanai Tare
Gerii Montanini, Ricardo, Petro et Johanni filiis Bonaventure de
Martiis, Silvio et Diuo nepotibus dicti Bonaventure, Thomasso et
Renaldo filiis Manfredi de Balzeitis, Nicholao et Tollo iiliis Facii
Berignonis, Vannuccio filio Bei^ignonis, Angelo et Benvennuto
filiis Bernardini Angeli, Bonaventure [domini Manfredi]... Ambro-
1. Même remarque.
2. Contenue comme il a été dit plus haut dans le n" 383 de la série des
Collectorise, fol. 283.
LA FAlLLlTi: UES BUONSIGNORI 433
sio singulis filiis, heredibus et descendeii ! tibus] [Bon]
segnoribus de Senis nuncupala et presertim infra[scriptorum] vide-
licel et Hugonis olim domini Orlandi, de Bonsegnoribus, Bonse-
gnori domini Or [landi] domini Orlandi, Gerini Monlanini, Man-
fredi Bonaventure Bernardini, Bandi Ildebrandi, Facii Berignonis,
Mini olim Ranerii, Jacobi Ranucchini, Angeli quondam Benvenuti,
Bartholoniei et Vanni olim Henrigi Jacobi, Mei supradicti domini
Orlandi, Jacobi Thomassii, Ture Bartholoniei, Thofani quondam
Benedicti, Mini Bartholoniei, Ghini quondam Ancelini, Bindi Clariti,
Jacobi quondam Orlandi, Arboris olim Bernardini, Pagni Gilioti,
Manfredi Ranuccii, Naddi quondam domini Orlandi Bartholoniei,
Couradi olim Berignonis, Tholomei quondam Manentis, olim socio-
runi de societate predicta, ac omnium aliorum et singulorum
sociorum de societate eadeni, necnon sociis ipsis quibuscunque
olim et ad presens de dicta societate et eoruni singulis ceterisque
possessoribus, detentoribus, vel occupatoribus hereditario vel alio
quovis jure vel titulo bonoruni, possessionum et juriuni ipsorum
sociorum in toto vel in parte, salutem in Domino et maudatis nostris
ymo verius apostolicis firniiter obedire. «
La liste ci-dessus est mutilée par suite de mauvais état du
manuscrit. On peut en restituer ou en suppléer les noms grâce
aux procès-verbaux des notilîcations faites de cette assig-nation
et aux procurations données par les assignés, dont la teneur a
été insérée à la suite. Ces documents font encore connaître les
noms de Johannes et Minus Tofani de Ranuccinis ; Domina
Becchuccia, uxor olim Andrée domini ^lini de Tholomeis et
olim iîlia domini Mini de Ranuccinis ; Ang^elus Manentis ; Bona-
venture et Conte et Bartholomeus filii domini Manfredi de Senis ;
Spinellus et Gonradus lîlii quondam Guillelmi Gonradi de Senis ;
Petrus Landi de Ranucciis ; Petrus Neri de Ranucciis ; Ambro-
sius Mei de Ranucciis ; Lippa, Guadagnola et Prosperina filie
quondam Arboris Bernardini.
Les assignés chargèrent de leurs intérêts Ser Nicolao di Ser
Viviano, notaire, et quelques autres. Ils adoptèrent le même
système de défense, prétendant n'avoir pas hérité de leurs
auteurs. Toutes les procurations donnent de pleins pouvoirs aux
procurateurs
Mélanges Paul Fabre. 2.s
434 E. JORDAN
• « salvo semper, dicto et expresse quod predicti procuratores vel
aller eorum per aliqueni actum. vel confessionem vel responsionem
quem facerent vel aller ipsorum faceret non possint prediclum
[talem] constituentem fore heredeni dicli domini ijalis] nec ipsum
constiluenlem immiscuissc hereditali predicte ; nec etiam possinl
ipsi vel aller eorum aliquid ag:ere sub quocunque tenore verborum
cujus causa vel occasione predlctus consliluens possit obligari honeri-
bus hereditariis seu hereditali dicli talis] vel convinci seu dampnari
ut hères vel successor dicli Ualis]. »
De plus. Ser Xicolao, constitué en présence des juges délé-
gués, le 25 juin, souleva l'exception d'incompétence. Il réclama
deux :
« Sibi fîeri el dari in publicam forniam copiam jurisdiclionis ipso-
rum et etiam cujuscunque delegationis el commissionis in eos vel
aliquem eorum facte per Sedem Apostolicam et etiam copiam omnium
rescriptorum ex quibus pretenderenl aliquam jurisdiclionem habere
contra predictos quorum est procurator el pro quibus comparet vel
aliquem ipsorum ; et etiam congruum el decens tempus et lerminum
sibi assignare peliit ul possit sapientes suos el predictorum quorum
est procurator el curator, qui sunl in civilale Seneusi, in qua predicti,
quorum est procurator et curator, el pro quibus comparet. originem
et moram Irahunl et Iraxerunt. consulere. »
Mais, sans s'arrêter k ces chicanes, et après quelques délais
laissés aux intéressés pour comparaitre en personne, les juges,
le 4 juillet, rendirent leur sentence dont voici le dispositif.
« Pronunciamus. decernimus et declaramus, auclorilate apos-
tolica supradicta qua fung-imur in hac parle, omnes el singulos socios
ipsos et ipsorum sociorum premorluorum heredes el bonorum ipso-
rum possessores et cetentores merito contumaces, et eorum contu-
macia exig-ente et iu contumaciam eorum hujusmodi decernimus
tenutam et corporalem possessionem. bonorum ipsorum hujusmodi et
de bonis el in bonis olim sociorum predicte sotietatis et solietatis
ipsius et premorluorum heredum apprehendendam esse el deberi
apprehendi nomine Romane Ecclesie et ejus camere pro mensura
debiti declarali, et apprehensam dicto nomine teneri. et eam per nos
vel alios, loco nostri et nomine dicte Romane Ecclesie et ejus camere,
quos ad hoc duxerimus deputandos vel quibu< hoc commiserimus,
LA FAILLITE DES BUONSIGNORI 435
apprehendere intendimus usque in valorem et extimationem sufficien-
tem pro debito supradicto et pro modo debiti in cilatione nostra
hujusmodi et in litteris nostris citationis ipsius declarati »
La suite de l'affaire est connue par Tommasi. La sentence ne
put être exécutée, Sienne ayant pris fait et cause pour les
condamnés, qui par eux-mêmes ou leurs familles y jouaient un
rôle considérable et y avaient une g-rande influence. A cette occa-
sion, la ville fut frappée d'interdit. Elle n'en fut relevée qu'en
avril 1347, à la suite d'un concordat que les Buonsignori avaient
conclu avec la Chambre et par lequel ils s'étaient engagés à^lui
payer 46.000 florins en seize annuités '.
Ainsi prit fin ce grand procès, qui m'a paru mériter d'être
remis en lumière. Il est fâcheusement caractéristique des procé-
dés de la finance du moyen-âge; car il est difficile de ne pas
qualifier de frauduleuse la banqueroute des Buonsignori, et de
choquants les procédés de leurs héritiers, répudiant 'purement et
simplement leur succession, tout en restant riches et considé-
rables, et enfouissant dans les caves d'un couvent, pour les y
laisser moisir à leur aise, les titres qui auraient pu leur rappeler
le souvenir gênant de leurs dettes. Cette affaire témoigne aussi
bien curieusement de l'espèce de ténacité intermittente que le
Saint-Siège portait dans les affaires financières comme dans les
questions politiques ; oubliant parfois, en apparence, ses préten-
tions, les réveillant toujours, à un moment donné, et n'admet-
tant jamais qu'on lui opposât aucune prescription. Elle atteste
aussi l'extrême importance que les contemporains attachaient à
ces puissantes banques, qui touchaient à tant d'intérêts publics
et privés ; qui étaient, pour les villes italiennes, comme des ins-
titutions nationales, que l'on soutenait, avec lesquelles on se
solidarisait ; leur ruine était une calamité publique, que papes
ou cités s'efforçaient de conjurer, exactement comme de nos
jours les gouvernements peuvent s'employer à prévenir quelque
grande catastrophe de Bourse.
E. Jordan.
1. Tommasi, Historia di Siena, II, 306.
UN « TRIOMPHE DE LA MORT
PIETRO LORENZETTI
On sait qu'il n'existe aucun document d archives qui nous per-
mette de nommer 1 auteur des admirables fresques du Campo-
santo de Pise, le Triomphe de la Mort, le Jugement Dernier, la
Vie des Anachorètes. Vasari attribuait les deux premières à
Andréa Orcagna (aidé de son frère Xardo dans la peinture de
l'Enfer), la troisième à Pietro Lorenzetti. Il est difficile de
déduire exactement les raisons qu'il en eut. A-t-il confondu avec
Andréa Orcag-na le mystérieux Andréa da Firenze qui, après
avoir décoré pour les Dominicains de Florence la chapelle dite
des Espagnols dans le cloître de Santa Maria Novella, passa
les dernières années de sa vie à peindre, pour les Dominicains
de Pise, gardiens du Camposanto. les grandes fresques voisines
de celles qui nous occupent, la Vierge glorieuse et les histoires
de saint Piainier ' ? Ou, plus simplement, s'est-il souvenu, devant
1. L'histoire de cet Andréa da Firenze est des plus singulières, et Gae-
tano MiLANEsi, à la suite de Boxaim, s'est efforcé inutilement à lui resti-
tuer une personnalité, en l'identifiant à un des nombreux peintres du nom
d'Andréa que nous connaissons à cette époque, non par des œuvres, il est
vrai, mais seulement par un texte. N'était l'incontestable document publié
par BoNAiNi, qui mentionne un paiement à lui fait le 13 octobie 1378
{style pisan, lisez 1377), alors qu'un autre document certifie qu'Orcagna
était mort dès avant le 17 janvier 1376 (style florentin, lisez 1377), il
y aurait plus d'une raison de le confondre avec Orcagna, dont il rappelle
avec plus de sécheresse la manière. Mais une discussion sur Andréa da
Firenze sortirait du cadre de cette étude ; je nie contenterai d'affirmer, contre
des opinions récentes, qu'il est évidemment l'auteur des trois grandes
fresques de la Chapelle des Espagnols (et non point seulement de deux
de ces fresques), et que la Madone glorieuse du Camposanto ne peut avoir
été peinte que par lui. V. Bonaini, Memorie inédite, Pise, 1846, p. lOa-107
et 141 ; MiLANESi, dans Vasari, éd. Sansoni, Florence, 1878, vol. I, p. 533,
note o; Kraus, Gesch. der christl. Kunst, Il^r Bd.,2e Abth.,p. 146, 166-167.
UN « TRIOMPHE DE LA MORT » DE PIETRO LORENZETTI 437
les fresques dePise, des fresques peintes à Florence par les frères
Orcag'na dans la chapelle Strozzi, à Santa Maria Novella, et sur
la grande paroi de droite de Santa Croce ' ? Quant à Pietro
Lorenzetti, en l'absence de toute preuve assurée qu'il ait jamais
travaillé à Pise, il nous faut admettre que l'opinion de Vasari, à
moins d'en faire une hypothèse forgée à plaisir, a dû reposer
sur quelque tradition ancienne, ou sur la connaissance dune
peinture analogue de ce maître.
Sans insister sur les descriptions que donnèrent de nos
fresques des historiens tels que le P. délia Valle, Morrona,
Lanzi, Rosini, Grassi, il suffira de dire que les attributions de
Vasari demeurèrent incontestées jusqu'à la publication du g-rand
ouvrage de Crowe et Gavalcaselle. Ces érudits, admettant sans
discussion Pietro Lorenzetti pour auteur de la troisième des
fresques, se trouvèrent conduits à lui attribuer également les
deux autres par une série de comparaisons très ingénieuses et
justes ~. Ils avaient raison de donner aux trois fresques un seul
et même auteur ; avaient-ils raison de reconnaître en cet auteur
un Lorenzetti? Leur opinion, généralement acceptée, fut contre-
dite par M. Thode et M. Supino, qui revendiquèrent les fresques
pour l'école pisane, en la personne de Francesco Traini ^. Dans
son récent et considérable ouvrage sur le Camposanto de Pise^,
M. Supino a précisé et fortifié ses arguments. Ils sont assez con-
vaincants pour que l'on puisse leur donner adhésion, tout en
réservant, peut-être, cette part minime de doute que laissent les
plus belles démonstrations, lorsqu'elles ne sont pas appuyées
d'une preuve irréfutable.
Les ressemblances sont frappantes entre certaines têtes des
1. Vasari, éd. 1878, vol. 1, p. GOO-601.
2. Storia délia pittura in Italia, vol. II, Florence, 1883, p. l(i3-16o.
3. H. Thode, Studieii zur Geschichfe der ital. Kunst iin XIV Jahrhun-
dert, dans Repertorium fur Kunstwissenschaft, Xl^"" Bd., 1888, p. 1-22.
L'étude intitulée Der Meistervoni u Triumphe des Todes » m Pisa (p. 13-20),
où sont exposés pour la première fois les arguments en faveur de Traini,
est précédée d'une minutieuse analyse des œuvres de Pietro Lorenzetti
(p. 1-13). — 1. B. Supino, // Trionfo délia morte e il Giudizio Universale nel
Camposanto di Pisa, dans Archivio sforico delVArte, ann. YII, fasc. l,Rome,
1894.
4. L B. Supino, Il Camposanto di Pisa, Florence, Alinari, 1896.
438 ANDRÉ PÉRATÉ
retables peints par Traini pour légiise de Sainte-Catherine de
Pise, et d'autres têtes de nos fresques, particulièrement du
Jugement Dernier. 11 n'y a nul obstacle à imaginer que
l'auteur d'une composition tliéologique aussi forte que le
Triomphe de saint Thomas puisse être également celui de
l'immense trilogie qui résume les aspirations monacales
du moyen âge ; les Dominicains d'ailleurs étaient là pour
l'inspirer. Peintre des Dominicains dans leur église de Sainte-
Catherine, il était naturel que Traini le fût également au
Camposanto, qui était leur œuvre; et c'est à d'illustres Domini-
cains tels que Fra Bartolommeo da San Concordio, Fra Cavalca
ou Fra Giordano da Rivalto, l'honneur de Pise, que sont dues
évidemment les nombreuses inscriptions métriques qui encadrent
et qui expliquent le Triomphe de la Mort ^. Les dates enfin sou-
tiennent assez bien l'hypothèse. Un curieux document publié
par M. Simoneschi - semble ruiner définitivement la théorie qui
faisait de Traini un élève d'Orcagna ; le Francesco que M. Mila-
nesi nous montre dans l'atelier d'Andréa Orcagna, « in hotegha
delV Andréa ^ », n'est évidemment pas Francesco Traini. Dès
1322, Traini était considéré par ses concitoyens comme un
peintre de valeur. S il acheva son instruction auprès de quelque
maître renommé, ce ne put être qu'auprès de Simone Martini^
qui peignait en 1320 à Pise son délicieux retable de Sainte-Cathe-
rine ^. En 1338, loin d'aller travailler dans les ateliers florentins,
Traini recevait des élèves dans son atelier pisan. C'est encore
à Pise que nous le retrouvons en 1344, année où il achève le
retable de saint Dominique pour l'église de Sainte-Catherine ^.
1. Ces inscriptions, en partie détruites, ont été retrouvées et publiées
intégralement, d'après une copie du xv« siècle, par le savant directeur de
la Marciana de Venise, M. le prof. Salomone Morpurgo, qui les a rapprochées,
dans un ingénieux commentaire, des œuvres analogues de la littérature de
ce temps [Le epigrafi volgari in rima del « Trionfo délia Morte », del
« Giudizio Universale e Inferno » e degli « Anacoreti » nel Camposanto di
Pisa, dans UArte, ann. II (1899), fasc.1-3).
2. L. Simoneschi, Xotizie e questioni intorno a Francesco Traini, Pise,
Simoncini, 1898, p. 21-23.
3. Vasari, éd. 1878, vol. I, p. 613, note 2.
4. Les panneaux en sont dispersés aujourdhui entre le Musée civique et
le Séminaire archiépiscopal.
o. BoNAiNi, Memorie inédite, p. 123-124.
UN « TRIOMPHE DE LA MORT » DE PIETRO F.ORENZETTI 439
Et il est vraisemblable que le Triomphe de la Mort fut peint peu
de temps après la terrible peste de i3i8, qui dépeupla la vallée
de FArno. Il y a, on le voit, de fortes raisons pour attribuer au
maître pisan, pénétré de la grâce siennoise et de la sévérité flo-
rentine, l'exécution d'une desœuA'res les plus extraordinaires de la
peinture italienne. Ajoutons, ce que nous n'avons pas dit encore,
que la grande trilogie se complète, sur le mur en retour, d'autres
compositions de même style, le Crucifiement, la Résurrection et
l'Ascension. Ces fresques, très abîmées, souillées d'afTreuses
retouches, attirent peu l'attention ; pourtant elles se rattachent
étroitement, par le caractère des fig-iu-es et par leur encadrement,
au Triomphe de la Mort et aux fresques voisines ; elles sont
l'œuvre du même auteur, ou, si l'on préfère, des mêmes auteurs ^.
Tout ce plaidoyer en faveur de Traini nous permet donc de
déclarer, avec M. Supino, qu'il a sans doute peint les fresques du
Camposanto, et que peut-être n'était-il pas incapable d'en conce-
voir l'idée. Mais, sur ce dernier point, nous sommes plus disposés
à reconnaître avec Gavalcaselle que, s'il y avait à ce moment des
peintres capables de cette conception grandiose, c'étaient assu-
rément les Lorenzetti. Et l'hypothèse de Cavalcaselle, qui a paru
si plausible à tant de critiques, eût été singulièrement fortifiée
s'il eût connu une peinture qui a, semble-t-il, échappé à l'étude
de tous les historiens d'art.
Cette peinture, exposée à l'Académie des Beaux- Arts de Sienne
depuis dix ans, offre tous les caractères des œuvres des frères
Lorenzetti, et particulièrement de Pietro, auquel d'ailleurs l'at-
tribue le catalogue du regretté comte Palmieri Nuti ~. Elle est
malheureusement dans un état pitoyable, sans retouches, mais
usée à tel point par des lavages que certaines figures en ont
presque entièrement disparu "\ Dans ses dimensions restreintes,
1. Vasari les atti-ibnait à Buffalniacco. M. Thode a le premier reconnu
leur parenté avec les fresques voisines [Reperl.fùr Kiinstwissenschaft, 1888,
p. 13-20).
2. La peinture,' sur panneau de bois (H. 0, 60, L. 1, 20), porte le n° 37
de la salle 2, au catalogue publié en 1893 {Catalogo délia Gnlleria del R.
Istituto provincinle di belle nrfi in Siena, p. 36-37). Elle provient du couvent
supprimé de Monnagnese, remplacé par les Ecoles pour jeunes filles pauvres
de S. Niccolo.
3. 11 en existe une photographie, aussi bonne qu'il est possible, exécu-
tée par M. Lombardi, de Sienne (n° 2139 de son catalogue).
440 ANDRÉ PÉRATÉ
ce petit panneau résume le vaste drame de la vie humaine, ce
qu'on peut appeler l'allég^orie du Péché et de la Mort.
Le drame commence dans le lointain. A gauche, dans une
zone idéale, sorte de montagne boisée que délimite l'outremer
plus foncé du ciel, l'histoire de la faute originelle est contée
selon les règles de la tradition primitive. Trois groupes, sur un
même plan, représentent successivement la défense signifiée par
le Seigneur à Adam et à Eve, puis la désobéissance, à l'instiga-
tion du serpent à tête de femme, de qui Eve a reçu la pomme
qu'elle offre à Adam, enfin la terreur du châtiment : Adam et
Eve, accablés, sont assis à l'abri des arbres. Le Paradis terrestre
est enclos d'une sorte de haie de feuillages jaunâtres, le gazon
semé de fleurs bleues, blanches et rouges; et les figures, en
camaïeu bleu, ont des rehauts d'or et de blanc. Tout ce prologue,
avec ses petites figures comme entrevues à travers un voile d'ou-
tremer, reste très conforme à la donnée des miniatures byzan-
tines et carolingiennes. Plus bas, c'est l'expulsion du Paradis :
l'homme et la femme, vêtus de toisons de bêtes, l'un jîortant
une houe, l'autre dévidant une quenouille, s'éloignent avec effroi,
chassés par le geste noble et violent d'un grand ange aux ailes
de flamme, et devant eux s'élance la Mort pour leur montrer la
route. Le sol qu'ils commencent à fouler, la campagne siennoise,
apparaît mamelonné; pierreux, coupé de profonds ravins et de
maigres gazons. Plus bas encore, la scène se rapproche de nous,
et voici que le premier acte du drame s'achève par le meurtre
d'Abel Le jeune pâtre est étendu sur le sol près de la massue
qui Fa frappé, et Gain debout, la tête levée, semble écouter dans
les cieux la voix qui le maudit; et l'on distingue à peine la fumée
de leurs sacrifices, l'une qui monte droite A'ers le ciel, l'autre
qui rampe et s'enfonce dans la terre. L'n palmier, adroite, sépare
ce dernier épisode du premier acte de la grandiose composition
qui emplit tout le centre du panneau.
Ce second acte, le Triomphe de la Mort, a été conçu par le
peintre avec une hardiesse nouvelle et sublime. Les morts gisent
sur le sol. Tous ont été fauchés, pape, empereur, cardinal, clercs
et laïcs, et guerriers couverts de leur armure ; lamentable amas
au-dessus duquel surgit la Croix où le Rédempteur lui-même
agonise. Et la grande figure de la Mort aux ailes noires s'élance
UN « TRIOMPHE DE LA MORT » DE PIETRO LOREiNZETTt 441
audacieusement et brandit la faux au-dessus de la tête de celui
en qui est la Vie : Mors et Vita diiello — conflixere mirando.
Un «jTriomphe de la Mort » de Pietro^Lorenzetti (partie centrale).
L'allégorie nous est expliquée par un vieillard à long-ue barbe
blanche, en qui nous pouvons reconnaître Isaïe, prophète de la
Passion divine : debout au pied de la Croix, il tient de la main
442
ANDRE PERATE
gauche une longue banderole déroulée, sur laquelle, d'un doigt
impérieux, vSa main droite indique une inscription, hélas 1 aujour-
d'hui effacée. Parmi les morts, un moine, un franciscain, tient
aussi un long parchemin déroulé où plus rien ne se peut lire.
Eniîn. debout en face l'un de l'autre sur le rebord du cadre, un
vieil anachorète, sorte de nain barbu, tout enfoncé dans son
capuchon, et la main appuyée à son bâton, et un vieux bourgeois
de Sienne, tenant une bourse de la main gauche (ne serait-ce
pas plutôt quelque maître de philosophie, tenant le sac qui ren-
ferme l'écritoire?) brandissent deux autres grands cartels; et, là
aussi, toute inscription a disparu. — Plus loin vers la droite, ^ce
sont encore deux étudiants qui discutent, soutenant du geste leur
dialectique; derrière eux se prolonge l'amas des cadavres, têtes
renversées, cheveux épars, bras étendus tragiquement. Plus
haut passent les heureux de la vie, ou, plus simplement, les
vivants heureux de vivre encore ; car, les premiers, viennent deux
vieux mendiants à face grimaçante et racornie, l'homme et la
femme, appuyés à leurs bâtons, et regardant avec stupeur le
Christ en croix qui meurt pour eux. Puis les riches et les joyeux :
deux jeunes femmes qui se penchent vers les cadavres, et la plus
grande, épouvantée, a saisi l'autre par le poignet. Une noble
dame, d'aspect mûr, les suit d'un air tranquille et majestueux.
Enfm ce sont deux jeunes seigneurs qui reviennent de la chasse,
l'un tenant son arc. l'autre un faucon sur le poing, et ils causent
avec animation, tandis que leurs chiens les observent et attendent.
Toute la scène se développe au pied d'une belle colline boisée
que couronne un grand château crénelé entouré d'arbres et de
murs ; d'autres collines fuient à l'horizon, et des nuages glissent
dans le ciel.
Le dernier acte tlu drame se passe, comme le premier, dans le
lointain et l'azur. A l'extrémité droite du panneau, le Christ
Juge apparaît dans une gloire elliptique que soutiennent six séra-
phins d'un rouge de feu ; quatre d entre eux, ceux du haut et
ceux du bas, soufflent en d'immenses clairons. Le Juge est
assis, les pieds posés sur l'arc-en-ciel ; des rayons émanent de
son corps. Son vêtement est écarté à droite, pour montrer la
plaie du côté ; et des deux mains abaissées, l'une est ouverte,
pour les bons, l'autre fermée, pour les méchants. Toutes les
UN « TRIOMPHE DE LA MORT )) DE PIETRO LORENZETTl 443
règles de riconographie byzantine sont fidèlement observées dans
cette représentation du Juji;enient. A droite et à gauche, la
Vierge et le Précurseur, agenouillés sur les nuages, implorent le
Rédempteur, et, au dessous, deux anges de couleur brune
tiennent la Croix surmontée de Técriteau, et dont le pied, où
est encore fixé un clou, ruisselle de sang; en même temps ils pré-
sentent les autres instruments de la Passion. Au bas de la scène,
un groupe d'élus, dont l'un porte une grande croix sur l'épaule,
à la suite d'un ange qui montre le ciel, s élance d'un mouve-
ment superbe, dans un flottement de draperies bleuâtres, vers la
gloire entrevue, et plus loin c'est à peine si l'usure alîreuse du
tableau laisse deviner la contre-partie, les ailes noires de la Mort
pourvoyeuse de Satan.
Telle apparaît, dans sa simplicité puissante, la plus belle et la
plus complète peut-être des allégories religieuses conçues par
l'art du moyen âge. On en a, dès maintenant, saisi les rapports
proches ou lointains avec les fresques de Pise. Mais il convient
de préciser ces rapports. Rappelons-nous, au musée des Uffîzi, le
tableau attribué à Pietro Lorenzetti qui représente la Vie des
Anachorètes ^ C'est un panneau qui a été entièrement repeint au
xvi° siècle; mais on peut encore y reconnaître, dans les attitudes,
dans les proportions des figures, certains caractères qui rappellent
de très près le panneau que nous venons de décrire. Cette pein-
ture est un peu plus grande que la nôtre ; mais il en existe une
autre, que nous ne connaissons que par la mention qu'en ont
faite Rosini, Milanesi et Cavalcaselle, de dimensions moindres,
voisine par le sujet de la fresque du Camposanto. Ce dernier
panneau, qui a passé de la maison Frosini aux mains du peintre
Rimedio Fezzi de Pise, qui l'a vendu à lord Lindsay, doit être
resté en Angleterre -. On comprend l'importance de ce rappro-
chement. Voici donc deux tableaux contemporains, tous deux de
Pietro Lorenzetti, dont l'un représente la Vie des Anachorètes,
dont l'autre résume les allégories qui se développent au Campo-
santo en trois grandes fresques, le Crucifiement, le Triomphe de
la Mort et le Jugement Dernier. Ces peintures sont antérieures
1. Peut-être Vasain l'a-t-il connu.
2. Le panneau des UlTizi mesure H. 0, 74, L. 2, 09. Sur l'autre pan-
444 ANDRÉ PÉRATÉ
aUx fresques de Pise. Le fait qu'on peut les attribuer de façon
certaine à un Lorenzetti suffirait presque à le démontrer; mais il
est bon d'insister sur quelques caractères intrinsèques de la pein-
ture de Sienne, pour montrer quelle doit être, non un résumé
après coup, mais au contraire un résumé par avance des fresques
pisanes.
L'allég-orie, à Pise, s'est morcelée. Le drame central est divisé,
avec une puissance moindre. La faute orig-inelle n'est point racon-
tée en cette partie du Camposanto ; nous la trouvons à l'autre
extrémité, en des fresques plus tardives ; mais est-ce qu'on ne
songe pas au g-roupe de Gain et d'Abel, de notre panneau, en
voyant, dans la bordure du Triomphe delà Mort, à Pise', le
buste d'un squelette qui tient en mains un cartel avec l'inscription
tragique: Secundus natiis Abcl^ primas morfuus; et, plus loin,
le buste de Gain, une massue k l'épaule, avec ce cartel : Primus
nafus Kain, prinius homicida'^ L'idée s'est transformée sous la
main de l'artiste, qui cherchait jolus d'unité dans cette nouvelle
expression de l'allégorie ; mais comme elle est restée bien con-
forme au génie d'un Lorenzetti ! La figure de la Mort n'a plus
l'audace de lutter contre Dieu même ; elle ne fauche que les
humains ; et le Grucifiement est narré à part, selon la donnée
habituelle, d'ailleurs avec une prolixité de détails qui est bien de
tradition siennoise. Le Triomphe de la Mort sur les heureux de
ce monde est amplifié ; mais c'est le même amas de cadavres aux
pieds de la grande faucheuse, ce sont les mêmes seigneurs et les
mêmes dames réunis à Pise en une conversation charmante, et
qui ne songent encore qu'à bien vivre. Et nous ne voyons plus
dans la fresque ces vieux mendiants qui regardent le Ghrist
mourir; mais l'idée s'est fortifiée en se traduisant dans le groupe
merveilleux et digne d'un Breughel de ces estropiés qui gesti-
culent en apjDeiant la cruelle qui les dédaigne. La cavalcade sur-
prise par la vue des trois cercueils est une illustration, inconnue,
semble-t-il, aux Lorenzetti, du dit des Trois Morts et des Trois
neau, v. (RosiniI Lettere pittoriche sul Camposanto di Pisa, 1810, p. 52;
MiLANESi, dans Vasari, éd. 1878, vol. I, p. 473, note 2 ; et Cavalcaselle,
Storia, vol. III, 188.5, p. 199-200, et note 1 de la p. 200.
1. Premier et second médaillons, à l'extrémité gauche de la bordure
supérieure.
UN « TRIOMPHE DE LA MOKT » DE PIETRO LORENZETTI 445
Vifs K Quant à la conclusion du drame, à ce Jugement Dernier pré-
senté par Lorenzetti selon les traditions byzantines, on sait ce qu'il
est devenu dans la grande composition de Pise, où respire toute la
poésie de Dante. Mais cette ébauche que donne notre panneau a
été développée par Pietro Lorenzetti lui-même en des fresques
importantes de l'hôpital de la Scala de Sienne, où Ton voit d'un
côté le Christ Juge, de l'autre la Résurrection des Morts, qui
s'élancent avec une ardeur admirable de leurs cercueils ouverts -.
Enfin que 1 on veuille bien penser au rôle que jouent dans
notre panneau les professeurs de morale chrétienne, prophète,
moines et laïcs, et à ces grands parchemins déroulés où durent
se lire autrefois des inscriptions analogues à celles de Pise. On
sait quelle place ont tenue dans les fresques des Lorenzetti des
inscriptions de ce genre ; on sait qu'elles étaient une spécialité de
l'Ecole de Sienne ^. N'est-ce point là un appoint d'importance
pour les défenseurs de la thèse siennoise ?
Que conclure? Nous n'avons voulu aucunement démontrer
que les fresques de Pise ne sont pas l'œuvre de maitres pisans,
et nous croyons au contraire qu'elles ont été exécutées par Traini
et ses élèves. Mais l'invention n'en est point pisane, et,
puisque nous ne savons rien des fresques d'Orcagna à Santa Groce
(lesquelles d'ailleurs durent être peintes après celles de Pise),
cette brève étude revendiquera l'honneur de l'idée première de la
plus illustre peinture du moyen âge pour l'un des plus grands
maîtres et des moins connus du xiv® siècle italien, Pietro Loren-
zetti.
André Pératé.
1. V. sur les nombreuses représentations de ce thème populaire la nou-
velle édition de l'ouvrage de P. Vigo, Le Danze macabre in Italia, Bergame,
1901.
2. Ces fresques seront prochainement publiées par la Gazette des Beaux-
A/'ts, dans une étude d'ensemble sur les frères Lorenzetti.
3. V., au Palais Communal de Sienne, la Maestà de Simone Martini et
les fresques de la Sala dei Xove, d'Ambrogio Lorenzetti.
UN NOUVEAU MANUSCRIT
DE LA BIBLIOTHÈQUE DE PÉTRARQUE
Depuis l'essai de restitution de la bibliothèque de Pétrarque,
qui a été fait en 1892 et qui a groupé 38 mss. annotés par le
premier des humanistes ^ un seul numéro a été ajouté à cette
liste, c'est le ms. lat. 2201 de la Nationale de Paris, contenant
deux traités de Cassiodore et de saint Augustin, et de précieux
autographes du possesseur ; M. Léopold Delisle l'a reconnu et
étudié en 1896"-. Nous allons en décrire un second, également
conservé à Paris parmi les livres de la (( librairie » des
Visconti à Pavie, et dont l'intérêt est assez sérieux pour les
études pétrarquesques.
On sait dans quelles déplorables conditions se lit le texte des
œuvres latines de Pétrarque, défigurées presque toutes dans les
éditions par des fautes de lecture ou d'impression multipliées.
Bien peu de parties ont été l'objet dune publication satisfai-
sante. Nous avons eu la fortune de retrouver et de signaler aux
éditeurs à venir les mss. autographes de trois de ces œuvres, le
Bucolicum carmen, le traité De ignorantia, la Biographie de
César, ainsi qu'un ms. du De Viris illustrihus, d'un texte beau-
coup plus complet que les autres, et qui, par sa provenance,
a presque l'intérêt d'un manuscrit original -^ On devra joindre à
cette série le ms. lat. 6069 T de la Nationale de Paris, qui con-
1. Cf. Pétrarque et rhumanisme. Paris, 1892, p. 96-97.
2. Notice sur un livre annoté par Pétrarque. Tiré des Notices et extraits,
t. XXXV, 2« partie. Paris, 1896, 20 p. et 2 planches. Cf. Bulletin critique,
1896, p. 705; Revue critique, 1897, t. II, p. 127.
3. Le De Viris illustrihus de Pétrarque. Notice sur les mss. originaux sui-
vie de fragments inédits. Tiré des Notices et extraits, t. XXXIV, I""^ partie.
Paris. 1890.
NOLVEAU MANLSCRU DE l.A UlliLlOTIIÈQLE DE PÉTRARQUE 447
tient une des œuvres importantes de Pétrarque, le Liber Rerum
Mémo r a rida ru m .
Ce manuscrit de 62 fî. de parchemin, qui porte sur la g-arde
l'écusson en couleur des Sforza et les initiales de Galeazzo-
Maria, est entré dans la bibliothèque de Blois en même temps
que les autres livres des Visconti et des Sforza*. Il a été entre
les mains de Pétrarque, écrit sans doute par un des copistes
qu'il entretenait à demeure dans sa maison, et le texte prend
tout aussitôt de cette provenance une autorité particulière. Il est
difficile, sauf en un petit nombre de cas. de désigner les correc-
tions que Pétrarque a faites lui-même au texte de son copiste ;
plusieurs lecteurs ont revisé le manuscrit. Mais son écriture est
reconnaissable au premier coup d'oeil en deux notes marginales,
du type de celles qu'il a multipliées sur ses livres pendant la
deuxième partie de sa vie. On trouve au f. 2 : Nota quod Macro-
bius non fuit ignobilis scriptor [éd. Bas. 394] ; au f. 22 : Nota de
Clémente Sexto, quod quicquid legebat et audiehat obliuisci non
poterat [éd. Bas. 409]. Ces notes sont par elles-mêmes insi-
gnifiantes ; mais elles donnent au texte sa valeur et assurent la
provenance du manuscrit.
Il contient les quatre livres des Res Memorandae, tels que les
éditions les donnent, avec un certain nombre de variantes dans
les rubriques, qui appartiennent bien à l'auteur lui-même ; on
remarque notamment les divisions à l'intérieur des livres, indi-
quées par des lettres ornées à rinceaux assez importants et qui
sont les suivantes : f. 18. De facetiis et salibus illustrium ; f. 19',
Tractatus de mordacibus iocis\ f. 23, T. de ingénia paupertatis ;
f. 28, T. de sapientia; f. 44', T. de oraculis ; f. 47. T. de tribus
Sibyllis ; f. 48, T. de vaticiniis furentum ; f. 48', 7 . de presa-
giis morientum ; f. 49' T. de somniis ; f. 34', T. de auspicum
disciplina; f. 59, T. de ominibus et portentis.
\Jexplicit du IV'' livre, au fol. 62, est suivi, sans rubrique
nouvelle, du morceau latin Admiraberis lector, qui annonce un
tractatus sur la modestie, et par les anecdotes sur Tibère qui
1. Sa place dans la bibliothèque de Blois est indiquée parla note d'usage
au feuillet de garde : Super tabula eloquentie quinta in pariete uersus hos-
tium liber primus.
448 PIERRE DE NOLHAC
terminent le texte dans les éditions. La dernière citation est le
mot rapporté par Suétone : Boni pastoris esse tondere pecus, non
deglutire. Pétrarque ajoute : Finge parem in reliquis ' qiiid
sanctius^ aut melius respondisset Augustus?^. Les éditions s'ar-
rêtent ici, ce qui termine assez singulièrement une œuvre de
cette étendue. Le texte continue dans le manuscrit par le mor-
ceau inédit suivant :
Guius est illud inprimis memorabile quod imitari uoluisse Tybe-
rius reor, cuius enini in potestate reges erant et terrarum domini, cui
parebant Imperatores gentium, qui quidquid ambit Oceanus arbitrio
suo temperabat, domini appellationem uelut probrum aliquod atque
ignominiani detestatus est. Itaque dum eo ludos inspectante in mimo
forte clausula hec occurrisset : O dominum equum et bonum, etomnis
populus,
Laus Deo.
Malgré sa formule finale, il est évident que le copiste a eu en
main uii texte inachevé. Sans que je puisse expliquer pourquoi,
Pétrarque a gardé le ms. dans cet état, sans y ajouter aucune
indication ; je crois du moins devoir faire constater qu'il ne con-
sidérait pas son ouvrage comme terminé et que le Tractatus de
modestia^ illustré par un seul exemple, était destiné à faire le
commencement d'un V'' livre.
Le plan du travail se prêtait d'ailleurs parfaitement à une
composition indéfinie, et Pétrarque aurait pu ouvrir encore mainte
rubrique nouvelle. Conçues sur le modèle du livre de Valère-
Maxime, les Res Meniorandae sont un recueil d'anecdotes et de
biographies réunies dans un but d'enseignement moral. L'huma-
niste n'a pas craint d'y recueillir, contrairement à ses habitudes,
de nombreux souvenirs sur ses contemporains et de mêler aux
compilations tirées de l'antiquité, les récits et les témoignages
sur son propre temps ~.
1. Petrarcae opéra ornnia. Bâle, 1581, p. 495.
2. Pour montrer l'intérêt qu'on aura à citer le texte d'après le ms. de
Paris, voici les variantes qu'apportent les premières lignes du morceau sur
Dante :
Ed. Bas. i68i,p. 427. Ms. Par. 6069 T, f. 22\
Dantes Aligherius Dantes Allegherius
paruni, per contumaciam parumper contumatior
ac studiosis ac fastidiosis
Canem Magnum Canem Magnum Veronensem
NOUVEAU MAiNUSCRlT DE LA lil liLIOTIlÈ QUE DE PÉTRARQUE 449
Le manuscrit est dig-ne d'attention à un autre point de vue.
Non seulement, il est dune ornementation soig-née et presque
riche qui permet de l'adjoindre à la série qu'on a fait connaître
^,.
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^muô uuxTUV mtcr oïiatz Hucc
^
il
des mss. à miniatures de la bibliothèque de Pétrarque ', mais
encore il nous apporte, dans la première de ses lettres ornées, un
curieux portrait du poète.
Notre bibliophile pouvait avoir la pensée de faire peindre en
cet endroit son propre portrait. On figurait assez souvent l'au-
1. Voir notre étude, accompagnée de planches, publiée dans la Gazette
archéologique de 1889, et celle de M. Eugène Mùntz, sur la grande minia-
ture du Virgile de Milan, parue dans le mrmo rccuoil on 1887.
Mélanges Paul Fahre. 29
450 PIERRE DE NOLHAC
teur au frontispice de ses livres; mais là où nous trouvons
d'ordinaire un Cicéron de fantaisie ou un Aristote en bonnet de
docteur, notre ms. nous met en présence dune image singulière-
ment précise et vivante '.
Un cape d'un brun rougeàtre, doublée de vert, encadre le
visage d'un vieillard qui se présente de trois quarts. Deux
longues rides sillonnent le front tout entier ; l'œil se bride ; la
bouche reste fine au-dessus du large menton rasé. On doit noter
encore la longueur du nez et la douceur des prunelles bleues.
Ceux des traits qu'il est possible de comparer au profil du ms.
du De Viris^ sont en parfaite concordance.
Ce profil, publié par nous en 1890, a promptement fait dis-
paraître de l'usage tous les portraits plus ou moins authentiques
qu'on avait l'habitude de reproduire 3. H se trouve aujourd'hui
en tête des éditions les plus autorisées du Canzoniere. Il n'avait
pas été difficile de démontrer que ce noble profil pouvait être
considéré comme l'image la plus certaine du poète. N'était-il pas
en tête d'un ms. de son De Viris illustribus, offert, peu d'an-
nées après sa mort, à son dernier protecteur, François de Car-
rare, par Lombardo délia Seta, le plus fidèle et le plus dévoué
de ses disciples ? Il y avait dans cette double provenance une
garantie qui devait assurer à ce dessin, d'ailleurs non dépourvu
de valeur d'art, le respect qu'il a obtenu.
1. J'avais gardé le souvenir, par mes notes d'Italie, d'un . portrait
absolument semblable au nôtre dans l'initiale ornée d'un manuscrit de
Venise contenant des œuvres de Pétrarque, Marc. Lat. Cl. VI, n. 86.
M. Salomon Morpurgo a bien voulu vérifier obligeamment, d'après une pho-
tographie, l'identité des deux images. La seule différence serait que
les yeux s'allongent et regardent un peu moins en amande et moins à
gauche ; la cape, dans la miniature de Venise, est d'un rouge assez vif.
2. Bibliothèque Nationale de Paris, Lat. 6069 F, feuillet de garde. Ce
portrait a été exécuté pour François de Carrare, seigneur de Padoue, le
dernier en date des protecteurs de Pétrarque.
3. La première publication a été faite par la Gazette des Beaux-Arts,
1890, t. I, p. 65 ; le même recueil vient de donner le nouveau portrait dont
il est ici question, 1901, t. 1, p. 293. Un profil de Pétrarque, peint dans le
Vat. Za/.3198 et dont l'extrême intérêt a été mis en lumière par un mémoire
du R. P. Cozza-Luzi [Archivio Storico dell'arte, 189o, p. 238-242), offre de
grandes analogies avec le portrait an De viris. — Depuis que cette note est
rédigée, le magnifique ouvrage dû à MM. le prince d'Essling et Mûntz,
Pétrarque, ses études d'art,... V illustration de ses écrits, Paris, 1902, a
reproduit ces trois portraits dans l'important chapitre consacré à l'icono-
graphie du poète.
NOUVEAU MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE DE PÉTRARQUE 451
C'est encore un manuscrit parisien des œuvres latines de
Pétrarque qui nous apporte aujourd'hui un second portrait, d'un
caractère assez dilîérent, mais dont l'intérêt iconographique n'est
pas moindre. On pourra même en trouver l'autorité plus sûre
encore, puisqu'il a été exécuté, non seulement du vivant de
Pétrarque, mais encore sur son ordre et sous ses propres yeux.
Pierre de Nolhac.
JEANNE D'ARC
ET LA PROPHÉTIE DE MARIE ROBINE
Les interrogatoires que firent subir à Jeanne d'Arc les prélats
et docteurs réunis k Poitiers au mois de mars 1 429 ne nous
sont malheureusement point parvenus. Nous ne possédons pas
davantage le compte rendu des délibérations dont la vocation
de Jeanne fut l'objet à ce moment critique. On sait cependant —
tel est du moins le sens de la déposition faite, vingt-sept ans
plus tard, par l'avocat Jean Barbin* — qu'un de ces examina-
teurs, Jean Erault, professeur de théologie, cita en faveur de la
Pucelle, au cours de la discussion, une prophétie émanée dune
certaine « Marie d'Avignon. »
C'était sous Charles VI. Marie d'Avignon était venue, dit-on,
trouver le roi et lui avait annoncé que le royaume traverserait
de grandes calamités. J'ai eu, lui avait-elle dit, de nombreuses
visions à ce sujet. Quantité d armes me sont apparues; j'ai eu
peur, un instant, d'être obligée de les porter moi-même : il me fut
dit de ne rien craindre, qu'elles ne m'étaient pas destinées, mais
bien à une pucelle qui viendrait après moi et délivrerait le
royaume. Jean Erault ne doutait pas, en 1429, — toujours
d'après le témoignage de Jean Barbin, — que cette pucelle
annoncée par Marie d'Avignon ne fût Jeanne d'Arc elle-
même.
Il m'a paru curieux de rechercher ce que fut cette Marie
d'Avignon, dont tout ce qu'on savait jusqu'ici est qu'elle se
confond sans doute avec une certaine « Marie Robine, dite la
Gasque d'Avignon, » dont les « visions » sont rappelées dans
un mémoire inédit du milieu du xv^ siècle, découvert par Jules
1. J. Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne
d'Arc, t. III, p. 83.
JEANNE d'arc ET LA PROPHÉTIE DE MARIE ROBINE 453
Quicherat •. Des documents de diverses natures, de provenances
française, romaine ou espag-nole, vont nous fournir, à cet égard,
des renseig-nements beaucoup plus détaillés.
Robert Gervais, évêque de Senez, dans le livre qu'il intitule
prétentieusement Myrrha elccta, pour indiquer qu'à l'aide de
cet « aromate, » comme il appelle son ouvrage, il prétend dissi-
per les « puanteurs » du schisme, nous apprend que Marie
Robine était originaire d'(( Essach, » au diocèse d'Auch "'. Cette
localité porte aujourd'hui le nom de Héchac et fait partie de la
commune de Soublecause, dans le département des Hautes-
Pyrénées 3. Ainsi s'explique le surnom de « Gasque » ou de
Gasconne donné à Marie Robine. On va voir quelle circonstance
la fît également désigner sous le nom de Marie d'Avignon.
Elle souffrait, vers l'année 1387, d'une maladie réputée incu-
rable. Or, il n'était bruit alors que de miracles opérés à Avignon,
sur la tombe d'un cardinal de dix- huit ans, le pieux et noble
Pierre de Luxembourg. Marie Robine fit comme tant d'autres :
elle prit le chemin d'Avignon. « Très simple en Dieu et très
dévote et catholique créature, » ainsi que la dépeint le célèbre
Philippe de Mézières, elle se sentit appelée auprès du bienheu-
reux : elle vint et fut guérie.
Les circonstances de sa cure, réputée miraculeuse, firent d'au-
tant plus d'impression sur ses contemporains que le pape d'Avi-
gnon Clément VII y avait pris une part personnelle. La chré-
tienté, est-il besoin de le rappeler ? était alors partagée entre
deux pontifes rivaux. Théologiens et canonistes opposaient l'un
à l'autre Clément VII et Urbain VI ; de part et d'autre, on invo-
quait d'excellents arguments, et la question, au fond, était si déli-
cate qu'on n'est peut-être pas encore parvenu à la trancher défi-
nitivement. C'est dire avec quelle joie, dans le camp clémentin,
on crut s'apercevoir que le Ciel lui-même se prononçait en faveur
du pape d'Avignon, en lui accordant le don des miracles. Marie
Robine fut l'occasion de cette agréable constatation.
1. Aperçus nouveaux sur Vhistoire de Jeanne d'Arc (Paris, 1850, in-8°),
p. 73.
2. « Cuidara mulieri vocate Maria Robine, loci de Essach, Auxita-
nensis diocesis. » [Bibl. nat., vas. latin 1467, fol. 52 r".)
3. Arr. de Tarbes, cant. de Castelnau-Rivière-Basse. — La forme
(c Eschac » se trouve encore dans Expilly.
4o4 NOËL VALOIS
•Que s'était-il passé au juste ? Je ne saurais le dire. Philippe
de Mézières, le seul écrivain qui nous renseigne à cet égard,
se borne à de rapides allusions à des circonstances qu'il
sait connues de la plupart de ses lecteurs •. Je crois
comprendre que la malade éprouva, dans le pied, puis dans la
main, des contractions subites et douloureuses. Sa main notam-
ment se referma et demeura crispée en serrant la corde de je ne
sais quelle clochette. C'est alors qu'intervint Clément VII ; il
invoqua probablement Pierre de Luxembourg- et donna sa béné-
diction : il n'en fallut pas plus pour rendre aux membres de la
malade leur souplesse normale. A ce propos, Philippe de
Mézières donne à entendre que la confiance qu'insjDirait aux par-
tisans de Clément sa légitimité s'accrut grandement par suite de
ce prétendu miracle, et l'auteur déjà cité de la Mijrrha electa y
voit positivement l'indice d'une désignation providentielle. Dieu,
pour lui, a parlé : les fidèles s'en reposeront dorénavant sur son
témoignage, certains qu'il ne saurait les induire en erreur ; à cette
occasion même, il répète le mot de Richard de Saint-^'ictor :
Domine^ si error est. a te ipso decepti sumus '-.
Cette guérison dut avoir lieu entre 1387 et 1389 ; elle est, en
effet, postérieure à la mort de Pierre de Luxembourg {•j 2 juillet
1387) et antérieure à celle d'Urbain VI f-j- 15 octobre 1389j ; le
1. « La très simple en Dieu et très dévote et catholique créature Marie
Robine, appellée des parties de Gascoigne par revelacion et relacion dudit
benoist cardinal, son pié premièrement tout sain et à grant doleur tortu
en un moment, et, après, sa main saine et ouverte et en ung moment close
et restraincte, tenant la corde de la clochete, à la seule bénédiction du
Pasteur Debonnayre TClément YIIj du pié et de la main la dicte Marie
publiquement guérie, en sa doulce créance conforte ma doulce suer en son
élection... >■> (Songe du Vieil pèlerin ; Bibl. nai., ms. français 22542, fol.
108 r".)
2. « Et nichilominus miracula facta, divina Providentia ordinante. ex
fide B. Pétri apostoli, per sanctissimum in Christo patrem et dominum
dominum Clementem VII cuidam mulieri vocate Maria Robine..., que
secundum cursum nature non poteral ciïrari, bec quidem omnia predicta
protestantur ipsum dominum Clementem VII predictum esse verum
monarcham universalis Ecclesie catholice..., ita ut cum omni confidencia
possimus domino Deo dicere verba Ricard! que ipse dicit in prologo sui
primi libri de Trinitate : Domine, si error est, a te ipso decepti sumus ! »
(Myrrha electa, loco cit.) — Cette dernière phrase est empruntée au chap. ii
du livre pr, et non, comme le dit Robert Gervais, au Prologue du De Tri-
nitate.
jean>:e d'arc et la prophétie de marie robine 455
traité de Robert Gervais où il en est question est lui-même
rédigé du vivant de ce pape * .
La miraculée de Héchac parvint donc aussitôt à la célébrité.
Elle demeura en Avignon, ou revint s'y fixer. Nous l'y retrou-
vons, dans tous les cas, en 1395.
A cette date, Marie Robine mène la vie de recluse. Elle s'est
enfermée dans un petit oratoire situé dans l'enceinte même du
cimetière de Saint-Michel, où se trouve la sépulture de Pierre
de Luxembourg. Le fait nous est révélé par une bulle de
Benoît XIII, du 3 janvier 1395 -, qui montre, en même temps, à
quel point la protégée de Clément VII était en honneur auprès du
successeur de ce pontife. Benoît XIII pourvoit à tous les besoins
de la sainte femme : elle entendra chaque jour une messe dite
dans son oratoire par un prêtre de son choix, qui lui servira de
confesseur ; elle pourra également choisir une servante honnête.
Le pape prélève, à cet elTet, une somme assez considérable,
60 florins d'or d'Avignon, sur les offrandes faites, chaque
année, à la chapelle construite sur le tombeau de Pierre de
Luxembourg. Marie Robine étant un témoignage vivant de la
puissance du saint, il ne croit pas détourner ces aumônes de leur
destination en les affectant à l'entretien d'une recluse qu'il met
par là même en état de poursuivre, sous les yeux des pèlerins,
ses édifiantes austérités : 24 florins assureront donc la vie de
Marie Robine, 24 autres le traitement de son aumônier; 12 enfin
serviront de gages à sa servante. Les religieux Célestins d'Avignon,
auxquels, précédemment, le pape avait attribué les offrandes
faites au tombeau de Pierre de Luxembourg, sont astreints à
servir cette rente, en deux termes, et un retard de plus de vingt
jours dans un de ces payements, doit entraîner, pour le prieur,
l'excommunication, pour les religieux, la suspense et l'interdit pour
le couvent, sans compter la déchéance momentanée du droit
d'administrer les deniers provenant des offrandes. Par ce luxe
de pénalités, on peut juger de l'importance que Benoît XIII
attachait au maintien de la résidence de Marie Robine dans le
cimetière de Saint-Michel d'Avignon.
1. N. Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, t. I, p. 375.
2. Pièces justificatives, I.
456 NOËL VALOIS
•La recluse ne tarda pas à être doublée d'une voyante. La
preuve en était fournie déjà par Jean du Bois, auteur fort peu
connu d'un mémoire adressé à Charles VII, en 1445^, que Jules
Quiclierat a eu le mérite de signaler le premier -. Mais cette cir-
constance est encore mieux établie par le livre même dont Jean
du Bois n'avait fait que citer des extraits, je veux parler du
Livre des révélations et visions de Marie Bobine, dont un exem-
plaire subsiste dans le ms. 520 de la Bibliothèque de Tours ^.
On y découvre qu'une première fois la voyante se crut chargée
par Dieu de transmettre à Charles VI des ordres relatifs aux
schisme. Puis la voix céleste se fit entendre, une seconde fois, à
Marie Robine, le 22 février 1398 : « Va, lui dit-elle, trouver le
(( roi. Dis-lui... qu'il procure l'union de l'Eglise par les moyens
« que j'ai déjà indiqués, et qu'il se garde de faire ou de laisser
(( faire soustraction d'obédience à Benoît XIII ». C'était, en
effet, le moment où, lasse des tergiversations du pape d'Avi-
gnon, la cour de France songeait sérieusement à se retirer de son
obédience, k Cet expédient, poursuivit la voix, a pour principes
« l'orgueil, l'envie et l'avarice... Dis aussi au roi qu'il opère la
« réforme dans l'Eglise : les prélats d'aujourd'hui appliquent à
« rebours les préceptes de l'Evangile... Dis lui de fonder dans
« chaque diocèse trois maisons ou collèges, un pour les indi-
« gents et les vieillards, un pour les pauvres étudiants, le troi-
« sième en vue de la défense des Eglises contre les ennemis de
« la foi... » Si Charles VI manquait de suivre ces recomman-
dations, son salut éternel n'était pas compromis ; mais, aban-
1. Bibl. nat., ms. français 5734, fol. 41-64. — La date delà rédaction est
précisée dans un passage qui se trouve au fol. 55 v°.
2. <( A cejerespons selon ceu que dit Marie Robine, dicte la Gasque d'Avi-
gnon, en une vision que Dieu luy demonstra, comme elle recite en icelle
vision, comment Dieu mandoitau roy de France par la dicte Marie que il ne
fist, ne permist estre fait substraction audit pape... Pour ce leur faudroit
remonstrer ce que recite Marie Robine, la quelle dit que Dieu luy demons-
tra comment il reprenoit le pape Benedic de ce qu'il ne se estoit voulu
consentir à faire cession de sa papalilé... Item, dist Marie Robine qu'elle
demanda quelle retribucion seroit faicte audit roy de France, s'il faisoit
ceste reparacion de l'Eglise, comme dit est : luy fut respondu... » (Ms. cité,
fol. 48 r°, 50 r», 60 r».)
3. Ms. du xv" siècle, provenant de l'abbaye de Marmoutier. Fol. 115 r° :
« Sequuntur quedam visiones ac revelationes facte Mai-ie Rubine, alias dicte
Vasconensi, super facto Ecclesie et pape ac régis Francie. »
JEANNE d'arc ET LA PROPHÉTIE DE MARIE ROSINE 4o7
donné de Dieu, livré aux impulsions de sa propre fantaisie, il
devait abréger le cours de sa vie mortelle, au lieu qu'en se con-
formant à ces prescriptions, il était sûr de réussir d'une façon
merveilleuse dans ses entreprises et d'obtenir pleine victoire,
non seulement sur tous les chrétiens, mais sur une grande
partie des Sarrazins.
Cette « révélation » paraît avoir vivement impressionné la
recluse. Elle adressa au roi de France une lettre contenant le
récit de toute sa vision. Puis, au bout de quelques mois, durant
lesquels sa réputation de voyante n'avait fait que s'affermir, ses
extases ayant eu pour témoins parfois de grands personnages,
tels que Marie de Bretagne, reine de Sicile ', elle sortit de sa
retraite et osa entreprendre le voyage de Paris ; c'était pour
mieux remplir la mission dont elle se croyait désormais
investie.
Nous la retrouvons, effectivement, le 2 juin, à Paris, cher-
chant à se faire entendre des membres du concile national qui,
depuis cinq jours, discutaient la question de la soustraction
d'obédience. Bravement elle se présenta au Palais de la Cité,
disant avoir des ordres d En haut. Elle eut beau faire : on refusa
de l'écouter. Invitée à rentrer chez elle et à y demeurer jusqu'à
ce qu'on la fît appeler, elle obéit; mais, le soir même, la voix
céleste lui prescrivit de nouveau de mettre la crainte de Dieu au-
dessus de la crainte des hommes : « Va, lui dit-elle, va-t-en
« vers ces prélats chaque fois qu'ils se rassembleront. Courage
« et hàte-toi! Tu trouveras grâce devant moi. »
J'ignore si Marie Robine renouvela sa tentative et fut plus
heureuse une autre fois. En tout cas, il n'en est fait mention
dans aucun des comptes rendus ou relations du concile de
Paris, et l'intervention de la voyante n'empêcha pas la royauté
de décréter, à l'issue de cette assemblée, la soustraction d'obé-
dience.
Marie Robine cependant, à Paris comme à Avignon, conti-
nuait d'éprouver des extases, le 6 juin, par exemple, jour de la
Fête-Dieu, pendant quelle entendait la messe dans son oratoire,
puis le 9 et le 10 novembre. Ce dernier jour, la voix divine
qu'elle croyait entendre lui enjoignit de transmettre ses ordres,
1. Le 26 et le 27 avril 1398.
458 •soi'h VALOIS
par écrit, aux maîtres en théologie de TUniversité de Paris :
« S'il y en a parmi eux d'idolâtres, qu'ils brisent leurs idoles ;
« ils acquerront ainsi la force de renverser les idoles des autres.
« Dis leur, ajoutait la voix, qu'ils cessent de se glorifier : leurs
« œuvres sont peu méritoires '. »
La présence de la voyante à Paris ne passa pas inaperçue.
C'est ce que nous apprend un chroniqueur attaché à la cour de
Benoît XIII, dont l'œuvre, singulièrement instructive, n'était
jusqu'ici connue que par les emprunts que lui avait fait l'histo-
rien Zurita. D après Martin d'Alpartil. dont le R. P. Ehrle a
bien voulu me communiquer le récit complet, par lui retrouvé et
transcrit en Espagne, Marie Robine réussit tout au moins à con-
vaincre la reine qu'elle jouissait auprès du pape dun crédit
considérable : Isabeau de Bavière résolut donc de se servir d'elle,
probablement pour tâcher de fléchir l'obstination de Benoît XIII.
Elle la renvoya escortée, entre autres compagnons, d'un clerc et
d'un théologien, appelés sans doute à faire entendre au pape
d'utiles exhortations.
C'est vers le mois de mars 1399 que Marie Robine reparut à
Avigfnon. Elle v retrouva Benoît XIII assiégé ou du moins
bloqué, dans son Palais, par les troupes du sacré collège. Vaine-
ment elle sollicita la permission de communiquer avec lui dans
l'intérêt de l'union. Les cardinaux, qui faisaient bonne garde
autour du rocher des Doms. virent d'un mauvais œil une pro-
tégée du pape qui ne sut peut-être pas justifier du mandat qu'elle
avait reçu de la reine. Jean de la Grange, cardinal d'Amiens,
alla jusqu'à faire arrêter le clerc et le théologien qui accompa-
gnaient Marie Robine. Il les relâcha peu de jours après, mais
pour leur faire reprendre en hâte le chemin de Paris.
Marie Robine se borna donc à poursuivre dans son oratoire
du cimetière de Saint-Michel sa vie de pénitente. Elle y fut
favorisée de nouvelles visions, par exemple, les 6, 12, 13 et 18
mai, le 12 octobre et le P'" novembre 1399. Un jour, il lui arriva
de se croire transportée dans la demeure de saint Jean l'Evangé-
1. Tous ces détails sont empruntés au Livre des révélations de Marie
Robine, dont on trouvera plusieurs extraits parmi nos Pièces justifi-
catives.
JEANNE d'arc ET LA PROPHÉTIE DE MARIE ROBINE 459
liste, dont elle admettait la survivance, suivant une croyance
assez répandue dans Tantiquité et au moyen âge'. Le saint
apprit d'elle, avec stupéfaction, la prolongation du schisme et
ne trouva moyen de 1 expliquer que par quelque manque de foi
dont se serait rendue coupable l'I^glise d'Occident. Il promit de
prier pour l'union et tint parole aussitôt ; il implora, à cet effet,
la miséricorde divine à l'issue dune messe dite par le Christ lui-^
même en présence de saint Pierre, de saint Paul, de saint Lau-
rent et de saint Nicolas : curieuse scène dont la description, dans
le livre de Marie Robine, ne manque pas d'une certaine poésie
étrange ^.
Dans ces derniers temps de sa vie, la recluse d'Avignon
paraît plus que jamais pénétrée de tristesse et d'indignation à
la vue des fautes du clergé. C'est l'impression quelle rapporte
surtout de sa « visite » du jour de la Pentecôte à la vallée de
Josaphat. Elle y a vu comparaître devant le Christ tous les
curés du monde, chacun suivi de son troupeau, les prieurs, les
abbés, les évèques, les archevêques, le pape et douze cardinaux.
Leurs habillements étaient somptueux, mais leurs paroles men-
songères. Un patriarche hypocrite y parlait au nom de tous, et
l'on ne peut s'empêcher de penser au patriarche d'Alexandrie,
Simon de Cramaud, porte-parole habituel du clergé de France à
cette époque. Une immense clameur s'était élevée soudain vers le
tribunal de Dieu, cri de vensreance de tous les hommes morts
par la faute des prélats. Le châtiment aurait été immédiat sans
l'intervention de la Vierge, qui, faisant valoir l'approche de
l'année jubilaire, — elle allait commencer, en effet, le 25 décembre,
— avait obtenu de son Fils un sursis de vingt mois et de qua"
rante jours ^.
Il n'est pas jusqu'aux papes d'Avignon dont la conduite n'ait
causé à Marie Robine une pénible désillusion. Clément VII, ce
1. « Dicit ei Jésus : <( Sic eum volo nianerc donec veniam, quid ad te?
tu me sequere. Exiit ergo sermo iste inter fratres quia discipulus ille non
moritur. » (Joann., XXI, 22, 23.) Cf. Isidore de Séville, De orlu et obitu
Patrum, 43, et un article d'A. Sabatier, dans VEncyclopédie des sciences
religieuses (t. VII, p. 176).
2. Ms. 520 de Tours, fol. 120, 121.
3. Ibid., fol. 122-124.
460 NOËL VALOIS
pontife auquel on attribuait une part dans sa guérison, avait
perdu toute sa confiance. Elle ne le croyait plus quand il lui
apparaissait pour lui annoncer une vision surnaturelle ; elle ne
le croyait plus, parce que, de son vivant, il l'avait déçue, il lui
avait menti '. Benoît XIII lui-même, dont elle avait reçu tant de
marques d'intérêt, était blâmé de n'avoir pas promis dune façon
claire et nette d'abdiquer au cas où son rival, le pape de Rome,
voudrait en faire autant -. On voit que la recluse ne se laissait
guère tromper par les engagements illusoires que Benoît XIII
avait consenti à prendre, pour apaiser ses adversaires, le 10 avril
précédent '^.
Enfin Marie Robine avait perdu probablement jusqu'à l'es-
poir de modifier la conduite de la royauté. Déjà, si le gouver-
nement persévérait dans sa politique, elle voyait la France
devenir la proie de l'Antéchrist 4, des flots de sang couler à tra-
vers le royaume et l'insurrection victorieuse jeter Charles VI à
bas du trône ^ Une de ses dernières paroles semble avoir été
une prédiction de l'anéantissement de la capitale ^'.
En proie à ces sombres pressentiments, Marie Robine expira
le 16 novembre 1399. Elle avait eu le temps d'affirmer une der-
nière fois, devant la mort, la réalité et l'origine divine de ses
révélations '^.
1. Pièces justificatives, U.
2. « El recitavit omnino [Jhesusj concilium quod ipse tenuerat sursum,
et reprehendit dominum nostrum papam Benedictum de hoc quod non con-
cesserat cessionem manifestam in casu quo adversarius suus fuisset ad hoc
concors. » ( Ms. 520 de Tours, fol. 124 r°.)
3. Martène et Durand, Amplissiina collectio, t. VII, c. 636.
4. « Lucrabitur regem et xii pares Francie... Et hoc intelligitur si rex
Francie et alii continuent modum quem inceperunt. » (Ms. cité, fol.
125 r°.)
5. Voici les paroles que Marie Robine met, le 12 octobre 1399, dans la
bouche de Dieu : « Nos autem mandavimus régi Francie quod ipse reparet
débite status Ecclesie militantis, et ipse nichil vult facere pro nobis. Nos
deponemuseum de sedibus suis per médium subjectorum suorum, et erunt
aliqui eorum qui morientur in magnis fluminibus sanguinis, et nostri erunt
veri martires. » IhicL, fol. 126 r".)
6. « Dicetur : Hic fuit Parisius. » {Ihid., fol. 127 v" ; cf. fol. 15 r°.)
7. « Hec igilur omnia et alias revelaciones quas Maria tradidit, ipsa
posuit correction! S. matris Ecclesie et omnium quorum interest. Et in
articulo mortis sue eas tenuit et asseruit fore veras et a Deo sibi revelatas.
Et in illa fide migravit ad Dominum die dominica, hora misse, infra
octabas B. Martini, anno Domini 1399. » (Ibid., fol. 128 r».)
JEANNE d'arc ET LA PROPHÉTIE DE MARIE ROBINE 461
J'ai tenu à faire connaître avec quelque détail une existence
mêlée à de grands événements et une œuvre ignorée jusqu'ici,
où, à côté du merveilleux, l'histoire peut glaner, ainsi que dans
la plupart des prophéties de l'époque, d'utiles indications. Le
confesseur de Marie Robine est sans doute l'auteur de la rédac-
tion du Livre de ses révélations ; présent à plusieurs de ses
extases, il écrivait sous sa dictée ou sous son inspiration. C'est
ainsi que procédait probablement le confesseur d'une autre illu-
minée du même temps, Constance de Rabastens '. Les « visions n
de Marie Robine ont l'avantage d'être toutes datées d'une façon
précise : au nombre de douze, elles s'échelonnent entre le
22 février 1398 et le 1^'" novembre 1399. Dune sincérité évidente,
elles révèlent un état desprit qui doit être celui d'une grande
partie de la plasse populaire, en France, à cette époque : elles
respirent, à la fois, un tendre intérêt pour le malheureux roi
Charles \ I, une vive rancune à l'égard du clergé, rendu princi-
palement responsable du schisme, un, ardent désir de réforme et
d'union. Leur place est marquée à coté des prophéties de Hilde-
garde, de sainte Brigitte, d'Ermine, de Télesphore et de tant
d'autres, dont l'influence a été considérable, et dont on sait
maintenant tirer de précieuses indications tant sur les mœurs
que sur les idées de la dernière partie du moyen âge ~.
Nous nous sommes laissés entraîner bien loin de Jeanne d'Arc.
Il est temps d'y revenir. Une fois en présence du Livre des révé-
lations de Marie Robine conservé dans le manuscrit de Tours,
j'y ai recherché avec curiosité, et j'ai eu le regret de n'y point
trouver le passage où la voyante prédisait, suivant le témoignage
de Jean Barbin, la venue d'une vierge guerrière qui délivrerait le
royaume. Rien, dans les douze visions de 1398 et de 1399, qui,
de près ou de loin, puisse s'interpréter comme l'annonce de la
mission de la Pucelle.
1. A. Pages et N. Valois, La proj)hétesse de Rabastens et le Grand
Schisme, dans les Annales du Midi, 1890, p. 243.
2. Parmi les travaux récents publiés dans cet ordre d'idées, v. surtout
Kampers, Kaiserprophelien und Kaisersagen ini Mittelalter (Munich, 1895)
et J. Rohr, Die Prophétie im leizten Jahrhundert vor der Reforniation als
Geschiehtsquelle und Geschichtsfaktor, dans Ilistorisches Jahrbuch, t. XIX
(1898), p. 29 et 447.
462 NOËL VALOIS
Il est bien question d'armes, à diverses reprises, dans les
visions de Marie Robine. Le 2() avril 1398 notamment, la recluse
aperçoit une roue de feu à laquelle sont fixées trois mille quatre
cent cinquante épées et d'innombrables flèches. Mais la pensée
ne lui vient pas un seul instant que ces armes lui soient desti-
nées à elle-même, encore moins à une future libératrice du
royaume. Ce sont des armes veng-eresses suspendues sur la tête
du genre humain coupable, et dont l'intervention de la Vierge
Marie conjure seule, pour le moment, les effets foudroyants K
Aussi Jean Bréhal, l'inquisiteur qui poursuivit avec tant de
zèle la réhabilitation de Jeanne d'Arc, se garda-t-il d'évoquer le
souvenir de Maine Robine. Dans un mémoire qu'il composa vers
1455, il cite comme se rapportant à Jeanne de prétendues pro-
phéties de Bède et de Merlin ; il énumère même plusieurs
saintes femmes précédemment favorisées de révélations célestes :
mais il passe entièrement sous silence les visions de la recluse
d'Avig-non -.
Faut-il donc rejeter dans le domaine de la légende le fait
rapporté par Jean Barbin en 1456, ou admettre que Jean Erault,
en 1429, s'est mépris sur le sens des prophéties de Marie
Robine? C'est l'une de ces deux hypothèses, à vrai dire, qui
offre le plus de probabilité.
Et pourtant il n'est pas tout à fait impossible que Jean Érault
ait tenu le langage qu'on lui prête, et qu'en le tenant, il ait cité
avec exactitude une prophétie de Marie Robine. Remarquons
que le fait, auquel il se réfère, de la venue de la voyante à Paris
et de sa démarche auprès du roi, est attesté non seulement par
Martin d'Alpartil, mais par le Livre des révélations. Si la
mémoire de Jean Erault s'est montrée fidèle sur ce point, peut-
être l'a-t-elle servi ég-alement bien quant au reste. A lire atten-
tivement le Livre des révélations^ on s'aperçoit, d'ailleurs, qu'il ne
contient pas toutes les visions de Marie Robine 3. Il y manque
1. Pièces Justificatives, II.
2. P. Lanéry d'Arc, Mémoires et co?isultations en faveur de Jeanne d'Arc
par les Juges du procès de /réhabilitation (Paris, 1889, in-8°), p. 400, 402,
418, 450, 451, 453.
3. « Hec igitur omnia et alias revelationes quas Maria tradidit, ipsa
posuit correctioni S. matris Ecclesie... » (Ms. cité, fol. 128 r°.)
JEANNE DARC ET F.A PHOPIIK IIE DE MAHIE ROSINE 463
même précisément la vision au cours de laquelle la recluse crut
recevoir, pour la première fois, des instructions à l'adresse de
Charles VI ^. Ces instructions étaient relatives aux moyens de
terminer le schisme ; mais rien n'empêche de supposer qu'elles
avaient également trait aux moyens de sauver le royaume, et
l'annonce de la vierge guerrière et libératrice a pu y trouver
place à côté des recommandations d'ordre purement religieux.
Une rédaction plus complète des révélations de Marie Robine
dans laquelle se trouvait le récit de cette vision a pu exis-
ter et parvenir à la connaissance de Jean Erault. Ou encore
l'examinateur de Poitiers a pu recueillir, à cet égard, un rensei-
gnement oral.
Nous n'avons, ce qui est fâcheux, aucune donnée certaine sur
la personnalité de Jean Erault. Si pourtant il se confond, comme
il y a lieu de le croire, avec un certain Jean Héraud du diocèse
de Clermont. il aurait commencé vers 1393 à étudier en la faculté
de théologie de Paris ~. Sa présence dans la capitale au moment
de la visite qu'y fit Marie Uobine, en 1398, lui aurait, en ce cas,
permis de se renseigner sur le langage tenu au roi par la
vo vante avisrnonnaise.
Quoi qu'il en soit, et dans l'état actuel de nos connaissances,
il est difficile de dire si les prophéties de Marie Robine purent,
en 1429, fournir un argument plausible en faveur de la vocation
patriotique de Jeanne d'Arc '^.
Noël Valois.
1 . « Faciat unionem in Ecclesia per média illa que ego ei par te alias man-
davi. » {Ihid., fol. 115 r".)
2. H. Denifle, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 89.
3. Plusieurs auteurs se sont figuré que les révélations de « Marie d'Avi-
gnon » avaient été faites, non à Charles VI, mais à Charles VII lui-même.
Cette erreur a passé de l'Histoire générale de France de Scipion Dupleix
(Paris, 1629. iu-fol., t. II, p. 829) dans Les mémorables journées des Fran-
çois du P. Antoine Gérard (Paris, 1047, in-4'', p. 131) et jusque dans VHis-
toire de France de Henri Martin \t. VI, p. 136). On a même été jusquà pré-
tendre que le souvenir de cette prédiction avait été évoqué par le roi à
Chinon, lors de la première annonce de la venue de la Pucelle (Baudot de
Juilly. Histoire de Charles Vil, Paris, 1697, in-12, t. I, p. 336; Rapin de
Thoyras, Histoire d'Angleterre, la Haye, 1724, in-4°, t. IV, p. 57; marquis
de Cambis-Velleron, Annales historiques d'Avignon; ms. 2779 d'Avignon,
fol. 32 V»).
464 NOËL VALOIS
PIÈCES JUSTIFICATIVES
I. BULLi; DE BENOIT XIII, DL' 3 JANVIER 1395, ATTRIBUANT
UNE PENSION A MARIE ROBINE ET A SON CONFESSEUR
Dilecte in Christo lilie Marie Robiiie, Auxitane diocesis, salutem,
etc. Devocionis tue sinceritas qua nos et Romanam Ecclesiam reve-
reris, necnon laiidabilia tue pietatis et virtutis mérita, super quibus
apud nos lidedignorum commendaris testimonio, promerentur ut illa
tibi libenter concedamus que tibi fore conspicimus oportuna. Nos
igitur ut lu, que, sprelis mundanis oblectacionibus, in arto quodam
oratorio infra cimiterium S. Michaelis sito in parochia ecclesie S.
Desiderii Avinionensis constructo, sub austeritate vite, Altissimo
diceris laudabiliter familiari, in hujusmodi tuo laudabili proposito
persistere, tuque et unus presbyter, confessor tuus, qui missam
cotidie in tua presencia celebrabit, et una servitrix honesta, que tibi
serviet, quos duxeris eligendos, valeatis sustentari, providere volentes
leque favore prosequi gracioso, tuis in hac parte supplicationibus
inclinali, libi de et super obvencionibus, oblacionibus et emolumentis
ad capellam sépulture recolende memorie Pétri S. Georgii ad \'elum
Aureum diaconi cardinalis, de Luczembourch vulgariter nuncupati,
in eodem cimiterio quiescentis, proventuris, pensionem annuam sexa-
ginta flnrenorum auri nionete Avinionensis communiter currentis, tibi
videlicet pro tuis supportandis viginti quatuor, et pro presbytero alios
viginti quatuor ac servitrice predictis alios duodecim florenos, sexa-
ginta llorenorum predictorum, vel procuratori tuo ad hoc légitime
constituto, per priorem pro tempore existentem et dilectos filios con-
ventum monasterii Avinionensis ordinis S. Pétri confessons, medieta-
tem videlicet in Resurrectionis dominice, et aliam medietatem sexa-
ginta florenorum hujusmodi in celebritatis Omnium Sanctorum
festivitatibus annis singulis persolvendam, apostolica tibi auctoritate
concedimus, constituimus, depulamus et assignamus. Volumus autem
quod, si idem prior et conventus hujusmodi pensionem annuatim pre-
dictis terminis, aut saitim infra viginti dies terminos ipsos immédiate
sequentes, non persolverint, ut prefertur, eo ipso singulis terminis et
viginti diebus predictis elapsis, nisi a te super hoc dilacionem habue-
rint, ipsi prior excomunicacionis et conventus suspensionis sentencias
incurrant, dictumque monaslerium ecclesiastico subjaceat interdicto,
ac iidem prior et conventus ab administracione obvencionum, oblacio-
JEANJiE d'arc et LA l'UOPHÉTIE DE MARIE ROBINE 463
num et emolumenlorum hujnsmodi supensi existant, ipsique prior ab
excommunicacionis et conventus suspensionis sentenciis absolvi et
interdictum hujusmodl relaxari, ac iideni prior et conventus ad admi-
nistracionem dictorum bonorum restitui nequeant, donec de ipsa pen-
sione tibi et presbytero ac servitrici predictis tune débita fuerit
intègre satisfactum. Non obstanlibus quibuscunque constitulionibus
apostolicis ac statutis et consuetudinibus monasterii et ordinis predic-
tnrum conlrariis juramento, conlirmacione apostoiica vel quacunque
lirmitate alia roboratis, aut si eidem priori et conventui a Sede apos-
toiica, [videlicetj a felicis recordacionis Clémente papa \'I1, predeces-
sore nostro, indultum existât quod ad solucionem alicujus pensionis, et
presertim super obvencionibus, oblacionibus et emolumentis prefatis
quibusvis personis, et cujuscunque diyniLatis aut preeminencie exis-
tant, minime teneanlur et ad idcompelli, aut quod interdici, suspendi
vel excommunicari non possint per lilteras apostolicas non i";icientes
plenani et expressam ac de verbo ad verbum de induJlo luijusmodi
mencionem, et quibusvis aliis privilegiis, indulgenciis et litteris apos-
tolicis generalibus vel specialibus, quorumcunque tenorum existant,
per que presentibus non expressa' vel lotaliter non inserta eiïectus
earum impediri valeat quomodolibet vel dilTerri, et de quibus quo-
rumque totis tenoribus habenda sit in nostris litteris mencio specialis.
Volumus autemquod, quamprimum ab hac luce migraveris, dicta pensio
cesset penitus et expiret. rSuUi ergo, etc., nostre concessionis, consti-
tucionis, deputacionis, assignacionis et voluntatis infringere, etc.
Datum Avinione, III nonas januarii, anno primo.
Gratis ubique de mandato.
(Arch. du Vatican, Reg. Avenion. III Benedicti XIII, fol. t97 v".)
II. EXTRAITS DU LIVRE DES REVELATIONS DE MARIE ROBINE
Sequuntur quedam visiones ac revelationes facte Marie Rubine, alias
dicte Vasconensi, super facto Ecclesie et pape ac régis Francie. Et primo
sequitur epistola per eam missa Karolo, régi Francie, in tali forma.
Excellentissime princeps et mi metuendissime domine, placeat vobis
recordari super rébus per me vobis alias narratis dominica proximo
preterita. Namque, prout dixi vobis alias, quadam die, videlicet prima
veneris quadragesime anni Domini 1397, ego indigna, existens in
oratione et desiderio ardenti super salvatione anime A^estre, vidi
visionem quamdam valde mirabilem, et audivi, ac intellexi vocem
quamdam per virtutem divinam et secundum Dei voluntatem me
alloquentem et dicentem michi : " \'ade ad rogem Francie et die ci ex
Mélanges Paul Fabre. 30
466 NOËL VALOIS
parte mea quod me nolit oblivisci, quoniam causam non habet hoc
faciendi : nam ego eum feci et exaltavi super omnes homines hujus
mundi. Gastigo etiam eum quando michi placel et bonum etiam
videtur, ut pater dulcls. VA tu remorare eidem verbum contentum in
sacra Scriptura, seilicet : Malediclus est horno qui confiJit in homiiie,
et henedictiis est ille qui confidil in Deo '. Habeal igitur illam erga
populum suum pletatem quam vult me habere ad ipsum. Faciat
unionem in Eccle^ia per média illa que ego ei per te alias mandavi ; et
caveat ne substractionem pape, seilicet Benedicto XIII°, faciat, neceam
fieri permittat ; ymo eam toto posse suo impediat, quoniam hec tria
peccata mortalia, videlicet superbia, invidia et avaricia, eam guber-
nant et tieri procurant. Die etiam quomodo apud Deum non sunt
accepta omnia consilia hominibus complacentia, et quod faciat repara-
tionem in Ecclesia mea super statibus qui sunt michi displiciti et
odiosi. Deus enim oslendit in anno gracie et tempore passionis sue
status ei placentes et qui teneri debebant a prelatis, qui, tociens quo-
ciens contrarium agunt, operantur et contra Dominum et contra se
ipsos. Non enim colorare possunt verbis vel factis neque cooperire
quod nunc deberent in tantuni super eis dolere in quantum eis com-
placent et ipsi delectantur in eisdem. Die etiam ei quod in qualibet
diocesi faciat très mansiones sive collegia vel etiam plures vel paucio-
res, juxta reditus in eisdem existentes : quarum una sit dedita pro pau-
peribus et personis indigentibus bene approbatis in paupertate et fide-
litate, necnon pro antiquis senibus laborare non valentibus, altéra vero
sit data pro pauperibus scolaribus, ut studeant et addiscant scientiam
quamlibet utilem et probabilem et necessariam ad insti[t]uendam
vitam humanam et ad relevandam fidem eamque docendam ignoran-
tes ; aliam vero mansionem tribuat sive fundet pro detTendendis eccle-
siis ab infidelibus inimicis fidei catholice ; vivatque prelatus eum
duobus servitoribus in administratione earumdem ecclesiarum,
habendo tantum unum animal ad equitandum, siquando etiam contin-
gat eum infirmari, vel ita senem efiici quod laborare in negociis
Ecclesie ambulando nequeat. » ïuncque michi supervenit quedam nova
cogitatio talia in me premeditans : 0 domine, Deus pater omnipotens,
quam ei retributionem dabis, si faciat ut tu vis et dicis ? Gui cogita-
tioni vox predicta talia respondit. dicens : « Nemo scit, nisi solus Deus.
Ego enim dabo ei vitam perpetuam, nec senciet penas fetidas et cor-
ruptas infernales ; ymo de omnibus malis per eum perpetratis punietur
in bac mortali vita, daboque ei etiam victoriam super omnes homines
christianos et super unam magnam partem Sarracenorum. Sed, si
i. Jérémie, XVII. 'J, 7.
JEANNE d'abc ET LA PROPHÉTIE DE MARIE ROBINE 467
eorum que ei mando fecerit contrarium, ego non juvabo eum in factis,
nec etiam agam contra eum, sed dimittam eum ire et adimplere
voluntates suas, per quas se ipsum destruet abreviando terminos sucs
hujiis mortalis vite. Verumptamen ipse propter hoc non amittet
vitam eternam ; non tamen habebit victoriam super homines terrenos
sive inimicos suos. Dico etiam tibi quod, si rex faciat istud preceptum
et alia que ei mandavi in lege mea, ipse plus fructifîcabit in factis et
proficiet in agendis quam aliquis alius in cenlum annis citra. Et si
ipse querit a te quis tibi hec dixit, responde ei : Dominas dominan-
tium Deus. »
(Bibl. de Tours, nis. 520, fol. 115 r».)
Anno Domini 1398, 3* mensis junii, Maria Rubina ivit mane ad
Palacium régis pro habenda audientia in Goncilio prelatorum, ad
dicendum eis preceptum quod a Domino eral ei factum, ut dicit. Et
intravit Concilium prelatorum; sed repuisa fuit sine audientia : et
fuit ei dictum quod iret ad cameram suam usque quo mandaretur ei.
Et tune ipsa non expeotavit plus, sed récessif juxta eorum preceptum
et ivit ad cameram suam. Et, dum in caméra sua oraret hora fere circa
finem diei et principium noctis, audivit quamdam vocem, sed vocife-
rantem non vidit. Que ei sic ait : « Ego dixi tibi quod tu non dubites
magis hominem quam me ; ego in brevi loquar tibi. \'ade totiens ad
eos quotiens tu scies eos esse congregatos, usquequo ego dicam tibi.
Festina ergo et fac diligentiam tuam, et sic tu eris absolnta coram
me. »
{Ihid., fol. 118r°.)
Anno autem ut supra, die lune ante festum Penthecostes Domini,
papa Glemens ultimate defïunctus apparuit Marie, hora tertiarum,
existenti in oratorio suo, dicens ei : «Maria, sta in Domino et custodi
te a peccato tantum quantum poteris, quia in die Penthecostes Domini
ostendentur tibi aliqua que nunquam vidisti, nec similia illis. » Et tune
disparuit. Et nichil aliud dixit ei. Et in illa visione propter defectus
suos quos ipsa viderai in vita sua, dubitabat in dictis suis, cogitans
in mente sua : « Tu defecisti mihi invita tua : et nunc tu posses michi
etiam defficere. »
Item, die martis sequenti, idem papa eum angelo suo apparuerunt
Marie, hora ut supra, et angélus ejus locutus est, papa Clémente
nichil dicente, dicens Marie sic : « Maria, non dubites in illo quod
papa Clemens dixit tibi : illud enim erit verum. Et in vita sua men-
titus est tibi, modo non potest amplius tibi mentiri. » Maria respon-
dit : « Fiat voluntas Greatoris mei. » Et tune ambo disparuerunt.
[Ibid., fol. 121 y.)
NOTES SUR UNE
ANCIENNE TRADUCTION FRANÇAISE
DES ÉCONOMIQUES D'ARISTOTE
La traduction française des Économiques d'Aristote exécutée
pour le roi Charles V par Nicole Oresme a joui d'une assez
grande célébrité. L'exemplaire original de cet ouvrage est con-
servé à la Bibliothèque d'Avranches *, et la Bibliothèque Natio-
nale n'en possède pas moins de cinq anciennes copies (n°^ 123,
204, 208, 9106 et 2Ï219 du fonds français). Une édition en a
été publiée en 1489 par Antoine Vérard -.
Il existe une autre traduction française des Economiques, un
peu postérieure à celle de Nicole Oresme. Laurent de Premier-
fait en est l'auteur ; c'est du moins sous le nom de cet écrivain
qu'elle nous est parvenue. Elle eut beaucoup moins de succès
que les traductions de divers ouvrages de Gicéron, de Sénèque
et de Boccace sorties de la plume de Laurent de Premierfait.
Je ne sais pas si elle a été encore signalée. Elle se trouve dans
le ms. 375 du Musée Condé à Chantilly, volume copié au milieu
du XV'' siècle, et qui a successivement appartenu à Jacques
d'Armagnac, duc de Nemours, à Jean du Mas, chambellan de
1. Voir la notice que j'ai publiée sur ce manuscrit dans la Bibliothèque
de V École des Chartes, 1869, t. XXX, p. 601.
2. Cette traduction occupe les 22 premiers feuillets de la troisième partie
du volume qu'Antoine Verard a consacré à l'édition de la traduction des
Politiques et -des Economiques par Nicole Oresme. Cette troisième partie,
dont les cahiers sont signés A, B, C, et DD, contient, à la suite des Econo-
miques, « la table des expositions des fors motz de Politiques » et se
termine par cette souscription : « Ce présent livre de Politique fut |1
achevé le Vlll'' jour d'aoust mil quatre cens quatre vings et neuf, par
Il Anthoine Verad,deniourantà Paris, | sur le pont Nostre Dame, à Tymage
sainct || Jehan TEvangeliste, ou au Palais, en || la grant salle, auprès de
la chappelle || où on chante la messe de messeigneurs || les presi-
dens. »
TRADUCTION FRANÇAISE DES ÉCONOMIQUES d'aRISTOTE
469
Charles VIII, et du connétable Anne de Montmorency. Les
Economiques y occupent les feuillets 183-197, à la suite de la
version des Ethiques dédiée à Charles V par Nicole Oresme. Je
vais en citer quelques passages en reg-ard desquels on trouvera
la traduction de Nicole Oresme. Le rapprochement montrera
que Laurent de Premierfait s'est borné à remanier la traduction
de Nicole Oresme, dont il a souvent confondu les gloses avec le
texte d'Aristote.
NICOLE ORESME
Ci commence le livre appelle
Yconomique, lequel composa
Aristote, et ouquel il détermine
de gouvernement de maison ; et
contient n petiz livres partialz.
Ou premier il détermine gene-
raulement de toutes les parties de
LAURENT DE PREMIERFAIT
Cy commence le livre de Yco-
nomiques dAristote, que Aristote
compila pour le grant Alexandre,
translaté par maistre Laurens de
Premierfait.
Après le livre de Politiques
composé par Aristote, prince des
philosophes peripatetiques, et
jadis maistre du grant Alexandre,
qui régna en Grèce et tint grant
seigneurie es païs du midi et de
orient, assés pertinente chose est,
après cestui livre de Politiques,
mettre et joindre le petit livre de
Yconomiques, qui seulement est
divisé en deux parties, dont chas-
cune contient petit nombre de
chappitres. Et en ce livre en
somme Aristote baille et declaire
aux hommes la fourme et manière
de honnestement vivre et de gou-
verner la chose domestique, c'est
assavoir la chose de une chas-
cune particulière maison, en
laquelle est ou préside homme ou
femme et les deux conjoinctz par
mainage, ou autre privé persone
font chief en la maison.
Le premier de ces petiz livres
contient sept chappitres gênerai-
470
L. DELISLE
maison, et contient vu cha-
pitres.
Le premier chapitre est le pro-
heme, ou il met son intencion, et
déclare aucunes choses qui sont a
son propos.
Ou secont chapitre il met en
gênerai les parties materieles de
maison, et tracte en especial de la
partie appellée possession.
ment, ou il traitte et détermine de
toutes les parties appartenans a
la maison, et des communicacions
qui sont et doivent estre en chas-
cune maison, bien gouvernée et
entre les choses d'icelle.
Ou premier chapitre, qui fait le
prouchain du premier livre, Aris-
tote met son entencion, endeclai-
rant aucunes choses servans au
propos d'icelles que il entend à
dire en cestui livret.
Ou second chapitre Aristote
met generalment les parties maté-
rielles de la maison, et en espe-
cial il traitte d'icelle partie que
on nomme possession ou héritage,
c'est a dire de biens mobiles et
immobiles.
CHAPITRE I
Le premier chapitre est le pro-
heme, ou il met son intencion
et déclare aucunes choses qui
font ^ a propos.
Yconomique et politique ne
diffèrent pas seulement tant
comme diffèrent maison et cité,
lesqueles choses sont les subjectz
ou les matières de ces sciences.
Glose. Quar maison est ce de
quoy tracte yconomique, et cité
est ce de quoy tracte politique.
CHAPITRE I
Cy s'ensuit le premier chap-
pitre fait en lieu de proheme ou
de prologue.
Science yconomique et aussi
politique pas seulement ne
diffèrent tant comme diffèrent
une privée maison et une cité
commune, qui sont les com-
muns noms des matières diffu-
sément traittées es deux
livres de Politiques et de Ycono-
miques, qui sont deux sciences
pratiques quant a la greigneur
partie d'icelles. Car yconomique
traitte seulement de bien gouver-
ner une et chascune maison en
singulier et en particulier. Et
1. qui sont à son propos principal. Édit.
TRADUCTION FRANÇAISE DES ÉCONOMIQUES D ARISTOTE
471
Texte. Maiz avecques ce elles
différent en ce que politique est
de plusieurs princes, et ycono-
mique est monarchie ^
politique traitte de bien gouver-
ner, ordonner et régir une cité
commune atout ung peuple. Mais
je dis oultre que ces deux sciences
diffèrent entre elles telement que
politique considère plusieurs
princes seigneuriaux ensemble,
mais yconomique est nommé[e]
monarchie, c'est à dire seigneurie
pertinent a ung seul homme ou
femme.
Car, ainsi comme assés appert
par le chappitre viii'' du tiers
livre de Politiques, trois manières
sont de bonne et droitte policie.
En l'une de ces trois, que
l'en nomme royaume, ung seul
homme tient le souverain prin-
cipat, et si est autrement nommé
monarchie. Et en chascune des
deux autres policies, qui sont
nommées aristocracies et com-
munes policies, plusieurs hommes
tiennent le principat. Mais en
toute bonne yconomie est un et un
seul homme seigneur, pourquoy
tele seigneurie est proprement
nommée monarchie. Car monos
en grec signifie ung, et archos
signifie prince. Et cestui monar-
che, en maintes escriptures divines
et humaines, est nommé pater
familias.
CHAPITRE U CHAPITRE II
De (5/c) maison est partie ce que Homme ou femme qui ont
a humain entendement, et aussi humain entendement, et aussi
possession e[s]t partie de maison -. qui ont possessions des choses
1. est d'une monarchie. Édit.
2. Se maison est partie de cité selon humain entendement, aussi posses-
sion est partie de maison. Éd.
Glose. Quar, si comme il appert
par le viii'' chapitre du tiers de
Politiques, trois espèces sont de
bonne policie. En une, c'est assa-
voir en royaume, un seul tient le
souverain prince et est monarche,
et en chascune des deus autres,
qui sont aristocracie et commune
policie, pluseurs tiennent le
princie. Maiz en toute bonne
Yco[no]mie un seul est seigneur,
et pour ce elle [est] dite monar-
chie \ de monos en grec, qui est
un, et de archos, que est prince
ou seigneur, et cellui que l'en
appelle en latin pater familias.
472
L. DELISLE
Glose. 11 entent par maison
communité domestique avecques
les appartenances.
Texte. Et comme ainsi soit que
de chascune chose la nature est
trouvée par coj^noissance en ses
parties très petites, semblablement
est il de maison.
Glose. Quar de chascune chose
qui est composée, la congnois-
sance de ses parties la fait cong-
noistre, et donques convient il
congnoistre les parties de maison,
et pour ce dit il après :
Texte. Ktdecedisoit un appelle
Esyodus que en maison convient
que le seigneur soit première-
ment, et la femme et le beuf qui are
la terre, et ceste chose, c'est assa-
voir le beuf, est premièrement
pour grâce et afin d'avoir nour-
rissement, et l'autre chose, c'est
la femme, est pour grâce des
enfans.
Glose. Pour les concevoir et
nourrir. Et, si comme il appert
ou premier chapitre de Poli-
tiques, le beuf qui are est es
povres gens en lieu de ministre
ou de cerf. Et donques ces trois
parties sont nécessaires a maison
quelconque, tant soit petite ou
povre, c'est assavoir le seigneur
et sa femme, et qui les serve.
Quar se aucune de ces trois
choses defîailloit en un hostel, ce
ne seroit pas maison complète-
ment et proprement selon la
première institucion naturele,
maiz seroit maison imparfaite ou
mondaines, sont partie de maison,
cest a dire communité domes-
tique, avec les autres circons-
tances pertinens a yconomie. Or
est ainsi que de chascune chose
mondaine la nature et naissance
est trouvée et congneue en ces
parties très petites, et ainsi est il
des parties de maison ; car de
chascune chose composée et faitte
de diverses parties, la cognois-
sance de ces parties fait icelles
congnoistre, et convient doncques
congnoitre les parties de la mai-
son.
Et pour ce disoit Esiodus, ung
philosophe grec, que en maison
bien ordonnée convient estre au-
cun homme seigneur, et la femme
et le beuf, ou autre beste qui are
la terre, qui rende fruiz conve-
nables a vie humaine, et de toutes
autres bestes le beuf est conve-
nable a maison pour linable cause
d'avoir par son labeur neccessaire
en commun nourrissement. Et la
femme est la maison pour finale
(sic) grâce et cause d'avoir enfans,
qui hereditent et succèdent au
père et a la mère et aux posses-
sions de la maison. La mère aussi
est pour concevoir et nourrir ses
enfans.
Ces trois parties doncques sont
neccessaires a maison quelconque,
c'est assavoir le seigneur et sa
femme et le beuf, qui largement
signifie chascun servant de mai-
son. Et se aucune de ces trois
choses faillent en la maison, lors
pas ne seroit maison propre ne
TRADUCTION FRANÇAISE DES ÉCONOMIQUES D ARISTOTE
473
diminute, et comme chose muti- acomplie, selon la première et
lée et tronchée. naturelle institucion, mais seroit
maison imparfaitte et diminuée.
Cy fine le premier livre d'Yco-
nomiques.
LIVRE II LIVRE II
Ci commence le seeont livre de Et commence le second livre
Yconomique, ouquel il détermine qui contient viii chappitres.
en especial et plus complètement En cestui second livre de Yco-
de communicacion nupcial ou de nomiques Aristote especialement
mariage, et contient vni cha- détermine et plus complètement
pitres. de communicacion nupciale, c'est
a dire mariage, et contient cestui
livre VIII particuliers chappitres.
CHAPITRE I
Ou premier chapitre il déter-
mine comment la femme se doit
avoir ou regart des choses autres
que son mari.
Il convient que la bonne femme
ait dominacion et seigneurie sus
toutes les choses qui sont dedenz
la maison, et que elle ait la cure
de toutes ces choses selon les
lays escriples.
Glose. Aristote met en ce cha-
pitre VI règles. Et ceste première
est a entendre que la femme ait
la cure et la garde et ordenance
des choses qui sont ou vont aval
l'ostel, maiz non pas de toutes
universalment, si comme des tré-
sors du mari ou de teles choses.
Item il n'est pas a entendre que
CHAPITRE I
... Et commence le premier
chappitre, ouquel Aristote déter-
mine comment la femme doit
faire au regars des choses qui
sont autres et differens de choses
pertinens au mary.
Il convient que la bonne femme
de chascune maison ait l'égale sei-
gneurie sur toutes choses qui
sont dedens la maison, et que
aussi elle ait la cure et solicitude
de toutes choses domestiques,
selon les lois publiques. Et par
ceste première règle' nous enten-
dons que la femme ait la cure et
la garde des choses qui discourent
et sont en la maison, mais non
pas généralement de toutes choses,
comme de trésors, de joiaulx et
1. Laurent de Premierfait ou le copiste a oublié l'annonce des règles
posées par Aristote.
474
I.. DELISLi:
elle- ait tele dominacion que elle
les puisse aliéner ou vendre fors
aucunes petites; et pour ce dit il
« selon les lays », quar les législa-
teurs seulent mettre lays et esta-
tus sur telles choses.
Texte. Item elle ne doit souf-
frir que nul entre en la maison se
le mari ne la commandé.
Glose. C'est a dire contre sa
voulenté, et ce monstre il après par
III raisons.
de précieuses marchandises, sans
riens aliéner ne vendre ou preju"
dice de la maison.
Item la bonne femme ne doit
souffrir que aucun homme ou
femme estrange entre en la mai-
son, se le mary ne le veult ou
commande, ainsi comme nous le
monstrerons cy après par trois
raisons...
CHAPITRE II
Ou secont chapitre il monstre
comment la femme se doit avoir
ou regart de son mari.
Maiz pour certain c'est chose
décente, avenante et appartenante
que femme bien composée et bien
ordenée prengne les meurs de son
mari, et que elle les impose à sa
vie comme lays et règles, et ait
opinion que ces meurs et ces lavs
luy furent imposées de Dieu
quant son mari et elle furent
conjoinz ensemble par mariage et
par fortune.
Glose. C'est a entendre des
meurs qui ne sont vicieuses, si
comme en veillier, en dormir, en
CHAPITRE II
Ou second chappitre Aristote
monstre la forme selon laquelle
la bonne femme se doit maintenir
au regard de son mary en bonne
yconomie de maison.
Nous, ou premier chappitre de
ce second livre, avons monstre
par règles et conclusions comment
la bonne femme doit faire au
regard des choses qui sont autres
et differens des choses pertinens
au mary de la maison, usant de
bonne yconomie. Mais ores pour
certain est chose décente et perti-
nent montrers que femme bien
assignée et ordonnée en coustumes
honestes prengne et ensuive les
approuvées et loables coustumes
de son mary, et que par toute sa
vie, elle garde et impose a soy
comme droittes lois patriennes et
comme droittes règles. Et si con-
vient que la femme ait certain
opinion et créance que les lois du
mary lui furent imposées de par
Dieu, quant elle et son mary
TRADUCTION FRANÇAISE DES ÉCONOMIQUES D ARISTOTE
475
boire et mengier sobrement, et en
teles choses. Quar quant aus
temps et aus lieux et a la quan-
tité et qualité des choses et aus
autres circonstances, elle se doit
conformer a la voulenté de son
mari. Et en ce elle fait le plaisir
de Dieu, si comme il appert par le
texte, quar adonques les mariages
estoient faiz es temples par la
gent sacerdotal, qui comman-
doient de par Dieu a la femme
ceste obédience.
Et de ce que il dit Et par
fortune^ l'en doit savoir que
nature encline a mariage, et il
est accompli par consentement de
voulenté, maiz que cestuy ait
ceste {sic), ce est en partie et
communément a fortune.
Texte. Et se elle seuffre et
porte paciemment et humblement
ces choses, elle gouvernera legie-
rement la maison ; et se non, elle
aura plus fort à faire.
Glose. Quar se le mari veult
une chose et elle vueille l'autre,
ilz seront a descort. Après il met
un aultre enseiernement.
Texte. Et pour se est ce
chose avenante et appartenante
que elle soit d'un courage
avecques son mari et se acorde a
lui et le serve jouxte son vouloir,
non pas seulement quant il eschiet
et que il vient a prospérité des
choses et a autre gloire.
Glose. Par prospérité il entent
furent conjoinctz par mariage et
par fortune, qui de par Dieu
prinst et tient grande seigneurie
sur les choses mondeines. Car,
selon toutes lois, mariages ont
esté et sont solemsnisez et con-
fermés par les prestres, qui à la
femme, estant dedens les temples
des Dieux, commandoient ceste
obédience en toutes choses
honestes et utiles.
Et se la femme souffre et porte
en pacience et en humilité ces
choses icy dictes, elle gouver-
nera legierement et bien la mai-
son. Et se elle est mal conseillée
et résiste aux justes lois de son
mary, elle aura plus dure chose à
faire et a souffrir ; car par
diverses voulentés femme et mary
venroient a descort et a haynes,
par quoy toute leur yconomie
périra.
Or affiert doncques pour autre
enseignement que en yconomie
pertinent et belle chose soit
que la femme soit d'un courage
avecques son mary et concor-
dant a lui, et quelle le serve
selon sa voulenté honneste, et
non pas tant seulement quant il
eschiet que le mary vient a pros-
476
L. DELISLE
richeces, et par autre gloire i perité et richesse et a autre gloire
entent honneur. de honneur mondaine, mais mes-
Texte. Maiz meisme en adver- mement en temps de adversité et
site. de fortune.
FIN DC DERMEK CHAPITRE
Texte. Pour lesqueles choses il
est bien convenable que lomme
et la femme considèrent en propre
et en commun.
Glose. Quar aucunes choses
sont propres au mari, et aucunes
propres a la femme, et aucunes
communes aus deus ou a toute la
maison.
Texte. Justement et a touz tant
aus Dieux comme aus hommes.
Glose. En obéissant aux lays
divines et aus lays humaines, et en
rendant a chascun ce qui est sien,
selon le commandement de Dieu
qui dit Reddite que sunt Cesaris
Cesari, et que sunt Dei Deo.
Texte. Et appartient que
Tomme, tant comme il a vie, con-
sidère et pense moult de soy avoir
justement a sa femme et a ses
filz et filles et a ses parens.
Glose. En attribuant et faisant
a chascun les honneurs et les
1. Le ms. povie considérant.
2. Propices dans le ms.
FIN DU DERNIER CHAPITRE
Pour conclure toutes les choses
dessus dictes, nous disons que
convenable chose est que le mary
et la femme considèrent ' en
propre et en commun pour et
envers les choses domestiques,
desquelles les aucunes sont
propres - au mary, comme nego-
ciacions, c'est à dire marchan-
dises et fortes euvres de corps,
et aucunes sont propres a la
femme, comme est la nourriture
des enfans et l'adressement des
utencilles de la maison ; et
aucunes choses sont communes
au mary et a la femme, comme
sont la garde et la distribucion
des biens de la maison. Il con-
vient doncques que le mary et la
femme considèrent en propre et
en commun, justement, envers
tous, tant les Dieux comme les
hommes, en obéissant aux lois
divines et humaines, et en ren-
dant a chascun sa propre chose.
Va appartient aussi, que, tandis
que Tomme vit, il tousjours con-
sidère et pense moult en son
courage a soy justement maintenir
envers sa femme, ses enfans et ses
parens, afin qu'il attribue et face
a chascun telz honneurs et prouffît
TRADUCTION FRANÇAISE DES ÉCONOMIQUES d'aRISTOTE ïll
biens que len luy doit faire comme il leur doit, selon ce que
jouxte ce que fu dit ou quart nous deismes ou lui'- précèdent
chapitre. ¥A me semble que chappitre de cestui présent nostre
les textes sont corrompuz en livre de Yconomiques.
ceste partie ou est dit : eum qui
hahef l'ifam. Et n y a pas bonne
construction.
Cy Une Yconomique. Cy fine le livre d'Yconomiques
d'Aristote, translaté par maistre
Laurens de Premierfait. Explicit.
L. Delisle.
LES
PREMIERS HISTORIENS
DES MOSAÏQUES ROM A lA ES
I
L'attention des lettrés du Bas Empire et du moyen âge sest
portée sur les mosaïques longtemps avant que la science des
antiquités chrétiennes eût pris naissance. La richesse de la
matière première, l'intérêt que ces monuments otfraient au point
de vue de 1 histoire relig-ieuse, les inscriptions qui les accompa-
gnaient, voilà les trois points qui ont tout d'abord frappé les
poètes et les chroniqueurs, les hagiographes et les épigraphistes.
Grâce à un concours de circonstances si favorable, nous possé-
dons, sur les vicissitudes de cet art, des informations infiniment
plus complètes que sur celles de la peinture ou de la sculpture ',
sans compter le secours que nous pouvons tirer des mono-
grammes, des portraits historiques, des documents de toute
espèce contenus dans les mosaïques encore existantes, surtout
dans celles de la Ville Eternelle.
Les poètes sont les premiers qui se soient occupés des
mosaïques : c'est à Saint Damase, à Prudence, à Saint Pau-
lin de Noie, que nous devons les descriptions les plus
anciennes.
Le premier en date parmi les recueils épigraphiques consacrés
à la ville de Rome, le célèbre Itinéraire d'Einsiedeln, composé
au viii^ siècle par quelque disciple d'Alcuin, nous a conservé
un certain nombre d'inscriptions chrétiennes et parmi elles plu-
■1. Voy., entre autres, J. de Schlosser : Beilrsege zur Kunslçjeschichte aus
den Quellen des frûhen Mittelalters, Vienne, 1892.
LES PKEMIEUS HISTORIENS DES MOSAÏQUES ROMAINES i71)
sieurs inscriptions tracées sur des mosaïques (Arc de Saint-
Pierre, — Abside de Sainte-Anastasie, — Abside de Saint-
Pancrace, etc. '). Les services que nous rend ce recueil sont de
deux sortes : il nous apprend d'abord que les inscriptions en
question existaient déjà au viii*^ siècle; en second lieu, il nous
fournit la leçon exacte et authentique de celles d'entre elles
qui depuis ont pu éprouver des chang-ements ou des mutila-
tions. L'auteur ne s'intéresse d'ailleurs qu'à l'épigraphie et
omet même de nous dire si les inscriptions qu'il reproduit
sont ou non en mosaïque.
Le document le plus précieux que nous possédions sur l'his-
toire des arts à Rome, du iv® au ix« siècle, le Liber Pontifîcalis,
d'une exactitude si méticuleuse, quand il s'agit d'enregistrer les
vases d'or ou d'argent ou les étoffes brodées donnés aux églises
de la Ville Eternelle, ne prononce pas une seule fois, avant le
v*' siècle, le mot « musibum » -. Il emploie à la vérité quelques
termes offrant, du moins dans la majorité des cas, un sens ana-
logue. Quand il dit par exemple qu'une église a reçu une déco-
ration d'une beauté merveilleuse — (( mirœ pulchritudinis », —
il y a lieu de croire qu'il entend parler de mosaïques. Je suis
assez disposé également à traduire parfois de cette manière
l'expression de <( metalla», si fréquente dans la vieille chronique
papale : elle n'est pas toujours synonyme de marbres, et la
preuve c'est quelle figure à peu près invariablement dans les
inscriptions des mosaïques d'émail, où elle forme d'ordinaire la
fin du premier vers :
Aurea concisis surgit pictura metallis
Dans le passage suivant surtout le doute n'est pas permis :
<( Absidam [sanctae Praxedisj musibo opère ornatam, variis
1. Publié par Mabillon dans ses Vêlera Analecta (t. IV.) , par Haenel
dans YArchiv fur Philologie (t. V, 119-138), par M. Jordan, dans sa Topo-
graphie der Stadt Boni im Alterthum [l. II, p. 646-663; Berlin 1871), par
Urlichs, dans son Codex Urbis Romœ lopographicus (p. 59-79).
2. Le mot « musibum » fait son apparition dans la biographie d'Hilaire
(461-468) : « fecit... lacum porphyi-eticum... undique ornatum ex musibo..*
{Liber Pontifîcalis, éd. Duchesne, t. I, p. 243).
480 EUGÈNE MUNTZ
decenter coloribus decoravit. Simili modo et arcum triumphalem
eisdem metallis mirum in modum perficiens compsit '.»
L'arc triomphal en question n'étant orné que de mosaïques, et
non de marbres, le mot de « metalla, » ne saurait avoir ici que
la première de ces deux significations -.
Pour les mosaïques des époques suivantes, le Liber Pontifica-
lis nous fournit des dates, plus ou moins approximatives, et rien
de plus. Les auteurs de cette compilation, d'une inintelli-
gence si rare, n'ont jamais eu l'idée de demander des renseigne-
ments à ces peintures, dont plus d'une est une page d'histoire ;
les portraits qui y figurent, les inscriptions qui les accom-
pagnent, sont restés lettre morte pour eux, tandis que leur
confrère Agnelli, le biographe des archevêques de Ravenne,
tirait un parti si brillant des monuments du même genre con-
servés dans sa ville natale ^.
Ce n'est donc point à l'aide des mentions si sommaires du
Liber Pontificalis qu'il est possible de reconstituer les ouvrages
perdus, ou de fixer Tàge de ceux qui sont parvenus jusqu'à nous.
Nous trouverons un secours plus efficace dans un document
antérieur à la dernière rédaction du Liber Pontificalis : je veux
parler de la lettre adressée par Adrien 1" à Gharlemagne, à
l'occasion du second concile de Nicée et de la discussion relative
au culte des images. Le saint pape y passe en revue les églises
que saint Sylvestre ou ses successeurs du iv*' siècle ont fait
décorer de peintures ou de mosaïques : <( in primo sancto conci-
lie saepius ostensum est, quia S. Silvester papa, et Gonstanti-
1. Lib. Pont., in vita Paschalis I S; éd. Duchesne, t. II, p. "j4.
2. Voir cependant, dans la vie de Léon III, § xcii it. II, p. .3031 les
expressions « marmorum metallis ornavit, » et « metallis marmoreis
platonas posuit. » (Liber pontificalis, t. II, p. 306). L'acception du
mot « metallum », comme synonyme de mosaïques, est restée inconnue à
Ducange et à ses continuateurs, y compris M. Fabre. il faut également rec-
tifier sur ce point la traduction donnée par M. de Rossi du mot « metallum »
i>( E noto che metalla negli storici epigrammi delle nostre basiliche signi-
fica lastre marmoree ». Bullettino, t. V, p. 65).
3. Comparés à la chronique romaine, le Liber Pontificalis de Naples et
surtout celui de Ravenne peuvent passer pour de vrais chefs-d'œuvre de
science et de goût. — La composition de celui de Ravenne a exigé plusieurs
années; il y est question de faits qui se sont passés en 839, en 841, etc.
LES PREMIERS HISTORIE.NS DES MOSAigUES ROMAINES 481
nus christianissimus imperator venerati sunt sacras imag-ines...
tani in musivo quamque in caiteris historiis cutn sacris imagini-
bus ornatis * ».
C'est un épigraphiste qui nous a rendu pendant cette période
les services les plus incontestables. L'auteur du célèbre « Codex
palatinus », que Gruter, qui l'a publié-, attribuait au xv"^ siècle,
mais qui est en réalité du xi'' •^, a transcrit avec une prédi-
lection marquée les inscriptions métricpies de la plupart des
mosaïques de la Ville Eternelle, mais il n'a pas poussé la curio-
sité plus loin.
Jamais il ne nous apprend de quelle espèce d'ouvrages ces
vers faisaient partie (« in paradiso beati Patri, — in fonte ejus-
dem Ecclesiae, etc. » : voilà les seuls renseignements qu'il joint
à ses transcriptions ; souvent même il néglige de nous dire où se
trouvent les épigraphes qu'il s'est plu à copier. Ce n'est donc
qu'en les combinant avec d'autres documents recueillis par lui
que nous pouvons en tirer parti; ajoutons que, ces conditions
remplies, le recueil nous est du plus grand secours, puisqu'il nous
donne le moyen de reconstituer, à l'aide de ces inscriptions dont
la plupart, sans lui, ne seraient pas parvenues jusqu'à nous, la
décoration des principales basiliques de Rome.
D'autres documents encore, datant du moyen âge, — chro-
niques, vies de saints, etc. — doivent être pris en considération.
Mais comme ils ne touchent à notre sujet que d'une manière
accidentelle, on ne les signalera pas ici.
II
Le moyen âge proprement dit et la Renaissance à ses débuts
sont d'un faible secours pour l'histoire de l'art chrétien primitif.
En ce qui concerne les mosaïques, à peine s'ils en font men-
1. Labbe, Sacrosancta Concilia, t. VIII, p. 1591.
2. Insc. roman. Corpus, p. mclxiii-mclxxvii.
3. De Rossi, Inscripiiones, i. I, p. vu, note 3.
Mélanges Paul Fabre. 31
482 EUGÈISE MIJNTZ
tion : ne leur demandons pas de les décrire, ils en seraient inca-
pables, tant leur attention est absorbée par d'autres spectacles.
Les sépultures des martyrs d'abord, les ruines antiques ensuite :
voilà ce qui frappe les pèlerins qui se succèdent, des siècles
durant, dans la Ville Eternelle. Les créations des papes n'arri-
veront jamais à égaler dans leur estime les glorieux souvenirs
de l'Empire romain. Obélisques et statues équestres, arcs de
triomphe et cirques, thermes et amphithéâtres, c'est là ce qui, à
leurs yeux, faisait de Rome la capitale du monde; les basi-
liques chrétiennes pâlissaient à côté de ces ruines colossales.
Excusons leur partialité : jusqu'à nos jours, sur ce sol si
souvent ravagé, les vestiges de la puissante antiquité n'écrasent-
ils pas l'œuvre des <( secoli di mezzo » ! De là vient que les Iti-
néraires, la Notitia ecclesiarum urbis Bomœ ', la Descriptio
plenaria totius Urbis, la Graphia aurese urbis Bomœ, les Mira-
bilia, nous apportent si peu d'éclaircissements sur les incrusta-
tions des églises romaines.
Les monographies composées dans la ville même ne témoignent
guère d'une indifférence moindre pour cette classe de monuments.
L'histoire de la basilique vaticane, écrite au xii^ siècle par le
chanoine Pierre Mallius -, sert tout au plus à nous apprendre si
telle ou telle mosaïque existait encore de son temps ; bien sou-
vent même il est impossible de savoir si l'auteur parle de visu,
ou s'il se contente de copier le Liber Pontificalis. Les anciennes
descriptions du Latran et de Sainte-Marie-Majeure contiennent
des données un peu plus précises, mais seulement sur deux
mosaïques, celle de la façade du premier de ces sanctuaires et
celle de l'abside du second.
Il ne faut pas davantage se faire illusion sur l'intérêt des
recueils épigraphiques appartenant à la fin du moj^en âge.
La presque totalité des inscriptions en mosaïque n'avait-elle pas
déjà été relevée par les collectionneurs des âges précédents et
en particulier par l'auteur du manuscrit palatin! Quant aux
notes qui accompagnent ces recueils, elles ne nous apprennent
1. De Rossi, Roma sotlerranea, t. I, p. 138.
2. Copie manuscrite à la Chigienne : G. III, 74.
LES PREMIERS HISTORIENS DES MOSAÏQUES ROMAINES 483
rien de nouveau. Cette observation s'applique au recueil espa-
gnol de la Bibliothèque Chigi : Inscriptiones ecclesiarum
Romanœ urbis, collecise a Carollo de Secua, Antonio Bosio et
Joanne Severano (p. 42 ; église S. S. Sylvestre et Martin :
« Sergius hanc coepit ») '.
III
La Renaissance, qui a remis au jour tant de chefs-d'œuvre
de l'antiquité classique, a inauguré pour les monuments de
l'antiquité chrétienne une période de vandalisme qui s'est pro-
longée jusque fort avant dans le xviii"^ siècle. Sans doute, bien
des peintures, bien des mosaïques des premiers temps, avaient
été détruites pendant le moyen âge, mais elles ne l'avaient du
moins pas été au nom des principes du goût. Il était réservé à
Nicolas V, à Sixte IV, à Léon X, à Sixte V, à Paul V, d'entre-
prendre des démolitions systématiques, de joncher de ruines les
abords des deux grands sanctuaires de la Ville Eternelle, le
Latran et le Vatican. Leur exemple n'a trouvé que trop d'imita-
teurs jusqu'à une époque bien rapprochée de nous.
Les savants partagèrent pendant longtemps cette intolérance;
c'est aux antiquités classiques exclusivement que profitèrent
leur premiers elTorts.
Flavius Blondus de Forli, dont la Rama instaurata marque
un progrès si considérable dans le mouvement archéologique du
xv^ siècle, fait peu de cas des monuments chrétiens ; dans sa
description de Saint-Pierre, par exemple, il ne mentionne même
pas les mosaïques qui, de son temps, y reluisaient encore sur
toutes les parois.
Mapheus Veggius, dont le sujet même, le traité de Bebus
memorabilibus Basilicœ S. Pétri, comportait un examen plus
approfondi des productions de l'art chrétien primitif, ne leur
témoigne pas moins d'indifférence.
1 . Voir sur tous ces ouvrages : de Rossi, Inscriptiones. — Piper, Einlei-
tung in die monumentale Théologie (p. 800 et suiv.).
484 EUGÈNE MUNTZ
Les artistes imitaient Tinsouciance des archéologues. L'auteur
du célèbre recueil de la Barberine, Giuliano da S. Gallo ', ne
nous a transmis que quelques rares croquis d'édifices chrétiens.
Ce sont :
Fol. 18. le plan de Sainte-Sophie de Constantinople ;
Fol. 31. la '< meta dvina del oto face di dentro del batesimo di
Costantino in Roma )) ;
Fol. 41. \° Peintures et incrustations de Sant-Andrea in Bar-
bara (publiées dans le jBu^/e////20 de M. de Rossi^ 1871, pi. I-IV
et texte, p. 9 et ss. i.
Fol. 38, le mausolée de Théodoric, etc.
Il en est de même de la plupart des auteurs du xvi'' siècle - :
Albertini, lauteur de l'opuscule de Septeni Mirabilihus urbis
Romœ 3, Andréa Fulvio, dont le traité De Basilicis et Templis
sub christiano rilu excitatis n'est guère qu'une simple énumé-
ration, Alberti ^, Lucio Fauno 5, Lucio Mauro ^, Marliani ',
\. Barb. 822 c Questo libro è di Gitiliano di PVancesco Giamberti archi-
tecte nuovamenleda San Gallo chiamato, con molti disegni misurati e tratti
dallo anticho, chominciato a. d. n. s. MCCCCLXV in Roma. »
2. Dans le second volume de ses Inscriptiones christanse Urbis Roinœ
septimo sœculo antiquiores (1888), M. de Rossi ne s'est malheureusement
occupé que des auteurs antérieurs au xvi^ siècle.
3. Opiisculum de Mirahilibus novae et veteris Urbis Ronise. La première
édition est de laiO (préface datée de 1309; ; la seconde de 1515; puis
l'ouvrage a été réimprimé dans De Roma prisca et nova varii auctores
(Rome, chez Mazzocchi. lo23). L'édition de l.")08, dont parle Ranghiasi, l'au-
teur de la Bihliografia slorica délia cittk e luoghi dello Statopontificio [Rome ;
1792-1793) ne saurait être identique avec le de Stationihus Urbis Romœ,
qu' Albertini lui-même cite à chaque page de ses Mirahilia, car ce dernier
ouvrage semble n'avoir jamais vu le jour. Un autre opuscule du même
auteur, sorti en 1510 des mains de Mazzocchi, ne se co mpose que de 7 feuil-
lets : Septem Mirabilia orbis et urbis Rimm, Florenlime civitatis cum epy-
taph. put. Citons encore, du même, le Memoriale di moite Statue et Pic-
ture che sono nella inclyta cipta di Florenlj-a (1310, réimprimé à la suite du
t. 11 de l'éd. allem. de l'Histoire de la Peinture de Crowe et Cavalcaselle).
4. Antiquitates Urbis. 1327, fol. XCVII V ~ XCVIIIl.
3. De Antiquitatibus Urbis Romœ... Venise, 1548, 1349, 1332, 1533, 1558
1559.
6. Le Antichità délia città di Roma. Venise, 1362.
7. Urhis Romœ Topographia. Rome, 1544. — Venise, 1388 — Oettinger
{Archives historiques; Carlsruhe, 184! ; p. 413' cite en outre des éditions
de 1534, de 1339, de 1330, de 1532, de 1573, de 1622.
LES PREMIERS HISTORIE>S DES MOSAÏQUES ROMAINES 48o
Gamucci ', Panciroli 2, et une infinité d'autres historiens de la
seconde moitié du xvi® siècle.
Le premier, l'illustre moine véronais Onofrio Panvinio comprit
l'importance des antiquités chrétiennes, non seulement au point
de vue de 1 histoire ecclésiastique, mais encore à celui de l'art
proprement dit. Ce travailleur infatig-able, qui, pour parler avec
Montfaucon [Musœum italicinn, t. Il, p. 279), « omnes quotquot
antea scripserant eruditis suis lucubrationibus obscuravit », et
qui mourut à trente-huit ans (I068), en nous laissant un œuvre
dont l'étendue et la portée nous remplissent encore aujourd hui
d'admiration, doit être considéré comme le vrai père de l'archéo-
log-ie chrétienne.
Dans son traité de Sepfem Urhis ecclesiis '\ il décrit les basi-
liques de la Ville Eternelle avec une précision inconnue avant lui ;
la topographie, l'âge, le style, les ornements de ces monuments
sont soumis à la critique la plus pénétrante ; à une connaissance
approfondie des documents d'archives et des inscriptions se
joint chez l'auteur uu goût d'une sûreté remarquable, du moins
eu égard à son époque ; beaucoup de ses jugements n'ont rien
perdu de leur autorité.
L'histoire du Latran et celle du Vatican ont, en particulier,
été éclairées par Panvinio d'une lumière nouvelle. Le cardinal
Mai n'ayant publié dans son Spicilegium Romanum (t. IX) que
des extraits de ces deux ouvrages, il nous faudra toujours recou-
rir au manuscrit original, dont heureusement nous possédons
d'assez nombreuses copies.
Non moins précieuses sont les notes prises par Panvinio dans
ses visites ^aux églises. M. de Rossi a le premier signalé l'impor-
d. Le Antichità délia città di Romu. Venise, 1365, 1369, 1380, 1388.
2. / Tesori nascosti nell' aima città di Borna. Rome, 1600.
3. Rome, 1370. — Une édition italienne, due à M. Ant. Lanfranchi, parut,
la même année, dans la même ville,
4. Le traité de Basilicœ Vatican^ Prœstantia figure à la Bibliothèque du
Vatican, dans les Archives de la Basilique du Vatican, sous le n" 10 g, à la
Barberine, à la Chigienne, sous le n° g. 111, 74, à la Bibliothèque nationale
de Paris, sous le n" 3179 du fonds latin.
Voy. les Annales de Vlnstitut de Correspondance archéologique, 1862,
p. 228-230, le Bulletin de M. de Rossi, 1867, p. 63, 1870, p. 110 (éd. franc.),
la Borna sotlerranea, t. 1. — Atti e Memorie drlle BB. Deputazioni di
486
EL'GENE MUNTZ
tance des manuscrits conservés à la Vaticane (n"* 3451, 6780 ',
en même temps qu'il a fait connaître les difficultés presque insur-
montables qu'offre le déchiffrement de ces caractères microsco-
piques, tracés à la hâte pour l'usage exclusif de l'auteur ',
On chercherait en vain dans les dictionnaires biographiques
ou bibliographiques le nom de Pompeo Ugonio, l'auteur de
YHistoria délie Stadoni di Roma flo88j. Et cependant les manu-
scrits de cet érudit archéologue, conservés soit à la Bibliothèque
Barberine, soit à la Bibliothèque de Ferrare, abondent en infor-
mations inappréciables 3.
Par contre, le grand analyste de l'Eglise, Baronius, a fait
preuve d'une indifférence coupable pour les productions de l'art.
Sans doute une curiosité poussée trop loin aurait juré avec Tim-
portance et la gravité de la matière, mais même, à ne se placer
qu'au point de vue de l'histoire, que de renseignements pré-
cieux les peintures ou les mosaïques des églises romaines n'au-
raient-elles pas pu lui fournir î L histoire de pontificats tels
que ceux de Sylvestre, de Damase, de Léon III, de Pascal I,
de Léon IV, ne saurait être complète sans le tableau de leur
activité artistique.
Dans son édition du Martyrolofje aussi, Baronius aurait pu
tirer un parti bien plus considérable de l'iconographie chrétienne;
mais à peine si de loin en loin il daigne consulter une mosaïque,
une peinture des premiers siècles.
Sloria patria per le Provincie niodenesi e parnumsi, 1872, l. VI, p. 207-227
(article de M. Ronchini sur Panvinio, avec douze lettres inédites .
1. Le manuscrit n° 3i39 de la Vaticane est un gros volume rempli de
dessins de bas-reliefs, de vases, etc. ; ainsi que de quelques rares dessins
d'édifices consacrés au culte chrétien TéglisL' de SS. Cosme et
Damien), avec des notes fort sommaires. L'on n'y trouve ni dessins de
peintures, ni dessins de mosaïques.
2. (Cod. vat. 6780). « La scrittura del Panvinio, clie è sempre strana-
mente varia e mista di parti quasi calligrafiche con parti quasi stenogra-
fîche, quivi (dans le passage cité) è d'una minutezza, negligenza e fretta,
che a prima giunta mi fecero disperare del trarne un' intera lezione. Ma a
poco a poco ho deciferato quasi tutto lo scritto, eccetto poche parole che
lascero in bianco » i De Rossi, Bullellino, 18()7, p. 63).
3. J'ai analysé quelques-uns de ces recueils dans la Revue de l'art chré-
tien de 1898, (p. 111-113 ;; mais il reste énormément à faire.
LES PREMIERS IIISTORIE.NS DES MOSAÏQUES ROMAINES 487
Ajoutons que c'est sous les auspices de Baronius, titulaire de
l'église des SS. Xérée et Achillée, que s'est accomplie la res-
tauration brutale de cet édifice, restauration qui a eu pour
résultat de mutiler la mosaïque et d'y supprimer le monogramme
de Léon III, que P. Ugonio y avait encore vu et dont, sans lui,
nous aurions ignoré l'existence.
Une mention toute particulière doit être accordée aux savants
étrangers qui, vers cette époque, commencèrent à s'occuper
d'une manière suivie de l'étude des antiquités romaines : ils
n'ont pas manqué d'imitateurs dans les temps modernes et les
grandes publications des d'Agincourt, des Bunsen, des Roller,
sont là pour nous dire ce que la Ville Eternelle doit de recon-
naissance aux ultramontains. Parmi les Espagnols, citons Ciac-
conio ^ ; parmi les Flamands^ de \A inghe et Lheureux -, qui
s'associèrent aux recherches de Bosio ; parmi les Allemands,
Gruter et Gretser (ce dernier possédait un dessin du Triclinium
du Latran).
La France s'occupa moins de ces études. L'archéologie clas-
sique absorba toute l'attention de ses érudits ou des artistes, tels
que Monjosieu, du Pérac, Périer, Boissard.
IV
Au xvii^ siècle enfin, l'étude des vénérables restes de la pein-
ture en mosaïque, alors encore si nombreux à Rome, forma
l'objet d'études assidues, dignes d'un tel sujet,
Jacques Grimaldi (-]- 1623) leur consacre une longue suite de
dissertations, en partie encore inédites, que j'ai essayé de faire
connaître dans un mémoire spécial ^.
i. Voy. mon travail sur Les Sources de l'Archéologie chrétienne dans les
Bibliothèques de Rome, de Florence el de Milan. Extr. des Mélanges publiés
par VEcole française de Rome, t. VIII. Rome 1888.
2. Jean l'Heureux (Macarius), Har/ioglypta sive Picturœ et Sculpturx
sacrœ antiquiores prsesertimquœ Roniœ reperiuntur, publié parle R. P. Gar-
rucci. Paris, 1836.
3. Ricerche inlorno ai Lavori archeologici di Giaconio Grimaldi. Flo-
rence. 1881.
488
EUGÈNE MUMV,
Nicolas Alemanni (1583-1626) publie en 1623 son érudite dis
sertation de Lateranensibus Parietinis.
Puis, c'est une moisson de notes précieuses recueillies par
Severano ', Torrigio ^, Fioravante Martinelli 3, et bien d'autres.
Vers la même époque, le chevalier Cassiano del Pozzo com-
pose le précieux recueil de dessins, aujourd'hui une des gloires
de la Bibliothèque du château de Windsor ; digne pendant des
albums conservés à la Bibliothèque Barberini K
Cette collection mérite une analyse étendue, car elle n'a jus-
qu'ici fait l'objet d'aucun travail, même sommaire.
Les dessins exécutés par les soins de del Pozzo offrent, sauf
quelques exceptions, autant de fidélité qu'on en peut attendre
de reproductions datant du xvii'' siècle ^. Je ne m'attacherai ici
qu'à la partie intitulée : (( Mosaïci antichi », reliée, un peu au
hasard, en deux volumes, et n'en donnerai qu'une analyse très
sommaire, le temps m'ayant manqué pour en dresser un inven-
taire détaillé, et pour procéder à des identifications (j'ai laissé
de côté ceux des dessins qui manquent de légendes ou que je
n'ai pu reconnaître). Telles quelles, ces notes, j'en ai la convic-
tion, ne seront pas dépourvues d'utilité pour les travailleurs.
Tome I
Fol. 1. Mosaïque de la basilique de Sainte-Praxède (la Vierge
assise de la chapelle S. Zenon). — Voy. aussi le fol. 8.
2. Les Quatre Anges de la Ajoute du même sanctuaire.
1. Memorie snc/^c délie Sette Chiese di Borna. Rome. 1630.
2. Le sacre Grotte Vaticane. Rome, 1G39. — La Bil^liothèque Barberini
possède de Torrigio (mianuscrit XLVIII, n° 112) un << Discorso de Corpi
trovati al sepolcro di S. Pietro (année 1626) ».
3. Ronia ex ethnica sacra. Rome, 1633.
4. Voy. sur ces dernières mes Sources de VArchéolorjie chrétienne.
3. M.deRossi [Bullettino, 1871, p. 17, cf. édition franc., p. 42) n'a connu
ce recueil que par les communications que lui avaient faites quelques-uns
do ses correspondants. Il cite, entre autres, le dessin reproduisant la mar-
queterie de l'église Sant-Andrea in Barbara. Voyez aussi l'article de M. Conze
dans ÏArchœol. Anzeiger de 1864, p. 240, et l'article de M. Motze dans
les Nachrichten der Kgl. Gesellschaft der Wissenschaften in Gôttingen
(14 février 1872, p. 62-68). — Lumbroso, Cassiano del Pozzo, p. 46.
LES PREMIERS HISTORIENS DES MOSAÏQUES ROMAINES 489
3. Les Agneaux. Sainte Agnès, etc. ici.
4. Ses Andréas, ici., etc.
o. S. Pierre, S. Paul, id.
6. Sca Maria, Ses Johannis {sic), id.
10. « S. Urbano papa Quinto », de face, trônant et bénissant,
tenant de la gauche le modèle d'une église ; la tiare n'est
enrichie que d'une seule couronne.
13. (( S. Lucina, S. Laurentius, S. Paulus, iys. xc. S. Petrus,
S. Stephanus, S. Sixtus ».
14. Mosaïque de la tribune de l'église Sainte-Cécile. (Ciam-
pini, Vefera Monimenta, t. II, pi. 52).
17. Arc triomphal de Sainte-Marie du Transtévère (D'Agin-
court, pi. 18. 6).
18. Id.
19. Id.
22. Partie gauche de l'arc triomphal de Saint-Paul-hors-les-
murs : agios pavlys.
24. Plan des peintures de la basilique de Saint-Laurent hors-
les-murs.
25. Basilique de Sainte-Marie-Majeure. Adoration des Mages
(Personnage assis entre quatre anges). — Ciampini, t. I, pi. 40.
26. Id. Le Massacre des Innocents. Hierusalem.
27. Id. Le Mariage de la Vierge. Au-dessous, un groupe de
personnages ; à droite trois anges.
28. Id. L'Etimacia, entre S. Pierre et S. Paul : Xistus epis-
copus Plebi dei.
32, Partie gauche de l'arc triomphal de Sainte Praxède.
33, Mosaïques de Sainte-Marie-Nouvelle. (Ciampini, t. Il,
pi. 53).
34, Mosaïque de l'ancienne abside de Saint-Pierre : « Innocen-
tius PP. III, w etc. Excellente copie qui mériterait d'être publiée.
35, Sainte-Praxède. Concha de l'abside.
36, Id. Entrée de la chapelle S. Zenon (Ciampini, t, II,
pi. 48).
37, 38, 39. Plans, ambons, inscriptions, etc., non spécifiés.
40. Le Christ debout bénissant.
41. Mosaïque de l'église Saint-Théodore 'dans le même état
qu'aujourd'hui).
41^0 ELTiÈNE MVNTZ
42. Partie droite d un arc triomphal avec ce vers léonin
Quam qui portavit nos XPS ad astra levavit.
44. Partie g-auche du même arc :
Arbor sacra crucis fit mundo semita lucis.
Dans Pécoinçon, un Prophète tenant un philactère :
Ecce concipiet et pariât fdium.
Les Symboles des Évang-élistes.
45. Mosaïque de l'arc de la basilique de Saint-Laurent hors-
les-Murs, avec lindication des parties restaurées.
46 y°. « S. Valerianus. S. Tyburtius. S. Urbanus. »
47. Le Christ trônant. « S. Ipolitus, S. Laurentius. Innocentius
papa IIIL Gullielm. papa [sic] nepos diacon. S. Stefan., S. Eus-
tathius. »
48. La mosaïque absidale de la basilique de Saint-Clément.
49. Peintures de l'oratoire du Latran :
Sustulit hoc primo templum Galixtus ab imo,
etc.
Chalisto pp. II. Anastasius IIIL
30-62. Peintures de l'histoire de Saint-Laurent dans la basi-
lique de Saint-Laurent hors-les-murs (d'Agincourt, pi. 99).
62-64. L'Histoire du Diable peinte dans le porche de la même
ég-lise (d'Ag-incourt, pi. 99-8). Beaucoup de parties manquent
déjà dans ce dessin.
6o. Id. Quando beatus Laurentius pedes lavavit Christianis.
66-79. Id. (d'Ag-incourt. pi. 9o .
80. Mosaïque absidale de SS. Cosme et Damien.
81. Côté gauche de l'arc triomphal de Sainte- Praxède.
82. Id. Côté droit.
83. Id. Les Vieillards de gauche.
84. " Pitture nel volto délia capella superiore dietro alla tri-
buna in Santa Pudentiana ». Les quatre symboles des Evangé-
listes, 1 agneau au centre, avec des inscriptions.
85. Peinture d'une chapelle à Sainte-Pudentienne (Ciampini,
t. II, pi. 6j. Scène de Prédication et Scène de Baptême.
LES PREMIERS HISTORIENS DES MOSAÏQUES ROMAINES 491
98. « Sca Praxedes, Ses Petrus, Sca Pudentiana. » Trois
figures en pied.
91. Peinture représentant le pape en train de revêtir un sur-
plis. C'est ce dessin même que del Pozzo a communiqué à Ciam-
pini [De Sacris A^dificiis, p. 14, pi. IV).
94. Mosaïque absidale de S. Andréa in Barbara (Giampini,
t. I, pi. 76). Le Christ et six apôtres.
95. L'arc triomphal de SS. Cosme et Damien avec les sept
candélabres.
Tome II
Peintures de Catacombes, Sarcophages, Ambons, Verres
dorés. Miniatures, Tombeaux, etc.
Fol. 11. Mosaïque de la façade de la basilique de Sainte-
Cécile (DAgincourt, pi. 18, 10).
Fol. 16. Mosaïque de Tare triomphal de la basilique de Saint-
Paul hors-les-murs (Manquent, à gauche, les deux bras de saint
Paul et à droite, le bras droit de saint Pierre). Les deux ani-
maux évangéliques de gauche ont disparu.
Placidiae pia mens operis decus homne...
Gaudet pontificis studio splendere Leonis.
Fol. 17. Même basilique. La mosaïque de l'arc de la tribune.
Agios Paulus, Agios Petrus, etc.
Fol. 18. La mosaïque de Sainte-Pudentienne.
Fol. 22. Le pape Urbain V. « Come il SS. Pp. Urbano V dette
labito alla Congregatione delli Giesuati l'anno 1367 del mese di
Giugno )).
Fol. 23. « 0 stupendo miracolo che operô in Madona Tera-
dina dal Monte d. Sca. M* in Casciano ». Peinture très curieuse.
Fol. 24-26. Peinture de Saint-Laurent hors-les-murs. (D'Agin-
court, pi. 99).
Fol. 27. Peintures de Catacombes, Sarcophages, Instruments
de martyre, etc.
Fol. 38. Mosaïque de San Martino dai Monti.
Vir|,^o Maria sahitalur, stupet, annuil et gravidatur.
(D'Agincourt, pi. 105, 5).
492
EUGENE MUNTZ
Fol. 41. Mosaïque de Sainte-Marie in Cosmedin à Ra venue
(Ciampini, t. II, pi. 23j.
Mosaïque de Sainte-Agathe. Cf. fol. 46.
Fol. 42. Saint Sébastien attaché à un poteau. Deux enfants
tirent sur lui.
Fol. 43. Mosaïque de la façade de l'ancien Latran. Le pape
revêtu des ornements pontificaux. Cf. t. I, fol. 91.
Fol. 61. Mosaïque de la basilique de Saint-André in Bar-
bara (?). (Ciampini, t. I, pi. 2o?).
Fol. 62. Charlemagne. Mosaïque du Triclinium du Latran. —
Basilique de Sainte-Suzanne.
Fol. 6i-. Mosaïque absidale de Saint- André in Barbara. Le
Christ et six apôtres ; des deux derniers de gauche, il ne subsiste
que les tètes.
Fol. 78. Id. Le Christ et deux des apôtres decrauche. « Salus
totius generis humani. » (Ciampini, t. I, pi. 77 i.
Fol. 79. Id. Quatre Apôtres.
Fol. 80. Id. Trois Apôtres.
Fol. 81. Id. Trois Apôtres.
Fol. 82. Mosaïque de l'abside de Sainte-Pudentienne (repro-
duction très défectueuse).
Fol. 8.3. « Beatus Urbanus, p.p. V. Sctissimus dnus noster
Urbanus. Papa V. » Tous deux assis, trônant; les tiares diffè-
rent; lune porte des gemmes, l'autre des couronnes.
Fol. 87. « Ses Gelasius pp. 11, etc. Scus Urbanus, pp. II. »
Fol. 88. Mosaïque de la basilique de Saint-Marc à Rome.
Id. Mosaïques de l'arc des SS. Nérée et Achillée.
Fol. 90. Mosaïque de l'arc triomphal de Sainte-Praxède (côté
droit).
Fol. 92. '( Ses Gregoriuspp. Ses Alexander pp. II ». etc.
Fol. 96. Basilique de Sainte-Cécile. Mosaïques du côté droit.
La Vierge et des Vieillards.
Fol. 99. Id. Côté gauche.
Les études poursuivies avec plus ou moins de persévérance
par les savants dont les noms viennent d'être énumérés trou-
vèrent leur consécration dans l'imposant monument que l'illustre
prélat romain Ciampini ('1633-1698), l'auteur des Vetera
1
LES PREMIERS HISTORIENS DES MOSAÏQUES ROMAINES 493
Moni/nenta et du De Sacris yEdipciis é\e\^ aux mosaïques, soit
de l'Italie, soit de l'Allemagne, soit de l'Orient.
Dans l'évolution de l'archéologie chrétienne, il est impossible
de faire abstraction d'un tel facteur : c'est une des pierres angu-
laires de l'édifice dont notre génération achève de poser les der-
nières assises.
Il est fâcheux que de nombreuses inexactitudes déparent les
planches insérées dans les deux ouvrages capitaux de Ciampini
et, qui pis est, que le style des originaux soit altéré partout.
Citons ici quelques-unes des taches :
Sur la planche 2S, représentant la mosaïque de Saint-Laurent
hors-les-murs, c'est saint Laurent qui tient et l'église et la croix
et le livre. — Schnaase a répété la même erreur, sans doute parce
qu il aura fait exécuter sa gravure d'après celle de Ciampini.
Les figures de l'arc triomphal de Sainte-Praxède sont représen-
tées imberbes et le pape, incrusté sur la « concha » n'a pas de
moustache !
Sur la planche représentant Justinien et sa cour, à Saint-
Vital à Ravenne, tous les personnages sont imberbes ! etc.
Après avoir signalé les grands inconvénients qu'il peut y
avoir à s'inspirer trop exclusivement du texte et des planches
des Vetera Monimenta, il faut mettre en garde aussi contre
les accusations trop passionnées dont leur auteur, par suite d'une
réaction facile à comprendre, a été l'objet dans les derniers
temps K Eu égard à la valeur absolue de son ouvrage et eu égard
1. « Puisque l'occasion se présente, qu'il me soit permis de dire toute ma
pensée sur Ciampini. Il est coutumier de semblables distractions; que Ton
étudie seulement sa mosaïque de Capoue, et l'on verra qu'il note entre les
mains du Pèi'e i_,ternel un sceptre terminé par une croix, contrairement à
la gravure, et qu'il nomme sainte Agnès un personnage que le dessin quali-
fie de sainte Agathe. Des erreurs analogues fourmillent par centaines dans
cet ouvrage mal fait, que la librairie ancienne s'obstine encore à coter à
des prix très élevés, sans doute h cause de sa rareté. Qu'on se persuade
donc bien, une fois pour toutes, que son texte ne vaut pas mieux que ses
dessins. C'est plutôt la faute de son époque, qui n'entendait rien aux
choses du moyen âge que la sienne à lui, qui ne manquait ni de bonne
volonté ni de sagacité. Mais je ne puis m'expliquer que si souvent encore
il soit cité comme autorité quand toutes ses assertions sont si contestables
et surtout qu'il ait pu fournir la substance des brochures et articles publiés
par MM. Parker, Crosnier, Martigny et Barbet de Jouy, pour les mosaïques
494
EUGENE MUNTZ
à l'époque à laquelle il écrivait, il ne mérite pas tant de sévérité.
Que l'on pense aux nombreux monuments sauvés par lui de
l'oubli! Sans lui. il ne resterait pas de vestige des mosaïques de
Sainte-Sabine, de la chapelle Saint-Jean au Latran ou du dôme
d Aix-la-Chapelle. Rappelons aussi ses elîorts pour porter la
lumière dans ce thème jusqu'alors si obscur, pour expliquer les
sujets, par exemple ceux des mosaïques de Sainte-Marie-Majeure.
Les Vetera Monimenta et le De Sacris JEdificiis sont à peu
près tout ce qui nous reste de Ciampini. Ses notes manuscrites
paraissent avoir disparu, et l'on ne saurait trop en déplorer la
perte. Du moins toutes les recherches que j'ai faites à la Vaticane
sont jusqu'ici demeurées stériles. L'espoir qu'avait fait naître
en moi un passage d'une lettre d'Estiennot à Mabillon * a égale-
ment été déçu.
Le seul de ses manuscrits relatifs à l'archéologie chrétienne que
possède la Vaticane est celui qui contient le dessin, publié par
Paciaudi et par M. de Rossi^, de la peinture du Cœlius.
Parmi les lettres adressées à Ciampini je n'ai trouvé, à la
Bibliothèque du Vatican, que celles de Gattula qui offrent
quelque intérêt pour nous. Elles se rapportent à la mosaïque ,
aujourd'hui détruite, de la cathédrale de Capoue '^.
Cette étude ne dépassera pas le xvii^ siècle, car désormais les
sources manuscrites ne nous offrent plus qu'un faible intérêt.
C'est dans les ouvrages imprimés, surtout dans les somptueuses
publications de M. de Rossi, que les archéologues de l'avenir
de Rome et de Ravenne. — Un tel engouement et de telles sympathies font
reculer nos études de deux siècles ». ')<h^r Barbier de Montault : Annales
archéologiques, 1869, p. 296.
1. « Ciampini. Le palais a pris tous ses manuscrits et ses papiers pour
la Bibliothèque Vaticane. » Lettre d'Étiennot à Mabillon. 22 juillet 1698
(Valéry, Correspondance inédite de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie;
Paris, 1846, t. III, p. 15). — L'auteur dun article inséré dans VArchivio
storico ilaliano de 1866 (t. III, 1'''= partie, • p. 168) parle de pièces d'ar-
chives et de volumes i< i quali stanno tuttora nell' archivio accompagnât!
ai monoscritti délie biblioteche Pio, Carpegna, Ciampini e di varie chiese
di Roma e formano nella sala detta délie Miscellance un complesso di forse
ottomila volumi ».
2. Bullettino, 1868, p. 59.
3. Janelli, Sacra Guida... délia chiesa cattedr^le di Caoua ; Naples, 1858,
p. 18-19. Cf. mes Notes sur les Mosaïques chrétiennes de r Italie, IX, p. 3.
LES pri:mu:rs iiistouii:.\s dks mosaïoi-ks ko.mai.nks i05
auront à puiser. D'autre part, aucun danger de vandalisme ne
menace plus, espérons-le du moins, les trop rares reliques de la
peinture chrétienne parvenues jusqu'à nous. Seuls les restaura-
teurs, parfois pires que les vandales, troublent encore notre
quiétude. Ne négligeons rien pour conjurer leurs entreprises à
l'aide de bonnes photographies ou de bons relevés en couleur :
c'est en multipliant ces sortes de documents que notre génération
remplira le mieux ses obligations envers ses aînées comme
envers la postérité.
Eugène Mûntz.
TABLE
Pages .
Liste des collaborateurs et souscripteurs v
DiGARD (Georges), Etude sur l'œuvre historique de Paul Fabre xi
Note biographique xxxi
Liste des publications de Paul Fabre xxxii
Mgr Duchesne, De Vorigine des évêchés et provinces ecclésiastiques
dans le Bruttium et la Lucanie 1
MoN'OD (Gabriel), Sur un passage de Paul Orose 17
KuRTH (Godefroy), De la nationalité des comtes Francs au VI^ siècle . . 23
Châtelain (Emile), Fragments de Grégoire le Grand en semi-onciale . 35
Delehaye (Hippolyte, S. J. , Saint Cassiodore 40
MoRiN fD. Germain), L'inscription de Clernatius et la légende des
onze mille vierges 51
Omont (Henri), Trois diplômes Carolingiens 65
Bourgeois Emile), L'assemblée de Mersen 72
Pfister (Christian), L'archevêque de Metz Drogon [S23-S56) 101
Imbart de la Tour, Les colonies agricoles et l'occupation des terres
désertes à l'époque Carolingienne 146
Bresslau (Harry), Les plus anciennes chartes du monastère de Sainte-
Afra, à Augsbourg 172
FouRNiER (Paul;, De quelques collections canoniques issues du décret
de Burchard 189
Prou (Maurice), jEa^amen de la charte de fondation de Saint-Léonard
de Bellême, confirmée par Philippe Z" 215
Blondel (Georges), Etude sur les droits régaliens et la constitution
de Boncaglia 236
Enlart (Camille), De l'influence germanique dans les premiers monu-
ments gothiques du Xord de la France 258
NovATi (François), Un poème inconnu de Gautier de Châtillon 265
Auvray (Lucien), Un poème rythmique et une lettre d'Etienne de
Tournai 279
DiGARD (Georges), La fin de la seigneurie de Tusculuni 292
Ottenthal (Emil von). L'administration du Frioul sous les patriarches
d'Aquilée 303
GuiRAUD (Jean), Saint Dominique a-t-il copié saint François ? 321
Grauert (H.), Jourdain d'Osnabruck et la « Noticia sseculi » 330
Berger (Samuel), Une bible française copiée en Italie 353
Mélanges Paul Fahre. 32
498 ïAisLi:
Bertaux (Emile), Le mausolée de l'empereur Henri Vil à Pise 365
Delaborde (H. -François), Un registre égaré du trésor des Chartes. . . . 380
Kirsch (Mgr J.-P.), Xote sur deux fonctionnaires de la Chambre apos-
tolique au XIF" siècle 390
Manteyer (Georges de), La suite de la chronique d'Uzerche [1320-
4373) 403
Jordan (Edouard), La faillite des Buonsignori 416
Pératé (André), Un « Triomphe de la .Mort » de Pietro Lorenzetti . . . . 436
NoLHAC (Pierre de). Un nouveau manuscrit de la Bibliothèque de
Pétrarque 446
Valois (Noël), Jeanne d'Arc et la prophétie de Marie Bobine 452
Delisle (Léopold), Notes sur une ancienne traduction française des
u Economiques » d'Aristote 468
MiJNTZ (Eugène), Les premiers historiens des mosaïques romaines 478
MAÇON. PROTAT FRERES, IMPRIMEURS.
I
<•><
wmk
V
Cf.
•r^;
,«>*
*tt:%
m^m
^•.^
I
- CM
W
Mélanges Paul Fabre*
IICAL INSHTUTt or MEDIA'-
59 QUEEN'S FARK CRëSl-c;.
TORONTO— 5, CAl^ADJ»,
23024 •
Eb
^mt^^'^y^SÊB //' \